LE FORTS-CLEFS
LES PUISONS DE PARIS. Jl
Conciergerie a toujours conservé cet aspect physique dont la tristesse effrayait Dulaure : elle est encore triste comme son origine, lugubre comme son histoire.
Toutes les classes, toutes les opinions, toutes les sectes de notre pays ont légué quelque chose de funèbre h cette espèce de nécropole des vivants. Le Paris et la France de tous les siècles sont là, à demi cachés sous les voûtes du Palais et de la Conciergerie : le Palais a fourni des pierres à toutes les résidences des rois de France : la prison a fourni des chaînes à toutes les justices de la société française.
Dans un temps oii la cité dos bateliers de la Seine n'a pas encore une porte pour se défendre contre l'invasion, elle songe à faire une prison : elle creuse un trou au milieu de son île.
Les centurions romains ont des coupables à punir : ils jettent dans le cachot de la Cité les fondements d'une forteresse.
Robert le Pieux élève, sur les ruines de la citadelle romaine, un magnifique édifice avec tours et bastions : la féodalité veut avoir sous la main un« prison et un château.
Saint Louis réédifie le palais et construit la Sainte-Chapelle : la royauté ajoute une église à la prison et au château. — Â cette époque, la Conciergerie est déjà tout entière debout... sous terre.
Lorsque les habitants de Paris, en 1381, ont mérité le surnom îiv. Maillottns, en frappant à coups de maillets de plomb sur les percepteurs de Timpôt, les plus coupables d'entre eux sont arrêtés, et le duc d'Anjou, avec l'aide du prévôt dq Paris, les fait extraire des cachots de la Conciergerie pour les noyer dans la Seine.
Lorsque les Bourguignons soulèvent le peuple contre leurs ennemis politiques, ils brisent les portes de la Conciergerie pour y tuer ces chiens^ ces traîtres d'Arminaz : ils assassinent, en effet, des prisonniers qui ne sont rien moins que le comte d'Armagnac, le chancelier de Marie et l'évêque de Coutances.
« De la Conciergerie, a dit Dulaure, les massacreurs se portent « dans les autres prisons, où les prisonniers sont tués à coups de « hache; à Saint-Eloi, un seul put échapper à cette boucherie : « ce fut Philippe de Villetle, abbé de Saint-Denis. Il se vélit de ses << habits sacerdotaux, et se mit à genoux devant l'autel de cette
Iî2 LES PUISONS DE PAUIS.
« prison, tenant en ses mains reucharistic. Quand les meurtriers « ne pouvaient pénétrer dans les prisons, ils y mettaient le feu, et « les prisonniers périssaient étouffés par la fumée ou dévorés par « les flammes. Une seule prison fut respectée : celle du Louvre, « parce que le roi habitait alors ce château. »
L'on a violemment reproché au peuple de Paris, et avec raison, les massacres révolutionnaires de septembre; quels reproches fautil donc adresser à ces massacreurs soudoyés et guidés par un duc de Bourgogne qui vendait la France à TAngleterre?
Lorsque les pauvres gens des villes et des campagnes veulent se soustraire à la tyrannie des seigneurs, des évêques, des chanoines, on les entasse à la Conciergerie, sur la paille moisie, sur les immondices du préau, surveillés par des gardiens qui les battent, nourris par la charité publique, et décimés par la peste. — La peste de la Conciergerie, en 1548, était le résultat infaillible des dégoûtantes horreurs qui présidaient au régime habituel de cette prison.
Tandis que les princes, les grands seigneurs et les grandes dames s'ébattent -dans le grand préau de la Conciergerie, la cloche de la prison sonne la mort de plus d'une victime qui porte souvent un nom aussi noble que celui de Montgomery.
Quand le roi Louis XI et, plus tard, le cardinal de Richelieu, s'ingénient à refaire la carte monarchique de France sur les débris de la puissance féodale, les cachots de la Conciergerie leur viennent en aide, et la féodalité expire là où elle est née, où elle a grandi, où elle a commandé. En revenant à la Conciergerie, avec les fers aux mains, la féodalité dut sentir son pied glisser, au premier pas, dans la traînée de sang qu'elle avait faite.
En 1482, Jacques Coictier, le médecin de Louis XI, fut nommé aux fonctions déjà importantes de concierge-bailli : Je vous laisse à deviner si Tristan lui donna de la besogne à faire et des prisonniers à torturer!
Puisqu'il s'agit de Louis XI, n'oublions pas que Philippe deCommines, le conseiller, le chambellan, le chroniqueur de ce prince, a passé par les cachots de la Conciergerie, sous le règne de Charles Vlll, avant de passer par les cages de fer de Loches.
Lorsque Charles IX se décide, à son corps défendant, à traduire en assassinats religieux la politique profonde, mais sanglante, de la cour de Rome, la Conciergerie se hâte de répondre au tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois; et, chose étrange! après avoir carillonné la tragédie catholique du pape et de Charles IX, la Conciergerie sera forcée de présider à la question, à la torture, au supplice de Ravaillac, de ce chrétien régicide qui a osé dire à Henri IV, à coups de poignard, que Paris valait beaucoup mieux qu'une messe.
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Arrêtons-nous un instant dans une des tours de la Conciergerie, qui a conservé le souvenir, le nom et jusqu'au collier de fer de llavaillac; aussi bien, l'assassin fanatique de Henri IV, arrêté par le peuple dans la rue de la Ferronnerie, se trouve encore dans une saUe de l'hôtel de Retz, aux environs du Louvre; il y séjournera deux jours, sous la garde du grand prévôt, et nous le retrouverons dans la chambre de torture de la Conciergerie.
On tremble, on a froid, on a peur, dans cette tour de Ravaillac ;
ià LES PRISONS DE PÂUiS.
les images les plus affreuses se dessinent dans la pensée de Tobservateur : il s'effraie de toutes les tragédies, de tous les drames dont le dénoûment a dû se jouer dans Taneienne Conciergerie, entre le juge, le patient et le bourreau; l'histoire tout entière de cette prison se personnifie dans le monde de ses souvenirs, et il croit assister, à travers les siècles, à la funèbre représentation des mystères les plus terribles.
Que de plaintes, que de larmes, de cris, de malédictions, de blasphèmes et de menaces n'a-t-elle pas entendus, celte implacable doyenne des prisons de Paris! Elle a vu, elle a préparé le spectacle de toutes les douleurs, de toutes les misères, de toutes les corruptions humaines. Que de fois elle a ferré aux deux bouts de la même chaîne, en les accouplant avec un plaisir secret, le vice et la gloire, la crapule et la poésie, la grandeur malheureuse et la prostitution ignoble ! Un empoisonneur dans la geôle de Commines, Marie-Antoinette dans la chambre d'une fille publique, un assassin dans la cellule de Lavoisier, un parricide dans le cabanon de Barnave, toute une bande de voleurs qui ramassent les miettes du dernier banquet des Girondins !
Le monument écrit, le plus ancien, dans les archives de la Conciergerie, appartient aux premières années du dix-septième siècle; jusque-là les registres sont illisibles ou lacérés : ils ne comptent plus. Le document dont il s'agit comprend Técrou de Ravaillac, et l'arrêt de la cour du Parlement qui le condamne à un supplice tout rempli d'épouvantables accessoires.
« Du samcdy, 16 moi 1610.
a François Ravaillac, praticien, natif d'Angoulesme, amené « prisonnier par M. Joachim de Bellangcville, prévost de l'hostel « dix Roy, et grand-prévost de France par le commandement du « Roy, pour l'inhumain parricide par luy commis sur la personne « du Roy Henry quatrième. »
Lorsque Ravaillac comparut devant MM. du Parlement, pour subir un premier interrogatoire, il répondit aux juges qui lui demandaient son étal :
« Je fais profession d'apprendre à lire, écrire et prier Dieu aux enfants. »
Le troisième interrogatoire de Ravaillac fut remarquable par ,une circonstance qui ne manque pas d'intérêt; le régicide écrivit d'une main assurée, au-dessous de sa signature, le distique suivant :
« Que toujours, dans mon cœur, tt Jésus soit le vainqueur! »
Et cette dévote singularité fit dire à un de MM. du Parlement, qui ne voyait peut-être dans Ravaillac qu'un assassin isolé, un meurtrier ordinaire : «Où diable la religion va*t-elle se nicher! »
Le 27 mai 1610, le Parlement condamna François Ravaillac:
a A faire amende honorable devant la principale église de Paris, « où il sera mené et conduit dans un tombereau: là, nud en che- (( mise, tenant une torche ardente du poids de deux livres, dire et n déclarer que malheureusement et proditoirement, il a commis le « dit très-meschant, très-abominable et très-détestable parricide, « et tué ledit seigneur Roy de deux coups de cousteau dans le « corps : dont se repend, demande pardon à Dieu, au Roy et à <v justice. De là conduit à la place de Grève et sur un échaffaud qui a y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras,' cuisses et gras des « jambes; sa main destre y tenant le cousteau duquel il a commis « le dit parricide, ards et brûlés du feu de souffre, et sur les en- « droits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l'huile bouila lante, de la poix résine brûlante, de la cire et souffre fondus en- « semble. Ce fait, son corps tiré et desmembré à quatre chevaux, «f ses membres et corps consommés au feu, réduits en cendres, «jetés au vent. Déclaré tous et chacun ses biens acquis et confisse qués au Roy. »
Le Parlement ajouta au supplice du condamné un supplément de peines qui ne frappait qu'une famille innocente : c'était le châtiment posthume de Ravaillac :
« Ordonne que la maison où il a esté né sera desmolie, celui à « qui elle appartient préalablement indemnisé, sans que sur le
(( fonds puisse à l'advcnir estre fait autre baslimeni; et que, dans « quinzaine après la publication du présent arrest à son de trompe « et cry publie en la \ille d'Angoulesme, son père ei sa mère tnitde- « ront le royaumey avec deffenses d'y revenir jamais^ à peine d' estre a pendus et estranglés sans autre forment figure de procès • Et fait def- « fense à ses frères, sœurs, oncles et autres, porter cy^après le dit nom « de Ravaillac ; leur enjoint le changer en autres, sous les mesmes « peines. Et avant Texécution d'iceluy Ravaillac, ordonne quMl sera <( de rechef appliqué à la question, pour la révélation de ses corn- « plices. Prononcé et exécuté le 27 may 1610. »
Huit assassins avaient déjà attenté, avant Ravaillac, à la vie de Henri IV; six d'entre eux subirent l'épouvantable supplice dont nous avons donné le programme. Ces malheureux léguaient au régicide de 1610 les tortures de la Conciergerie et de la place de Grève, le fer, l'eau bouillante et le feu ; Ravaillac devait léguer à son tour, au régicide Damiens, sa prison, son collier et son échafaud. La Tour de Ravaillac, à la Conciergerie, est également, dans le vocabulaire de cette prison, la Tour de Damiens: elle sert aujourd'hui de chauffoir aux prisonniers.
Au nombre des huit ou neuf assassins qui frappèrent ou voulurent frapper Henri IV, figure le jésuite Jean Châtel. En 1832, tout près de la Conciergerie, sur la place du Palais de Justice, on découvrit, à cinq picTds de profondeur, des ruines qui semblaient avoir été noircies parle feu : on prétendit, à tort ou à raison, que ces ruines, ces pierres avaient appartenu à la maison du père de Jean Châtel. Quant à la demeure de ce régicide, elle fit place à une pyramide qui portait des inscriptions injurieuses contre les jésuites; Henri IV lui-même fit abattre ce monument en 1605, et Miron, le prévôt des marchands, fit succéder à cette pyramide une fontaine, dont la table fut poétisée par ces deux vers :
a Hic ubi restabant scuri monumenta furoris, « Eluit infandum Mironis unda scelus. »
Nous avons assisté, en lisant l'arrêt qui condamnait Ravaillac, à une sanglante représentation de la place de Grève ; il nous semble
iiIjIc do recIierchtT, au début de ce livre, quelques détails horriblement précis sur une des pratiques les plus révoltantes de l'ancienne procédure criminelle; nous voulons parler du supplice préventif de la question, infligé aux criminels et aux innocents jusqu'au règne de Louis XVI. Voici un extrait d'un règlement judiciaire, publié sous le règne de Louis XIV, et que nous verrons exécuter plus d'une fois dans les chambres de torture des prisons de Paris.
u II y aura, dans tous les sirges présidiaux et autres sièges royaux ressortissant du parlement, où les juges ont pouvoir de juger en dernier ressort, et dans les justices auxquelles la Cour renvoie rcxécution de ses arrêts, une chambre destinée pour la chambre de la question.
« Dans la chambre de la question, il y aura une sellette sur laquelle Taceusé sera mis et interrogé par le rapporteur du procès, assisté d un juge.
u 11 y aura pareillement un bureau pour le greffier, et un petit tableau de rÉvangile, sur le(iuel il sera fait prêter serment de dire la vérité.
u Si la question est préparatoire, après que l'accusé aura été interrogé et que lecture aura été faite de son interrogatoire, signé de lui ou déclaré qu'il ne sait signer, lecture lui sera faite de son jugement de condamnation
à la question, après laquelle il sera vu et visité par un médecin el deux chirurgiens , pour savoir si Taccusé n*a point quelque descente ou autre infirmité qui le mette hors d'état de souffrir l'extension.
« Que si le médecin et les chirurgiens le trouvent ainsi, il en sera fait mention dans le procès-verbal, et sur-le-champ le rapporteur et le conseiller qui assistent en donneront avis aux juges qui auront jugé le procès, et sera ordonné que. la question des brodequins lui sera donnée.
« Si la question est jointe à une condamnation à mort, sera fait lecture à Taccusé , étant à genoux , de sa condamnation à mort et de sa question préalable. Ensuite, sera lié pai Texécuteur, et mis sur la sellette, et interrogé comme dessus, délié pour signer, pareillement visité conune il a été dit, et de tout sera fait mention.
(( Si la question est donnée avec de Teau , Taccusé sera dépouillé , et sa chemise attachée par le bas entre les jambes.
d Si c'est une femme ou fille, lui sera laissé une jupe avec sa chemise, et sera sa jupe liée aux genoux.
(( Si la question est de brodequins , Faceusé sera déchaussé nu-jambes , ce qui sera fait après Tinterrogatiou et la visite du médecin et des chirurgiens.
« La question de Feau ordinaire avec l'extension se donnera avec un petit tréteau de deux pieds de hauteur, et quatre coquemars d'eau de deux pintes et chopine, mesure de Paris.
a La question ordinaire et extraordinaire avec extension se donnera avec le même petit tréteau et quatre pareils coquemars d'eau; puis on ôtera le. petit tréteau, et sera mis en sa place un grand tréteau de trois pieds quatre pouces , et se continuera la question avec quatre autres coquemars d'eau , pareillement de deux pintes et chopine chacun, lesquels coquemars d'eau seront versés dans la bouche de l'accusé, lentement et de haut.
« A cet effet, sera l'accusé lié par les poignets, et iceux attachés et liés entre deux cordes, à chaque poignet, d'une grosseur raisonnable, à deux anneaux qui seront scellés dans le mur de la chambre, de distance de deux pieds quatre pouces l'un de l'autre, et à trois pieds au moins de hauteur du plancher par bas de ladite chambre.
or Seront pareillement scellés deux autres grands anneaux au bas du plancher, à douze pieds au moins dudit mur, lesdits anneaux l'un à la suite de l'autre d'environ un pied, dans lesquels anneaux seront passés des cor— dages assez gros, avec lesquels les pieds des accusés seront liés, chacun séparément, au-dessus des chevilles ; lesdits cordages tirés à force d'hommes, noués, passés et repassés les uns sur les autres, en sorte que l'accusé soit bandé le plus fortement qu'il se pourra. Ce fait, le questionnaire fera glisser le petit tréteau le long des cordages, le plus près desdits anneaux des pieds qu'il le pourra.
« L'accusé sera interpellé de déclarer la \érité.
« Un homme , qui sera avec le questionnaire , tiendra la tête de Taccusé un peu basse , et une corne dans la 4)ouche , afin qu*elle demeure ouverte. I^ questionnaire, prenant le nez de Taccusé, le lui serrera, et le lâchant de temps en temps, pour lui laisser la liberté de la respiration ; et, tenant le premier coquemar haut, il versera lentement dans la bouche de l'accusé. Le premier coquemar fait, il les comptera au juge, et ainsi des trois autres, lesquels pareillement finis, il sera, pour Textraordinaire, mis un grand tréteau de trois pieds de hauteur à la place du petit, et les quatre autres coquemars d*eau donnés ainsi que les quatre premiers, à chacun de tous lesquels le juge interpellera l'accusé de dire la vérité.
c( Sera mise une grande chaudière sous Taccusé , pour recevoir Teau qui tombera.
« Si, pendant les tourments, Faccusé voulait reconnaître la vérité, et que le juge trouvât à propos de le faire soulager, sera mis sous lui le tréteau ; et ensuite, sera Faccusé remis au même état qu'il était avant d'avoir été soulagé, et la question continuée amsi que dessus, sans qu'il puisse être délié qu'après la question finie , après laquelle il sera détaché, mis sur un matelas près du feu, et interpellé de nouveau, par le juge, de dire la vérité.
« Pour les brodequins,
« L'accuse , après l'interrogatoire sur la sellette , sera mis nu-jambes , et étant assis sur la sellette , lui sera mis quatre planches de bois de chêne entre les jambes, depuis les pieds jusqu'au-dessus des genoux, deux en dedans et une à chaque jambe en dehors, de deux pieds de hauteur chacune et d'un pied de largeur, qui excèdent le haut du genou de quatre doigts ou environ; lesquelles planches enfermeront les pieds, les jambes et les genoux en dedans et en dehors, et seront percées de quatre trous chacune, dans lesquels seront passées de longues cordes que le questionnaire serrera très-fortement , et après , tournera Icsdites cordes autour des planches pour les tenir plus serrées, et, avec un marteau ou nmillct, il poussera à force sept coins de bois, l'un après l'autre, entre les deux planches qui seront entre les jambes, à l'endroit des genoux , et le huitième aux chevilles des pieds en dedans.
« Derrière l'accusé, il y aura un homme pour le soutenir; s'il tombait en défaillance, lui sera donné du vin; lesdits coins finis, sera délié et mis sur le matelas, ainsi qu'il a été dit ci-dessus.
« Les médecins et les chirurgiens resteront dans la chambre de la question tant que la question durera , et resteront encore dans ladite chambre quelque temps après que l'accusé sera sur le matelas , pour lui donner le »i0ulagement nécessaire , et même le saigner s'ils Testimaient à propos , ce ffui arrive assez souvent, u
Voilà, ni plus ni moins, la boucherie humaine que Louis XVI, inspiré par Turgot, s'empressa de détruire dans les abattoirs de la justice des rois de France.
Le règne de Henri IV légua au règne de Louis XIII deux illustres parvenus, dont Tun devait passer par la chambre de question de la Conciergerie.
Au mois d'avril 1617, la haute fortune du maréchal et de la maréchale d'Ancre, — mystérieuse grandeur qu'Éléonore Gah'gaï avait conquise à force d'esprit, d'intrigue, de galanterie et d'audace, — vint s'abîmer tout à coup, du soir au lendemain, dans la cour du Louvre et sur la place de Grève.
Concino-€oncini, ce ministre qui n'entendait rien aux intérêts du royaume, ce maréchal de France qui n'avait jamais tiré l'épée, fut assassiné, sur le seuil même du palais de Louis XIII, par des meurtriers d'élite qui représentaient ce jour-là, dans un guetapens, la noblesse et la royauté de France : ils se nommaient de Luynes, Duhallier, Montluc et de Vitry.
Êléonore Galigaï, cette habile et ambitieuse servante de Marie de Médicis, fut sacrifiée, à son tour, à la rancune des courtisans et à la convoitise de quelques seigneurs : M. de Luynes, surtout, avait déjà pesé, dans ses mains ensanglantées, les trésors de la maréchale d'Ancre.
Singulière fantaisie de la justice de ce temps-là ! On ne songea point à reprocher à la femme de Concini d'avoir réglé, comme le dit Mézerai, les desseins et les affections de la reine; d'avoir vendu son influence à des cours étrangères; d'avoir essayé de gouverner, à son gré, le royaume de France; d'avoir prostitué les honneurs, les titres et les emplois ; d'avoir peut-être remercié le ciel et les hommes du coup de poignard qui, en frappant Henri IV, ouvrait un champ sans limites à l'ambition d'une créature de Marie de Médicis : le parlement ne prit la peine de l'accuser que de judaïsme et de sortilège.
On lui demande, dans la chambre de torture de la Conciergerie, si elle est vraiment possédée. — Elle répond qu'elle n'a jamais été possédée que du désir de bien faire.
On lui demande si elle a le sortilège dans les yeux. — Elle ré-
pond^ en riant, qu'elle n'a que le sortilège de rintelligence et de l'esprit.
On l'interroge sur la possession de certains livres que l'on a trouvés dans son hôtel. — Elle répond que ces livres lui ont servi à apprendre qu'elle ne savait rien.
On veut connaître les moyens sacrilèges employés par elle pour influencer la reine de France. — Elle répond qu'elle n'a usé que de la fermeté de son cœur pour maîtriser une âme faible.
Le parlement, peu édifié sans doute par de pareilles réponses qui accusaient les accusateurs de la maréchale d'Ancre, condamna la veuve de Concino-Concini, Eléonore Galigaï, à porter sa tête sur l'échafaud de la Grève. L'un des rapporteurs et cinq conseillers refusèrent de signer l'arrêt inique de leurs collègues.
Le 8 juillet 1617, la maréchale d'Ancre sortit de la Conciergerie pour aller entendre, dans la cour du palais, à genoux, aux
yeux de la foule, l'arrêt de mort que Ton devait exéculer conlre elle le même jour.
tt LES PRISONS DE PARIS.
Le procès-verbal de l'exécution d'Ëléonore Galigaï nous a légué les détails qui suivent, sur la dernière heure de la favorite de Marie de Médicis :
« Elle fut extraite de la Conciergerie et placée dans la charrette de Texécuteur. Elle porta alors ses regards sur la foule, et surprise de voir la place, les rues, les fenêtres, les toits mêmes couverts d'une immense affluence :
« — Ah! dit-elle, que de peuple qui désire me voir mourir I J'ai autant mérité la mort que cela, cependant !...
« Et en disant ces mots, elle faisait claquer l'ongle d'un de ses doigts sur une des dents de sa mâchoire supérieure,
« La foule était si grande, qu'il fallut plus d'une heure pour parvenir jusqu'à la Grève. Au pied de Téchafaud, le greffier Voisin donna encore une fois lecture de la sentence; puis, l'exécuteur s'emparant de la maréchale, la fit monter sur l'échafaud ; étant sur l'échelle, elle avait crainte de choir, et disait :
« — Tenez bien ... je cherrai !
c( Aussitôt montée, elle se mit à genoux, et l'exécuteur commença à découdre le collet de sa simarre, qui était de peu de valeur, couleur de pensée, et ornée d'une broderie d'or et d'argent fort usée. Pendant ce temps, on chantait un salve regina.
« — Je vous pardonne, quant à vous, dit-elle alors à l'exécuteur; je crie merci à Dieu; je pardonne au roi, à la reine, et à tout ce peuple qui me veut du mal et qui en a fait à mon mari.
c< En même temps, l'exécuteur prit un bandeau pour lui couvrir les yeux; mais il se trouva empêché, parce qu'il n'y avait de cordon que d'un seul côté; il le raccommoda de son mieux, et dit aux docteurs pour lui donner le change :
ce — Messieurs, faites-lui faire sa prière.
« La dernière parole n'était pas prononcée, qu'il lui mettait, d'un coup subtil, la tête hors de dessus les épaules. » .
Quelques jours plus tard, le peuple de Paris, qui avait applaudi au supplice de la maréchale d'Ancre, siffla une tragédie en quatre actes, intitulée la Magicienne étrangère^ odieuse parodie de la vie et de la mort d'Ëléonore Galigaï. — La fatalité de l'histoire devait bientôt donner pour vengeur à la maréchale d'Ancre le cardinal
de Richelieu, dont elle avait été la première protectrice. Les Coneîni avaient été vaincus par la haine et la convoitise des nobles : nous savons tous ce ^ue Richelieu osa faire de la noblesse française, sur Téchafaud de Marillac, de Cinq-Mars et de Montmorency ! Jusqu^à la fm du règne de Louis XIII, Icrepaire de la cour des Miracles fut un des plus actifs pourvoyeurs de la Conciergerie ; les ToleurSy les filous et les assassins s'élançaient chaque jour du fond de celte immense caverne, pour se ruer sur la ville et sur les faubourgs. Ils s'entendaient de loin, ils communiquaient avec certains prisonniers de la Conciergerie, en donnant du cor de chasse : c'était de l'argot en musique.
La police de Paris, ou plutôt M. de La Reynie, parvint à détruire ce hideux réceptacle dont Sauvai nous a laissé le tableau suivant:
« Les commissaires ni les huissiers n'osaient pénétrer, sous « peine de la vie, dans ce lieu de toutes parts entouré de logis bas, « enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tout ce pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissait de brigandages, on a s'y engraissait dans l'oisiveté, dans la gourmandise, et dans toutes « sortes de vices et de crimes. Là, sans aucun soin de l'avenir, « chacun jouissait, à son aise, du présent, et mangeait le soir, avec « plaisir, ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des « coups, il avait gagné tout le jour : car, on y appelait gagner ce c( que l'on appelle dérober ailleurs ; et c'était une loi fondamentale « de la cour des Miracles, de ne rien garder pour le lendemain. « Chacun y vivait dans une grande licence ; personne n'y avait foi « ni loi; on n'y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrements. « Des filles et des femmes, les moins laides, se prostituaient pour « deuxliards, les autres pour deux deniers, la plupart pour rien. a Plusieurs donnaient de l'argent à ceux qui avaient fait des enfants « à leurs compagnes, afin d'en avoir elles-mêmes et d'exciter da- « vantagela compassion elles aumônes. »
Dans ces temps de voleries, de désordres et d'assassinats, il n'y avait pas loin des haillons de la cour des Miracles aux guenilles ensanglantées de ces malfaiteurs qui s'érigeaient en compagnies de rouliersy d'écorcheun et de trenie^mille^iableSj pour ravager Paris
et tout le royaume ; la Conciergerie avait beau faire contre tous ces misérables, quand elle venait à bout de les garrotter et de les pendre, elle n'avait pas encore, au service de sa justice executive, un lieutenant de police qui se nommât La Reynie, d'Argenson, de Sartines ou Lenoir.
La Conciergerie d'autrefois pourrait se vanter, au besoin, d'avoir logé, d'avoir tourmenté peut-être dans le même cachot, un grand seigneur comme d'Entragues et un grand voleur comme Cartouche, des bandits de^la cour des Miracles et des frondeurs de la minorité, d'ambitieux gentilshommes de la cour de Louis XIU et de célèbres empoisonneuses du temps de Louis XIV.
Dans ce lamentable épisode des poisons, qui assombrit encore aujourd'hui, sur le théâtre de l'histoire, le spectacle de la cour et de la ville du grand siècle, il n'y avait rien que la noblesse eût le droit de reprocher au peuple : la Voisin était une bourgeoise, la Brinvilliers était une marquise, et la noble empoisonneuse eut le triste avantage de jeter dans Paris la première pincée de la poudre de succession.
Le drame criminel de la Brinvilliers et de la Voisin a été vulgarisé par la tradition, par la complainte, par la chronique, par la correspondance littéraire, par le roman et par le théâtre; mais, vraiment ! l'on ne saurait jamais trop en dire sur des crimes dont la seule pensée faisait trembler les bourgeois de Paris, sur deux misérables femmes dont le nom faisait tressaillir un roi de France, au milieu de toute une cour épouvantée.
En 1675, un homme nommé Sainte-Croix, ancien capitaine au régiment de Tracy, et complice de madame de Brinvilliers, mourut à Paris d'une façon assez singulière : il travaillait dans un laboratoire, à la composition de quelque poison; le masque de verre dont il avait couvert son visage se brisa tout à coup, et le chevalier de Sainte-Croix tomba comme s'il eût été frappé de la foudre : la mort lui avait emprunté, pour l'étouffer, l'arme terrible qu'il avait si souvent maniée durant les dernières années de sa vie.
La justice procéda à un inventaire dans la maison du chevalier : on y trouva une cassette, des lettres, et le titre d'une donation. La cassette contenait des poisons de toutes les sortes ; les lettres étaient
signées du uom de madame de Brinyîlliers ; la donation était un engagement de la marquise au profit de Sainte-Croix.
Madame de Brinvilliers, effrayée par l'horrible héritage que son complice venait de léguer à la magistrature, essaya de lutter contre la déposition posthume de Sainte-Croix ; mais, un ancien valet de chambre de l'empoisonneur fut arrêté : ce domestique, nommé Lachaussée, fut soumis à la question, et la marquise ne songea plus qu'à se réfugier à Londres où elle apprit que le misérable Lachaussée avait été roué vif en place de Grève, suivant arrêt du parlement, qui la condamnait elle-même à avoir la tête tranchée.
Madame de Brinvilliers se cacha tour à tour à Londres, à Bruxelles et à Liège; ce fat à un couvent qu'elle demanda un asile qui lui semblait inviolable : elle comptait sans la vigilance de la police de Paris et sans l'habileté audacieuse de l'agent Desgrais.
La marquise était dans un couvent : il s'agissait de l'en faire sortir, de l'emmener hors de la ville, de la livrer à une troupe d'archers, de la jeter dans une voiture et de la conduire à Paris; tout cela fut, pour Desgrais, l'affaire d'un déguisement, d'un mensonge et d'une déclaration d'amour. Il prit un costume d'abbé pour arriver jusqu'à la marquise; il lui offrit, pour la rassurer, la protection de la magistrature et de l'Église de France : N'appartenait-elle pas à la noblesse de robe, et n'avait-elle pas un ami dans M. Penautier, le receveur général du clergé? Enfin, Desgrais feignit de prendre garde aux belles manières, au beau langage et aux beaux yeux de la marquise : elle sortit du couvent; elle s'aventura dans la campagne de Liège, bras dessus, bras dessous, avec son nouvel adorateur, et madame de Brinvilliers ne tarda point à comparaître devant un conseiller au parlement, dans la chambre de torture de la Conciergerie.
Elle commença par nier tous les crimes dont on l'accusait; alors on lui présenta un journal manuscrit qu'elle avait rédigé au couvent, et qui avait pour titre : Confession générale, horrible confession d'une vie monstrueuse ! On lui parla des aveux de Lachaussée : elle repoussa violemment l'autorité des paroles suprêmes d'un complice; on lui fit voir l'appareil de la question, cl le courage
lui manqua pour se taire jusqu'au bout de la torture; elle parla de ses crimes, et en ce moment-là, sans doute, la marquise de Brinvilliers dut répondre ainsi au juge qui l'interrogeait :
— C'est vrai, j'ai empoisonné mon père et mon frère; c'est vrai, j'ai donné du poison à mon enfant, et j'en ai voulu donner h mon mari.
— D'où venaient les poisons?
— Du laboratoire de Sainte-Croix.
— Sainte-Croix les composait lui-même?
— Oui, avec l'aide d'une science qu'il avait étudiée à la Bastille, dans l'intimité d'un Italien, d'un chimiste, d'un empoisonneur nommé Exilî.
— Sainte-Croix ne fut-il pas enfermé dans le donjon , sur la demande officielle de votre mari, et par votre faute?
— J'en conviens. J'étais jeune ; on me trouvait jolie; on me croyait spirituelle ; M. de Brinvilliers s'empressait de me faire les honneurs du monde; nous étions riches; nous avions des amis; j'avais des adorateurs : grâce à la faiblesse imprudente de M. le marquis, je finis par avoir un amant...
— Le chevalier de Sainte-Croix, un espèce de bâtard, un aventurier, un intrigant?...
— Oui, un homme qui était tout cela et que j'aimais! M. de Brinvilliers se ravisa, mais un peu trop tard, sur le compte du chevalier; il obtint contre lui une lettre de cachet, et le donjon de la Bastille fut le premier laboratoire de mon complice. Quand il devint libre, il excellait déjà dans la composition des poisons les plus actifs, les plus subtils : il aurait caché, au besoin, le poison et la mort dans une fleur, dans une orange, dans un gant, dans une lettre, dans rien !...
— Quelle fut votre première victime?
— M. Daubray... mon père : je m'agenouillai à ses pieds, en jouant; je me pris à lui sourire, et je lui offris un breuvage... il était mort !
— 'A cette époque^ vous affectiez de certains airs do religion, vous portiez le masque d'une dévote, vous hantiez le confessionnal, vous osiez toucher à la sainte table, et vous visitiez' les hospices,
eo parlant aux malades et aux pauvres du Dieu qui commande la foi, Tespérance et la charité!
— Vous avez raison ; mais, ce que v^us ignorez peut-être, c'est qu^un jour, dans une visite à l'Hôtei-Dieu, j'essayai sur des malades le pouvoir de notre mystérieuse science : je leur offris des biscuits empoisonnés, et j'achevai les mourants.
— Vous aviez deux frères?
— Nous étions trop de deux dans la famille : Lachaussée, Tancien valet de chambre de Sainte-Croix, reçut Tordre d'empoisonner mes deux frères; ils moururent à la campagne, avec quelques-uns de leurs amis, après avoir mangé une espèce de tourte aux pigeonneaux que Lachaussée accommodait à merveille.
— Vous avez empoisonné un de vos enfants?
— Sainte-Croix le haïssait!
— Vous avez voulu empoisonner votre mari ?
— Mon mari vit encore, grâce à la trahison de Sainte-Croix qui voulait, sans doute, que M. deBrinvilliers restât en ce monde pour me garder. Tai eu beau faire, le poison à la main, pour me débarrasser de ce dernier ennemi, le poison était neutralisé par un antidote infaillible; Sainte-Croix ressuscitait, chaque matin, le malheureux que j'avais empoisonné la veille, et ainsi ballotté, tantôt 'empoisonné^ tantôt désempoisonnéy M. de Brinvilliers est de-meure en vie \
— Aviez-vous d'autres complices que Lachaussée et Sainte- Croix?
— Non.
— La question vous fera peut-être dire le contraire...
— Eh mon Dieu! monsieur le conseiller, comment voulez-vous que j'avale ces trois seaux d'eau? c'est assurément pour me noyer ; cary de la taille dont je suis, on ne prétend pas que je boive tout cela * / »
La torture arracha à madame de Brinvilliers l'aveu de bien des forfaits qu'elle avait oubliés sans doute dans son premier interrogatoire. Elle se décida, bon gré malgré, les yeux fixés sur l'appareil de la question, à remonter jusqu'aux jours de son enfance et
* Madame de Sévi gué.
' Idem.
2X LES MUSONS DE I*AHIS.
de sa |)ri!iiiiLTc jeunesse, pour y découvrir des tautes;, des iiKligiii-
lés et des crimes : sa confession générale fut complcie.
Près de toucher k Véclmïaud et au bûcher, la îiiarqiiise deBrinvilliers réclama la coiiuiiuuiiin ; mu lui refusa Taccés de la sainte lable. Elle réclama uu morceau de naiu bénit : ou lui infusa celte inielte de la cèue divine.
La marquise était la tille d'iiti magistrat: la magistrature demanda la grâce d'une pareille einpoisuiiiieuse ; mais Louis XIV ne daigna pas m^nie prendre garde ïi une pareille demande. Le Ifi juillet 167(>, madame de Brinvilliers franchil le seuil de la Conciergerie i>our aller mourir en place de Grève, en passant par Té— glise Nolre-Uame.
Deux amis, deux bonnes Âmes, restèrent (idèles à cette misérable marquise: l'un, c'était un prêtre qui consenlil à rahsoudrc; Fau- Ire... qui le croirait ! c'était son mari, qui consentit à la suivre jusqu'au pied de réchafaud, en pleurant, en la consolant, en fainiant encore !
Le 16 juillet, à six heures du soir, aprt3S avoir l'ait amende honorable, la Urinvilliers arriva sur la place de Grève, entre le prêtre et le bourreau. La fuule, curieuse d'assister à un su[qdice de près ou de loin , élait immense : du monde sur la place; du monde sur les toits ; du monde dans les rues; du monde sur le ponl Notre-Dame; du monde partout où Ton pouvait espérer d'entrevoir la ligure, ou, au besoin^ la cornette de la trop célèbre marquise, La patiente s^ccria, dit-on, à Taspect de quelques dames de la cour qui étaient venues chercher une émotion dans h* drame dont ellt! élait Fborrible héroïne: <f Oh! c'est vraiment un beau spectacle, n'est-il pas vrai, mes bonnes amies? un spectacle que vous pourrez conter ce soir à vos enfants!.. .11
La marquise avait raison : le lendemain , une de ces bonnefi amies^ madame de Sévigné, écrivait à sa fille toutes sortes de spirituelles gentillesses, à propos de la vie el de ta mort de madame de Urinvilliers.
Sainte-Croix n^avait pas emporté dnns la tombe les instrumenis de son laboratoire, les mystères de son affreuse science : quatre ans plus tard, on ne parlai!, a Taris el a Versailles, que de poisons
et que d'empoisonnements; le fantôme de la Brinvilliers effraya soudain le logis du boui^eois , Thôtel du grand seigneur, le château de la royauté : TArsenal n'avait plus qu'à préparer sa chambre ardente.
L'arrestation de la Voisin et de ses quarante complices troubla bien des consciences chez les grands et chez les petits : la cour et la YÎUe avaient si souvent frappé^ pour des causes bien innocentes sans doute, à la porte suspecte de cette femme !
M. de Luxembourg disait en parlant de la Voisin : a Elle n'a jamais débité que des philtres; c'est une sorcière ! »
La comtesse de Soissons disait d'une voix tremblante : «Elle n'a jamais vendu que desélixirs de longue vie; c'est une magicienne !»
Madame de Bouillon disait en riant: «Elle n'a jamais vendu que des curiosités ; c'est une tireuse de cartes ! »
Madame d'Allaye disait : «Je ne lui ai jamais demandé qu'un peu de bonheur et un peu de gorge : mon bonheur et ma gorge sont encore à pousser.. • La Voisin n'est qu'une trompeuse! »
La justice vint dire à son tour dans le prétoire de la chambre ardente : «La Voisin est une empoisonneuse I »
Et la justice ayant ainsi parlé, il arriva quelque chose de bien étrange : M. de Luxembourg fut enfermé à la Bastille; la comtesse de Soissons prit la route de Bruxelles; madame de Bouillon fut exilée à Nevers, et madame d'Âllaye à Amboise.
La chambre ardente commença par juger les complices de la Voisin : dix d'entre eux montèrent sur le bâcher de la place de Grève; les autres furent envoyés aux galères. Une femme allait remplir toute seule le cinquième acte de cette interminable tragédie : la Voisin parut enfin sur la scène de la Conciergerie et de l'Arsenal.
Madame de Brinvilliers, que nous avons vue mourir, était gracieuse, élégante, spirituelle et polie ; la Voisin est laide, mal faite, grossière, emportée, brutale. La première avait des faiblesses qui révélaient encore le cœur et l'esprit d'une femme ; la seconde puise, dans le danger même, une force, une exaltation que l'on pourrait appeler l'enthousiasme de la scélératesse. L'une avouait des crimes qu'elle avait commis, et tressaillait aux pieds de son accusateur ;
Fautre imagine des crimes impossibles, pour donner encore plus d* orgueil à ses abominables passions, et pour s'en glorifier auprès de ses juges. La Brinvilliers disait airec une certaine apparence de repentir : « Mon cœur, qui ne valait pas grand'chose, et Sainte- Croix, qui ne valait rien, m'ont perdue ! » La Voisin s'écrie avec une certaine apparence de vanité calomnieuse : « Ce sont vos grands seigneurs et vos grandes dames qui me perdent! Ils veulent égorger la bête après avoir épuisé son venin ; je leur ai livré assez de poison pour tuer toute la cour et toute la ville ! » L'empoisonneuse de 1676 avait peur de l'appareil de la question; l'empoisonneuse de 1680 se moque de la torture et des tortionnaires; elle rit avec ses gardiens ; elle plaisante le lieutenant de police ; elle boit avec les soldats qui la surveillent ; elle crache avec dédain sur le& instruments qui vont la torturer; elle retrousse sa robe sur le chevalet, avec un sourire qui s'amuse à parodier la pudeur; elle jure quand elle craint de s'évanouir; elle chante, pour peu qu'on la soulage ; elle insulte le tribunal, quand il l'interroge; elle blasphème, si on lui parle de Dieu.. • il est impossible de pousser plus loin la folie du crime.
Lorsque le lieutenant de police, le président, le rapporteur et le greffier de l'Arsenal entrèrent dans la salle de torture de la Conciergerie, pour lire à la Voisin l'arrêt de la chambre ardente, l'empoisonneuse leur dit en s'inclinant jusqu'à terre, et le plus indécemment qu'il lui fut possible :
— Messieurs, je vous salue !
— Écoutez à genoux votre arrêt, lui répondit M. de La Reynie, et que le ciel vous fasse miséricorde !
Le greffier se mit à lire, en dépit des insultes, des blasphèmes et des chansons de la Voisin, l'arrêt de la chambre ardente.
— Vous l'avez entendu , lui dit le président après cette lecture, vous êtes condamnée, «pour impiétés, empoisonnements, artifices et maléfices, larcins, et complots contre la vie des personnes, sacrilèges et autres crimes sans nombre, comme homicide de fait et d'intention, comme coupable de pratiques diaboliques et criminelles de lèse-majesté divine, à faire amende honorable à la poiic de Notre-Dame...
— A merveille! s'écria la Voisin, nous verrons le diable dans un bénitier.
— « A être conduite sur la place de Grève, continua M. de Bezons, pour y être brûlée, et vos cendres jetées au vent...
— Qui les emportera dans Tenfer, je l'espère.
— Vous êtes condamnée « à subir un nouvel interrogatoire sur les complices que vous n'avez pas encore tiommés...
— Vous n'avez qu'à les choisir parmi vos grands seigneurs et parmi vos grandes dames! Ne m'ont-ils pas empêchée, par leur sottise, de continuer modestement ma profession d'accoucheuse? Ils ont commencé par me demander les secrets de l'avenir, et je leur ai fait les cartes, et je leur ai tiré les plus magnifiques horoscopes; ils m'ont demandé ensuite des fioles de jeunessCy et je leur ai vendu de l'eau claire en guise d'eau de Jouvence; ils m'ont demandé quelques brins de cette poudre de succession qui avait si bien réussi à madame de Brinvilliers, et je leur ai livré mes meilleurs poisons! Vous connaissez tous mes complices.
— Enfin, vous êtes condamnée, reprit le président, «à subir la question ordinaire et extraordinaire... »
— J'y répondrai de mon mieux, monsieur de Bezons; liez-moi les mains derrière le dos, attachez-moi les jambes avec des cordes, allongez-moi sur le chevalet, torturez mon corps tout à votre aise : je continuerai à rire, à blasphémer, à chanter, en regrettant de ne pouvoir pas mettre un peu de vin dans votre eau ! Allons, courage, greffier et bourreaux : je suis prête!
— Premier pot d'eau de l'ordinaire! dit M. de Bezons, en faisant un signe aux exécuteurs.
— A votre santé! répliqua la Voisin.
Et la question commença par deux grandes pintes d'eau froide que l'on versa goutte à goutte dans la bouche de la patiente; quand le coquemar fut épuisé, on allongea de trois crans le chevalet; la condamnée, dont le corps subissait ainsi l'extension de l'instrument de supplice, dit aux exécuteurs :
— Vous avez raison, mes amis : on doit grandir à tout âge. Je me plaignais d'être trop petite : je veux être plus grande que ma sœur Brin villiers.
— Deuxième pot de l'ordinaire ! dit le président.
— Que Dieu tous le rende ! répondit Tempoisonneuse.
On vida le second coquemar; le chevalet s'allongea de nouveau, en faisant craquer les os de la patiente, et la question continua de plus belle ou de plus laide, jusqu'à la dernière goutte de sept pots d'eau ; sur l'avis du médecin Morel, le président déposa sa baguette, et la Voisin fut soulagée : on l'étenditsurun matelas, tout près du feu, et les exécuteurs se donnèrent plus de mal pour la rappeler à la vie, qu'ils n'avaient pris de peine pour lui donner presque la mort.
Renfermée dans son cachot, à minuit, la Voisin ne songea plus qu'à bien employer son temps; elle avait bu quatorze pintes d'eau : elle voulut boire quatorze bouteilles de vin.
Madame de Sévigné, cette impitoyable caillette du grand siècle, nous a raconté les derniers moments de la Brinvilliers; elle va nous raconter aussi les dernières heures de la Voisin :
« En rentrant, elle dit à ses gardes: Quoil nous ne ferons pas a médiatwche? Elle mangea avec eux^ à minuit , par fantaisie; (( elle but beaucoup de vin, et chanta des chansons a boire, re- « commençant ainsi, toute brisée qu'elle était, h faire la débauche « avec scandale. On lui fit honte, et on lui dit qu'elle ferait (( bien mieux de penser à Dieu et de chanter un Ave^ ou un (( Salve, que toutes ces chansons; elle chanta Fun et l'autre en « ridicule. Elle dormit ensuite. Le lendemain mercredi se passa de « même, en débauches et en chansons. Enfin, le jeudi (22 février « 1680)y on ne voulut lui donner qu'un bouillon; elle gronda^ c( craignant de n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. On « voulut la faire confesser : point de nouvelles. A cinq heures, on « la lia, et avec une torche à la main, elle parut dans le tombe- « reau, habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlée ; « elle était fort rouge, et Ton voyait qu'elle repoussait le confesseur « et le crucifix avec violence. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais « prononcer l'amende honorable, et à la Grève, elle se défendit auft tant qu'elle put de sortir du tombereau; on l'en tira de force, on <i la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer; on la couvrit de « paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou six « fois; mais, enfin, le feu s'augmenta; on la perdit de vue, et ses « cendres sont en l'air maintenant. »
Le poison de la Voisin ne fut pas emporté par le vent qui dispersait les cendres de cette malheureuse; les empoisonnements, à Paris, devinrent une véritable épidémie, et ce n'est point là, ce nous semble, une des misères les moins caractéristiques des dernières années du règne de Louis XIV. Pauvre grand règne, qui expie son divin orgueil par toutes les petitesses de l'humanité! Pauvre grand siècle, qui capitule avec sa conscience, qui se fait dévot pour jouer à la religion, grave pour jouer à la sagesse, triste pour jouer au repentir, et qui finit par donner à l'homicide même le masque de l'hypocrisie : le masque de verre de l'empoisonneur Sainte-Croix!
Sous la Régence, les grands et les petits s'en allaient volontiers pêle-mêle dans un fameux cabaret du faubourg du Temple : le |)euple et la noblesse se coudoyaient bien des fois, en cherchant à
s'égarer dans les massifs mystérieux de la Courtille. Un soir, mesdames de Parabère et de Prie avaient entraîné dans les bosquets du faubourg la plupart des illustres roués de Saint-Cloud, d'Asnières et du Palais-Royal; tout à coup, au milieu de la fête, un observateur officiel aborde un gentilhomme qui se promenait le chapeau surToreille, Tépéeau côté, leste et pimpant, et fredonnant une chanson licencieuse... L'agent de police s'avisa de lui mettre tout simplement la main sur l'épaule, et lui dit à voix basse :
— Je te connais, beau masque!... Tu arrives de Normandie, n*est-il pas vrai? Tu viens de dire un dernier adieu à tes amis d'autrefois et à ta famille? Tu nous as désolés bien longtemps, mais nous prendrons notre revanche, en dépit de tes compères et de tes complices î tu coucheras ce soir à la Conciergerie, Cartouche!
L'agent de police disait vrai : c'était bien Cartouche qu'il venait de prendre au collet! Une pareille arrestation allait être un événement considérable pour la cour et la ville, surtout pour la ville qui se souvenait d'avoir été pillée, battue, assassinée pendant plus • de dix ans par cet infatigable malfaiteur. La Régence venait de trouver, pour les menus plaisirs des Parisiens, un véritable chien d'Alcibiade : Paris oublia durant trois mois les mesures financières du Régent et les rigueurs ministérielles de Dubois; Paris n'avait plus à s'occuper que de Cartouche.
Le nom de cet homme, de ce voleur, de cet assassin, fut répété par les échos de la rue, des salons, de la littérature et du théâtre. Le peuple se rappelait en tressaillant les fameux exploits de Cartouche; les plus jolies lèvres du monde essayèrent de raconter l'histoire équivoque des amours de Cartouche ; un poélereau improvisa un poème sur la vie de Cartouche; un auteur dramatique afficha une comédie intitulée Cartouche. — Cartouche fut vaincu et roué avec tous les honneurs de la guerre.
Enfermé dans un cachot de la Conciergerie, Cartouche osa tout d'abord protester de son innocence : il ne s'était jamais enfui de la maison paternelle pour embrasser la profession de voleur; il n'avait jamais ravagé, avec une bande nombreuse, les villes et les villages de la Normandie ; il n'avaitjamais rançonné les bourgeois de Paris ; il n'avait jamais rien volé, ni tué personne... On calom-
(.I.1W IMr HoiGBT.