LE GRAND ET LE PETIT CHATIÎLET. — LE FORT-L'ÉVÈOIE
Un savant bibliolhécaire de nos amis, qui a eu la bonté de nous fournir les meilleures notes de ce chapitre, nous disait, en
se souvenant à notre intention : « Je vous conseille de faire commencer Yilluslralion de cet àflicle par une vignette qui roprésen-
LKS PRISONS DE PARIS. 455 tera l'image et les attributs de la Justice sous la garde de deux sergents du guet : c'est la juridiction criminelle du Châtelet, qui a donné ses premières armes à la police de Paris. Du reste, interrogez-moi là-dessus tout à votre aise ; je vous répondrai le plus exactement qu'il me sera possible, et vous me remercirez sur les
ruines du Châtelet et du Fort-rÊvêque.»
Chacun de nous interrogea bien vite notre bienveillant antiquaire :
c Parlerons-nous, au début de ce travail historique, de Torigine militarre du grand et du petit Châtelet?
— Cinq ou six lignes seulement, et vous aurez Tair d'en savoir beaucoup ; écrivez : L'ile de la Cité a eu l'honneur de renfermer Paris tout entier; la ville dut songer de bonne heure à se fortifier : les Romains lui donnèrent, pour se défendre, des murailles solides ; les Parisiens remplacèrent les constructions romaines par de grandes tours en bois; enfin, dans les premières années du douzième siècle, Louis le Gros fit élever deux forteresses pour la défense de la Cité : le grand Châtelet, au nord; le petit Châtelet, au midi. Je ne pense pas que les lecteurs des Prisons de Parts tiennent beaucoup à connaître l'histoire des deux Châtelets, sous le rapport militaire; il ne s'agit point, dans cet article, des Parisiens assiégés par les Normands : vous n'avez à parler que de la justice et des prisonniers d'autrefois.
— Nous vous écoutons, comme si l'on vous nommait Félibien ou Sauvai.
— La prison du grand Châtelet commence avec l'enceinte de Philippe-Auguste ; la juridiction de la vicomte et de la prévôté de Paris s'y établit, en vertu d'une ordonnance qui précisait, en même temps, le nombre des officiel^, des auditeurs et des notaires qui devaient en dépendre. I^ cour du Châtelet se divisait en quatre sections : l'audience du parc cimlj celle du présidialy la chambre du conseil et la chambre criminelle. Sur la porte de cette dernière chambre, on lisait, au dix-huitième siècle, ce distique du poète Santeuil :
Hk pœnœ scelerum ultrkes posuere fribunal: SoHtibus undé tiemor, civibus indé salus.
c( Sauvai, que vous rappeliez tout à Theure, divise le grand Cliàielel en huit parties, ou prisons particulières : le berceau, le paradiSy la grièchcy la gourdaine^ le put7«, les chaînes, la boucherie, les oubliettes. Au quinzième siècle, le grand Cbâtelel reçut un supplément de cachots, sans compter les Chartres basses que lui avait déjà prêtées la prison supplémentaire du petit Châtelet.
Une ordonnance du mois de mai 1425 réglait de la manière suivante le prix de geôlage que devaient payer les prisonniers, selon l'état de chaque personne :
]iv. sols deii.
Un comte ou une comtesse 10 » n
Un chevalier bannerel ou une dame hannerelle , u 20 »
\5n simple chevalier ou une simple dame ...» 5 »
Un écuyer ou une simple demoiselle noble. . . w >» 12
Un Lombard ou une Lombarde » » 12
Un juif ou uue juive « il »
Ton les autres personnes» »> » 8
«Vous pourrez lire dans V Histoire de Paris, de Dulaure : c 11 « parait que les prisonniers étaient descendus dans le cachot dit « la fosse, par une ouverture pratiquée à la voûte du souterrain, « comme on descend un seau dans un puits. Peut-être que cette « fosse du Châtelet était celle qu'on nommait chausse d'Hypocras, « où les prisonniers avaient les pieds dans Teau, et ne pouvaient c( se tenir debout ni couchés ; sa forme devait être celle d'un cône « renversé. Ordinairement, les prisonniers y mouraient après « quinze jours de détention. Un autre cachot avait reçu le nom « de fin d'aise : il était plein d'ordures et de reptiles; au reste, la c plupart des noms de ces prisons, et notamment celle qu'on a appelait les oubliettes, en donnent une affreuse idée.
« Les officiers du Châtelet célébraient chaque année, le lundi « après le dimanche de la Trinité, une fête ou cavalcade appelée « la montre^ La marche était ouverte par une musique guerrière « composée de timbales, trompettes, hautbois, et par les attributs « jd'une justice militaire, tels que le casque, la cuirasse, les gan- « telets, le bâton de commandement et la main de justice, emblè* « mes dont chacun était porté par un individu. Puis, suivaient « quatre-vingts huissiers, ou sergents à cheval, cent quatre-vingts
458 LES i'RISONS DE PAlilS.
«Nous ne savons point ni la cause d'une telle sujétion , ui le temps qu'elle commença; bien davantage, nous ne savons pas quand elle a cessé, quoique c'ait été de nos' jours, ou le siècle passé vers la fin. D'ailleurs, nous savons aussi peu comment elle 3'observait à Paris; si c'était de même qu'à Toulouse, voici eo deux mots comment la chose se passait.
a On choisissait un jour qu'il y avait audience en la grand'chambre; ce jour-là, le prince présentait les roses, faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes odoriférantes toutes les chambres du parlement avant l'audience. Il donnait à déjeuner splendidement aux présidents et aux conseillers, même aux grefOers et huissiers de la cour ; ensuite il venait dans chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d'argent, non-seulement plein d'autant de bouquets d'oeillets, de roses, et autres fleurs de soie et naturelles qu'il y avait d'officiers , mais aussi d'autant de couronnes de même rehaussées de ses armes. Apres on lui donnait audience en la grand'chambre , puis on disait la messe ; cependant les hautbois jouaient incessamment, hormis pendant l'audience, et même allaient jouer chez les présidents durant leur dîner. »
« A cela, je puis ajouter trois choses pratiquées à Paris : que celui qui écrivait sous le greffier avait son droit de roses; que le parlement avait son faiseur de roses, appelé le rosier de la iroiir, et que les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient leur présent.
— N'y avait-il pas autour du grand Châtelet une galerie que le luxe des marchands et les visites du beau monde rendaient c&r lèbre?
— Non ; cette brillante galerie n'a rien de commun avec les constructions du Châtelet; elle était située dans la grande cour du Palais, tout près de la Sainte-Chapelle ; galerie superbe, en effet, tout à fait à la mode , et que les poètes du temps n'ont pas dér daigné de chanter. Je me souviens d'avoir lu, au-dessous d'une gravure du dix-septiènie siècle, les vei*$ suivants, inspirés par le spectacle de la Galerie des Merciers :
Mà*îsr.-.'
Deisiné par Ch. Pi.hot.
GrâTé par Latibillk.