‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 31 sur 41 · LA CÉRÉMONIE DES ROSES · texte numérisé non relu

LA CÉRÉMONIE DES ROSES

Tout ce qne Viiri humain a jamais inventé Pour mieux charmer les sens par la galanterie, Et tout ce qu^ont d'appas la grâce et la beauté Se découvre a nos yeux dans cette galerie.

Ici les cavaliers les plus udventureux, En lisant des romans, s'auiment à combattre ; Et de leurs passions les amants langoureux . Flattent les mouvements par les vers de théAtre*.

Ici, faisant semblant d'acheter devant lou;« Des gants, des éventails, des rubans, des dentelles, Les adroits courtisans se donnent rendez-vous. Et pour se faire aimer galantisenl les belles.

Ici quelque lingère, à faute de succès, A vendre abondamment, de colère se pique Contre des chicaneurs qui, parlant de procèz, Empeschent les chalands d'aliorder leur boutique.

— Le Châkelel n'avait-il point sa basoche , aussi bien que ie parlement?

— Oui ; celte basoche comprenait tous les clercs de la cour, employés par les notaires^ les commissaires^ les procureurs et les grefliers; elle se qualifiait, même dans les ordonnances, de basoche régnante en titre et triomphe (T honneur. Le jour de Saint-Nicoias, les clercs du Châtelet assistaient à une messe solennelle; ils offraient aux magistrats de leur cour des fêtes et des repas magnifiques; les frais de cette journée solennelle étaient à la charge du domaine.

Dans les circonstances extraordinaires, la cour du Châtelet marchait après la cour des monnaies dans l'ordre suivant :

1^ chersSîer du guet, avec ses sergents et ses archers;

Le lieutenant criminel de robe courte, avec ses lieutenants, ses exempts et ses archers;

Le lieutenant de l'île, avec ses lieutenants, ses exempts et ses archers;

Les sergents à verge» tenant à la main un bâton d'azur, semé de fleurs de lis d'or;

Les notaires, en bonnet carré et robe de drap;

Les sergents à la douzaine, en hoqueton de drap blanc, taniié;

• Les huissiers audienciers, en robe et bonnel;

Le greffier en chef, en robe de camelot noir, doublé de velours ;

Le lieutenant civil;

Le lieutenant criminel ;

Le lieutenant particulier ;

Le lieutenant de police, — tous les quatre en bonnel carré cl robe rouge ;

Les conseillers, en robe, comme le greffier;

Les avocats et procureurs du roi, en robe rouge ;

Les substituts, en robe noire ;

Les procureurs du Châtelet, en robe noire ;

Les sergents à cheval , avec un guidon, et le clerc de leur communauté ayant à la main un bâton d'azur, semé de fleurs de lis d'or, vêtu d'une robe à manches blanches, et couvert d'une toque de même étoffe.

— Quelles étaient les attributions judiciaires du prévôt de Paris, siégeant au grand Châtelet?

— Le prévôt de Paris rendait la justice au nom du roi ; il connaissait de toutes les causes ordinaires, des crimes capitaux et des délits de simple police ; il faisait arrêter et emprisonner, par ses sei^ents, les malfaiteurs, les vagabonds, tous les perturbateurs de la tranquillité publique. Sous le règne de Philippe-Auguste, le prévôt de Paris fut chargé de juger les Israélites, que l'on accusail à cette époque de chercher à convertir au judaïsme des servUeurs chrétiens: de prêter à si gros intérêts j qu'ils obligeaient les débiteurs à vendre leurs biens ; de profaner les vases sacrés que les églises leur donnaient en gage.

Le prévôl de Paris représentait donc le roi, au fait dejuuice^ et, à cette cause, il avait le droit d'élever un dais au-dessus de son siège.

Il était chef de la noblesse, au ban et à Tarrière-ban , sans jamais dépendre des gouverneurs.

Il était installé au Châtelet par un président à mortier et quatre conseillers de la grand'chambre. L'on y plaidait, le jour de son installation, une cause que l'on vidak par un arrêt.

l>a garde du parquet était confiée au prévôt de Paris, quand ie roi tenait un lit de justice; il siégeait, en pareil cas, air-dcssous du grand chambellan.

Il sauvegardait les droits et les privilèges de Tlniversité.

Il donnait son nom au titre des sentences et des contrats en forme.

11 avait voix délibéralive au Châlelet.

Le lieutenant civil, le lieutenant criminel et le lieutenant de police le secondaient, sans pouvoir rien dérober à son exorbitante autorité.

Le prévôt de Paris, disait Pasquier, est l'homme le plus puissant du royaume, après le roi.

L'exécuteur des arrêts criminelsdépendait aussi de la juridiction du Chàtelet ; il y avait dans la prison une petite chambre que Ton

appelait le réduit aux géhennes : Texécuteur, chaque fois qu'il procédait à une exécution capitale, recevait dans cette chamUi'e la

sentence du prévôt et les ordres du lieutenant criminel. En 1418^ le bourreau Gapeluclie fut lui-même condamné à mort : il demanda la faveur d'entretenir un instant, dans le réduit aux géhennes^ Taidc qui l'avait remplacé dans ses terribles fonctions : il voulait donner à son successeur, dont il redoutait peut-être la maladresse, une leçon sur le grand art de couper une tête; il la lui donna en effet, dans la prison, et il lui adressa lès mêmes conseils, au moment de s'agenouiller devant le billot.

— Le grand Châtelet était-il la résidence officielle du prévôt de Paris?

— Non ; il résidait officiellement dans le petit Châtelet, ou, du moins, il y résida jusqu'à la fin du seizième siècle. A cette époque, Ja prévôté de Paris s'installa magnifiquement dans Yhôtel d'IIercuUy sur le quai des Âugustins. Ce changement de résidence fut provoqué par certaine aventure qui ne manque pas d'une piquante originalité.

En 1564, le prévôt de Paris se nommait Hugues de Bourgueil; brave, zélé, intègre, ce magistrat n'avait guère que deux défauts : une bosse et une femme; sa bosse était horrible, et sa femme était charmante.

Un jour, le parlement fit jeter dans les cachots du petit Châtelet un Italien, convaincu « d'avoir établi dans Paris des tripots où c< l'on enseignait à la jeune noblesse, aux clercs, aux écoliers de « l'Université, à jouer, à escrimer, à corrompre les mœurs, à faire « mille choses indignes de chrétiens et de Français. x>

En sa qualité d'Italien, le prisonnier Gonsalvi essaya d'inspirer un peu de pitié à Catherine de Médicis. La reine mère daigna s'apitoyer sur l'infortune d'un compatriote; elle respecta l'arrêt du parlement, mais elle prit la peine de recommander au prévôt de Paris un malheureux qui se vantait de porter le nom d'une illustre famille.

Hugues de Bourgueil s'empressa d'obéir à la reine : du jour au lendemain, Gonsalvi quitte son affreux cachot pour occuper une chambre qui touche à l'appartement du prévôt de Paris : Le voilà tout à fait l'ami intime de la maison; il joue, il babille, il chante avec Hugues de Bourgueil, avec ses amis, avec sa femme...» et

le dénoùflient d'une pareille intimité ne se fait pas attendre.

Un soir, madame Marguerite, la femme du prévôt, s'empara fort adroitement de toutes les clefs que les geôliers venaient d'apporter à son mari. Â trois heures du matin, elle ouvrit les guichets et les poternes, afin que la fuite de tous les prisonniers du petit Châtelet empêchât les sei^enls à pied et à cheval de courir sur les traces de Gonsalvi et d« sa coupable maîtresse. Marguerite et le rusé Italien parvinrent à se dérober a toutes les recherches. Quant aux trois cents malheureux que les deux amants avaient délivrés, ils furent presque tous repris par les sergents du guet. Hugues de Bourgueil, dans cette périlleuse circonstance, oublia sa femme pour mieux remplir son devoir : il laissa partir Marguerite, mais il retrouva ses prisonniers.

Ce fut, dit-on, le scandaleux souvenir de cette aventure qui décida le roi à transférer la résidence de la prévôté dans Vhôtel d'Hercule^ le jour même de l'installation de Nantouillet, successeur de ce pauvre diable de Bourgueil. .

Le prévôt de Paris, Nantouillet, n'eut pas trop à se louer de ce beau changement de résidence, qui lui valut, en 1573, la malencontreuse visite de trois grands princes t « J'ai vu, rapporte Brance tome, j'ai vu hier trois rois, celui de France, celui de Pologne « et celui de Navarre, qui mandèrent à Nantouillet, le prévôt de « Paris, qu'ils voulaient aller prendre la collation chez lui, c( comme de fait, ils y allèrent, quelques excuses que fit Nantouilc( let pour ses défenses. Après la collation, la vaisselle d'argent a de Nantouillet et ses coffres furent fouillés, et disait-on dans « Paris qu'on lui avait volé plus de cinquante mille livres, et qu'il « eût mieux fait, le bonhomme, de prendre à femme la Château- « neuf, fille de joyc du roi de Pologne, que de l'avoir refusée; « qu'il eût mieux fait aussi de vendre sa terre au duc de Guise, c< que de se laisser ainsi piller à de si puissants voleurs. »

S'il faut en croire \& Journal d'un Bourgeois de Paris, qui raconte également cette singulière équipée de trois princes, Nantouillet faillit tuer le roi de France, le roi de Pologne et le roi de Navarre, en s' opposant, avec ses serviteurs, à cet incroyable pillage de ses richesses. Le brutal prévôt de Paris arrêta plusieurs gentilhommes

(]ui avaient aidé leurs maîtres à déyaster la demeure du premier

magistrat de la ville; il les conduisit lui-même, pendant la null,

aux flambeaux, jusque dans la prison du petit Ghâtelet, d'où ils

ne sortirent que par l'intervention de la reine Catherine de Mé—

dicis.

Le lendemain, le parlement se présenta devant le roi pour lui dénoncer le vol audacieux que trois majestés n'avaient pas craint de commettre dans l'hôtel du prévôt de Paris. Charles IX se contenta de répondre au premier président : « Ne vous en. mettez pas en peine ; dites seulement à Nantouillet qu'il aurait trop forte partie, s'il en voulait demander raison ! »

— Sous le règne de Henri III, le petit Ghâtelet ne devint-il pas une prison politique?

— Oui. « Le dimanche, 27 mars, dit l'Estoile, le roi fit emprî- « sonner au petit Châtelet, pour cause d'État, le moine Poncel, qui « prêchait le carême à Notre-Dame, parce que trop librement il avait c( prêché contre la nouvelle confrérie des Pénitents (fondée par K Henri 111), l'appelant la confrérie des hypocrites et des athéistes ; « et qu'il ne soit vrai, dit-il en ces propres mots: J'ai été averti de « bon lieu qu'hier au soir, vendredy, jour de la procession, la « broche tournait pour le souper de ces bons pénitents, et qu'après « avoir mangé le gras chapon, ils eurent pour collation de nuit le « petit tendron qu'on leur tenait tout prêt. Ah! malheureux hypoc( cri tes! vous vous moquez donc de Dieu, sous le masque, et « portez pour contenance à votre ceinture un fouet; ce n'est pas « là, de par Dieu, où il le faudrait porter, c'est sur votre dos et vos « épaules, et vous en étriller très-fort : il n'y a pas un de vous qui « ne l'ait bien gagné ! »

— Que faut-il admettre de tout ce que l'on a dit, de tout ce que l'on a écrit de l'influence de l'avidité royale sur les fonctions judiciaires des prévôts de Paris?

— L'avidité des princes donna aux fonctions prcvôtales le dangereux bénéfice de la vénalité : en achetant le droit de dispenser la justice, plus d'un prévôt s'imagina qu'il avait acquis le droit de la vendre. Sous le règne de Philippe le Long, le prévôt Henri Caperel s'en alla proposer à un de ses prisonniers, un misérable

fort riche^ de se laisser corrompre si bon lui s*eniblait. La proposition fut acceptée : le coupable redevint libre, et le prévôt de Paris fit pendre un innocenta sa place, tout simplement. A peu près a la même époque, Hugues de Cruzy trafiquait en plein Châtelet, la balance de la justice à la main, et les chroniqueurs prétendent que la royauté osait dire à son équivoque justicier : « Part à deux! » Soyons justes : Henri Caperel e4 Hugues de Cruzy finirent par être pendus.

Voici un exemple de la faiblesse intéressée de certains prévôts de Paris : au quatorzième siècle, un malfaiteur de bonne maison, nommé Jourdain de Lisle, s'avisa de devenir le chef d'une bande de larrons, mauvais garçons et meurtriers; Jourdain de Lisle se mit bravement à commettre des crimes de toutes les sortes, des vols, des assassinats, des sacrilèges, des esforcemenU de femmes et de vierges : grâce à l'intervention du prévôt de Paris, le Châtelet ne voulut pas connaître de dix-huit crimes dont le moindre aurait valu à tout autre criminel une mort ignominieuse; mais, a dit un historien, Jourdain de Liste ne se put abstenir de sa damnée accoutumance, et fit pis que devant.

11 fallut remplacer le prévôt de Paris, pour que la justice du Châtelet se décidât à frapper ce noble malfaiteur, qui menaçait la cour et le roi lui-même; le nouveau prévôt lui envoya un sergent du guet, pour lui enjoindre de comparaître aux assises du Châtelet : Jourdain de Lisle assomma le pauvre sergent. Enfin, les archers de la prévôté réussirent à le surprendre et à le conduire en prison : Jourdain de Lisle fut traîné dans les rues de Paris, attaché à la queue d'un cheval, et pendu au gibet public.

Jourdain de Lisle avait épousé une parente, une nièce du pape Jean XXII, à cause de la hautesse de son lignage ; le curé de Saint- Merri s'empressa de réclamer le cadavre de ce neveu bien-aimé du Muverain pontife, pour lui faire les honneurs de son église; les funérailles furent magnifiques, et, le lendemain, ce bon curé de Saint-Merri écrivait au pape Jean XXII : « A peine votre neveu était-il pendu, qu'avec grand luminaire nous allâmes le prendre à la potence; nous le fîmes porter à notre église, où nous l'avons enterré honorablement et gratis. »

— Le grand Châlelet avait-il une garde el un armement considérables?

— Dans les circonstances ordinaires, il n'était guère défendu que par les archers de la prévôté, avec de bien faibles moyens de résistance; aussi^ le grand Châtelet fut-il souvent envahi par les flots de rinsurrection populaire. Guillaume de Nangi^ nous a conservé le souvenir de la prise du grand Châtelet par les pastoureaux^ en 1320 : « Tout à coup éclata, sans qu'on s'y attendit, un naou- « vement d^hommes impétueux comme un tourbillon de vent; un a ramas de paysans et d'hommes du commun, en grand nom- « bre, se rassembla en un seul bataillon. Us disaient qa^ils tou- « laient aller outre-mer combattre les ennemis de la foi, assurant « que par eux serait conquise la terre sainte. Ils avaient, dans leur c< troupe, des chefs trompeurs, à savoir: un prêtre qui, à cause de ce ses méfaits, avait été dépouillé de son église, et un autre, moine a apostat de l'ordre de Saint-Benoît. Tous deux avaient tellement « ensorcelé ces gens simples, qu'abandonnant leurs troupeaux « dans les champs, ils couraient en foule après eux, sans argent « et munis seulement d'une besace et d'un bâton; enfin, ils se « pressaient autour d'eux, en une telle affluence, qu'ils formèrent « bientôt une grande armée. Ils employaient leur volonté et leur « force, plutôt que la raison et l'équité. C'est pourquoi, si quelce qu'un investi du pouvoir judiciaire voulait punir un d'entre ce eux, ils résistaient à main armée, ou, s'ils étaient détenus dans ce les prisons, ils en enfonçaient les portes. Étant entrés dans le ce grand Châtelet pour délivrer quelques-uns des leurs qui y ce étaient enfermés, ils écrasèrent sur les marches de cette prison ce le prévôt de Paris, qui voulait leur faire résistance, et, brisant les ce cachots où il détenait leurs amis, les en arrachèrent bon gré malce gré. Tous les prisonniers profitèrent de cette circonstance pour ce recouvrer leur liberté ; la plupart s'enrôlèrent dans les bandes ce des pastoureaux, et augmentèrent tellement leur audace, qu'on ce les vit se ranger en bataille sur le Pré-aux-Clercs, et défier toutes ce les forces de la ville. L'autorité n'osa se commettre contre eux et ce les laissa librement gagner les champs. Les pastoureaux s'acharee naicnt particulièrement contre les juifs, et par là s'assuraient

« Tapprobation du clergé et du peuple; ils égorgeaient impitoyaa blenient les vieillards et les femmes, mais ils épargnaient les enci fants, qu^ils faisaient baptiser aussitôt. »

— La juridiclion des prévôts de Paris n'eut-elle pas à soutenir une longue lutte, sanglante quelquefois^ contre la juridiction ecclésiastique de l'Université?

— L'Université n'était justiciable que des tribunaux ecclésiastiques; c'était là un privilège qu'elle défendait, avec le clergé, contre les empiétements de la justice séculière.

Le 2 septembre 1308, le prévôt Pierre Jumel fit pendre un jeune homme convaincu d'avoir volé sur une grande route ; par malheur, ce jeune homme était un écolier : l'official ordonna aussitôt aux curés, archiprêtres et chapelains de Paris de se rendre en procession à l'église Saint-Barthélemi; on célébra la messe, et l'on se dirigea vers la demeure du prévôt, avec la croix et Teau bénite. Chacun de ces religieux assistants prit une pierre et la jeta contre la maison de Jumel, en s'écriant: «Retire-toi, Satan maudit; reconnais ton iniquité; fais réparation à ta sainte mère TKglise, que tu as honnie, que tu as blessée dans ses privilèges... ou tu subiras la peine de Dathan et d'Àbiron, que la terre a engloutis. »

Un messager, envoyé de la tour du Louvre, vint annoncer aux prêtres et aux écoliers que le roi venait de sacrifier un magistrat juste et courageux aux exigences de l'Université et du clergé.

Le prévôt Guillaume de Thignonville eut à subir, pour un semblable empiétement sur les privilèges universitaires, une peine plus humiliante encore que celle de Pierre Jumel : il fut dégradé, mené au gibet, contraint de détacher de la potence et de baiser les cadavres de deux écoliers qu'il avait fait pendre pour crime de vol.

Les humiliations ne sont pas le seul châtiment que le préjugé, la justice ou la vengeance aient infligé à la prévôté de Paris : Hugues Anbriot et Pierre des Essarts ne furent pas seulement destitués et humiliés; l'un traîna les chaînes les plus lourdes du FortrÉvêque, l'autre porta sa tète sur le billot.

Pierre des Essarts avait eu la faiblesse de s'associer à la haine du duc de Bourgogne, son prolecteur, pour accuser et pour perdre

448 LES PUISONS DE l>AU|S.

Jean de Monlagu, grand mailre de Thôtel, brave gcutilbomme qui n'était assurément coupable que d*un seul crime, celui d'avoir toujours combattu les ennemis de la royauté* I^e prévôt de Paris, par l'ordre secret du duc de Bourgogne, fit arrêter le grand maître, que les archers traînèrent jusque dans les cachots du Cbàtelct Une feuille du temps, le Journal d'un Bourgeois^ parle d^i ne espèce à^esmeute qu'une pareille arrestation provoqua dans Paris; comme si toute la ville fust pleine de Sarrasins y chascun s^nfuyoit et ne sçavoit nul pourquoi.

Jean de Montagu fut mis h la question, et la violence des tourments lui arracha l'aveu de crimes imaginaires. Le 17 octobre 1409, il monta snr une charrette qui devait le porter aux halles, au milieu d'un cortège de musiciens; on le déshabilla, et, quelques instants plus tard, le patient, couvert d'une chemise et chaussé de ses éperons, d'or^ — marque distinctive de la chevalerie, — était pendu à la fourche la plus élevée

A l'issue de cette exécution, si horriblement injuste, Pierre des Essarts eut le courage et la sottise de paraître à la cour, la télé haute, l'œil brillant, le sourire sur les lèvres; le frère du duc de Bourgogne, le duc de Brabant, lui dit en l'abordant : « Prévost, Jean de Montagu a mis vingtnieux ans à soy faire couper la téîe: mais y vrayment, vous nen mettrez pas trois à perdre la vostre ! »

Le duc de Brabant avait raison : le bourreau n'était pas loin pour l'accusateur, pour l'assassin du grand maître. Le prévôt dv Paris fut traîné, à son tour, sur une claie, jusqu'à la Ueaumerie; et c( depuis qu'il fut mis en ladite claye, rapporte un témoin ocu- « laire, jusqu'à sa mort, il ne faisoit que rire comme en sa plus f< grande majesté; mais tous ceux qui le veoient plproient si pi* « teusement, que oncques n'avez ouy de plus grands pleurs pour « mort d'homme. Luy tout seul rioit, en ayant grand espoir d'une « esmeule, car il ne commandoit rien qu'il ne fût promptcmeiil « obéi , dont il avoit conçu grand orgueil et confiance san5 « bornes * . »

iNotrc naïf historien ajoute que fort heureusement Pierre dos

' Jean (le Trovos.

Essarts ne riait plus quand la hache du bourreau effleura sa tète. Mais n'allons pas plus loin dans la chronologie de l'histoire : Hugues Âubriot nous attend au grand Ghàtelet et au Fort-l'Evéque.

Les Parisiens ressemblaient presque tous aux pastaureauXy dès qu'il s'agissait de faire la chasse aux Israélites. Un soir de l'année 1330, des bandes de truands inondèrent la rue de laJuiverie, où le préjugé légal avait confiné ^ avait parqué les juifs de Paris. Le pillage et la dévastation durèrent toute la nuit. Les malheureux Israélites, craignant de perdre la vie après avoir perdu tous leurs biens, ne trouvèrent rien de mieux à faire que de se réfugier sous les murs du grand Ghfttelet, en demandant l'insigne faveur de pouvoir se cacher dans les plus sombres senttnes de la prison... Le prévôt de Paris eut pitié de ces parias, et les portes du grand Ghàtelet s'ouvrirent pour les Israélites.

Par malheur, il y avait des femmes dans cette foule de proscrits, de pauvres femmes qui portaient ou qui Irainaient leurs enfants; il n'y a point de mères, il n'y a point d'enfants pour l'intolérance religieuse, qui ne croit à rien en parlant de Dieu ! La populace osa porter la main sur ces enfants, qui n'en pouvaient mais : on les arracha aux douloureuses caresses de leurs mères, et on ne les déposa que sur le maitre-autel de l'église.

Le lendemain, Hugues Âubriot rendit à leurs familles ces innocentes victimes d'une religion qu'elles ne connaissaient pas encore : c'était là un acte de justice et d'humanité, qui devait inspirer au clergé un acte d'accusation capitale contre le prévôt.

Hugues Aubriot avait rendu des services importants à la ville de Paris ; une mesure d'ordre public, qui aurait dû l'honorer aux yeux de tout le monde, Gt éclater les rancunes cléricales qui s'aigrissaient depuis longtemps contre lui : le prévôt résolut de s'opposer impitoyablement aux bruyantes et dangereuses incursions des écoliers dans la Gîté; pour mieux contenir cette jeunesse turbulente, il releva les murs du petit Ghàtelet, et, en donnant à quelques-uns des cachots de celte prison les noms des principales rues du quartier de l'Université, il sembla désigner d'avance les prisonniers qu'il voulait poursuivre et châtier. H n'en fallut pas davantage pour échauffer la bile de tous les pédants dôa quatre

facultés, el la perle du prévôt de Paris fut résolue, au profit du

corps enseignant et du clergé.

L'Université se rendit partie contre Hugues Aubriot; la juridic*

tion ecclésiastique le condamna, pour crime à^impiili et d^hêrésie,

k être prêché et milré publiquement au parvis Notre-Dame. « Là, (( dit un moine de Saint-Denis, auteur de la Vie de Charles K/, il « demanda à genoux Tabsolution à Tévéque, promettant de satis- « faire aux offrandes de cierges qui lui seraient imposées, en expia- « tion de ce qu'il avait rendu aux juifs leurs enfants baptisés. « Après lecture faite de ses crimes, par Tinquisiteur de la foi, Té- « véque lui inQigea une pénitence perpétuelle, le pain àt tristesse a et Teau de douleur, comme à un fauteur de Tinfidélité judaïque « et à un contempteur de la religion, tt

Cette sentence fut exécutée : le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, descendit en V oubliette du Fort-FEvèque.

— Où était donc située la prison du Fort-FEvéque ^ ?

— Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Un annaliste de

Paris nous a légué un joli tableau de cette prison, qui était un des

sièges de la juridiction épiscopale : on voit bien que le fanatisme

religieux avait passé par là !... « Les cachots du Fort-FEvéque, a

« dit Germain Brtce, étaient pratiqués dans le fond d'une pièce

fc souterraine, et séparés V\m de l'autre par de forts madriers. Les

« prisonniers, attachés à la même chaîne, étaient retenus par des

« anneaux fichés dans le mur, de manière à ne pouvoir s'appro-

« cher. La seule ouverture par laquelle les vivres pussent être i^

« troduits dans chaque cachot, avait un pied et demi de hauteur

« sur cinq pouces de large. Cette ouverture était encadrée par des

« barres, el le guichet par où l'on faisait descendre le prisonnier

u n'avait que trois pieds environ de haut. »

— Qu'est-ce à dire? nous parlez-vous, avec Germain Brice, de

* Le juge de TEvêque y faisait sa demeure ; les diferses peines qu'il infligeait par ses jugements étaient, suivant la gravité du délit, subies dans des lieux différenlt. SV gissait-il de faire pendre ou brûler vifs les condamné? , rexécution avait lieu bore la bantieue de Paris; s'agissait-il de la bagatelle de leur faire rouper les oreilles, le jupr de rÉvéque avait alors le droit incontestable de faire exécuter le jugement sur la place du Trahoir. DrLAiaK.

Deilinc par Edstacub-Lomat.

Gnvé par Bai)D»iii.

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