LA BASTILLE
Plus de citlquârité années se sont ccoulces depuis que s'est réalisée la prédiclidn écrite par Cagliostro sur le mur de sa prison i
€ La Bastille sera démolie^ et sur l'emplacement on dansera ; » el cependant le temps n'a pas encore éteint dans l'esprit des citoyens
celle impression profonde et terrible que faisait éprouver le nom seul de la vieille citadelle, où la tyrannie, Tarbitraire et la force ont commis tant d'attentats contre les droitsdela justice eldeThumanité.
Le château fort la Bastille s'éleva en 1369 pour protéger, contre les incursions des troupes des ducsde Bourgogne, la demeure royale de Charles V, et après quatre siècles, pendant lesquels chaque roi ajouta à la force de la citadelle, elle fut trop faible pour protéger la royauté, et la Bastille, conquise par les armes, croula sous la pioche et le marteau du vainqueur.
La description architecturale de la Bastille ne peut entrer dans notre cadre; la gravure a reproduit tant de fois le spécimen de cette forteresse prison d'État, que sa forme est devenue familière à chacun. Nous croyons inutile de conduire nos lecteurs à travers les nombreux ponls-levts, corps de garde, portes ferrées, qui précédaient la grande cour. Nous n^emprunterons aux historiens qui ont pris le calque de cette localité, que ce qui sera nécessaire pour l'appréciation de la situation des prisonniers et du régime exceptionnel de cette triste demeure.
Huit tours rondes, reliées par d'épais massifs de pierre, formaient l'enceinte de la Bastille.
Le château était entouré d'un fossé, large d'environ cent vingl pieds. 11 n'y avait d'eau dedans que lors des grands débordements de la Seine et après les pluies abondantes. Ce fossé était entouré d'un mur de soixante pieds d'élévation, contre lequel était attachée une galerie de bois à rampe, laquelle régnait dans tout le contour du fossé, à Topposite du château : on l'appelait les rondes. Deux escaliers placés à droite et à gauche, en face du grand corps de garde^ conduisaient à ces rondes; des sentinelles y étaient placées; elles se promenaient sans cesse, examinaient si les prisonniers fai'saient quelque tentative.
Le jouretlanuit,unesentinelleintérieuredu château sonnait une cloche à toutes les heures, pour avertir qu'elle veillait. Outre cette cloche, la nuit on en sonnait une autre sur les rondes à tous les quarts d'heure.
Le gouvernement de la Bastille consistait en un gouverneur, un lieutenant du roi, un major, nu aide-major, un chirui;gien et une
Destiné par ErsTACtiK-LoRSAT.
GriYé par RooGit.
CAGLrOSTRO.
rnailresse sage-femme. La garnison était composée de 100 hommes commandés p«ir deux capitaines^ un lieutenant et des sergents.
Le lieutenant général de police de Paris était le subdélégué du ministre au département de la Bastille ; il y avait sous lui un commissaire en titre^ nommé le commissaire de la Bastille.
En arrivant à la Bastille, chaque prisonnier était inventorié , ou examinait ses mallep, habits, linge, poches, pour voir s^i} n^y avait pas de papiers relatifs àTobjetdc sa détention.
Le nouveau venu, dit Linguel^ est aussi surpris qu^ effrayé de se trouver livré aux recherches, aux tâtonnements de quatre hom-mes dont Tapparence semble démentir les fonctions, de quatre hommes décorés d'un uniforme qui autorise à en attendre des égards, et d'un signe d'honneur qui suppose un service sans tache. Ils lui enlèvent son argent, de peur qu'il ne corrompe quelqu'un d'entre eux; ses bijoux, par la même considération ; ses papiers, de peur qu'il n'y trouve une ressource contre Tennui auquel on veut le dévouer; ses ciseaux, couteaux, de peur qu'il ne se coupe la gorge ou qu'il n'assassine ses geôliers.
Après cet examen, souvent coupé par des plaisanteries sur chaque objet saisi, on conduisait le prisonnier vers la loge qui lui était destinée.
Ces loges étaient toutes pratiquées dans des tours dont les murs avaient au moins douze pieds d'épaisseur, et, dans le bas, trente ou quarante; chacune avait un seul soupirail pratiqué dans le mur, mais traversé par trois grilles de fer, l'une au dedans, l'autre au milieu de la muraille, la troisième en dehors. Les barreaux étaient croisés, avaient un pouce d'épaisseur, et, par un raffinement qui prouve le génie malfaisant qui présidait à l'œuvre administrative, la partie solide de chacune de ces étranges mailles répondait juste au vide d'une autre; ce qui laissait à peine à la vue un passage de deux pouces, quoique les mailles en eussent à peu près quatre de large.
En hiver, ces loges étaient des glacières; en été, des pcêlcs hu-
* Avocat qui sVsl rendu côlèliro d.ius Pancieii harrcuu. Il fut ciifcM'inê trois ans à la Bastille par Ir iiittiiiitre Mnurcpas.
mides où Ton étouffait, parce que les murs étaient trop épais
pour que la chaleur pût les sécher.
Les cachots, qu'il ne faut pas confondre avec les oubliettes, étaient enfoncés de dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour, cinq pieds environ au-dessous du niveau des fossés. Ils n'avaient d'autre ouverture qu'une étroite barbacane donnant sur le même fossé. Le malheureux habitantd'un de ces lieux horribles, privé d'air et de la clarté du jour, plongé dans une atmosphère infecte et humide, au milieu d'un limon où pullulaient des crapauds, entoure: de rats et d'araignées, ne pouvait vivre longtemps dans un pareil séjour.
On a prétendu que l'établissement de ces cachots n'avait pour but que d'effrayer les prisonniers récalcitrants, et qu'on ne prolongeait jamais le séjour dans ces lieux infects au delà de quelques jours. Une anecdote racontée par un des historiens de la Bastille, qui a écrit, preuves officielles en main et sousles yeux mêmes de ceux qui vivaient assisté comme spectateurs, témoins ou martyrs, à ces scènes de cruauté enveloppées de tant de mystère, prouve que ces repaires servirent non-seulement de moyens d'intimidation, mais encore de lieux de tortures prolongées.
Dans le temps de l'affaire des parlements, un homme est arrêté: soupçonné d'avoir des complices qu'il ne veut pas faire connaître, on le précipite dans un cachot. Il résiste d'abord et reste sourd à toutes les demandes de révélation , mais son énergie ne put tenir longtemps contre les souffrances qu'il éprouva dans cette affreuse demeure... Il parle, et sur sa simple déposition, quatorze personnes sont conduites le lendemain à la Bastille, et tour à tour elles habitent les cachots.
John Howard et l'auteur des Itemarques historiques sur la Bastille parlent de cette prison comme renfermant, outre ses cachots, une seconde espèce de geôles où étaient établies des cages faites de solives recouvertes de fer, longues de huit pieds sur six de large. L'auteur de la Bastille dévoilée dit h cet égard : Xe voulant calomnier personne, pas même les agents du despotisme, nous avouons qu'un de ces auteurs a copié l'autre, qu'ainsi ils n'offrent à eux deux qu'une seule autorité. Nous n'avons aucune connaissance de ces
cages, non-seulemcni nous n'avons entrevu aucun de leurs débris, mais aucun des porle-clefs, des curieux, des ouvriers, qui ont fureté dans tous les coins et recoins de la Bastille après sa démolition, n'a rien trouvé qui y ressemblât. Nous en disons autant des oubliettes dont plusieurs auteurs ont parlé, qui ont pu exister sous Louis XI, du temps de Tristan, son prévôt, son compère et son ami, mais dont on n'a trouvé aucune trace ni à la prise, ni à l'examen, ni à la démolition de la Bastille.
En voyant à la Bastille une chambre qui avait conservé la dénomination de Chambre de la quesiiofiy on a cru qu'on avait brisé ou enlevé tous les instruments de torture quelque temps avant 1789. I^s mémoires de la Poterie attestent que sous le ministère du cardinal de Richelieu on appliquait à la Bastille la question ordinaire et extraordinaire ; qu'un jour, un maître de requêtes mécontent de ses réponses le fit descendre à la chambre delà question, lui expliqua au long Tusage des ais, des coins, des cordages, lui dépeignit les cruelles douleurs, le tiraillement des chairs, le craquement des os, l'aplatissement des genoux, et le prépara ainsi par la terreur à l'interrogatoire; mais cet appareil de question disparut, et aucune preuve ne témoigne que plus tard on le rétablit.
La Bastille pouvait contenir environ cinquante personnes logées séparément. Elle pouvait en contenir jusqu'à cent en réunissant plusieurs captifis dans la même chambre. Quand il n'y avait pas d'appartements vacants, on donnait au nouveau prisonnier un simple lit de sangle, que Ton plaçait dans de petites cellules pratiquées autour des fosses d'aisances, jusqu'à ce que le commissaire de la Bastille en eât ordonné autrement.
Chaque prisonnier avait par jour une livre de pain, une bouteille de mauvais vin, une soupe sans goût, des viandes de la moindre qualité et mal apprêtées; en maigre, des mets au beurre fort ou à l'huile nauséabonde, le tout servi sur une vaisselle d'étain dont la saleté faisait soulever le cœur.
Cependant quelques prisonniers obtenaient de la faïence et des couverts d'argent. Quelques autres jouissaient de la faculté de se faire apporter leurs aliments par un traiteur du dehors, ce qui leur coiitait le double. Rennevillc prétend que de son temps, le gouver-
neur Bernaville avait un grand nopibre de prisonniers à divers
prix, jusqu'à vingt-cinq livres par jour, el ne dépensait pas plus de
vingt sous, terme moyen, à la nourriture de chacun. 11 y avait des
prisonniers qui ne recevaient pas plus de quatre onces de viande par
repas.
Le gouverneur tirait de sa place, au moins dans les derniers temps, outre ses appointements fixes, plus de soixante mille livres en profil sur la nourriture et l'ameublement des prisonniers. Selon Linguet, le gouverneur avait cent cinquante livres par jour pour quinze places de prisonniers fondées à dix livres, sans préjudice du prix journalier par tête de prisonniers effectifs, ce qui devait faire monter cette somme à près de cent mille livres, sans préjudice encore des revenus immenses qu'il tirait des locations des fossés de la Bastille et des boutiques qui les environnaient. Jamais la Bastille ne coûta tant au roi de France que sous l'administration du gouverneur Delaunay, et jamais les prisonniers ne furent plus mal traités, plus mal nourris. Il est vrai que le gouverneur avait acheté sa place fort cher, et il voulait se rembourser, dans la crainte que la vénalité des charges ne venant à tomber, il ne pût vendre la sienne avec profit.
Un tarif réglait la dépense des prisonniers pour la table, le blanchissage et la lumière, selon leur état.
Un prince du sang était à cinquante livres par jour.
Un maréchal de France à trente-six livres.
Un lieutenant général à vingt-quatre livres.
Un conseiller au parlement à quinze livres.
Un juge ordinaire, un prêtre, un financier, à dix livres.
Un bon bourgeois, un avocat, à cinq livres.
Un petit bourgeois à trois livres.
Et les membres des moindres classes étaient à deux livres dix sous.
Ce dernier taux était aussi celui des gardes et des domestiques.
Ceux qui n'avaient point de domestiques faisaient eux-mêmes leur lit et leur feu. On dînait à onze heures, on soupait à six. Dans les premiers temps, on n'avait ni livres, ni encre, ni papier ; on n'allait à la messe ni à la promenade; on n'obtenait per-
mission d'écrire à qui que ce fùt^ pas même au lieutenant de police, dont tout dépendait et à qui il fallait la faire demander par le major. Quand on avait obtenu- la permission d'écrire au lieutenant de police, on pouvait lui demander celle d'écrire à sa famille, d'en recevoir des réponses, d^avoir avec soi son domestique ou un garde, etc. ; on ne pouvait rien obtenir que par ce canal. Les ofGciersde l'élat-major se chargeaient de faire parvenir les lettres des prisonniers à la police; elles y étaient envoyées exactement à midi et le soir. A quelque heure que ce fut, si on le demandait, ces lettres étaient portées par des exprès, payés de l'argent des détenus. Les réponses étaient toujours adressées au major ; il les communiquait au prisonnier. Si l'on avait omis de lui parler de quelque objet de la lettre, c'était un refus.
Les gardes que Ton donnait à ceux auxquels on refusait leurs domestiques, ou qui n'en avaient point, étaient des soldats invalides ordinairement. Ces gens couchaient auprès des prisonniers et les servaient. U fallait toujours être en défiance avec ces hommes, ainsi qu'avec les porte-clefs, parce que toutes les paroles étaient recueillies et rendues aux officiers, qui les reportaient à l'autorité. C'est ainsi que l'on étudiait le caractère des prisonniers.
Les prisonniers ne recevaient jamais aucune visite avant l'instruction consommée. Pour obtenir cette faveur après les interrogatoires, il fallait la demander avec instance et persévérance, et que des amis puissants la sollicitassent au dehors.
Les prisonniers restaient sous les verrous pendant tout le temps qu'ils passaient dans leurs chambres, les portes s'ouvrant seulement aux heures de la messe, des promenades ou des visites.
Pour visiter un prisonnier, il fallait avoir une permission écrite du lieutenant de police; ces visites étaient toujours reçues en présence des officiers ou porte-clefs. Le visitant était d'un côté de la chambre, le visité de l'aulre, et l'officier porte-clefs écoutant au milieu. C'était la règle invariable; il n'était jamais permis de parler des motifs de la détention du prisonnier, ni de tout ce qui pouvait y avoir quelque rapport.
Un prisonnier pouvait être interrogé peu de jours après son
entrée à la Bastille; souvent il ne Tétait qu'an bout de plusieurs semaines. Quelquefois on l'ayertissait du jour où il devait être interrogé ; souvent il ne rapprenait qu'au moment où on le faisait descendre à la salle du conseil. C'était le lieutenant de police, un conseiller d'État, un maître des requêtes, un conseiller ou commissaire du Châtelet,qui remplissait cette commission. Quand le lieutenant de police n'interrogeait pas lui-même, il venait ordinairement à la fin de l'interrogatoire. Ces commissaires étaient des êtres purement passifs; souvent ils tâchaient d'effrayer un prisonnier : ils lui fendaient des pièges,. employaient toutes les ressources des ruses les plus basses pour lui arracher des aveux; ils supposaient des preuves, représentaient des papiers, sans permettre de les lire, soutenant que ces interrogatoires (dit l'auteur des Remarques politiques sur le château de la Bastille) étaient des pièces de conviction invincibles.
Ces interrogatoires étaient toujours vagues ; ils roulaient nonseulement sur les paroles et les actions du prisonnier, mais sur ses pensées les plus secrètes, sur les paroles et la conduite des personnes de sa connaissance que l'on voulait compromettre. Ceux qui interrogeaient disaient à un prisonnier qu'il y allait de sa tête ; que de lui dépendait, en ce jour, de sa vie ou de sa mort ; que s'il voulait tout déclarer de bonne foi, ils étaient autorisés à lui promettre un élargissement prompt; que, s'il refusait d'avouer, il serait livré à une commission extraordinaire ; que l'on avait des pièces décisives, des preuves acquises, plus qu'il n'en fallait pour le perdre; que ses complices avaient tout découvert; que le gouvernement avait des ressources inconnues dont il ne pouvait se douter. Ils fatiguaient les prisonniers par des interrogatoires variés et multipliés à l'infini. Suivant les personnes, ils employaient les promesses, les caresses, les menaces ; d'autres fois, ils insultaient les détenus et les outrageaient avec une insolence qui mettait le comble à la tyrannie dont ils étaient les vils instruments. Si le prisonnier faisait les aveux exigés, les commissaires lui déclaraient alors que , pour son élargissement, ils n'avaient pas d'autorisa— tion précise ; mais qu'ils avaient tout lieu de l'espérer, quHls allaient la solliciter, etc. Les aveux du prisonnier, loin de rendre
son sort meilleur^ donnaient lieu à de nouveaux interrogatoires, prolongeaient souvent sa détention , compromettaient les personnes avec lesquelles il avait eu des relations, et Fexposaient luimême à de nouveaux tourments.
La plupart des prisonniers interrogés pouvaient répondre au lieutenant de police par ce quatrain de Poullier d'Elmotle :
Moiisienr, la Bastille est pour moi Comme un fauteuil chei les Quarante; L*on m*y conduit et Ton m*y plante, - Mais, dMionneur, je ne sais pourquoi.
L'abbé Buvernet, qui fut mis à plusieurs reprises à la Bastille, où il égayait' sa captivité en mettant en ordre la pauvre bibliothèque de la prison d'État, guérit pour quelque temps les lieutenants de police de leur manie de venir adresser des mercuriales aux captifs, et cette fois, un ministre put prendre sa part des sévères paroles qui flagellaient les agents du pouvoir.
Le ministre Âmelot vint voir Tabbé avec intention de lui annoncer sa liberté, et sur quelques plaintes de l'abbé Duvernet, il lui dit : et Monsieur Vahbéj pourquoi vous plaindre? rien ne vous a manqué ici : tous avez eu des livres dans la bibliothèque. — Quoi, monsieur le ministre, rien ne m'a manqué ? Eh ! tout ne manque-t-il pas à un homme de lettres, quand il n'est pas libre ? sans la liberté, tout ce qu'il peut avoir, tout ce qu'on peut lui accorder, ne sont que des jouissances insipides.
« Quant à la bibliothèque dont vous parlez, je la connais ; j'en ai fait le catalogue; il ne s'y trouve pas dix volumes qui puissent servir à un homme médiocrement instruit. Un ministre veut-il se venger d'un homme qui aura eu le courage ou la maladresse de révéler au public quelques-unes de ses balourdises, rien n'est épargné pour le faire enlever ; l'or, l'argent, les pensions, tout est prodigué pour l'envoyer chercher en Angleterre, en Hollande, dans le fond de l'Allemagne. Souvent il en coûte mille, deux mille louis à fËtat, pour avoir un auteur coupable d'avoir dit un peu de mal il'un ministre qui en avait beaucoup fuit ; mais a-t-il fallu donner
quelque consolation aux prisonniers de ce château en adielanl de^ livres? tout a été refusé, et j'ose avancer que depuis que la Bastille existe, le gouvernement n*a pas dépensé dix louis pour des livres, qui sont des choses de première nécessité dans une maison où on se plait à tourmenter un prisonnier, en le laissant dans une profonde ignorance de tout ce qui se passe au dehors, soit en politique soit en littérature. »
Le ministre écouta froidement cette tirade, et ne rompit le silence que pour demander : « Monsieur Vabbi^ pourquoi ites-vous ici? — Pourquoi je suis ici, monsieur le ministre? c'est parce que vous avez donné une lettre de cachet, à laquelle vous avez apposé ou peut-être à laquelle on a apposé pour Tousdeuxnoms, le vôtre, Ameloty et celui du roi, Louis; je suis bien sûr, monsieur, que le roi ne sait rien de ma détention ; mais ce qui m'étonne, c'est que vous, monsieur le ministre, en ignoriez le motif. Cela pourrait faire soupçonner que vous signez des lettres de cachet sans savoir ce que vous signez, et que vous y mettez le nom sacré de LouiSy sans qu'il sache et sans que vous-même sachiez les raisons pourquoi vous le mettez. »
Après ce propos, l'abbé Duvernet s'adressant à M. Lenoir, qui était présent au colloque, lui dit : « Vous demandez donc au mi«c( nistre des lettres de cachet sans lui en dire les raisons? Au moins, « monsieur, avant queje sorte d'ici, apprenez-lui les raisons pource quoi je m'y trouve. » M. Lenoir rougit, s'embarrassa, et balbutia une sottise que l'abbé Duvernet ne releva qu'à demi : ayant déjà une querelle avec le ministre, il ne se souciait pas d'en avoir une seconde avec le lieutenant général de police, qui peut-être eût été plus dangereuse.
M. Amelotne sachant que répondre à l'abbé Duvernet, et ne voulant pas rester court, lui reprocha ses liaisons avec l'abbé Raynal. <c Monsieur, je ne suis point en liaison avec lui, je le connais trèsce peu; maisjesaistrès-bienquedansle nombre des minisiresqui ont « bien ou mal gouverné la France, il n'en est aucun qui lui ait fait « autantd'honneur, etquiluiait étéaqssi utile que l'abbé Raynal. Il « est, par son ouvrage, la gloire de notre nation, et ceux qui Font « persécuté, qui ont forcé ce vieillard, accablé d'infirmités et d'an-
« goisses, à fair sa patrie, en sont T opprobre. — Mais, ditM. Amelot « aTcc une espèce de vivacité, c'est le parlement qui Ta décrété. — « Oui, monsieur, je le sais; mais je sais aussi que c'est M. de Mau- «( repas qui provoqua le décret du parlement qui, pour ledénoncer, « donna des ordres à M. Séguier, lequel passe sa vie à dénoncer a à tort et à travers tous les écrivains qui servent leur pays et qui « éclairent leurs concitoyens. »
Enfin, M. Amelot reprocha à Tabbé Duvernet d^avoir fait TAisloire de la Sorbonne. fi Et de quel droily lui dit-il, avez-vous fait cette « histoire? — Du droit, répond l'abbé Duvernet, qu'a tout homme « qui pense de parler d'un corps qui fut autrefois très-dangereux à a rÊlat, et qui n'est plus qu'inutile. »
Le lendemain de cette conversation, M. Lenoir fît dire à Tabbé Duvernet que M. Amelot était très-indisposé contre lui. Ce ministre, en effet, qui venait lui annoncer sa liberté, le tint encore sept mois à la Bastille.
La promenade avait lieu dans une cour formant un carré long de seize toises sur dix, fermé par une muraille de cent pieds de hauteur. Le prisonnier était seul, restait peu de moments, parce que les heures de la journée étaient partagées entre tous ceux qui jouissaient de cette faveur. S'il y avait quelque réparation qui exi* geât la présence d'un ouvrier, si le gouverneur traitait, ce qtii nécessitait le passage de ses laquais, la promenade était smpendue; car le principe du conlinement solitaire, de l'isolement absolu, était en vigueur à la Bastille.
On prenait de grandes précautions pour que les prisonniers ne s^aperçussent ni ne se rencontrassent, et qu'ils ne fussent point vus par les étrangers qui étaient admis à en visiter quelqu'un. Si, pendant la promenade, quelque personne venait à passer, on faisait entrer le prisonnier dans un des cabinets pratiqués dans les massifs qui réunissaient les tours, et il ne pouvait en sortir qu'après que les passants étaient retirés.
S'il arrivait que la femme du gouverneur allât aux bains, situés dans une partie An bâtiment voisin de la cour de promenade, les seoUnelles et les gardiens contraignaient les prisonniers qui avaient obtenu la faveur de se promener en compagnie, à se réfu-
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gier dans les loges de pierre, construites pour protéger Tincognito
des captifs.
De mon temps, dit Unguet, la sentinelle, dans un des passages de madame la gouvernante, qui n'était pas légère et dont la marche était un peu lente, ayant oublié de commander la retraite, la moderne Diane fut vue dans son déshabillé. J'étais l'Actéon du jour; je n'essuyai pas de métamorphose ; mais le malheureux soldat fut mis en prison pour huit jours, j'en entendis donner Tordre.
La faveur accordée à la promenade collective s'étendait quelquefois aussi sur l'habitation et les repas, et quelques prisonniers protégés obtinrent d'habiter «t de vivre ensemble; mais c'était là une rare exception qui rendait encore plus affreuse la position de ceux qui ne pouvaient jouir de ce privilège.
Il fut un temps où la promenade sur les tours était accordée. Delaporte raconte que lorsqu'il commença à jouir de ce qu'on appelait les libertés de la Bastille^ ayant appris que la reine Anne d'Autriche devait passer à la porte Saint-Antoine pour aller trouver le roi à Saint-Maur, il monta sur les tours pour la voir, qu'elle l'a-
perçut, se mit à la portière et lui (it, des mains et de la télé, tous les signes possibles pour lui faire entendre qu'elle était contente de sa conduite. Ceci se passait vers le milieu du dix-septicnie siècle» mais les prisonniers furent plus resserrés au commencement du dix-huitième; le fait suivant alarma les agents de la surveillance et servit de prétexte à la suppression de la promenade sur les tours, quand en 1704 on eut arrêté et mis à la Bastille le chevalier de Rohan, grand veneur de France, sur le soupçon qu'avaient donné des lettres surprises dans ses équipages, qu'il voulait livrer le Havre aux Anglais; on voulut saisir à Rouen un nommé de la Tuanderie, son entremetteur , mais il se défendit, fit feu, et fut tué sur la place. Des gens attachés au grand veneur allèrent plusieurs fois crier autour de la Bastille, dans des portc*voix : La Tuandme est mori et tC a rien dit; malheureusement pour le chevalier de Rohan il ne les entendit pas. Les commissaires ne pouvant rien tirer de ce captif,lui dirent que le roi savait tout, qu'on avait des preuves, qu^on ne voulait que son aveu, qu'il aurait sa grâce s'il avouait, qu'il se fiât à cette promesse; il convint de son crime et eut la tite tranchée.
Dans le temps où madame de Staël (mademoiselle Delaunay) était prisonnière, elle parle de la promenade sur les tours comme d'une faveur accordée seulement à plusieurs et à certains jours fixes. La promenade aux tours fut supprimée et remplacée par celle au jardin du bastion ; mais il passa des inquiétudes par l'esprit d'un gourverneur, et sous prétexte de donner les garanties de son zèle et de mettre les prisonniers à l'abri de la curiosité publique, il fit du jardin du bastion son potager*
En 1761 telle était la consigne sévère du corps de garde de la Bastille :
— Le commandant ne laissera entrer Tépée au côté que le roi, monseigneur le dauphin, les princes du sang et légitimés, les ministres qui sont secrétaires d'État, MM. les maréchaux de France, les capitaines des gardes du corps, les ducs, l'étatmajor, le directeur du génie, Pofficier d'artillerie et les gardes des archives.
— Les bas officiers doivent s'appliquer à connaître la figure et
le nom de tous les domestiques et autres personnes qui entrent et
sortent journellement dans le château.
— Ils doivent aussi savoir le nom des tours , pour pouvoir quand ils sont en faction dans la nuit, dire positivement dans la* quelle ils auront remarqué quelque chose de nouveau.
— La sentinelle ( plusieurs postes désignés ) doit au moindre doute arrêter toutes personnes qui se présenteront , et faire venir un officier d'état-major pour lever la difficulté. Elle sonnera rheure tous les quarts d'heure pendant la nuit.
— La sentinelle ne doit pas perdre de vue les prisonniers qui se promèneront dans la cour. Il faut qu'elle ait attention continuelle à remarquer, s'ils jettent ou laissent tomber papier, billet, paquet ou autres choses quelconques ; elle empêchera qu'ils n'écrivent sur les murailles, et reAdra compte de tout ce qu'elle aura remarqué pendant sa faction.
— Les corps de garde fourniront quatre fusiliers pour poser au bas des escaliers , lorsqu'on servira les prisonniers à dîner et à souper.
— A l'arrivée d'un prisonnier, soit de jour ou de nuit, Iç commandant du poste fera entrer toute sa troupe dans le corps*de garde , et aura attention qu'il ne soit vu ni ne parle à personne.
— Lorsque le caporal de garde ou autres bas officiers seront commandés pour aller au jardin , ou sur les tours , pour y accompagner un prisonnier , il leur est défendu très-expressément d'a« voir aucun entretien avec lui. Us sont seulement là pour prendre garde à ses actions, et qu'il ne fasse aucun signal au dehors.
— Lorsqu'il arrive des ordres du roi pour mettre un ou plusieurs prisonniers en liberté, la sentinelle de la cage ne les laissera point sortir absolument, sous quelque prétexte que ce puisse être, que ce ne soit un officier de l'état-major qui les fasse passer. Il en sera de même pour les prisonniers qui auront la promenade du jardin; s'il ne se trouve pas d'officiers d'état-major au château, les prisonniers ne se promènent pas^
La sévérité de la surveillance prise pour conserver les prisonniers ne fut pas toujours assez clairvoyante, et la ruse ep plusieurs circonstances triompha do la précaution ; en tétnoignage on a le
souvenir des évasions de Latude, trop connues pour que nous nous arrêtions à les raconter.
Si quelque prisonnier parvenait à s^échapper; si Ton s'apercevait seulement qu'un seul eût fait une tentative, aussitôt toute la Bastille éprouvait une révolution. On appesantissait les fers de tous ses habitants, les privations se multipliaient dans tous les genres, et l'individu le plus résigné au fond de sa prison ou de son cachot éprouvait le contre-coup des vaines entreprises d'un étourdi, ou il était puni parce qu'un homme vigoureux avait eu de l'adresse ou du courage. C'est ainsi qu'en 1709, le gouverneur Bernaville fit abattre tous les grands arbres du jardin, arracher ou détruire les moindres saillies ou ornements qu'il pouvait soupçonner d'offrir des points fixes, aplanir tous les recoins des corridors^ ôter les couteaux aux prisonniers auxquels on en avait donné; les moindres ferrements, jusqu'aux simples clous, les cannes, les manches à balai, tout fut enlevé au rapport de Renneville , parce que le comte de Bucquoit avait trouvé moyen de s'évader. A peu près vers le même temps, on sut qu'un prisonnier avait attrapé un pigeon entré par hasard dans sa chambre , qu'il lui avait attaché un billet sous les ailes, et l'avait ensuite lâché, comptant sur la possibilité que ce billet tombât entre des mains qui le fissent parvenir à son adresse. Aussitôt Bernaville fit tuer tous les pigeons et autres oiseaux qui nichaient autour de la Bastille \
Un nommé Darsant, qui attendait à la Bastille la fin d'une affaire criminelle dont le dénoùment devait être pour lui le gibet.
* Comme la couduile dos agents du despotisme a été la même dans toutes les prisons nommées si gratuitement prisons d'État , nous pouvons citer un trait arrivé à la citadelle de Pignerol. Le comte de Lauinn y était confié a la garde du gouverneur Saint-Mars ; voulant s*évader, il se fit apporter par son valet de chambre des cordes, des limes, etc. Ils furent surpris, le comte fut mis dans la plus horrible prison, le malheureux valet de chambre fut pendu, et son cadavre attaché, selon Renneville, à la lucarne de la prison de son maître, atin qu'il ne put regarder le jour sans avoir cet horrible spectacle sous les jeux. Cest cet auteur qui a le premier rapporté Tanecdote si connue de la minutieuse cruauté du même gouverneur qui écrasa une araignée que le même prisonnier avait eu la patience de dresser à venir lui manger dans la main, en disant qu^un criminel comme Inî était indigne du moindre divertissement.
donna une chaude alarme au major de la Bastille. Un matin^ cet homme se lève, sMiabilIe, se coiffe d'un bonnet blanc, place une serviette devant lui en guise de tablier; ainsi accoutré, il se met au lit tout chaussé, tout habillé, et ferme bien ses rideaux. Le porteclefs qui entre dans sa chambre pour le servir, voyant ses pantoufles devant le lit, et n'ayant aucune raison de se méfier de lui, se contenta de sortir en poussant une seule porte, et négligea de fermer les verrous. Darsant profitant du moment d'absence du porte-clefs, sort doucement de sa chambre. Au bas de Tescalier et à l'entrée de la tour il trouve un panier de bouteilles ; il met ce panier à son bras et se présente à la première sentinelle qui, le prenant pour un garçon de cuisine, lui ouvre la première porte; la seconde sentinelle fut aussi sans défiance, et le laissa passer. Déjà il était dans la cour du Gouvernement, lorsque des bas officiers d'invalides, observant son habillement, et jugeant que c'était un prisonnier qui s'évadait, l'arrêtèrent.
On crie aux armes, tout Tétat-major est en mouvement, les sentinelles sont relevées, on les crut séduites; le porte-clefs est mis aux arrêts ; ils sont interrogés. Ont-ils été séduits par la famille du prisonnier; ont-ils des intelligences avec sa famille? On cherchait le secret de cette tentative de fuite dans des motifs qui lui étaient les plus étrangers, tandis que cet acte avait été inspiré tout naturellement à Darsant, parla crainte qu'il avait de se voir bientôt figurer sur Téchafaud. En effet, l'arrêt prononça la peine de mort contre. Darsant; mais la sentence fut adoucie, et le prisonnier de la Bastille fut relégué dans la prison de Saint-Yon pour y subir une détention à vie.
Quelquefois on vit de hauts seigneurs et même des princes du sang servir d'instrument à une fuite: c'est ce qui arriva sous le règne de Louis XIY, à l'époque de la déteniion à la Bastille d'une jeune femme dont les crimes eurent un grand retentissement. Ce chef de brigands portait entre autres noms celui de lady Guilfort, et se faisait passer pour Anglaise.
Celte créature, douée d'une beauté remarquable, renouvelait les scènes de lubricité qu'on a prêtées à Marguerite de Bourgogne. Elle attirait dans un lieu secret les jeunes gens qu'elle avait séduits,
ei après avoir assouvi ses ardeurs , elle les poignardait y livrait leurs corpsàses complices, qui faisaient commerce de cadavresavec les chirurgiens. On parla beaucoup du séjour de cette femme à la Bastille.
Le chevalier de Lorraine, le marquis d'Effiat se mirent en tète d*enlever celte femme et de lui offrir à souper ; ils Grent entrer dans leur projet Monsieur, frère du roi.
On se procura une lettre de cachet demeurée entre les mains d^un exempt, qui la vendit au chevalier. La lettre était en blanc. Dans les lignes destinées à contenir les pouvoirs conférés à Texempt, on transmet un ordre de remettre au porteur la dame Guilforl, qui doit être conduite à Pignerol.
Le gouverneur de la Bastille, trompé par cette ruse, livre la détenue.
Lady Guilforl se trouva bientôt à la table où se placèrent le frère du roi, le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat.
La soirée fut longue, dit l'écrivain qui a trouvé dans les archives de la police la preuve des faits que nous répétons d'après lui *; les courtisans s'étalent imaginé que leur maître la transformerait en nuit; mais Monsieur ne pouvant vaincre au fond l'horreur que lui inspira l'Anglaise, se contenta de la faire jaser; il trouva même que certes la chose ne valait pas le mécontentement dn roi, si le roi venait à le savoir, et II proposa de renvoyer la prisonnière à la Bastille.
On lui fit honte de sa résolution , il fut convenu que lady Guilfort serait dirigée vers Bruxelles ou l'Angleterre , à son choix. Le prince se relira , car on se trouvait au château de Versailles, chez le marquis de la Fare, qui avait prêté son logement. Lady Guilforl, restée avec le marquis et le chevalier^ leur tend un double piège , et feignant d'avoir une tendre confidence à leur faire séparément, les éloigne, alors au moyen des serviettes de la table, attachées Tune à l'autre, et fixées au balcon d'une fenêtre, l'étrangère descend dans les jardins : tapie entre des caisses d'orangers , elle attendit le jour, et aussitôt que les grilles du château furent ouvertes,
* Mémoires lires des Archives de la ^lice, par Peuchet.
elle s^esquiva, et jamais on n'entendit parler de lady Guilfort.
Un procès-verbal de mort subite et d'inhumation mit à l'abri la responsabilité du gouverneur de la Bastille.
Nous avons dit qu'il fallait que toute la correspondance des prisonniers passât par les mains du gouverneur ou de son représentant. La chance d'une faveur ne pouvait être que dans l'humilité de la formule, et cependant beaucoup de suppliques étaient rejetées; de ce nombre fut celle-ci, adressée au lieutenant de police Berryer.
Monseigneur,
« Permettez que j'aie l'honneur de vous représenter très-res- l
« pectueusement, qu'étant détenu à la Bastille, il m'est impossible « de vaquer, ni même de faire vaquer à mesaffaires. Oserais-je, dans « cette triste situation, Monseigneur, espérer que Votre Grandeur « voudra bien permettre que la lettre que j'écris à mon épouse lui |
« parviendra. Elle contient le détail des payements et de la recelte « qu'elle a à faire ; si Votre Grandeur n'a pas la bonté de m'accordcr « cette grâce, je me vois à la veille d'être ruiné, attendu que mon a papier tombera en discrédit dans toutes les places de commerce; « car notre fortune dépend de l'exactitude avec laquelle nous rem- « plissons nos engagements envers nos correspondants. Mon épouse c( étant prévenue des échéances, elle se précautionnera soit pour « y faire honneur, soit pour se faire payer. Si j'osais aussi deman- « der à Votre Grandeur la permission de renvoyer à mon épouse « deux mémoires de marchandises que j'ai fournies, et une paire « de boucles d'oreilles qui appartiennent à une dame de Saintc Germain ; je les avais sur moi lorsque je fus arrêté, elles sont à « la Bastille. Lesdits mémoires sont payables à présent, et cela c< m'en procurerait le payement; et je ne' cesserai d'offrir mes vœux «r au ciel pour la santé et prospérité de Votre Grandeur.
a J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Grandeur, le trcsa humble, le très-obéissant, et le très-respectueux serviteur.
a Signé Queret Démery. »
i A la Bastille, le 7 octobre 1752.
a jp. 5. SI pour ma consolation, Monseigneur voulait m'accor* (c der, au nom de la sainte Trinité, la grâce que je puisse savoir « des nouvelles de ma chère femme, seulement son nom sur une a carte, pour me faire voir qu'elle est encore au monde, c'est la « plus grande consolation que je puisse recevoir ; et je bénirai à a jamais la grandeur de Monseigneur. »
Le lieutenant de police répondit par un refus à cette lettre si respectueuse; le post-scriptum ne fut pas accueilli avec plus de bienveillance et de pitié que la lettre.
La lettre que le prisonnier écrivait en 17o2 à sa femme, a été trouvée en 1789 à la Bastille.
La lettre et la réponse suivantes montrent à quel point la surveillance était minutieuse et tracassière.
A M. Benryer^ lieutenant de police.
A la Bastille, le 31 mai 1756.
Monsieur,
« Le sieur Pizzoni demande à vous écrire ; nous attendons vos « ordres en conséquence.
c< Ce prisonnier n'a rien pour changer, nous lui prêtons du ma- « gasin, chemises, mouchoirs, cols, bonnets, coëffes de nuit et « chaussons.
« Le sieur Pizzoni est ici depuis le 17 du courant; il n'a pas « encore été rasé, il demande en grâce à l'être.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
a Signé major Chevalier, d
En marge de celte même lettre se trouve, de la main du lieutenant de police, une note pour servir d'instruction à son secrétaire Duval, qui devait faire la réponse. Voici mot pour mot le contenu de cette note.
« Je veux bien qu'on le rase et qu'il ni écrive. — 3 juin 1786* i
Le successeur de Berryer continua cette sévérité cruelle. U adressa la lettre suivante au major de la Bastille :
« Le sîeurWinsfeld demande unalmanach poury voir le nom des
c( ministres qui sont en place; vous lui répondrez que le règlement « de la Bastille et de Vincennes défend que Ton donne aux pria sonnicrs des almanachs : c'est une loi faite pour tous indistincte tement, ainsi le sieur AVinsfeld ne doit pas se trouver plus blessé Cl que tout autre de cette discipline. Qu'au reste peu lui importe « de savoir le nom du ministre du département dans là dépendance « duquel il est, parce qu'en écrivant au ministre du département^ ff sa lettre va à sa destination naturelle. Cependant je consens que « vous lui en disiez le nom, et que c'est M. le comte de Florentin ce qui a présentement le département de Paris.
Je suis, etc.
d Bertin. »
Après Bertin, Sartines ne se relâcha en rien de la minutie des précautions; il écrivit cette lettre à l'officier d'état-major delà citadelle de Vincennes, prison dont le régime disciplinaire était le même que celui de la Bastille :
a Le sieur Dardet et sa femme, qui sont chargés^ Monsieur, des « affaires de famille et domestiques du baron de Yennac, détenu « de Tordre du roi, m'ayant demandé la permission de le voir « pour lui porter des bardes et des pastilles d^althea, et lui rendre 0 compte au surplus de ses affaires, je vous prie de leur permettre a de lui parler, et de lui remettre les effets en question, après a toutefois que la visite et l'analyse des pastilles auront été faites (c exactement, suivant l'usage, le tout en observant les précautions c ordinaires.
« Je suis, etc.
«( De Sartines. b
Quelquefois celte extrême sévérité rendait l'autorité dupe ellemême de ses propres soupçons, et souvent elle fut mystifiée.
On trouva dans les papiers d'un libraire-colporteur, dont le frère était à la Bastille, une lettre de la veuve Boivin du S décembre 1775, qui finissait par ces mots « Je vous prie de m^envoycr «( ce que vous savez bien ; oti attend après. »
On crut avoir saisi la clef d'un secret d'État important : cette lettre à la main, on se présente chez lui, on l'interpelle, on le
LES PRISONS DE PAllIS. 497
presse de répondre et de dire ce que la veuve Boiviu entend par ces mots : Ct que vous savez bien.
Le colporteur, étonné de Timportance que l'on mettait à une phrase qui n'en était guère susceptible, répondit, sans être troublé, qu'il envoyait de temps en temps à la veuve Boivin tin petit pot de graisse provenant de la cuisine d'un sieur Richeville, et que c'était ce pot de graisse qu'elle lui demandait.
L'organisation de la police par la Reynie servit peut-être moins les intérêts de l'ordre public que toutes les mauvaises passions des courtisans et des favoris. Quand il devint possible de faire servir comme instrument de ses vengeances et de ses querelles la puissance à laquelle la monarchie ne devait demander aide que pour se forliGerdans les moyens de faire bonne justice , la Bastille changea d'aspect ; ce ne fut plus la prison où le roi envoyait ses ennemis, ce fut le lieu d'exil où les grands et les privilégiés déportèrent ceux qui les gênaient ou leur déplaisaient.
Avantdecontinuerletableaudelaprisond'Ëtat, remonlonsunpeu dans les temps, afin d'avoir la preuve de ce que nous avançons.
La Bastille devint la prison des criminels d'Etat sous Charles VII. Thomas de Beaumont fut le premier gouverneur qui unit à ses fonctions militaires le métier de geôlier.
Fut-il témoin en 1418 du massacre des Armagnacs prisonniers, quand le peuple affamé se rua sur la prison, égorgea les captifs et se jeta sur leurs chairs sanglantes comme si elles devaient assouvir sa faim?...
Sous Louis XI, Philippe l'Huilier , gouverneur de la forteresse, fut sans doute ordonnateur d*affreux supplices; le prévôt des maréchaux, Tristan, dans sa précipitation d'esclave, se trompa plusieurs fois de tête quand il fallut devenir bourreau, et prit la première venue pour ne pas faire languir la vengeance du maître; il jeta souvent pêle-mêle l'innocent et le coupable à la Bastille, mais c'était toujours l'ennemi du roi qu'il cherchait , qu'il capturait , qu'il immolait ; il eût cru commettre un crime de lèse-royauté en jetant dans les oubliettes du Plessis ou dans les cachots de la Bastille, des hommes qui n'auraient pas souffert au nom seul du roi son maître. Louis XI tint pour son propre compte les princesde la maison
d^Armagiiac dans les cachots de la Bastille; là^ comme au grand Ghàtelet , il fit creuser dans le milieu et revêtit en maçonnerie un cône ou grand pain de sucre renversé , au fond duquel la victime, retenue par son propre poids et ne trouvant aucune assiette , ne pouvait avoir un instant de repos. Ces infortunés étaient tirés deux fois par semaine de ces lieux , pour être fustigés en présence du gouverneur, et tous les trois mois pour se sentir arracher une ou deux dents.
Quand Henri lY nomma Sully gouverneur de la Bastille j Je ne connais que vous y lui dil-il, qui puissiez bien me servir s'il tnarrite des oiseaux en cage; et, sous Henri lY, cette grande volière ne reçut que les ennemis du roi. Une seule fois dans sa vie , le Béarnais manqua de pitié et de clémence; Mayenne etd'Epernon avaient usé cette corde sensible du cœur du roi ; un maréchal de France, coupable^ essaya vainement après eux de la faire vibrer.
Yers la fin de Tannée 1601 , un gentilhomme de haute vaillance et de grand nom , ambassadeur du roi de France près la cour d^Àngleterre^ était sur un des balcons du palais de la reine Elisabeth , la princesse tourna ses regards vers la tour de Londres , dont les murs étaient battus par un squelette que Tair avait promptement desséché... « Monsieur Tambassadeur, dit la reine, en attirant vers ce spectacle l'attention du diplomate, voilà comment on punit en Angleterre la trahison. »
Le squelette qui se balançait au vent était celui du comte d'Essex. L'ambassadeur de France se nommait Charles de Gontaui, ducdeBiron, amiral et maréchal de France.
Le 27 juillet 1602, cent vingt-sept juges attestaient dans la grand'chambre du parlement, que Charles de Gontaut, duc de Biron, avait attenté à la personne du roi Henri IV^et entrepris contre ses États^ et le condamnaient à être décapité en Grève , à voir tous ses biens confisqués , sa pairie remise à la couronne, et à subir la dégradation de tous honneurs et dignités.
Le roi accorda que le maréchal fût exécuté à la Bastille, voulant en mémoire de l'amitié qu'il lui avait autrefois portée, l'exempter de l'infamie d'un spectacle public.
L'Étoile raconte ainsi les derniers moments du maréchal :
« L^exécuteur entra dedans la chambre, et ditque Theurese passait^ qu'il fallait aller.
a Comme il fut près réchaffaut, dit Thistorien^ ceux qui étaient là pour voir ce spectacle, qui étaient environ soixante-dix, ayant fait quelque bruit à son arrivée, il dit : Que font là tant de maraux et de gueux? qui les a mis là? et quel bruit font-ils; et toutefois la vérité est qu*il n'y avait là que d'honnêtes gens. Puis il monta sur ledit échaffaut, suivi de deux docteurs, d'un valet de la garderobe du roy, qui lui avait été baillé pour le servir à la prison, et de l'exécuteur; lequel voulant mettre la main sur ledit sieur de Biron , et lui dit qu'il se retirât arrière de lui, et se donnât bien de garde de lui toucher d'autre chose que de l'épée; qu'il lui dit seulement ce qu*il avait à faire. Lors il dépouilla son pourpoint , et le donna audit valet de la garderobe.
a Après , le bourreau lui présenta un mouchoir blanc pour le
bander, mais il prit le sien, lequel s'élaut trouvé trop courl , il demanda celui de l'exécuteur; et s'en étant bandé et mis à genoux, il se leva et débanda aussitôt, s'écriant : N'y a-t-il pas de miséricorde pour moi? et dit de rechef au bourreau qu'il se retirât de lui, qu'il ne l'irritât point et ne le mit au désespoir, s'il ne voulait qu'il l'étranglât, et plus de la moitié de ceux qui étaient là présents, desquels plusieurs eussent voulu être hors, voyant cet homme non lié parler de cette façon. De là un peu, il se remit à genoux et se rebanda, et tout incontinent se releva sur soi , disant vouloir encore voir le ciel , puisqu'il avait sitôt à ne plus le voir jamais, et qu'il n'y avait point de pardon pour lui. Pour la troisième fois, il se remit à genoux et se banda; et comme il portait la main pour lever encore une fois le bandeau, le bourreau fit son coup. « Si le bourreau n'eût usé de cette ruse, ce misérable et irrésolu homme s'allait encore lever, et de fait il eut deux doigts offensés do l'épée du bourreau; comme il portait la main pour se débander pour la troisième fois, la tète tomba à terre, d'où elle fut ramassée et mise dans un linceul blanc avec le corps, qui le soir même fut enterré à Saint-Paul, sur lequel lieu on sema le quatrain suivant :
BiroD aimait tant les gens d^arines.
Qu'avant qu'on eût coupé son col, 11 donna son corps à Saint-Pol, Lequel avait chéri les armes.
Telle fut la fin de Charles de Gontaut, sieur de Biron, duc et pair et maréchal de France; grand guerrier, plus vaillant que son épée, hasardeux jusqu'au bout dans ses entreprises, conduites toutefois plus par témérité que par prudence ; cupide de vaine gloire, ambitieux démesurément, fier et hautain, avec une superbe intolérable, qui lui causa enfin ruine et malheur. »
On vit longtemps dans la grande cour de la Bastille, à la tour du Trésor, les crocs de fer posés pour tenir l'échafaud du maréchal de Biron; cet échafaud était placé à la hauteur de sa prison, de sorte qu'il y arriva de plain-pied. Ces crocs existaient encore avant la démolition de la Bastille.
Le dernier maréchal de Biron, dans le temps de la guerre des
LES PRISONS DE PARIS. â(M
farineSy fut à la Bastille et demanda à y voir les crocs, celte tour et cette chambre où avait été renfermé un de ses ancêtres.
Le cardinal de Richelieu était trop jaloux du pouvoir souverain pour partager avec les courtisans et les mignons de cour le droit d'emprisonnement ou de liberté qu'il exerçait au nom de Louis Xlil. Ennemi du roi Ou de Richelieu , c'était tout un , et à aucun autre titre que ce fût, on ne pouvait mériter la Bastille pendant le règne du ministre*prétre.
Quand Bassompierre, poursuivi par un vague pressentiment de la captivité y se leva devant le jour comme il est dit dans ses mémoires, et brûla plus de six mille lettres d'amour qu'il avait autrefois reçues de diverses femmes, il savait bien qu'il n'avait à redouter aucun ennemi de cour, et que son dévouement au parti de la reine mère pouvait seul le mettre en péril , si le moment n'était pas opportun pour le faire paraître.
Quand il alla trouver le roi pour savoir ce qu'il devait avoir h craindre, et que le roi lui eût répondu , Comment, Bastien, aurais-tu la pensée que je voulusse te faire emprisonner? tu sais bien que je t'aime, Bassompierre eût bien voulu qu'une autre voix Ht écho à la parole de Louis XUI , il eût été bien certain alors de ne pas faire, pour le moment du moins, connaissance avec la Bastille; mais une voix manquait, et Richelieu se taisant, Bassompierre ne fut pas étonné d'entendre le lieutenant des gardes de service lui dire : u Monsieur, c'est avec la larme à l'œil et le cœur qui me saigne , que moi, qui depuis vingt ans suis votre soldat et ai toujours été sous vous, sois obligé de vous dire que le roi m'a commandé de vous arrêter. »
Richelieu sachant les paroles royales qui promettaient à Bassompierre la liberté, sut les concilier parfaitement avec l'ordre de l'arrestation ; il envoya Dolrembiay à la Bastille, dire au prisonnier, de la part du roi , qu'il ne l'avait point fait arrêter pour aucune faute qu'il eût faite , et qu'il le tenait son bon serviteur , mais de peur qu'on le portât à mal faire.
Bassompierre resta douze ans à la Bastille. 11 est dit dans ses mémoires qu'il fut six nuits sans fermer l'œil , et toujours dans une agonie qui fut pire que la mort même.
502 LES PRISONS DE PAlilS.
En plusieurs circonstances, Louis XIV put appeler la grande prison ma Bastille. Dans l'aiïaire de Fouquet, elle servit la jalousie de l'amant de La Vallière plus que la justice du roi de France. Si le surintendant des finances se fut contenté de puiser dans les caisses de TÉtat pour subvenir à ses goûts princiers, le roi eût eu pitié de cet amour de la grandeur qui était un hommage rendu, quoique par des moyens peu licites, à son culte pour le faste, mais Fouquet voulut éblouir La Vallière, et dirigea imprudemment vers elle un des rayons de sa magnificence, et bientôt il fut relégué à la Bastille, où il eut le triste honneur de passer, aux yeux de quelques historiens, pour le prisonnier an masque de fer.
Le masque de fer... à ce nom se rattache le souvenir d^un grand drame politique, où le mot de Louis XIV joua un des rôles principaux. Malgré le mystère qui a couvert cet épisode romanesque , la réunion de toutes les circonstances prouve en faveur d'une supposition.Des faits racontés et discutés par Voltaire, Lagrange-Chancel, le père Griffet , Saint-Foix et autres, la solution logique est que l'homme au masque de ferétaitlc fruit d'une liaison adultère entre la reine Anne d'Autriche et un amant dont le nom est resté inconnu, s'iln'est pasBuckingham. L' homme aumusque de fer àeysii être Taloé de Louis XIV; il avait droit à la couronne de France, malgré son illégitimité apparente. Voilà, dit l'auteur de la Bastille dévoilée j voilà la vérité, qui était (errible dans tous les temps, que Voltaire n'a osé dire, que le grand monarque a cherché à ensevelir dans la nuit du silence par toutes les voies imaginables, même les plus iniques.
Le premier écrivain qui parla en France de l'homme au masque de fer est l'auteur des Mémoires secrets pour servir à Vhisioire dt Perse (de France) publiés à l'étranger avant la première édition A\x Siècle de Louis XIV. Voltaire s'est flatté à tort d'avoir, avant tous, éveillé l'attention publique sur le prisonnier mystérieux.
Pendant vingt années, l'homme au masque de fer fut sous la surveillance du même gouverneur, de Saint-Mars, d'abord aux Iles Marguerites, puis à la Bastille.
Le gouverneur servait lui-même son prisonnier; il prenait les plats à la porte de la chambr'), des mains des domestiques, dont aucun n'a jamais vu le visage du captif.
Lagrange-Cbancel ^ dit que le gouverneur de la forteresse des îles Marguerites avait les plus grands égards pour ce prisonnier; qu'il le servait en vaisselle d'argent, et lui fournissait des habits aussi riches qu'il paraissait le désirer ; que dans les maladies où il avait besoin de médecin ou de chirurgien, il était obligé, sous peine de vie, de ne paraître en leur présence qu'avec son masque de fer ou de velours '.
Voltaire raconte que le marquis de Louvois alla voir le prison*^ nier aux îles Sainte-^Marguerite, et lui parla debout avec une con<* sidération qui tenait du respect.
Un barbier aperçut un jour sous la fenêtre du prisonnier quel-» que chose de blanc qui flottait sur l'eau ; il l'alia prendre et l'ap-^ porta au gouverneur : c'était une chemise très-fine pliée avec assez de négligence, et sur laquelle le prisonnier avait écrit.
De Saint-Mars, après l'avoir dépliée et avoir lu quelques lignes, demanda an barbier, d'un air fort embarrassé, s'il n'avait pas eu la curiosité de prendre connaissance des choses écrites sur ce linge. Celui'-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu; mais deux jours après il fut trouvé mort dans son lit.
Un jour de Saint-Mars s'entretenait avec le captif; en se tenant hors de la chambre, dans une espèce de corridor, pour voir de loin ceux qui viendraient, le fils d'un de ses amis arrive, et s'avance vers l'endroit où il entend du bruit : le gouverneur, qui l'aperçoit, ferme aussitôt la porte de la chambre, court précipitam-^ ment au-devant du jeune homme, et; d'un air troublé, il lui demande s'il a entendu quelque chose. Dès qu'il fut assuré du contraire, il le fit repartir le jour même, et écrivit à son ami que pen s'en était fallu que celte aventure coûtât cher à son fils, et qu'il le lui renvoie de peur de quelque autre imprudence.
Une autre fois le prisonnier grava son nom sur le dos d'un plat d'argent, avec la pointe d'un couteau. Un valet crut faire sa cour au gouverneur en lui reportant le plat. Ce malheureux fut trompé dans son espoir, on se défit de lui sur-le-champ, afin d'ensevelir
' Lettres de Lagrange-Chancel à Fréron au sujet de Thomnie au masque de fer. * Le masque qui cachait la figure du prisonnier était monté sur des bandes d'acier légères et fleiibles, et garni entièrement de velours. ' \
50i LES PUISONS DE PÂKIS.
avee cet homme un secret d'une si grande importance. Voltaire a
brodé ce fait et Ta paré d'une teinte romanesque.
L'aventure du plat d'argent se passa, selon quelques historiens^ au château de Palteau, près Yilleneuve-le-Roi , où le masque de fer fit une halte quand Saint-Mars, en 1698, passa du gouvernement des iles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille,
À la halte au Palteau, le seigneur de celte terre assista à TarriTée Àe l'homme au masque de fer, et il a recueilli et publié quelques circonstances du voyage de l'illustre prisonnier; il ne fait pas mention de l'anecdote du plat d'argent. 11 dit que Saint-Mars mangea avec son prisonnier, que le captif avait été placé le dos tourné aux croisées de la salle à manger qui donnaient sur la cour, qu'on ne put voir s'il mangeait avec son masque, mais on remarqua que de Saint-Mars, qui était à table vis-à-vis de lui, avait deux pistolets à côté de son assiette.
Lorsque le prisonnier traversait la cour il avait toujours son masque noir sur le visage.
Be Saint-Mars coucha dans un lit qu'on avait dressé auprès de celui du prisonnier.
A la Bastille, le gouverneur servait lui-même l'homme au masque de fer et lui enlevait son linge.
Quand il allait à la messe, le captif avait les défenses les plus expresses de parler et de montrer sa figure. L'ordre était donné aux invalides de tirer sur lui en cas de désobéissance.
Un ministre écrivait au gouverneur de la Bastille :
€ Quand vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans, je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M. de Louvois. D
Tous les historiens s'accordent à dire que ce fut sous le ministère Louvois que s'accomplit ce grand acte d'iniquité.
Le journal de la Bastille, tenu par de Junca, gouverneur en 1703, porte à la date du 19 novembre de cette année :
« Le prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours ttotr, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui venant des tlos Sainte-Marguerite^ et qu'il gardait depuis longtemps, s'étant trouvé
hier un peu plus mal en iortani de la me$u, est mort aujourd'hui sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie ; M» Girault , notre aumônier, le confessa hier; surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacrements , et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré le mardi 20 novembre, à quatre heures après midi, dans le cimetière de Saint-Paul notre paroisse; son enterrement coûta quarante livres. »
Uhomme au masque de fer fut inhumé sous le nom de Machiali.
Saint-Foix rapporte qu'après la mort de cette victime de la cruauté politique, il y eut ordre de brûler généralement tout ce qui avait élé à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc. ; que l'on fit regratter et blanchir les murailles de la chambre où il avait été logé; et qu'on poussa même les précaulions au point d'en défaire les carreaux , dans la crainte , sans doute, qu'il n'eût caché quelque billet ou fait quelque marque qui eût pu aider à faire connaître qui il était.
Le lendemain de son enterrement, une personne ayant engagé le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser voir, on trouva un gros caillou à la place de la tête.
11 y avait à la Bastille une grande pièce remplie d'armoires très-vastes distribuées par cases, étiquetées des numéros de tous les appartements du château. Les effets de chaque prisonnier étaient déposés dans la case correspondante au numéro de sa chambre. Lors de l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrivait sur un livre ses noms et qualités, le numéro de l'appartement qu'il allait occuper, et la liste de ses effets déposés dans la case du même numéro. On présentait ensuite ce livre à la signature du prisonnier^
Un troisième livre en feuilles contenait les noms de tous les prisonniers et le tarif de leur dépense ; le relevé de ce livre passait tous les mois sous les yeux du ministre.
Le quatrième livre était un in-folio immense, ou plutôt une suite de cahiers grossissant chaque jour.
Ces feuilles, distribuées en colonnes, portaient des titres imprimés à chacune. Première colonne, noms et qualités des prison-
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-• L^ , «itLit -îîi LLbtîrtk?, je pnim^ls, con-
i%ï"r.Knni*n: i:;-i orir*»s .i i r':î. .fe le p.irter à ipi que ce soil, .'i'ii>*nni* rrwi:i.'^r>» •^•î ce p«il:f2e •*tr?, Je* prisonniers, ni autre <f.'',*»^ <,or.^,>*rTLir:t le •rhlZ/^n Je Li iistiHe, qii aaraîent pa part^nîr ami €onr:.iI**.ir*:e.
« fe f*^r,nnîi*. d«? pli*, q-ie Fcn m'a recJa For, Fargent, papi^n, f-Aht* et Hjoin qu^ j'ii apport::* on fiil apporter audit chaton p^ndint le temp* de ma drrtention.
« En foi de qnoî j'ai s'izné le présent, pjor sertir et Taloir ce
qrj^ de TTi't^^yn.
m Fait an chàtean de la Bastille, le jour, le mois, Fanoée, à heures. »
1^ septième colonne contenait l'historique des faits, gestes, caracUîFf;^, trie, mœurs et fin des prisonniers.
i'A\% deux CTilonnes étaient des espèces de mémoires secrets, dool re»«encc et la Térité dépendaient du jugement droit ou faux, de la volonté honne ou mauvaise du major et du commissaire du roi.
Fn extrait de ce dernier registre montrera la grande variété
d'individualités enfermées dans cette prison d'État. Nous prenons au hasard.
Charles Combùn^ écuyer appelé le comte de Longueval. Tireur d'horoscopes, se mêlant de deviner, donnant des drogues aux femmes et aux Glles pour les faire avorter.
Le $ieur DugaSy ci-devant capitaine dans royal-infanterie. Sorti après deux ans de séjour à la Bastille y à condition de ne pas approcher de vingt lieues des endroits où le roi sera.
Lettre de M. de la Reynie pour qu'on ne parle à personne du prisonnier amené le matin à la Bastille, et que personne n'ait connaissance de son nom. Lettre du chancelier le Tellier pour faire garder à vue l'homme que M. de b Reynie a envoyé à la Bastille et dont il lui mandera le nom.
On trouve :
Le nommé DesvfUkmSy pour avoir tenu des propos insolents contre le roi.
La dame Desfontaines et ses deux filles, pour la religion.
Le père de Haune, jacobin irlandais, fou dangereux.
L'abbé Dubois, homme méchant et très-chicaneur.
Laurent Lemière, garçon cordonnier, et sa femme, pour discours dangereux contre le roi.
François Brindejoing, chapelain, pour mauvais discours contre l'État.
Marguerite Bocquet, accusée d'avoir pris des enfants.
Rolland ; il voulait se donner au diable.
Joachim Girard, ci-devant valet de chambre et maitre d'hôtel du maréchal d'Aumont, pour recherches de trésor.
Poupaillard, mauvais catholique.
Le nommé Saint-Vigor, travesti en ermite, mauvais sujet.
Jean Blondeau, ermite, tenu pour suspect.
Jean Moreau , détenu pendant cinq ans pour avoir fait passer des dentelles en fraude.
Le comte de la Yauguyon et le sieur de Gourtenoy^ pour démêlés entre eux.
Pierre-Jean Mère, professant la médecine, pour mauvais remède qu'il distribua ; transféré à Charenlon après trente années de séjour à la Bastille.
Jouas de Lamas, boulanger, a Tomi des exécrations contre le roi ; transféré à Bicétre après vingt ans de séjour à la Bastille.
Jean Pardiac, prêtre du diocèse de Gondom, pour libelles contre les jésuites.
On trouvait sur ces registres des notes ainsi conçues; nous châtions un peu le style :
« Le sieur la Perche, maître en fait d'armes, accusé d'avoir dit « que le roi ne songeait qu*à sucer ses peuples, à caresser le men* c( ton de sa vieille, et qu'il sera bientôt le roi des gueux. •• etc. »
Fausse, sorcière, pierre philosophale, chercheuse de trésor, suspecte de poison, se mêlant dé médecine.
François Barrois, libraire, pour avoir imprimé et débité des livres défendus et séditieux.
Jacques Crinon, dit Belair, ci-devant lieutenant de dragons, depuis soldat aux gardes, conduit à la Bastille pour avoir fait la contrebande à main armée et tué. Condamné à être pendu, sa peine fut commuée en trente-six ans de galères ; puis on commua sa peine en une obligation de servir toute sa vie dans les gardes.
Poupé, portier, pour avoir répondu insolemment à une dame amie de M. le comte de Gharoliais.
Le sieur Girault, pour avoir exposé des faux clercs à l'hôtel de Soissons.
Antoine Pasion, janséniste et convulsionnaire, condamné à deux heures de carcan.
Bourse, de Longchamp, pour avoir contrefait de fausses lettres de cachet.
Le sieur Pinault, avocat, sa femme, ses filles, porteurs de livres prohibés, cachés sous leurs jupes en entrant à Paris, arrêtés à la barrière.
Fiel, cuisinier du collège de Navarre, un garçon boulanger, un apprenti bourrelier, une jeune ouvrière en dentelles, qui avaient des convulsions sur la ; les professeurs de
convulsions accusés d'avoir montré, les clercs accusés d'avoir répété leurs leçons.
Le sieur de la Paye, capitaine de dragons, pour avoir interrompu le spectacle de la Comédie italienne.
Le sieur Robert de la Mothe, gentilhomme servant S. À. R. monseigneur le duc d'Orléans, pour avoir assassiné Bruny, limonadier, pour jouir de sa femme (ce capitaine n'est resté que six mois à la Bastille).
Soudan, dit le frère Canard; on Tappelait frère Canard parce que, lorsqu'il était dans le monde, il barbotait dans tontes sortes d'impuretés.
La demoiselle Ollier, colporteuse du roman obscène le Portier des Chartreux.
Sur ce livre d'écrou , on lisait quelques noms de gens que le scandale de leur vie, l'improbité de leurs actions, rendaient dignes des geôles du Châtelet et du Fort-l'Évéque , auxquels ils avaient échappé par la faveur; et ces coupables que la loi n'avait pu atteindre pour un méfait, nous les trouvons à la Bastille expiant une peccadille, une phrase caustique, un mot piquant. On songeait moins h prêter force à la loi au nom de tous, qu'à protéger une haine, une vengeance ou un caprice individuel.
Une dame de Gotteville joua dans le dernier siècle un grand rôle parmi les femmes galantes : sa langue, «disait-on, tenait de la griffe du singe; elle était à la fois espionne et pamphlétaire. Se trouvant sans ressources, elle écrivait au vieux maréchal de Richelieu, que son intention était de publier les soixante-quatorze aventures deMathusalem ; et le maréchal, qui voyait sous cette allégorie la batterie masquée que dressait contre sa réputation la folliculaire, lui faisait remettre vingt-cinq louis par Beaumarchais.
La dame Gotteville accusait réception de la somme en ces termes, à l'auteur du Mariage de Figaro :
d MoQsieur ,
« Je vous fais cette lettre qui vous dira que j'ai reçu les vingt- « cinq louis du maréchal de Richelieu y et pour vous exprimer y « monsieur, tout le mépris avec lequel je suis votre servante.
c( Signé GOTTEVILLE. »
Cette femme, malgré ses nombreuses escroqueries, ses attaques diffamatoires, et plusieurs actions qui appelaient la sévérité de la loi, eût longtemps joui de Tair libre et de Timpunité, si elle ne se fût avisée d'avoir une discussion en Hollande avec la maîtresse d'un ambassadeur qui avait la main longue. On fit enlever madame de Gotteville du territoire hollandais, et elle fut pendant plus d'un an privée de sa liberté en France , pour s'être moquée en IloUande d'une Espagnole, maîtresse d'un ambassadeur. Pendant son séjour à la Bastille, madame de Gotteville eut plusieurs disputes avec le gouverneur. Un jour elle était aux prises avec lui sur la nourriture, dont elle se'plaignait. Pour terminer la discussion , elle le regarda fixement et lui dit avec un très-grand sang-froid: « M. de Launay, je ne sais qui vous êtes, et cela m'embarrasse pour vous répondre. Avant tout, dites-moi, ne seriez-vous pas de l'espèce de ceux qui mangent du foin ? »
De Launay quitta la partie ; mais le plaisant de l'aventure , c'est que le soir même en se mettant au lit, il trouva au lieu de traversin, une petite botte de foin. Qui avait fait cette espièglerie? Le valet de chambre, fortement menacé, soutint que c'était à son insu* Les recherches de de Launay furent inutiles. 11 n'en fit qu'avec sobriété, tant il craignait que dans le monde on ne parlât de cette botte de foin.
Enanalysantcette liste, on voit la transformation que subit la Bastille, et comme elle s'éloignait de plus en plus du principe de son institution. Elle a cessé de renfermer les ennemis du roi, mais elle s'ouvre pour saisir les ennemis des jésuites ou des favorites ; elle fait crier au convulsionnaire, comme s'il s'agissait de courir sur des animaux hydrophobes ; l'hospice de ces pauvres fous est un cachot ou une tombe; un enfant de sept ans, appelé Saint-Père, est incriminé à cause de son nom ; il est embastillé pour cause de religion.
Obligeante envers une société ou uue académie^ la police envoie à la Bastille les écrivains assez malavisés pour combattre Tignorance ou chansonner les ridicules de ses protégés.
On met sous verrous les œuvres de l'esprit, et un marchand acbète et enlève de la Bastille, à la condition de ne jamais leur laisser voir le jour, trois milliers quinze livres pesant de feuilles imprimées, signées Jean*Jacques Rousseau, Mabiy, Helvétius,etc..«
Un compilateur demande que la Bastille punisse un autre compilateur qui y au lieu de prendre à la source première, s'est contenté de copier dans le livre du plaignant.. • Cette singulière lettre, adressée au lieutenant de police, est signée Saint-Foix.
Quand les nouvelles à la main se répandirent dans Paris , les grands et moyens gentilshommes qui se trouvaient mordus par Tépigramme, accablèrent la police de requêtes, a/!n de /aire plonger dans les cachots les auteurs, distributeurs, colporteurs d'épigrammes à leur adresse.
Le jour où le peuple se rua contre la Bastille fut salué non-seulement par ceux qui avaient souffert ou souffraient encore dans cette affreuse citadelle, mais quand on porta le marteau et la pioche sur ce vieux monument du despotisme, à chaque pierre qui croula du temple de Tesclavage, chacun, de quelque condition qu'il fût, dut se sentir allégé d'un poids de terreur qui pesait sur lui. Dans le passé, la Bastille n'avait inspiré de crainte qu'aux grands du monde, aux puissants ennemis du trône; le temps avait marché, la Bastille était devenue le partage de fous; la lettre de cachet était un objet de négoce, un blanc seing de complaisance.
Nous empruntons à un des historiens des lieutenants de police* le trait suivant, qui donne une appréciation de l'usage des lettres de cachet à la fin du dix-huitième siècle.
« Entouré de ministres et de courtisans intéressés à cacher la vérité, Louis XVI, en 1787, crut enfin s'apercevoir qu'on le trompait. Ce prince pensa qu'il parviendrait à connaître l'opinion publique en lisant les nombreux pamphlets politiques que la circonstance faisait nattre, et il chargea secrètement le libraire Blaizot de remettre chaque jour ce qui paraîtrait en un lieu indiqué.
* Snint-Edme.
« Depuis deux mois le roi pouvait juger à quel point ses ministres Tabusaienty et ceux-ci, trouvant le monarque mieux instruit qu'ils ne le désiraient, prirent Talarme et mirent leurs espions en campagne pour savoir d'où partait la lumière. Blaizot fut bientôt connu pour le coupable qui se permettait d'éclairer le monarque sans l'aveu des ministres, et M. de Breteuil ne trouva rien de mieux que de le faire mettre à la Bastille, sous prétexte qu'il se livrait à un commerce de livres prohibés.
<( Louis XVI, ne trouvant plus de brochures au lieu où le libraire avait habitude d'en déposer, s'informa du motif qui Tempêchait de faire ses dépôts quotidiens. Quel fut son étonnement, quand il apprit que, par son ordre, Blaizot gémissait dans les cachots de la Bastille.
c Blaizot fut bientôt libre, mais les fauteurs de cet emprisonnement arbitraire jouirent de l'impunité!»
1789 arriva à temps pour mettre fin à tant de scandale et de barbarie. Qui peut dire jusqu'où l'arbitraire et la fureur de l'em-
bastillement eussent été poussés dans l'avenir? Le roi de France courait risque de voir chaque jour ses serviteurs les plus dévoués isolés de lui par l'épaisseur des murailles de la geôle de l'État.
LES PRISONS DE PARIS. Si3
En 1789, la population de la Bastille était en baisse , les geôliers se reposaient un peu , et le peuple vainqueur ne trouva que sept prisonniers ; en voici les noms :
Tavernier, Pujade, Laroche, le comte de Solage, de White, la Caurège, Bechade»
Uon a été obligé, pour les délivrer, d'enfoncer les portes des prisons; les guichetiers ne purent que les indiquer, ils n'avaient plus leurs clefs dans un moment où elles étaient devenues si nécessaires.
Tavernier était un fils naturel de Paris Duverney. Ses facultés intellectuelles avaient été brisées par une longue détention. Voilà à peu près comment finissaient tous les prisonniers de la Bastille, il en est peu qui aient pu conserver leur tête saine jusqu'à la mort et jusqu'à la fin d'une captivité prolongée.
Ce Tavernier dont il est ici question avait été accusé, en 1749, d'un prétendu complot contre la vie du roi ; il avait été déporté aux iles Sainte-Marguerite. Âpres un séjour de dix ans , le capitaine de la chaîne des galères l'avait amené à la Bastille, où il demeura trente années.
Quel siècle que celui où cet homme est né, où il vécut et où il est presque mort ! 11 était loin de savoir la cause des coups de canon qu'il entendait; il était si loin de prévoir le bonheur dont il allait jouir, que, lorsque ses libérateurs, couverts de sueur, de poussière et de gloire, les armes à la main, entrèrent dans son cachot, il les prit pour des assassins (dans le lieu qu'il habitait cette erreur était bien pardonnable), et se mit en devoir de leur résister. Ses gestes, ses manières, l'attitude de son corps, ses expressions, tout en lui portait, en 1789, l'empreinte d'un homme qui avait vécu quarante ans auparavant et qui reparaissait de nouveau sur la scène du monde.
Ce prisonnier a avoué que, pendant les trente années de son séjour à la Bastille, il en avait passé consécutivement dix-neuf sans sortir de son cachot.
Un nommé Augustin Le Charbonnier étant resté longtemps à la Bastille, y perdit l'esprit, et comme sa folie consistait surtout à injurier ceux qui lui apportaient à manger, on remportait les plats
Ml
LKS PHI80NS m: PAIUS,
après avoir répandu ses îxliments sur le \m\é de sa prison , où il olait obligé de les manger à la manière des chicos»
Quelques^ liommes d'une organisation exceplionnelle reslcrenl sains d^cspril, pendatil de longues années, dans ccHe prison on h* eaplirne Irouvait parloiil que le plus morne silence, la solitude la plus absolue c( souvent la plus profonde obscurilé, el où le croas^ semenl funèbre du porle-clcfs qui précédail le détenu faisait disparaître au loin quiconque pouvait le voir ou élre \u de lui.
On a trouvé encore sur (juelques re};istres les noms du père Théodore Fleurand de Brandebourg, capucin , $mpecté d'espionnage, qui resla de longues années a la Bastille; d'un nommé Lobar, arrêté à fàgc de sojxanle-seize ans et mort à la Bastille à quatrevingt-dix ans; d'un sicnr Logiiayi mortà soixante-qniuze ans, après un emprisonnement de trente années. Cet homme fut le dernier qui figurât sur les registres comme convulsionnairej il était encore captif quand il y avait déj.i longtemps qn^à la cour, aux miuistères, à la ville, on ne croyait plus aux convulsions. On a affirmé qu'on avait o Ile rt à ce prisonnier sa liberté, et qu'il Tavait refusée. Mais, pourquoi? parce qu'habitué depuis longtemps à Tesclavage, il ne sentait plus assez de force pour supporter la libcrtr qui lui était présentée. A la Bastille, il était du moins à Tabrî des besoins physiques; libre , il aurait été exposé aux horreurs de la mendicité, dans un monde pour lequel il était mort depuis longtemps. 11 y aurait appris la perte de ses parents, de ses amis; personne ne l'aurait reconnu.
Si la crainte de la misère et de l'abandon empêcha ce prisonnier de profiter de la grâce qu'on lui oITrait , il y eut en jdusieurs circonstances des captifs qui préférèrent la servitude à une basse concession faite aux exigences iln despotisme.
tjuand un prisonnier connu el prolégé perdait la santé et que Ton craignait pour ses jours, on ne manquait pas de le faire sortir: le ministère n'aimait pas que lt*s gens dont le uom avait du retentissement mourussent à la Bastille. Si un prisonnier décédait, ou le faisait inhumer à la paroisse de Saiut-l\iuK $oh$ le uom rf%i« domestique ', et cr mensonge était écrit *mr le regisire
' Hfmtirtpifs poiitiffueH xur ie rhafi'ou tîc In Hiniîtte,
mortuaire pour tromper la postérité. H y avait un autre registre où le nom véritable des morts était inscrit, mais ce n*était qu'après bien des difficultés que Ton parvenait à s'en faire délivrer des extraits. Il fallait auparavant que le commissaire de la Bastille fût informé de Tusage que les familles voulaient faire de ces actes.
Tous les historiens témoignent de ces faits ; mais il en est sur lesquels nous avons vainement cherché à nous éclairer^ nous voulons parler des exécutions secrètes, et sans jugement, confiées à certains directeurs de la Bastille.
On trouve souvent sur les registres de la prison d^Ëtat des mentions de suicide et de mort subite ; mais est-ce à tort ou. à raison que les historiens ont accusé les gens du roi d'avoir rempli les fonctions de Tristan dans cette citadelle ?
M. Saînt-Edme, auteur d'une notice fort curieuse sur la Bastille, ouvrage assez rare aujourd'hui, a éveillé l'attention publique sur un recueil publié en 1789, sous le titre : Copies des lettres originales manuscrites^ trouvées dans les ruines de la Bastille le i^ juillet 1789.
On lit dans ce recueil :
Lettre de M. de Sartines^ lieutenant général de police, à M. de Launag, gouverneur de la Bastille.
«t Je vous envoie, mon cher de Launay, le nommé F...; c'est un très-mauvais sujet : vous le garderez pendant huit jours, après lesquels vous vous en déferez.
DeSartimes. »
Able mise au bas de la lettre par M. de Launay.
€ Le ... juin, fait entrer le nommé F...; et, après le temps fixé, renvoyé chez M. de Sartines, pour savoir sous quel nom il voulait le faire enterrer. »
Le même écrivain a publié dans un autre ouvrage * cette lettre extraite du même recueil :
' Bioffrapliie des lieufenants généraux et de police.
5i() LES PRISONS DE PARIS.
A laliattille, le 15 leptembre 177i.
« Monsieur^
« J'ai l'honneur de vous envoyer enjoints les trois papiers que j'ai communiqués au sieur Billard, avec la réponse que ce prisonnier y a faite.
< Plus, vous trouverez, monsieur, un paquet du sieur Nérot.
« La tête du sieur de la Rivière est toujours fort échauffée, et je commence à désespérer que sa pauvre téie puisse guérir sans qu'ion lui fasse le remède.
a Je suis avec un profond respect, etc.,
« Signé Chevalieb. »
Sans m'arrèler au caractère de véracité que présentent ces do* cuments, je demanderai, disait l'historien, comment il se fait que le gouvernement (de 1789 à 1792), Chevalier ou les siens, la famille de Launay, Sartines, ou son fils, ou ses parents, n'aient, à aucune époque, dans aucune circonstance, rien dit, ni rien fait, pour défendre les coupables contre de pareilles accusations.
Quand la notice sur la Bastille parut, il y eut, entre l'écrivain qui avait fait connaître la brochure de 1789 et M. Colnet, un des rédacteurs les plus remarquables de la Gazette de France^ une polémique vive, qui fut une preuve, déjà souvent donnée, de l'esprit des deux athlètes et de leur adresse à argumenter sur des hypothèses ; mais la vérité historique ne gagna rien à la bataille : seulement, le journaliste ayant établi une preuve en faveur de sa cause, sur cette affirmation, qu'il n'eût pas été possible de trouver un bourreau à, la Bastille, l'historien lui répondit par ces faits malheureusement acquis à l'histoire :
Des bourreaux? on en trouve toujours. Quand le duc de Guise, le duc de Montpensier, le bâtard d'Ângoulême, le maréchal de Tavannes, couraient les rues en criant : Saignez, saignez^ c'est la volonté du roi ! Maurevel, Pelruci, Brème, Crucé, et mille
autres, hésitèrent-ils à tremper leurs poignards dans le sang de leurs concitoyens?
Et Icun bras tant de fois de meurtres fatigués I
Et lorsqu'à cette terrible époque, on voulut se défaire de quelques-uns des commandants de province, qui avaient désobéi à l'ordre du massacre, ne trouva-t-on personne pour tendre au vicomte d'Orthe et au comte de Tendes la coupe empoisonnée?
Il est à regretter que Técrivain patriote qui publia par livraisons les extraits des archives de la Bastille quelque temps après la destruction de cette prison d'État, ait été interrompu dans son* travail par la susceptibilité de l'autorité municipale de cette époque. Quand la poudre des révolutions fume encore, les pouvoirs qui s'élèvent, qnels qu'ils soient, se montrent déjà altérés de despotisme, comme si la liberté ne devait jamais être qu'une image plus ou moins bien coloriée, dont on amuse le peuple du haut d'un trône ou d'un balcon.
Le rédacteur des livraisons de la Bastille dévoilée aurait probablement trouvé des traces que le pouvoir provisoire qui remplaça la monarchie se crut obligé d'effacer.
Le publiciste regretta amèrement la perte de ces matériaux.
Depuis cinq mois, écrivait-il, les archives de la Bastille ont été transportées à l'hôtel de ville ; elles n'ont fait que de passer d'un cachot dans un autre.
Le voile qui les couvre dans ce dernier lieu est aussi impénétrable que celui qui les dérobait à nos yeux lorsqu'elles étaient renfermées sous les triples verrous de la Bastille.
On n'abuse pas ainsi de la confiance de ses concitoyens; pourquoi les avoir invités à vous remettre les papiers qui étaient en leur possession, sous le prétexte spécieux qu'ils jouiraient dans peu de la totalité si vous n'aviez pas le projet de les publier? je vous l'ai déjà dit, et je ne cesserai de vous le répéter : ces papiers ne sont point à vous, ils appartiennent aux citoyens qui vous les ont remis, et à qui votre négligence a donné un droit de plus à vous les redemander. Croyez-vous que c'est pour vous seuls que
l*on a conquis la Bastille, que c'est pour vous seuls que les citoyeus de Paris, au péril de leur vie, ont arraché de ces abîmes téuébreui ces registres de mort, dont la publication devrait déjà être faite, pour assurer à jamais notre nouvelle constitution? Vous avez entre les mains les bases sur lesquelles portait notre ancien gouvernement, faites-nous-les connaître, nous en ferons la comparaison, et ce rapprochement sera un triomphe de plus pour nos nouvelles lois.
On resta sourd à cette voix, mais heureusement l'activité et le dévouement de l'écrivain avaient mis les premiers jours de liberté à profit, et son livre, que quelques bibliographes signent du nom propre de Manuely est Touvrage le plus riche de faits authentiques. L'écrivain anonyme s'est expliqué le motif qui nous a longtemps privés d'une histoire de la Bastille. Si une sentinelle empêchait qu'un passant ne s'arrêtât pour fixer cette niasse de pierres, quand elle était debout, quel eût été le sort d'un homme d'une trempe un peu courageuse qui se serait permis des réflexions contre un établissement dont le nom seul faisait trembler. A peine Voltaire lui-même, qui avait été la victime du pouvoir arbitraire, a-t-il osé en être l'accusateur. C'est un reproche d'autant plus fondé à lui faire, qu'il connut toute l'horreur de la Bastille.
Manuel, ou tout autre qui a rédigé les feuillets de la BasiilU dévoilée , est entré par la brèche, et a mis, au nom de l'histoire, sa plume sur les registres confidents de nombreux secrets; seul avec une masse de papiers qui ne formait pas la millième partie de ceux déposés à l'hôtel de ville, il fit paraître six livraisons de son travail; il a révélé des mystères... nous les saurions tous si la révolution n'avait engendré sur le champ de bataille ce monstre accapareur et stérile qu'on nomme en langue parlementaire une commission. Il en a été des immenses matériaux de la Bas* tille, comme de tous les germes confiés à ce Titan bureaucratique. Trente commissaires n'ont pu donner aucune preuve qu'ils s'occu* paient de remplir leur mandat.
Sur les sept prisonniers qu'on ti'ouva dans les prisons lors do la prise de la Bastille, White, qui avait perdu la raison, fut promené par le peuple dans les rues de Paris ; le comte de So-
LES PRISONS DE PARIS. 51î>
iage , qui endurait depuis onze ans la captivité pour des étour-* deries de jeunesse , fut porté en triomphe , et excitait partout sur son passage la joie et Tenthousiasme.
Plusieurs historiens s'accordent à dire qu'on découvrit dans les cachots de la Bastille quatre squelettes humains encore enchaînés. L'auteur de la Hastille dévoiléSy qu'on ne peut suspecter de partialité en faveur du régime de l'arbitraire, dit qu'on n'a trouvé que sept prisonniers tout vivants ; point de cadavres, point de squelettes, point d'hommes enchaînés. Dans l'armoire du chirurgien, il y avait des pièces d'anatomic qui ont pu servir à accréditer cette erreur.
On a parlé aussi d'un comte de Lorges , trouvé le 14 juillet dans un des cachots de la Bastille, où il avait, disait-on, passé trente-deux ans. Ce fait n'est pas acquis h l'histoire ; on le conteste.
L'écrivain que nous avons cité plus haut dit, au sujet du prétendu comte de Lorges :
« Je me suis transporté à la Bastille, où les ouvriers qui
travaillaient à sa démolition m'ont fait voir le cachot du soidisant comte de Lorgcs. Je l'ai également vu représenté d'après nature, chargé de chaînes et dans une espèce de cachot, chez le sieur Curtius. Mais les registres de la Bastille, mais les dépositions faites par les porte-clefs à Thôtel de ville et au district de Saint- Louis-de-la-Culture, n'en disent pas un mot; et j'ai cru, d'après des témoignages aussi forts, et d'après d'autres renseignements que je me suis procurés, pouvoir avancer que l'existence du comte de Lorges est un bruit populaire dénué de preuves et de fondement. Que ne peut-on ainsi mettre en doute la longue et af freuse captivité de Latude, la cruauté de ses bourreaux, qui le forcèrent à vivre, les fers aux pieds et aux mains, dans un humide cachot où les rats, par leurs morsures, venaient ajouter à son supplice!
Nous avons passé sous silence le nom d'un grand nombre de personnes illustres qui ont^ubi le séjour de la Bastille : le duc de Richelieu, Fouquet, Voltaire, Lally, Prévost de Beaumont, que nos lecteurs ont retrouvé à Vincennes, et d'autres encore dont chacun connaît la gloire, les fautes, l'innocence, le courage et les souffrances. Avant tout, nous avions à peindre les aspects de la prison d'Ëtal sous l'ancienne monarchie; notre cadre restreint ne nous a pas permis d'étendre la biographie au point de vue du drame.