‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 32 sur 41 · L'ABBÈ AGENT DE POLICE · texte numérisé non relu

L'ABBÈ AGENT DE POLICE

LES PRISONS DE PARIS. iSI

cette charoiante prison que les mémoires du dix-huitième siècle ont peuplée d'élégants dissipateurs et de capricieuses comédiennes? Où est doncy s'il vous platt, la chambre de mademoiselle Clairon? Quoi ! les cachots de Germain Brice pour Brisard, pour Dauberval, pour Lekaîn et pour Mole ! De grâce, rendez-nous le Fort-rEvéque de la Comédie-Française ; nous reverrons plus tard le Forl-FËvéque des inquisiteurs de Paris.

— Comme il vous plairai.. Au dix-huitième siècle, Fancienne maison de justice ecclésiastique prit la peine de jeter quelques fleurs sur ses affreux cachots d'autrefois, pour ne pas trop effrayer les comédiens réfractaires ou incivils ; seulement, comme le Forf-^FEvéque tenait encore à quelque chose de religieux, il ne consentit à devenir la geôle de la Comédie, qu'à la condition d'être la geôle de FEglise; en d'autres termes, le Fort-FEvéque se pré^ para, avec une louable tolérance, à recevoir en même temps des comédiens et des abbés.

Sous le règne de Louis XV, l'archevêque de Paris s'avisait assez souvent de faire arrêter les abbés trop galants, si galants qu'ils osaient aborder sur les places publiques, dans les promenades, ces malheureuses que l'antiphrase appelle des fUle$ de joie. Cette chasse aux prêtres qui voulaient marcher avec le siècle inspira à un adroit filou une plaisante et audacieuse pensée : il prit le costume d'un exempt de police, et il se mit à parcourir les pro-* menades qni servaient de théâtre à la galanterie publique. Voyaitil un abbé qui improvisait une sale intrigue avec une fille, vite, vite, il en appelait à ses meilleurs souvenirs pour ressembler à un exempt de police ; il abordait résolument le prêtre, et lui disait à voix basse, en lui montrant son bâton d'ivoire : « Vous connaissez les réquisitions de monseigneur l'archevêque?... Je vous arrête de par le roi ! »

En pareil cas, l'abbé montait dans un fiacre qui devait le conduire en prison ; il priait, il suppliait, il offrait de l'argent, une montre, un joyau, tout ce qu'il possédait, le pauvre diable!... Et le filou travesti finissait par s'attendrir. •• au comptant. -^ N'estce point là une variété de cette ignoble espèce que l'on nomme aujourd'hui le chantage?

Cette anecdote a une suite, une contre-partie que nous allons emprunter au Tableau de Paris de Mercier : « Le lieutenant, in- • « struil de ce tour, de ce déguisement d'un filou, fit déguiser un « exempt en abbé, lequel joua dans les Tuileries le rôle convenable « pour attirer le faux exempt. Quand celui-ci vint à montrer son « bâton, Tabbé en tira un autre de sa pocbe en lui disant : — « Voici le véritable; suivez-moi ! — On vit un exempt en manteau « court arrêter un homme en habit bleu, et le conduire réelle- « ment au Fort-rEvéque. Je prie quelque dessinateur en belle hu- « nieur de faire une estampe sur ce sujet ; il faudra qu'on y voie « la physionomie d'un exempt en rabat transpirer sous la calotte ; « rimposteur qui en avait endossé Thabit ne doit avoir qu'une « teinte de cet œil hardi et pénétrant qui devine et en impose € aux escrocs. La surprise, les deux bâtons, Taudace terrassée, « tout cela doit faire une estampe piquante. »

En 1765, toute la troupe de la Comédie-Française fut conduite à la prison du Fort-rEvêque. Voici, d'après les Mémoires secrets de Bachaumont, le commencement de cet épisode comique de Thistoire du Théâtre-Français ;

« 11 y a eu fermentation très-grande dans le tripot. Un acteur assez médiocre, nommé Dubois, s'est fait guérir d'une maladie honteuse par un chirurgien, qui s'est plaint à la compagnie de n'avoir point été payé par cet acteur, qui a nié sa dette. Mademoiselle Clairon, très-vive sur le point d'honneur, a ameuté sa cohorte ; on en a parlé à M. de Richelieu, gentilhomme .de la chambre ; celui-ci a traité l'affaire comme une affaire de vilains ; il n'a pas voulu s'en mêler; il en a remis la décision aux comér diens, disant qu'ils étaient les pairs de Dubois, et qu'ils pouvaient bien le juger. En conséquence, il a été chassé. Mademoiselle Dubois, fille de l'expulsé, prend la chose fort à cœur : elle met en œuvre tous ses charmes auprès de M. le duc de Fronsac, et elle se flatte de réintégrer son père.»

La fille de Dubois réussit en effet à rouvrir à son père les portes de la Comédie-Française ; mais les comédiens , résolus à ne plus jouer avec leur indigne camarade, interrompirent la représentation du Siège de Calais, qui venait d'obtenir une éclatante

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réilssile. Les héros populaires de cette tragédie, qui prétendaient au droit de rendre la justice criminelle dans la coulisse de leur théâtre, se moquèrent du public, et M. de Sartines Tcngea le parterre en faisant arrêter Dauberval, Lekain, Mole, Brisard et mademoiselle Clairon. Ce jour-là, mademoiselle Clairon joua peut-être son plus beau rôle, le rôle d'une belle héroïne que Ton porte en triomphe ; les plus nobles dames de Paris se disputèrent Thonneur d'accompagner la célèbre tragédienne jusqu'au seuil de la

prison, et le théâtre improvisé de la rue Saint-Germaii^l' Auxeirroù fut inondé de madrigaux et de couronnes : le peuple et la noblesse faillirent étouffer mademoiselle Clairon sous le poids des roses et des fleurs de rhétorique.

— L^emprisonnement de ces comédiens ne dura qu'un seul jour, sans doute?

— 11 dura yingt-cinq jours, ni plus ni moins; enfin, une transaction termina cette aventure du tripot comique : le poëte du Belloy retira le Siège de CalaiSj afin d'enlever au parterre un prétexte de mécontentement contre la comédie ; l'acteur Dubois obtint une pension de retraite; les prisonniers du Fort-l'Bvêque recouvrèrent leur liberté, et mademoiselle Clairon se mit

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en route pour un voyage d^agrémenl, après avoir accepté de ses

galants admirateurs de Paris le titre de chef de tordre du médaillon.

En recevant dans une chambre du Fort-lTvéque les visiles des gentilshommes, des grandes dames, des artistes, des beaux esprits et des poètes, mademoiselle Clairon n'avait guère soupçonné que, sous la litière de fleurs qu'elle foulait de son cothurne, l'ancienne prison ecclésiastique cachait encore, au fond des cachots, les ossements de bien des malheureux assassinés par le fanatisme, pour cause de magie, d'hérésie, de sacrilège.

Si mademoiselle Clairon avait prêté une oreille attentive aux mystérieux murmures des fantômes du Fort-l'Evêque , peut-être eût-elle entendu, à sa grande surprise, à sa grande terreur, des victimes de la juridiction ecclésiastique lui dire d'une voix défaillante :

c Nous avons expié dans les oubliettes du Fort-l'Evêque, sous le règne de François V^^ le tort d'avoir cru en Dieu sans croire h rinfaillibilité du pape ; voyez... il y a du sang sur notre linceul ! n

u Nous sommes deux pauvres moines augustins ; on nous accusait, sous le règne de Charles VI, d'être des idolâtres, desinvoqueurs d! ennemis, coupables de paroles diffamables ; on nous accusait aussi d'avoir fait un pacte avec les puissances infernales : notre seul crime était dé croire que notre science pouvait guérir la folie du roi ; voyez... il y a du sang sur notre linceul ! »

<c Je suis le sorcier du château de Landon ; j'avais promis à un abbé de Citeaux de retrouver, par un moyen merveilleux, une somme d'argent qu'on lui avait volée : il s'agissait, pour y réussir, de renfermer un chat noir dans url coffre, et d'enfouir ce coffre dans une forêt, au pied d'un arbre; si après trois joursy retirant le ehat du coffre, on Veut icorché pour faire, avec sa peau^ des lanières tirées de telle sorte quen les nouant ensemble elles fissent un cercle au milieu duquel pikt tenir un homme ; si alors cet homme eût appelé le démon Bérich, ce démon serait arrivé, et, répondant à toutes les f imitons, aurait révélé le vol et les voleurs. Hélas ! cette mauvaise plaisanterie me coûta cher !... les juges ecclésiastiques me condamnèrent à mourir sur la place de Grève; en m'attachant au fatal poteau , le bourreau plaça sur ma tête une mitre à imagerie dt

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amltur, rtpristtilani tout h mystère de mon maléfice. La torture et la mort pour un chat noir!... voyez... il y a du sang sur mon linceul! o

c( Je suis un pauvre fou : j'ai cru que le ciel m'avait confié la glorieuse mission d^encourager sur la terre les serviteurs de Jésus-Christ; je me suis présenté devant notre seigneur Tévêque, et je lui ai dit : L^envoyé de Dieu vous salue!... On m^a conduit an Tond d'une oubliette, et je n'en suis sorti qu'avec le bourreau ç voyez... il y a du sang sur mon linceul! »

« Je me nomme Marguerite Porretle; j'ai voulu prouver, dans un livre, que l'âme anéantie dans l'amour de Dieu peut encore accorder à la nature tout ce quelle désire. Mon livre a été brâlé, et je n'ai quitté mon caehol que pour marcher au supplice; voyez... il y a du sang sur mon linceul! »

a Je suis la femme du bourgeois Uanglade, que son esprit et son élégance avaient rendu tout à fait digne des amitiés les plus nobles, les plus illustres. Nous demeurions autrefois dans l'hôtel même de M. le comte de Montgommery, sur la place Royale. Un jour, notre riche voisin partit pour la campagne ; la nuit suivante, des voleurs s'introduisirent dans son appartement, — et à son retour à Paris, M. le comte nous accusa de lui avoir volé une somme considérable. Mon mari fut écroué au grand Châtelet par l'ordre du lieutenant criminel, et l'on me jeta dans un cachot du Fort-FEvéque; la justice se persuada qu'elle nous avait jugés, en condamnant le malheureux Danglade aux galères perpétuelles, — sa femme à une réclusion horrible. — et la fille de ces deux innocents à l'abandon, à la honte, à la misère.

ce Deux ans plus tard, m'a-t-on dit dans l'antre monde, le Châtelet reçut des lettres anonymes qui, en témoignant de rinnocence des époux Danglade, dénonçaient les véritables auteurs du vol qui nous avait perdus. On arrêta le valet de chambre et l'aumdnier du comte de Montgommery, et ces deux hommes avouèrent le crime dont nous avions porté la peine.

« On envoya de Paris à Toulon l'ordre de délivrer le galérien Danglade : mon mari venait de mourir ! — On accourut au Fortl'Evêque pour me rendre la liberté : j'étais morte ! — Ma fille vi-

vait encore : on lui rendit l'honneur de sa famille, el la cour lui donna cent mille livres. Hélas 1 j'ai bien souffert, entre les bras du tortionnaire, dans cette prison où vous jouez sur un lit de fleurs !... Voyez... il y a du sang sur mon linceul ! »

« Je me nomme Jacques de la Rivière ; j^étais chambellan du prince royal, duc de Guyenne, dans les premières années du quiii* zième siècle. Dans ce temps-là, il y avait à Paris un homme terrible, qui, à force de résolution et d'audace, passiannait le goûternement: il se nommait Hélion de Jacqueville. Créature dévouée, aveugle, du duc de Bourgogne, il ne cherchait dans le désordre, à Texemple de son protecteur, qu'un moyen de combattre et d'humilier le prince royal, mon maître. Un jour, je dis à cet homme, à ce brigand politique : Le duc de Guyenne se décidera peut-être à ne plus laisser croître les vilaines herbes qui étouffent les plus beaux arbustes de son jardin; il faut, tôt ou tard, que le prince royal en finisse avec toutes ces plantes parasites qui nuisent à l'éclat des fleurs de lis !

« Le lendemain, Ilélion de Jacqueville, après avoir appelé à son aide une troupe de bouchers et d'écorcheurs, enfonça les portes des appartements du duc de Guyenne : les plus fidèles serviteurs du prince furent conduits au Châlelet; on nous condamna, Michel de Yitry el moi, aux oubliettes du Forl-rEvéque.

(( Soutenu parla faveur intéressée du duc de Bourgogne, le bandit Jacqueville usurpa le titre et les fonctions de capitaine dePa^ ris: ils'inslalla tour à tour, avec ses écorchenrs, auChâtelet et au -Fort-l'Evêque, pour se faire le juge et le bourreau de ses prisonniers. Après m'avoir forcé de comparaître devant lui, Jacqueville me livra à toutes les horreurs de la torture : ma bouche Ini répondit eu se plaignant, parce que je souffrais; ma conscience ne daigna lui répondre que par le dédain et le mépris ! 11 eut peur d'entendre ma voix l'accuser et le flétrir encore sur l'échafaud ; il voulut que l'instrument du supplice n'exécutât que mon cadavre : il prit un marteau. •• et, par trois fois, il le laissa retomber sur ma léte!... Voyez... il y a du sang sur mon linceul *! »

* Jacques de la Rivière était, dit Genlien, de joyeuse humeur, de bonne compagnie; 5on entrelien avait quelque chose de doux et de charmant. La connaissance qu^il av«ii

I)e$«iné par Fhirb

Grave par Uosa.

LES MYSTÈRES DEVANT lE CHATELET.

« Je suis un ancien sergent au Châtelet, et je dois à la juridiction ecclésiastique le triste honneur d'avoir rendu le dernier soupir, en 1447, dans la prison de monseigneur Tévéque. Hélas! j'ayais une jolie femme, trop jolie pour les menus plaisirs d'un sergent... Et je commence à comprendre son amoureuse préférence pour un jeune prêtre de Téglise Saint- Paul. La jalousie est une mauvaise conseillère : un soir, je me glissai dans le logis de ce prêtre, je pénétrai dans sa chambre, je m'approchai de son lit, et j'osai porter la main sur un ministre de la religion ! Je saisis mon rival, je l'emportai dans mes bras jusqu'au seuil de sa maison, et je me mis à le traîner dans la boue de la rue Salnl-I^ierreaux'liœufs. Je le laissai... Il était mourant, peut-être mort.

« Mon procès ne fut pas long : la justice du roi me condamna à sortir du royaume; la justice de l'Église me condamna à être battu de verges. On commença à me fouetter, à la porte du FortrËvéqne : dans la foule, qui me plaignait sans doute, je reconnus toot de suite ma femme, ma femme elle-même, qui criait aux bourreaux : liatlezy battez fort... car il a fait bien pis à V homme de Dieu! Cette malheureuse dut être contente : quelques heures après cette scène, mon corps ne formait qu'une plaie immense... Voyez... il y a du sang sur mon linceul! »

a Je suis un pauvre clerc de la basoche du Châtelet. En 1431, les basochiens de cette cour voulurent donner une représentation théâtrale, à l'occasion de l'entrée de Henri YI, roi de France et d'Angleterre, à Paris. On improvisa un vaste théâtre devant la porte principale du tribunal, et j'acceptai un rôle dans le Mystère de la passion de Saint Georges. Le spectacle commença au moment où les prisonniers du Châtelet sortaient de leurs cachots pour se rendre, sous bonne escorte, à Melun ou à Poissy ; nul ne devait souffrir dans une prison de Paris, lorsque le roi entrait dans sa grande ville : c'était là une des meilleures hypocrisies de la justice de notre temps.

c< Les farceSj les sotties, les moralités du quinzième siècle ne res-

des langues étrangères lui avait gagué le cœur de tou» les étrangers qui vcuaieiil en France, et qui élaient ra?it( de trouver un homme si capable de leur entretien, si digiu' de leur amitié.

peclâienl rien ni personne : les rois et les diables, les papes et les bourreaux, les prêtres et les nobles, les cardinaux et les moines, les saints, les anges, et Dieu même, passaient à la fois par Je tribunal satirique des myslère.^i. On parlait, à cette époque, de certains prélats hypocrites qui jetaient sur les difformités du vice lu manteau de la religion : je m'avisai d'ajouter un peu d'esprit à la spirituelle satire de noive morah'té^ et je glissai dans mon rôle les vers suivants :

(( Bii'ii souvent dessous les courtines,

« t)nt créatures féminines

tt Tant de prélats irréguliers,

u Et tant de moines aposlaU !

« !I y a un tas d'nsniers

a Qui ont bénéfices à tas. »

«La juridiction ecclésiastique eut un caprice : elle résolut de punir l'autenr de cette boutade, plus excusable cent fois que ce passage sacrilège d'un mystère du théâtre des confrères de la Passion :

l'ange.

« Père éternel, vous avez tort,

(i El devriez avoir vergogne ;

« Votre fils hien-aimé est mort,

« Et vous dormez comme un ivrogne !

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