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LA ROQUETTE

De ces deux prisons jumelles, dont les massifs de pierre s'élèvent en regard du cimetière de l'Est, Tune est le dépôt des con-

damnés, le nouveau Bicétre, la grande Roquette. Son architecture forme une anomalie choquante avec sa destination. Cloître pénitentiaire, ce devrait être, d'après le programme^ un hospice où

l'àme gangrenée subîl un traitement ; une école où l'ignorance se dépouillât de ses langes... Provisoirement, les voitures cellulaires slationnenl aux portes de la prison pour décimer le personnel o( porter le chargement aux bagnes et à Téchafaud.

L'échafaud ! que n'a-t-on pas dit et écrit en France pour le renverser? Dans la discussion de cette haute et redoutable théorie, rassemblée Constituante a vu en présence de vigoureux athlètes, quand il s'est agi de savoir si la peine de mort formait ou non Fnn des éléments de la nouvelle législation criminelle.

Peltier-Saint-Fargeau, tout en reconnaissant à la société le droit de frapper de mort un coupable, s'est demandé si la sociét*» devait faire usage de ce droit, et il a répondu : «La société no peut légitimement exercer le droit de vie et de mort, que s'il est démontré impossible d'opposer au crime une autre peine sufltsanté pour le réprimer.

« Tout le monde, disait l'orateur, est d'accord que la peine de mort, si elle est conservée, doit être réduite à la simple privation de la vie, et que l'usage des tortures doit être aboli. Or, évidemment, la peine de mort, dans cette hypothèse, opère un grand mal pour les mœurs publiques, et n'a aucune efflcacité pour arrêter le crime.

«C'est un remède violent, qui, sans guérir la maladie, altère et énerve les organes du corps politique. Rien de moins répressif que la peine de mort simple. La nature, il est vrai, a mis dans le cœur de l'homme le désir de conserver son existence ; mais à côté de ce sentiment, se trouve placée la certitude qu'il doit mourir un jour. La nécessité le familiarise avec cette idée; il s'accoutume i\ envisager sans un grand effort le moment où il cessera de vivre. Les préjugés, les vices, le crime même, ont souvent avec la vertu cet élément commun, le mépris de la mort. Chaque nation, chaque caste, chaque profession, chaque individu est susceptible do ce sentiment.

« Le courage du soldat se compose de divers sentiments : de la gloire, du devoir, de l'espérance du pillage, de la force de l'exem* pie, de la crainte de la honte. 11 combat ; il ne redoute pas la mort : et pourtant chaque soldat n'est pas un héros. Voyez finir

l'habitant des campagnes^ non pas celui pour lequel la misère cl le malheur rendent souhaitable Tinstant où il va cesser de souffrir, mais Tètre dont l'existence a été la plus douce et la moins agitée, celui qui a vécu dans une chaumière qui lui appartient, et qui meurt entouré de sa femme et de ses enfants, que son champ a toujours nourris ; sa dernière heure approche : il subit la commune loi, et, dans son regard paisible, vous ne trouverez point l'expression de Teffroi ni Thorreur de la mort. Les criminels ont aussi leur philosophie. Dans les chances de leur destinée, ils calculent froidement ce qu'ils appellent le mauvais quart d'heure, et plus d^une fois, sur Téchafaud, ce secret leur est échappé. « Non, disaient-ils, l'idée de la potence ne nous a jamais détournés d'un seul crime ; la roue seule étonnait notre farouche courage... D Je prévois l'objection qu'inspireront quelques-uns des exemples que je viens de citer.

«Pourquoi, dira-t-on, tant de gens s'exposent-ils sans peine à la mort? c'est que le danger n'exclut pas la possibilité et l'espoir d'y échapper. Pourquoi une mort certaine parait-elle douce et supportable? c'est parce que l'honneur, et non l'infamie, l'accompagne.

« Je réponds d'abord que, pour le criminel, l'espérance d'éviter la peine est à côté du crime , de même que le soldat qui monte à l'assaut voit l'espérance placée au haut des tours qu'il escalade. Je conviens ensuite qu'on ne peut comparer l'effroi d'une mort glorieuse à l'effroi d'une mort infâme. Mais voici l'argument que je tire de cette objection : c'est donc l'infamie, et non la mort, qui prête au supplice le plus d'horreur. Eh bien ! réservez le coupable pour une longue infamie, au lieu de le délivrer par la mort du sentiment pénible et salutaire de l'opprobre.

« La peine de mort simple, la seule que l'humanité nous permette de conserver, est donc une peine très-peu efficace pour la répression des crimes. »

Pétion se prononça contre les supplices.

a La justice, dans sa sévérité, peut^elle condamner un homme à perdre la vie , se demande-t-il? La société a-t-elle ce droit sur un de ses membres? L'intérêt public exige-t-il cet affreux sacrifice?

L'âme est saisie d'effroi en descendant dans Texamen de ces sombres questions.

« Nous recevons avec la vie le besoin de la conserver. c( La fuite de la douleur est un besoin bienfaisant de la nature ; la conservation des êtres est son grand but et la première comme la plus sacrée de ses lois, celle sans laquelle l'univers ne serait bientôt qu'une vaste solitude. C'est aussi la loi de toute société : les hommes ne se réunissent que pour se protéger et se défendre; ils ne mettent leur force en commun que par le sentiment de leur faiblesse individuelle, et le soin de leur existence est le puissant mobile qui les amène et les dirige sa^s cesse. Peut-on bien concevoir qu'un homme cède à un autre homme le droit de lui ôler la vie, qu'il consente librement à être puni de mort? Cette vie lui appartient-elle? Peut-il en disposer, ou, pour mieux dire, et sans agiter ce point si délicat, doit-il le faire? N'est-ce pas à la nature de reprendre dans son cours le dépôt précieux qu'elle lui a conCé? Avancer ce temps est une folie ou un crime, et si Thomme ne peut pas violer cette loi immuable qui gouverne impérieusement tous les êtres, comment peut-il donner à la société un droit qu^il n'a pas lui-même? Et comment la société se prétend-elle investie de ce droit? Je sais , et c'est une objection mille fois répétée , je sais que l'homme risque sa vie dans les combats , qu'il se fait un devoir et un honneur de mourir les armes à la main; que cette condition du pacte social est regardée chez tous les peuples comme légitime et sacrée; que de là on induit que, si pour le salut de sa patrie il peut disposer de sa vie, rien ne l'empêche de la sacrîGer pour la réparation des délits qui troublent Tordre public. Cet exemple est sans force, et la conclusion est fausse; car ce n^est que pour sauver sa vie que l'homme s'expose à la mort; ce n'est que pour détourner le glaive qui menace sa tête qu'il peixe le sein de son ennemi.

« Le pouvoir de disposer de la vie des hommes n'appartient donc point à la société, et la loi qui punit de mort blesse tous les principes de la raison, de la justice; c'est un abus criminel de la force; je l'en* visage sous le rapport des individus, sous le rapport de la société , et enfm sous le rapport du dédommagement dû à celui qui asouf-

fert ou à sa famille. Quel eai le but essentiel des peines par rapport aux individus? De corriger Thomme et de le rendre meilleur. La loi ne punit pas pour le plaisir cruel de punir : ce serait une inhumanité. La loi ne se venge pas , parce qu'elle est sans passion et au-dessus des passions. Si la loi condamne à des privations , à des souffrances^ c'est pour exciter le repentir dans l'âme du coupable, c'est pour le ramener à la vertu et l'empêcher, par le souvenir de ses maux, de retomber dans le vice; mais une loi qui tue est sans moralité et s'écarte évidemment de l'objet que le législateur doit se proposer. Elle ne laisse aucun retour au coupable, puisqu'elle l'assassine, et elle agit avec la fureur des meurtriers. On le traite, je le sais , cet espoir de retour, d'une vaine illusion ; mais, de bonne foi, avons-nous jamais rien tenté pour ramener un coupable à la vertu? Nos prisons sont -elles des asiles propres à améliorer les hommes? Ne sont-elles pas, au contraire , des repaires de corruption ? Quels sont les gardiens de ces sombres demeures? Comment sont-elles surveillées? Avons-nous jamais fait luire le moindre rayon d'espérance au repentir, présenté la plus légère récompense à une bonne action, offert du travail à l'oisiveté? enfin, qu'avons-nous fait? j»

Les questions que Pétion adressait il y a un demi-siècle sont encore des questions de circonstance ; et la science des prisons a marché bien lentement.

« Qu'on ne croie pas que Thomme assez barbare pour tremper sa main dans le sang de son semblable soit retenu par l'appareil éloigné d'une fin cruelle. Et qu'est-ce que la mort pour ceux à qui la vie est à charge, pour ceux qui ne tiennent à rien sur la terre, qui ne possèdent rien? Un moment de douleur que le courage fait supporter, que l'audace brave, que le fanatisme quelquefois embellit. Eh ! combien de criminels marchent de sangfroid à l'échafaud ! Il en est même qui vont jusqu'à répandre des lueurs de gaieté sur celte terrible catastrophe. Rappelez-vous ce mot effrayant de Cartouche, ce mot qui est dans le cœur de presque tous les scélérats : Un mauvais quart d'heure est bientôt passé. Les contrées où les supplices sont le plus cruels sont celles où les crimes sont le plus fréquents. Jamais le nombre des malfai-

leurs ne fut plus considérable dans TAttique que lorsque les lois atroces de Dracon furent en vigueur. 11 n' existe pas de lieux sur la terre où les tourments soient plus multiplies qu'au Japon, et ce pays pullule de voleurs et de meurtriers. L'Europe, où l'on compte tant de crimes qui se lavent dans le sang des coupables, fourmille de brigands.

<c Vous menacez de la mort les grands crimes ; mais les grands crimes ne sont pas commis par des êtres ordinaires. L'atrocité en est le principe ; mais l'atrocité tient à là force, dont elle est Fabus. Ce sont des âmes d'une trempe peu commune qui animent les grands scélérats; et si, en général, tout homme est aisément capable de courir le hasard d'une mort prompte et sans tourments, ou de la supporter sans désespoir, une farouche philosophie armera bien plus facilement un cœur vigoureusement féroce, qui, endurci par la vue du sang humain versé par son crime, a déjà remporté sur la nature une affreuse mais une bien pénible victoire. »

Que de faits viennent aujourd'hui donner de la force à cette opinion , que la mort et l'infamie n'impriment aucune terreur à la classe des malfaiteurs !

Naguère n'a-t-on pas entendu battre des mains après une exécution capitale que le condamné avait subie avec résolution? Les complices étaient satisfaits du succès d'un des leurs. Il avait bien joué son rôle jusqu'à la fin ; le public applaudissait.

Ailleurs encore n'a-t-on pas vu répandre de la fausse monnaie au moment et sur le lieu de l'exécution d'un homme condamné pour ce genre de crime?

Combien de condamnés n'ont-ils pas avoué aux assises qu'ils étaient venus avant leur tour faire apprentissage de la mort à la place de Grève ?

A Montpellier, l'instrument du supplice était déposé dans une grange isolée en dehors de la ville ; une bande d'assassins , poursuivie par la justice, se réfugiait chaque nuit dans ce lieu, et chacun s'endormait insouciant près de la hache fatale et sur les monceaux de bois qui, assemblés, formaient l'échafaud.

Ces hommes savaient que tôt ou tard leur tête tomberait

LES PRISONS DE PARIS. 5i7

sous le fer près duquel ils venaient reposer. L'idée de Téchafaud les effrayai t-elle ?

Dans cette grave discussion, Diiport prit aussi la parole au nom des deux comités de constitution et de législation criminelle.

€ J'accorde, dit-il, qu'il faut établir la peine de mort, si elle est indispensable à la conservation de la société, ou, ce qui est la même chose, au maintien du droit naturel des hommes. Sans doute, on ne me contestera pas que, si cette peine n'est pas nécessaire à cet objet, elle doit être abolie. Ce principe, je le puise dans vos propres décrets : « La loi ne peut établir que des^ peines strictement et évidemment nécessaires. )>

Qu'est-ce que la mort? La condition de l'existence, une obliga-

lion que la nature nous impose à tous en naissant, et à iaquclh' nul ne peut se soustraire. Que fait-on donc en immolant un coupable, que bâter le moment d'un événement certain, qu^assigoer une époque au basard de son dernier instant ? N'est-on pas déjà surpris qu'une règle immuable de la nature soit devenue, entre les mains des hommes, une loi pénale; qu'ils aient fait un supplice d'un événement commun à tous les bommes? Comment osera-t-on leur apprendre qu'il n'y a de différence matérielle entre une maladie et un crime, si ce n'est que celui-ci fait passer, avec moins de douleur, delà vie au trépas? Comment n'a-t-on pas craint de détruire la moralité dans les bommes, et d'y substituer les principes d'une aveugle fatalité, lorsqu'on les accoutume à voir deux effets semblables résulter de causes si différentes?

Les scélérats, qui, comme presque tous les hommes, ne sont guère affectés que par les effets, ne sont malheureusement que trop frappés de cette analogie ; ils la consacrent dans leurs maximes, on la retrouve dans leurs propos habituels. Ils disent tous que la mort n'est qu'un accident de plus dans leur état; ils se comparent au couvreur, au matelot, à ces hommes dont la profession honorable et utile offre à la mort plus de prise et des chances plus multipliées. Leur esprit s'habitue à ces calculs, leur âme se fait à ces idées, et dès lors vos supplices perdent tout leur effet sur leurimagination. Législateurs, quoi que vous fassiez, vos lois n'empêcheront pas que la mort soit nécessaire pour l'honnête homme comme pour l'assassin. Que faites-vous de plus contre ce deirojer? Vous rendez son époque un peu moins incertaine; et c'est ^ cette légère différence que vous attendez tout votre système de répression !

<x Les hommes craignent tous la douleur; et si vous voulez consentir à prolonger la mort par ces tourments raffinés que renferment les lois actuelles, peut-être parviendrez-vous à inspirer aux assassins un véritable effroi. Sans aucun doute, vous rejetterez avec horreur cette idée, s'il était possible qu'elle vous fût présentée. Mais par là vous déciderez en même temps Taholition de la simple peine de mort; car l'expérience a prouvé que la mort, lorsqu'elle n'est que la mort en perspective, est insuffisante

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