‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 8 sur 41 · MA^IE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

MA^IE-ANTOINETTE

La reine fut placée, dans la charrette^ entre rexécntcur et un prêtre constituliounel; elle avait les mains liées derrière le dos; la garde nationale formait une double haie sur son passage; Tarmée révolutionnaire suivait solennellement ce second convoi de la royauté; et nous ne savons quel insulteur de bas étage précédait le cortège, en provoquant les applaudissements du peuple en l'honneur de la justice nationale.

Lliistoire a des oppositions et des contrastes qui.effraient et qui consolent à la fois. Voici une simple anecdote dont nous empruntons le souvenir aux mémoires inédits de M. le comte Beugnot, et qui nous fera peut-être oublier ce misérable histrion, cet insulteur ■ publie de Marie-Antoinette. — C'était quelques jours avant la mort de la reine de France : une de ces femmes, une de ces choses que Ton appelle des filles de joie, et que l'on devrait appeler des filles de peine, s'avisa de crier dans un cabaret : Vive la reine! Nous croyions bien que cette malheureuse ne savait pas ce qu'elle disait; n'importe : elle fut prise, jugée et condamnée. Nous commençons à croire qu'elle savait ce qu'elle avait dit, puisqu'cn entendant prononcer sa condamnation , elle se reprit à crier : Vtr« la reine!

Les hommes imaginent de singulières vengeances : le jour où Marie-Antoinette devait mourir sur la place de la Révolution, on fit monter la pauvre femme dont nous parlons sur la charrette qui portait une reine de France; pourtant, ni la Convention, ni le tribunal n'avaient voté cette honte, cette peine aggravante contre V Autrichienne. La fille de joie se rendit justice ; elle s'agenouilla aux pieds de Marie-Antoinette, et lui dit tout le long de la route qui conduisait au calvaire royal : Madame, madame, pardonnezmoi de mourir avec votre majesté ! — La malheureuse croyait encore à quelque chose! On se souvient de noms bien tristement célèbres : on a oublié le nom de cette femme !

Ln mois plus tard, le 2 novembre 1793, le duc d'Orléans fut écroué à son tour dans un cachot de la Conciergerie , peut-être dans la chambre même de Marie-Antoinette; le 6 novembre, la marge de l'écrou de Philippe-Égalité reçut une note judiciaire qui constatait l'exécution du duc d'Orléans; la voici tout entière , avec le style et l'orthographe de l'huissier Auvray :

« L^an deuxième de la liberté, le premier jour de brumaire, en « vertu d'un jugement rendue ce jourd'huî au tribunal révolution- « naire, duement en forme exécutoire, signé et scellée^ et à la re- (( quête du citoyen accusateur public dudit tribunal , nous Jean- « Benoit Auvray, huissier-audiencier audit tribunal, avons fait « extraire des prisons de séans le nommé Philippe-Égalité, ci-devant » d^Orléans, et ci-devant député à la Convention nationale, écroué » ci-contre, pour, conformément au désir dudit jugement, être « conduit sur bonne et sûre garde à la place de la Révolution, et a subir la peine de tnor contre lui pronoficé par ledit jugement « ci-dessus datée, au moyen de quoi le citoyen concierge de ladite « prisons en demeure bien et valablement quitte et déchargées par « moi, huissier soussigné, Tan deuxième de la république fran— « çaise, une et indivisible. »

Le voisinage du tribunal révolutionnaire qui siégeait au palais de justice, dans la salle qui sert aujourd'hui à la cour de cassation , valut à la Conciergerie le triste honneur d'accaparer la plupart des nombreux prisonniers de cette héroïque et impitoyable révolution française.

La Conciergerie avait hâle de confisquer à son profit presque tous les justiciables du tribunal révolutionnaire; trop petite, trop mal distribuée pour contenir douze ou quinze cents malheureux que lui envoyait parfois la proscription, elle prit d'abord le parti de confondre dans un affreux pêle-mêle les criminels politiques cl les malfaiteurs, les âges, les positions sociales et les sexes; plus tard, la Conciergerie consentit à classer les prisonniers que l'on avait confiés à sa garde : elle eut des pisloliers^ des pailleux et des secrets. Les premiers achetaient assez cher le droit de partager un mauvais lit avec un compagnon d'infortune; les seconds couchaient sur la paille, au risque d'être dévorés par les rats et par la vermine; les derniers séjournaient dans d'ignobles cachots, au-dessous du niveau de la rivière.

Lorsque la disette vint désoler Paris, comme pour faire concurrence à la terreur, les miettes de la grande table de la nation cessèrent de tomber dans les mains des pauvres prisonniers, et nous laissons à deviner ce que pouvait être, en de pareils moments,

durant toute cette calamité publique, le régime alimentaire de la Conciergerie! On commença par rogner la portion de l'ordinaire; on organisa une table commune au prix de deux livres par tête; on décida que les aristocrates paieraient pour les roturiers, et les riches pour les pauvres. — «Une chose assez plaisante, a dit Mercier, c'est que ces messieurs estimaient, dans la maison, leur fortune réciproque par le nombre de sans-culottes qu'ils nourrissaient, comme ils faisaient jadis dans le monde, par le nombre de leurs chevaux, de leurs maîtresses, de leurs chiens et de leurs laquais. i>

S'il faut en croire M. Barthélémy Maurice, « l'infirmerie de la Conciergerie était une sentine pestilentielle; les malades y étaient entassés et couchaient deux sur le même grabat; il fallait écrire dix fois et attendre cinq à six jours pour obtenir le moindre médicament; aussi les médecins ne faisaient-ils leur visite que pour la forme, et avaient-ils adopté une tisane commune qu'ils appelaient eux-mêmes unc^ selle à tous chevaux. Un jour, le docteur en chef s'approche d'un lit et tâte le pouls du malade : Ah! dit-il, il est mieux qu'hier. — Oui, citoyen docteur, répond l'infirmier, il est beaucoup mieux, mais ce n'est pas le même; le malade d'hier est mort, et celui-ci a pris sa place. »

Presque toutes les prisons de Paris, pendant la période révolutionnaire, étaient gardées , surveillées à la fois par des hommes et par des chiens ; d'ordinaire, l'administration comptait beaucoup plus sur les chiens que sur les hommes : elle les croyait incorruptibles. Un des chiens surveillants de la Conciergerie démentit un jour la confiance administrative: il se nommait Ravage: il était grand, vigoureux, rempli de zèle et d'intelligence; il aboyait à tout propos ; il haïssait les malheureux confiés à sa colère ; il se montrait impitoyable dans l'exercice de ses fonctions... C'était un véritable geôlier. Ravage se laissa pourtant corrompre. Des prisonniers résolurent de s'évader, en dépit du cerbère qui gardait le grand préau. L'évasion eut lieu pendant la nuit, et Ravage n'aboya pas à la garde!... Le lendemain, le chien incorruptible révéla luimême le prix de sa coupable faiblesse; le concierge s'aperçut que l'on avait attaché à la queue du gardien infidèle un assignat de

:>ii LÉS PRISONS DE PARIS,

cinq livres, avec ce billet infamant : On peut corrompre Ravage moyennant cent sous et un paquet de pieds de mouton. — Ravage fut mis au cîvcliot.

L'entassement des prisonniers, les maladies, la disette, une surveillance arbitraire, les regrets, la haine, le désespoir, toutes les horreurs d'un régime e^^ceptionnel, auraient dii faire, de la conciergerie révolutionnaire, un séjour affreux, un véritable enfer sans espérance, comme celui de Dante; la plupart des malheureux qui entraient dans cette prison n'avaient plus aucun secours à réclamer, aucune lutte à soutenir, aucun effort héroïque à tenter pour se défendre : ils n'avaient plus affciire qu'à la guillotine et qu'au bourreau. Eh bien ! la fièvre de l'enthousiasme empêchait tous ces proscrits de la veille, promis à Téchafaud du lendemain, de se plaindre en se sentant mourir. Les prisonniers politiques de la Conciergerie avaient imaginé une nouvelle façon de prier Bien le malin et le soir : ils chantaient en chœur des hymnes patriotiques. Durant tout le jour , ils s'amusaient d'ordinaire à lire, à boire, à fumer, à discourir, à faire l'amour en vers et en prose , h jouer

LES PRlSOiNS DE PAKIS. 51

aox charades et à la guillotine !... oui, à la guillotine! Figurezvous des prisonniers de toutes les classes, hommes et femmes, rassemblés dans une salle de la Conciergerie : on improvise un prétoire qui représente le tribunal révolutionnaire; on choisit des accusateurs et des juges, pour parodier le geste et la voix des Fouquier-Tinville , des Naudin, des Dumas et des Deliége; on nomme des défenseurs d^office ; on prend des accusés au hasard, à tâtons, à la grâce de Tinjuslice, et les arrêts de mort ne se font pas attendre; enfin on simule la loilette des condamnés; on les attache sur une chaise renversée ; on pousse doucement cette guillotine de bois et de paille, et le patient se laisse tomber, — tout entier cette fois, — en souriant de la meilleure grâce du monde! Souvent, une eflrayante réalité venait interrompre ce jeu, ce passetemps, ce terrible enfantillage des prisonniers de la Conciergerie : accusateurs, juges, témoins, prévenus, avocats et condamnés se luisaient tout à coup pour mieux entendre la voix affreuse d'un erieur public qui hurlait dans le voisinage de la Conciergerie : Voici la liste des brigands qui ont gagné aujourd'hui à la loterie de la sainle guillotine!

Et au milieu de ces distractions suprêmes, la croyance mystique et rincrédulité religieuse se disputaient les âmes qui allaient s'envoler vers Dieu, en passant par la route de Téchafaud : Carra développait assez prosaïquement sa doctrine d'une nouvelle métempsycose, et Anacharsis Clootz, ce baron prussien qui s'était dit Tennemi personnel de Jésus-Christ, s'efforçait de prêcher son abominable athéisme ; mais, en même temps, l'abbé Émery et Lamourette consacraient les plus longues heures de leur captivité glorieuse à la recherche, à la conquête des consciences qu'ils jugeaient dignes de croire en Dieu et de l'aimer.

L'ordre des dates ne fait rien à l'histoire de la conciergerie révolutionnaire; nous pouvons marcher au hasard dans cet immense vestibule de l'échafaud : nous heurterons, a chaque pas, un homme célèbre qui chancelle ou une forte tête qui tombe.

Voici déjà, au mois de septembre 1792, un pauvre proscrit, un simple poète qui n'a peut-être mérité ni l'honneur ni l'indignité d'une proscription sanglante : c'est Cazotte, celui-là même qui a

survécu aux massacres de TAbbaye, grâce à la vertu el à la beauté de sa fille. Cazotle, esprit ingénieux, noble caractère, avait alors soixante et treize ans; il était coupable d'avoir prédit ou deviné les fautes et les malheurs de la révolution. Détenu à la Conciergerie, le poëte du Diable amoureux était encore le conteur le plus abondant et le plus aimable : il trouvait le moyen de jeter, dans une prison de Paris, toutes les merveilles d'un conte oriental ; si le tribunal révolutionnaire avait ressemblé au sultan des Mille et une NuiiSy Cazotte aurait improvisé mille et une histoires charmantes, et un innocent rêveur ne serait pas mort sur un échafaud.

Sailly n'est pas bien loin de Cazotte : Tancien maire de Paris descend du palais de justice où il n'a pas encore été jugé; il rentre à la Conciergerie et il se frotte les mains, en murmurant : Petit bonhomme vit encore l Pauvre bonhomme! il ne tardera point à passer de nouveau le seuil de sa prison pour subir la peine de mort, et si quelque soldat ose lui dire, sur le chemin du supplice : Tu trembles^ Bailly?... il lui fera cette naïve et sublime réponse : Otit, mon ami, c'est de froid !

Cette voix qui crie, qui menace et qui jure, sur le seuil de la Conciergerie, c'est la voix du général Custine ; la foule s'est mise a vociférer : A la guillotine! à la guillotine 1 Et le général répond à la foule : « On y va, canaille! vous ne pouvez donc pas attendre?.. »

Le duc de Lauzun, le dernier des Lauzun, Tamoureux équivoque de la reine, l'ami intime du duc d'Orléans, l'homme à bonnes fortunes, le courtisan glorieux, le magnifique dissipateur d'autrefois, le voilà dans le grand préau de la Conciergerie, bien près d'expier sur un échafaud les fautes de son esprit et de son cœur; ô Marie- Antoinette! c'est le peuple qui vous venge de M. de Lauzun!

L'on peut dire que le contrat du mariage de Bonaparte avec Joséphine fut dressé en 93, par la révolution française, dans un cachot de la Conciergerie ; le général Beauharnais, condamné par le tribunal révolutionnaire, adressait à sa femme un dernier adieu dans la lettre suivante :

« Nuil du 6 au 7 (hcroiidor an 11, à la Conciergeria.

d Encore quelques minutes h la tendresse et aux regrets ; puis, a tout entier aux grandes pensées de rimmortaliié. Quand tu re- « cevras cette lettre, chère bien-airaee, ton mari goûtera dans le « sein de Dieu la véritable existence : tu vois bien qu'il ne te fau- « dra pas pleurer.

f( Mes cheveux coupés, j*ai songé à en racheter une portion, afin « de laisser à ma Joséphine, à mes enfants, un gage de mon der- « nier souvenir.... Je sens qu'a cette idée mon cœur se brise; « adieu donc, tout ce que j'aime! aimez-vous, parlez de moi, et H n'oubliez jamais que la gloire de mourir martyr de la liberté il- « lustre Féchafaud ! »

Quelques années plus tard, Joséphine, dans sa première entrevue avec Bonaparte, lisait au futur empereur la lettre testamentaire du vicomte de Beauharnais.

Une femme jeune, belle, inspirée, une chaste créature qui ressemblait, bien plus que madame Roland, à la statue vivante de la Liberté, passa quelques instants de sa courageuse agonie dans les cachots de la conciergerie républicaine : le 13 juillet 93, cette femme, cette jeune fille, choisit un couteau chez un marchand du Palais-National ; le même jour, à cinq heures, elle s'en va tout doucement, à petits pas, dans le faubourg Saint-Germain; elle traverse la cour du Commerce, oii elle coudoie peut-être Danton ; elle cherche, dans la rue de Y École-de-Slédecine^ une petite maison habitée par un des personnages les plus dramatiques de la tragédie contemporaine ; elle entre dans cette triste demeure ; clic pénètre dans une petite chambre, dans un cabinet... elle se penche sur une baignoire, et Charlotte Corday poignarde Marat !

Charlotte fut renversée, d'un coup de chaise, par un des serviteurs de Marat; une fois à terre, elle eut à subir les injures de Danton; à son premier pas dans la rue, elle faillit mourir de la main du peuple. Le conventionnel Drouet cria au peuple : Au nom de la loi! et la malheureuse fille se prit à sourire, en songeant qu'elle aurait du moins l'honneur de mourir sur un échafaud.

Charlotte Corday mourut le 17 juillet; en voyant tomber cette tête admirable, un des aides de l'exécuteur trouva sans doute qu'il manquait encore quelque chose à Thorreur du supplice : il ramassa ta tête de Charlotte Corday, et cet apprenti bourreau la souffleta !

Nous avons parlé de la mort de Marie-Antoinette : par un singulier retour des choses révolutionnaires, la veuve de Louis XVI ne précéda sur Téchafaud que de quelques jours ces fiers députés de la Gironde, qui avaient bien un peu contribué à perdre le roi et la reine de France. Les Girondins! il nous serait difficile de ne pas nous souvenir, en ce moment, de la scène la plus grande, la plus dramatique, la plus incroyable, selon nous, qui ait jamais été jouée sur le théâtre mortuaire d'une prison : nous voulons parler de la dernière nuit des Girondins, de ce festin antique, de ce banquet de martyrs, de cette fête de la vie et de la mort qui se saluent en souriant.. • Triste et sublime histoire que Charles Nodier appelle le poëme des Thermopyles de la liberté!

Le 30 octobre 1793, à dix heures du soir, vingt prisonniers rentrèrent à la Conciergerie, après avoir été condamnés a mort par le tribunal révolutionnaire : c'étaient les Girondins ; Brissot, Ducos, Fonfrède, Gensonné et Vcrgniaud marchaient à la tête de ce corlége illustre qui portait secrctemeut le deuil de la révolution française. Un de leurs compagnons venait de les quitter à jamais, trop faible ou trop fort pour attendre la mort commune du lendemain : Yalazé, en entendant son arrêt de mort, ^'était tué sur la sellette du tribunal; les guichetiers déposèrent son corps dans une salle de la Conciergerie, et ce fut dans cette salle même que se passa la dernière nuit des Girondins.

Ils étaient là, dans une chambre ensanglantée, ces poètes, ces tribuns, ces gentilshommes, ces prélats, ces hommes de guerre, qui devaient mourir le lendemain. Ils s'assirent autour d'une table, dont la nappe effleurait le sang de Valazé, et ils firent en commun, a dit M. Thiers, un dernier repas oii ils furent tour à tour gais, si-rieux, éloquents.

La veillée des Girondins commença par le souvenir de la jeune république, cl par la crainte de la tyrannie qu'ils avaient peut-

Ul

être léguée à la révolution. Ils parlèrent des rôles qu^ils avaient joués dans la tragédie révolutionnaire, et la pensée de la mort qa^Is allaient subir provoqua bientôt, entre toutes ces nobles intelligences, une discussion calme, grave, éloquente, poétique, sur Dieu, sur la religion, sur l'immortalité de Fàme.

Les Girondins burent ensuite à Tavenir, à la gloire de leurs amis, en se demandant peut-être si tous ces nobles amis pourraient leur survivre; les cris de patrie et de liberté retentirent au fond de cette conciergerie que Fouquier-Tin ville avait surnommée Vantichambre de la guillotine: enfin, la causerie devint plus vive, plus franche, plus familière : les demi-dierix consentaient à n'être pour un instant que des hommes.

Mainvielle, Ducos, Gensonné et Boyer-Fonfrèdt» firent circuler autour de la table, avec les verres qu'ils emplissaient à l'envi, l'esprit, la gaieté, le persiflage, l'abandon, l'insouciance, le courage, tout l'enthousiasme d'une héroïque folie : la Gironde avait produit des Athéniens.

A quatre heures, les hymnes et les chansons couronnèrent le festin : les convives empruntèrent des fleurs à la poésie. Après les beaux airs patriotiques de la révolution, chantés en chœur, Viger fredonna quelques refrains amoureux ; Duprat roucoula une romance patoise; Ducos chanta des couplets dont il était l'auteur, et Gensonné se levk pour répéter la Marseillaise..'.

En ce moment-là, — cinq heures du matin, — les concierges et les guichetiers ^parurent sur le seuil de la porte : ils venaient faire l'appel des prisonniers, afin de les reconduire dans leurs cachots.

Le 31 octobre, à onze heures du matin, les Girondins sortirent de la Conciergerie, et leur premier regard, du haut de la charrette, tomba sur madame Roland, que l'on menait, de l'Abbaye, au tribunal révolutionnaire. Les Girondins moururent ensemble sur Téchafaud; ils léguaient, dans le souvenir de leur vie et de leur mort, un admirable sujet d'étude historique à Charles Nodier et h Lamartine \

* Ch. Nodier a composé un pastiche remarquable, intitulé : Le dernier Banquet des (iirondins. — M. de Lamartine nous promet une Histoire des Girondins.

m LES PRISONS DE PARIS.

Oiielqucs vieillards d'aujourd'hui se souviennent encore d'avoir entendu chanter dans les rues de Paris, par une jeune mendiante, peu de (einps après le solennel banquet de la Conciergerie, une chansonnette du malheureux Ducos; celte pauvre chanteuse pleurait en répétant la bouffonne improvisation du conventionnel, et Ton disait, dans la foule, qu'elle était devenue folle d'amour pour le député poète , le jour de Texécution des Girondins.

Un jeune homme, un jeune avocat, s'était révélé au monde politique, du haut de la tribune de l'assemblée nationale, en soutenant contre Mirabeau une lutte mémorable dans la fameuse discussion du droit de paix et de guerre.

Ce jeuae homme, ce jeune avocat, s'en allait un peu plus tard, avec deux de ses collègues, chercher à Varennes des fugitifs qui n'étaient rien moins que le roi et la reine de France.

Ce jeune homme, ce jeune avocat, avait prononcé, devant les représentants de la nation, deux mots d'une singulière énergie, d'une audace tout à fait révolutionnaire. Il avait dit, après le meurtre de Berlhicr et de Foulon : « Le sang qui coule est-il donc si pur?... » Il avait dit à ceux qui combattaient l'émancipation des nègres : « Périssent les colonies plutôt que les principes! »

Ce jeune homme, ce jeune avocat, c'était Barnave : il mourut sur Téchafaud, la veille de la mort des Girondins.

Barnave fut écroué, tout d'abord, dans la prison de l'Abbaye; il vint occuper ensuite, à la Conciergerie, une chambre dont les fenêtres mal grillées, les portes presque toujours ouvertes, rendaient une évasion assez facile. Un jour, l'insouciante sentinelle préposée à la garde du prisonnier s'endormit à sou poste ; Barnave réveilla le soldat, en lui disant :

— Tu dors!... Et si je m'échappais, que deviendrais-tu?

— Vous mériteriez d'être à ma place, lui répondit le factionnaire, et je devrais être à la vôtre.

Barnave écrivait à une de ses sœurs, du fond de la Conciergerie : « Ce moment est cruel; mais, ne nous l'exagérons point, et au H lieu de nous abandonner à la tristesse des pensées qu'il fait nai- « tre , cherchons à recueillir les consolations qu'il peut nous « laisser... »

LES PKISONS DE PARIS. ri7

Et là-dessus, Barnave s'ingéniait à consoler sa famille, en lui

parlant de son organisation trop faible, trop maladive pour qu^il

pût être heureux dans la vie, de son âme trop active, trop ardente

pour qu'il pût vivre tranquille dans ce monde.

Barnave avait commencé à rédiger ses mémoires politiques : le bourreau brisa la plume de l'historien.

Les prisonniers de cette époque se prenaient à chanter, au milieu des dangers, tout aussi bien que les Français de la Fronde; le tribunal révolutionnaire aurait pu dire, en faisant une variante au mot de Mazarin : « Us chantent... ils mourront! » La conciergerie républicaine avait des instruments de musique, des chansonniers et des poêles ; nous avons déjà vu Ducos improviser une chanson bouffonne; Monjourdain, condamné à mort, adressait un couplet à son dernier auditoire :

Mes chers el tristes compagnons.

Ne pleurez point mon infortune ; (^est, dans le siècle où nous vivons, Une misère trop commune.

Par vos gaités, dans vos ébats , Buvant, criant, faisant tempête.

Mes amis, ne m^avcz-vous pas Fait quelquefois perdre la télé?,,.

Girey-Dupré, l'admirateur de Brissot, montait dans la fatale charrette, en chantant un hymne de mort ; un de ses camarades de chambrée el de tombereau répondait aux criS de la foule, par ce refrain d'une chanson de la Conciergerie :

Quand je serai guillotiné, Je n*aurai plus besoin de né!

Des prisonniers composaient des airs sur des paroles de Bonneville, c'est-à-dire sur d'admirables dithyrambes qu'André Chénier lui-même n'aurait pas désavoués; le poète Boucher adressait un quatrain à sa femme et à ses enfants, en leur envoyant son portrait qu'il avait fait faire par un camarade de prison :

Ne vous élonuez pas, objets (oucbants et doux. Si Pair de la tristesse obscurcit mon visage;

Lorsqu*un crayon savant dessinait cette image , On dressait Péchafaud, et je songeais à vous.

Deux noms bien glorieux dans Tbistoire littéraire de la France furent inscrits sur les registres mortuaires de la Conciergerie : le fils de Buffon et le fils de Marivaux vinrent s'asseoir, aux derniers jours de la terreur, sur la sellette du tribunal révolutionnaire. Les deux accusés, tout étonnés d'avoir à se défendre, ne trouvèrent rien de mieux que de jeter aux pieds de l'accusateur public des pages immortelles qui étaient les chefs-d'œuvre de leurs pères. L'un disait sans doute au tribunal :

— Je suis le iils de Marivaux! Je suis né entre deux comédies charmantes; j'ai été bercé par Araminte, par Marianne, par Cida— lise, au milieu des jeux poétiques de l'esprit et du cœur ! Citoyens^ n'allez pas souiller, avec du sang, la robe de ma mère... ma mère^ c'était la muse de Marivaux !

L'autre disait peut-être à ses juges :

— Je suis le fils de Buffon, de ce peintre universel qui a déployé devant notre siècle le magnifique tableau de la création tout entière ! Ne tuez pas, dans ma petite personne, le grand homme qui a parcouru, à vol de génie, le monde moral et le monde physique ! Citoyens, je me réfugie aux pieds de la statue que Tadmi— ration a consacrée à la mémoire de mon père : MajestcUi naturœ per ingenium * !

Singulière académie que le tribunal révolutionnaire, pour y parler d'esprit, de talent et de génie ! Les juges écrivirent un arrêt de mort sur les chefs-d'œuvre de Buffon et de Marivaux.

Nous avons rappelé une ordonnance de Louis XVI, qui améliorait le sort des prisonniers de la Conciergerie ; le lieutenant de police Lenoir et le chimiste Lavoisier n'avaient pas été étrangers à l'initiative de cette mesure philanthropique. Ces deux hommes de bien s'étaient associés généreusement, pour jeter à la fois un peu de science et de charité dans les hôpitaux et dans les prisons. Lenoir survécut à la royauté qu'il avait noblement servie; Lavoisier fut moins heureux que son ami, le lieutenant de

^ Inscription de la statue élevée à Buffon, sous le règne de liOuis XV.

police : la conciergerie révolutionnaire lui réservait un cachot.

I^avoisier avait l'honneur d'être un grand chimiste, et ce qui vaut mieux, un grand homme de cœur; mais, il avait le tort d'appartenir à la compagnie des fermiers généraux, et à ce titre, il était justiciable du tribunal révolutionnaire.

L'on a reproché au savant Fourcroy d'avoir poussé Lavoisier jusque sur les marches de l'échafaud : ce cruel reproche est aussi injuste que celui que la calomnie adressa longtemps à Joseph Chénier, en l'accusant de l'arrestation et de la mort de son frère; le collègue de Fourcroy ne fut tué, dans Lavoisier, que par le fermier général.

Lavoisier reçut, au fond de son cachot, une députation du LycéCj dont il était un des membres les plus illustres; cette société scientifique eut le courage de confier à Berthollet, à Lalande, à Lebrun, à Parmentier, à Darcet, à Vicq-d'Azir, la périlleuse mission de frapper officiellement à la porte de la Conciergerie pour offrir à Lavoisier une couronne d'immortelles, la veille

même de sa mort. Rendons justice à tout le monde : au Lycée, qui avait osé prendre une semblable initiative; au savant qui avait

(iO LES PUISONS DE PARIS.

mérité un semblable honneur; à la révolution qui autorisait aiie

semblable apothéose.

Lavoisier voulut mettre à profit les tristes loisirs de sa captivité, pour donner à ses nombreux travaux de chimie l'ordre et l'unité d'une véritable doctrine scientifique : il suivait, il dirigeait de loin, du fond de son cachot, l'impression de ce livre, que sa mort allait bientôt interrompre. Condamné par le tribunal révolutionnaire, il demanda un sursis qui lui était nécessaire pour terminer des expériences dont le résultat pouvait servir les intérêts de l'humanité. « La république, lui répondit l'accusateur public, n'a pas besoin de savants, ni de chimistes! » Et Lavoisier marcha au supplice le 8 mai 1794.

On dit qu'au bruit de la hache qui tuait un pareil homme, l'illustre Lagrange s'écriait avec tout l'enthousiasme de la douleur : « Il ne leur a fallu qu'un moment pour faire tomber cette tête, et cent années peut-être ne suffiront pas pour en produire une semblable ! »

Il nous faudrait l'espace d'un gros volume, si nous voulions écrire, jour par jour, écrou par écrou, l'histoire de la conciergerie révolutionnaire. Le moyen de faire figurer, dans le cadre d'un simple chapitre , quiconque aura légué son nom à la maison de justice Ae la république! Oui, Fouquier-Tinville a raison : la Conciergerie, c'est l'antichambre de la guillotine, et tous les partis de la révolution, royalistes, girondins, montagnards, ont fourni leur contingent de proscrits à cette vaste antichambre de l'échafaud : Marie-Antoinette ou Charlotte Corday, le duc d'Orléans ou Barnave, Lauzun ou Custine, Boissy-d'Anglas ou Vergniaud, madame Élizabeth ou madame Rolland, Bailly ou Anacharsis Clootz, Lavoisier ou Danton, Camille Desmoulins ou Robespierre! deux mille prisonniers, arrachés à toutes les geôles de Paris, ont passé par l'antichambre de Fouquier-Tinville, pour aller mourir sur la place publique, en bravant la mort commue des héros, ou en se résignant à la mort comme des martyrs. Quand on étudie l'histoire gigantesque de la révolution française, on oublie parfois les principes, les théories, les opinions contraires qui l'ont dirigée, pour ne se souvenir que de ce courage héroïque, de celte sublime résignation

qui viennent en aide aux juges et au bourreau. Etrange mitacle! la révolution donne du courage aux âmes les plus molles et les plus indécises; ceux-là même qui n'avaient eu ni assez de force ni assez de vertu pour apprendre a bien vivre, trouvent assez d'entratnementet d'audace pour savoir bien mourir. On meurt en riant, on meurt en chantant, on meurt en criant : Vivela France! Les enfants ne sont plus jeunes, les viciées ne sont plus timides, les femmes ne sont plus faibles lorsqu'il s'agit de monter sur un échafaud ; l'enthousiasme patriotique dissipe toutes les terreurs de l'humanité qui chancelle : après avoir admiré toutes ces victimes qui tombent en souriant sous la hache révolutionnaire, l'on se surprend à se reposer de cette longue et terrible admiration, dans le spectacle d'une pauvre malheureuse qui a le* courage de sa douleur, comme madame Dubarry : elle pleure, du moins, elle se désole, elle se lamente, elle vous oblige à redescendre sur la terre, en vous montrant qu'elle n'est qu'une femme, qu'elle tremble et qu'elle a des larmes ! Madame Dubarry mourut en pleurant; nous aimons mieux sa mort que sa vie.

Les femmes n'ont pas eu à se plaindre de la révolution française : la politique leur distribua un beau rôle dans le drame de la terreur, un rôle qui exigeait du cœur, de la force, du courage, le mépris de la mort, toutes les qualités et toutes les vertus viriles ; la révolution -leur rendit une sublime justice : elle daigna les prendre, les juger, les craindre, les haïr et les tuer, comme si elles avaient été de grands hommes.

Les prisonniers de la Conciergerie, en 94, délivrés par la défaite de Robespierre , ne tardèrent pas à être remplacés par les victimes de la nouvelle réaction politique.

Robespierre avait dit, peut-être en se servant de la parole pour déguiser sa pensée : «On ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où l'on va. » Robespierre savait à coup sûr oii il allait: il marchait vers le pouvoir, et conséquemment vers l'ordre ; le jour où il sembla préparer, à son profit, par de certains discours et de certaines démarches, l'alliance indispensable de l'ordre et du pouvoir, Robespierre fut vaincu par le parti de la terreur; oui, certes! les héros du 9 thermidor étaient des terroristes qui

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allaient ramasser, pour leur compte, Tarme tombée des mains de Robespierre ; seulement, comme Ta dit un historien poète, — à r instant où Robespierre tomba, Tarme resta immobile à côté de lui, semblable à ce vieux glaive qui est couché à Cantorbéry, sur le marbre mortuaire du prince Noir; Barrère eut beau pérorer à la tribune, le maître révolutionnaire n'était plus là; la terreur, sans le vouloir, avait préparé la contre-révolution.

Le demi-triomphe des ennemis de Robespierre explique |)eutétre les* demi-mesures des triomphateurs de thermidor : c'est un mélange de modération et de colère, de crainte et de haine, une espèce de bascule qui fait mouvoir deux principes contraires : l'un réédifie l'échafaud , et l'autre réhabilite les Girondins.

Quand nous aurons nommé les chefs du parti des thermidoriens : Billaud-Varennes, CoUot-d'Herbois, Fréron , Vadier, Youlland et Legendre, nous aurons fait deviner aisément que la proscription politique n'avait pas dit son dernier mot, et que la conciergerie révolutionnaire avait encore des prisonniers à recevoir : l'échafaud manœuvra cent cinq fois en dix-huit jours, du 10 au 28 thermidor! L'humanité des thermidoriens nous rappelle ce mot énergique de Shakespeare : « Oh ! les Jupiters de second ordre , laissez-leur un moment la foudre , et vous verrez comme ils en useront sans pitié ! »

Romme et Goujon sortirent de la Conciergerie, après le 9 thermidor, en chantant un hymne de Laïs , pour aller se poignarder devant leurs juges; c*est en parlant de la condamnation et de la mort stoïque de ces deux républicains , que M. Thiers s'écrie avec une noble miséricorde : « On profita de celte occasion pour « ordonner une fête commémorative en l'honneur des Girondins; « rien n'était plus juste : des victimes aussi illustres, quoiqu'elles « eussent compromis le pays, méritaient des hommages; mais, il « suffisait de jeter des fleurs sur leur tombe : il n'y fallait pas de « sang; cependant^ on en répandit à flots, car aucun parti n'est c< sage dans sa vengeance !

Il nous reste à dire, pour en finir avec la modération des thermidoriens, que les prisons de Paris ne renfermaient pas moins d<î 3,490 prisonniers^ répartis fjjila manière suivante :

Sî*

LES PRISONS DE PARIS. (il

Conciergerie (>00

Force 260

Pélagie 147

Madelonnelles 140

Abbaye 41

Bicclre 724

La Salpétrière • . . . 435

Chambre d^arrél à la mairie 55

Luxembourg 425

Maison de Suspicion, rue de la Bourbe 544

Picpus , faubourg Antoine 9i

Les Anglaises , rue Victor ; . 155

— rue de TOursine 91

— faubourg Antoine 75

Les Carmes, rue de Vaugirard 182

Écossais, rue des Fosses-Victor 7(>

Lazare, faubourg Lazare 281

Belhomme, rue Charonne 19

Bénédictins-Anglais, rue de TObservatoirc 115

Maison Duplessis 406

Maison de Répression, rue Victor 46

Maison de Coignard, à Picpus 55

Moniprin 47

Fermes • »

Caserne des Petits-Pères 145

Caserne, rue de Sèvres. 120

Caserne des Carmes 182

Vincennes 291

Total 5,490

La révolution^ ou plutôt le gouvernement révolutionnaire venait de finir, après avoir légué à la France la liberté, l'égalité, la loi! Le directoire ne tarda pas à jouer à la république : la contrerévolution était faite, et la patrie tomba aux mains de Bonaparte.

Voyez un peu Tinfluence exclusive de l'intérêt politique : nousmêmes, nous avons oublié, au fond de la Conciergerie, un pauvre diable d'honnête homme qui n'a rien à démêler avec la révolution : Joseph Lesurques, condamné à mort par le tribunal de Paris, en 94, pour crime d'assassinat sur la personne d'un courrier de Lyon. Lesurques était innocent; le véritable assassin fut arrêté plus tard : il se nommait Dubosc. La famille Lesurques en est encore aiijour-

fU LES PRISONS DE PARIS.

d'hui à réclamer sa fortune et son honneur, dans la réhabilitati

légale d'une victime.

La Conciergerie perdit un peu de sa lugubre importance pc dant le double règne de Bonaparte et de Napoléon : sousleconsui et sous l'empire, elle reçoit encore des prisonniers que la jusli va rendre célèbres par la pénalité, ou que la politique va rend grands par la persécution; mais, la Conciergerie ne les reç< d'ordinaire que pour un instant : elle se hâte de les confier d'autres geôliers, et nous les retrouverons plus tard à la Force, Sainte-Pélagie, à Bicêtre, au Temple ou à Vincennes.

Au bruit d'une double restauration qui ramenait en France dynastie de Louis XVI , la Conciergerie s'efforça de purifier si chaînes et ses cachots. Elle eut honte d'avoir violé autrefois i majesté royale : elle nettoya, de son mieux, la chambre de Marie Antoinette; elle brisa le mobilier qui avait servi à la reine d France; elle se donna bien du mal pour enlever à un misérabl coin de terre la tristesse poétique des grands souvenirs : tandis qu Louis XVIII ordonnait l'érection du monument expiatoire de 1 rue d'Anjou, la Conciergerie songeait à remplacer, par des tableaux et des ornements religieux, la petite table, la petite chaisi de paille, le mauvais lit et le paravent de sa royale prisonnière di 93 : humbles et magnifiques débris d'un grand naufrage de l'histoire, que la Conciergerie aurait dû conserver précieusement dam toute leur éloquente misère 1 La chambre de Marie-Antoinette n'es plus un cachot : c'est une petite salle qui sert de sacristie à la chapelle de la prison; la décoration y a effacé l'empreinte d'un de^ tableaux vivants les plus douloureux, les plus solennels, les plus immenses de la révolution française.

La conciergerie de 1815 n'eut rien de plus pressé que de revendiquer ses anciens droits politiques : elle oubliait bien vite ce qu'elle avait dû apprendre de la grandeur et de la décadence des pouvoirs de ce monde ! La Conciergerie qui venait de laver, à la hâte, la trace des derniers pas de Marie-Antoinette, voulut avoir sa part dans la distribution des proscrits de la veille et du lendemain. Le consulat et l'empire lui avaient refusé leurs prisonniers d'État : elle réclama, de la restauration, les prisonniers condamnés d'à-

c par la justice réactionnaire de l'esprit de parti : elle ne tarda i recevoir, pour les enchaîner, Labédoyère, le maréchal Ney ivalette.

bédoyère, c'est un colonel de vingt-neuf ans, coupable d'anarché à la rencontre du demi-dieu de Vïle d'Elbe, en criant Empereur! Labédoyère a beau montrer à ses geôliers un passequi lui a été délivré au nom du roi, après le licenciement de léc de la Loire, on lui reproche d'avoir pris le chemin le plus afin d'embrasser sa femme et son enfant; on le jette dans un it; on le livre à une commission militaire, et on l'assassine de i loi.

[Uoi bon raconter, dans ce livre, une histoire connue de tout ode, l'histoire de la mort du maréchal Ney ? un soldat, un héros république et de l'empire, assez faible pour renier un instant attre, son empereur et son ami ; assez juste et assez brave pour •ev de nouveau le parti de la France au parti de l'émigration, trie à la légitimité, l'indépendance nationale à l'invasion ;ère, voilà le prince de la Moskowa, en 1815. — Les juges :;hambre des pairs se montrèrent plus royalistes que le roi, .nglais que lord Wellington : le maréchal Ney fut assassiné, tour, non pas aux termes de la loi, mais en dépit de la loi ans l'espèce, était un article de la capitulation de Paris, tom de M. Bellart s'associe assez tristement au souvenir de lamnation du maréchal Ney ; le nom de ce fougueux accupublic de 1815 nous rappelle une singulière équivoque )leine de tristesse, d'émotion et de terreur. Un soir, — es jours après l'exéculion militaire du malheureux soldat de •e, — M. Bellart avait réuni dans son hôtel l'élite du barreau, lagistrature, du monde et de l'armée ; on devisait, on riait, ntait, on dansait au piano ! Tout à coup, un laquais de la poussa du pied les deux battants de la grande salle; il i sur le seuil de la porte, et, comme s'il eût annoncé la ;e d'un nouveau convive, il s'écria d'une voix retentissante : échal Ney !

ain, les quadrilles cessèrent de s'agiter- en cadence; les élodieux expirèrent aux lèvres des chanteurs ; le piano per-

m LES PRISONS DE PARIS,

dit toutes ses notes, la causerie tout son bavardage, le jeu toute sa curiosité. Par bonheur, les maréchaux percés de douze balles ne reviennent pas : on se remit bientôt de ce trouble, de cette stupeur lugubre; et le valet maladroit fut congédié sur-le-champ, pour avoir confondu le nom du maréchal Ncy avec celui d'un ami de la maison,, M. Maréchal aine.

La justice réactionnaire de la restauration n'aurait pas mieux demandé que d'assassiner encore le prisonnier Lavalette; mais,, elle avait compté sans le dévouement admirable d'une noble créature-: l'audace, le sang-froid, la résolution de madame de Lavalette ont été célébrés par les plus doux hommages de l'admiration publique. Des incrédules, qui ne croient à rien, pas même à Tesprit du cœur, ont essayé de dénaturer à plaisir la tendresse ingénieuse d'une femme dévouée à son mari ; l'histoire a consacré le pieux héroïsme de madame de Lavalette : c'est là un nom qui restera dans la mémoire du peuple, et la Conciergerie doit être fière de pouvoir montrer le cachot qui servit de théâtre à ce miracle charmant du dévouement et du courage.

Une infortune dynastique, triste pour tout le monde parce qu^elle était le résultat d'un crime, raviva tout à coup les rancunes, les haines, les persécutions antilibérales du règne de Louis XVIII : le dernier soupir du duc de Berri assassiné par Louvel, en 1820, sur le seuil de l'Opéra, fut le signal de réactions nouvelles. En entrant dans le cachot des régicides, à la Conciergerie, Louvel referma les portes de bien des prisons sur des malheureux qui avaient le tort de se souvenir du passé et d'espérer un meilleur avenir. — Le cachot de Louvel a reçu, depuis 1830, Fieschi, Alibaud, et... qui le croirait?... le prince Louis-Napoléon !

La modération toute chrétienne du duc de Berri qui demandait, en mourant, la grâce de son assassin, n'inspira au gouvernement de Louis XVIII ni la mansuétude ni la prudence ; le roi ne voulut pas s'instruire, en voyant couler le sang d'un des héritiers présomptifs de sa couronne : deux ans plus tard, l'échafaud politique se releva sur la place de Grève, et les quatre sergents de La Rochelle sortirent de la Conciergerie pour aller mourir aux cris de : Vive la liberté!

LES PRISONS DE PARIS. 67 La journée du 21 septembre 1822 fut signalée, à Paris^ par la solennité de deux événements bien contraires : la cour, la noblesse, la magistrature, le royalisme titré, tous les bienheureux du inonde parisien, s'affublèrent à Tenvi d'une splendide garderobe d'emprunt pour parader, en riant, dans les quadrilles historiques de la duchesse de Berri ; le peuple, celui qui souffre, qui obéit, qui travaille, et qui se venge tôt ou tard, se couvrit, en pleurant, de ses habits de deuil, pour assister à l'exécution, nous allions dire à la fête sanglante, des quatre sergents de La Rochelle. — Le soir venu, la cour dansa sur les planches d'un échafaud

Sous la restauration, la surintendance des fêtes et spectacles avait repris l'ancien litre de menus plaisirs : une nuit, le lendemain de l'exécution de Bories et de ses nobles compagnons, un audacieux artiste dessina sur la porte de Tintendance une guillotine et une couronne, qui prêtaient un horrible contraste à cette joyeuse inscription : Menus plaisirs du roi. L'on effaça bien vite la

guillotine et la couronne; à quoi bon plus longtemps une pareille enseigne? le spectacle venait de finir : les quatre sergents de La Rochelle étaient morts.

Toujours des fers, toujours des tortures, toujours du sang, dans les souvenirs de la Conciergerie ! Dieu merci, voilà un prisonnier dont la rencontre nous fera peut-être oublier, un instant, les douloureuses fatigues de notre voyage à travers les guichets de cette vieille maison de justice. Le prisonnier dont il s*agit se nomme Ouvrard ; il a été incarcéré, pour une dette de dix millions, à la requête de M. Séguin.

Le munitionnaire général de la restauration occupa, dans le corridor Saint-Jean, à la Conciergerie, un logement presque 8omj>tueux : c'était Isipxstole d'up millionnaire. M. Ouvrard, qui voulait apercevoir du bord de sa fenêtre quelque chose de frais, de riant et de gi^acieux, fit dessiner au milieu de la cour du grand préau deux corbeilles de fleurs entourées d'acacias, et arrosées du matin au soir par l'aigrette d'un jet d'eau. Un jardin en miniature, un bassin de pierre, un tuyau de fonte d'où jaillit un peu de rosée pour des fleurs malades,, rappellent encore aux prisonniers et aux visiteurs de la Conciergerie la capricieuse captivité de M. Ouvrard.

Depuis les mauvais temps de la révolution française, la Conciergerie ne manque jamais de subir le premier contre-coup de nos commotions politiques : toutes les tempêtes réactionnaires frappent à sa porte, pour lui jeter des débris qui sont des principes violés, et des épaves qui sont des hommes proscrits. Durant la terreur, la . Conciergerie est encombrée de malheureux qui appartiennent à toutes les classes, à tous les états, à tous les partis. Après le 9 thermidor, nouvel entassement de prisonniers dans les cachots de la Conciergerie, pour le compte d'une opinion qui parle d'humanité. Sous le consulat et l'empire, la Conciergerie est toute peuplée d'obscures victimes que l'on appelle des chouans, et qui n'ont rien de commun avec le fanatisme royaliste de la chouannerie. En 1815, ou plutôt pendant toute la restauration, les bonapartistes, les libéraux, les carbonari, se pressent en foule dans cette insatiable maison de justice; enfin, la Conciergerie ouvre ses plus larges guichets à la révolution de 1830, qui ne tarde pas à lui

LES PRISONS DE PARIS. 6i)

livrer à la fois des conspirateurs, des émeutiers, des légitimistes, des républicains, des grands et des petits, des chefs et des soldats, vaincus par des frères sur le triste champ de bataille de la guerre civile.

C'est à peine, vraiment, si, au milieu de cette foule de prisonniers d'exception, de circonstance, d'à-propos, entassés à la Conciergerie par la terreur, par le directoire, par le consulat, par l'empire, par la restauration, par la révolution de juillet, c'est à peine si nous avons daigné prendre garde à ce cachot ténébreux, à ce trou couvert d'un linceul, à ce caveau funéraire qui porte le numéro 17, et que Ton appelle le cabanon des condamnés à mort : c'est de là que sont sortis, pour marcher au supplice, presque tou^ les grands criminels, presque tous les malfaiteurs célèbres du dix-neuvième siècle, empoisonneurs, parricides, assassins d'élite, dont l'horrible souvenir nous attend dans la plupart des prisons de Paris, et surtout dans les cachots de Bicétre.

L'aspect physique de la Conciergerie, telle que l'ont faite des améliorations louables, a toujours quelque chose qui étonne, qui épouvante, qui glace, à la première vue : la féodalité pèse encore, sur cette prison, de tout le poids de son affreuse barbarie; le fer y est prodigué avec une richesse vénitienne : partout des grilles, des râteliers, des serrures, des verrous, des dents et des barreaux : c'est une prison de fer mêlé de pierres.

La nouvelle distribution intérieure de la Conciergerie date de l'édilité fort honorable de M. de Chabrol, préfet de la Seine sous la restauration. Les cachots de l'ancien régime ont cédé la place à un préau assez vaste et à une galerie couverte, qui appartiennent à la cour des femmes. Cette cour renferme une espèce de corbeille fanée qui joue le rôle d'un petit jardin ; il y pousse des lilas qui n'ont que des feuilles au printemps, des rosiers qui n'ont que des épines, et des giroflées qui n'ont que de la verdure : sans doute, c'est l'espérance qui laisse tomber ces petites feuilles vertes sur les tristes arbustes de la Conciergerie ; mais, le soleil et la liberté sont trop loin, peut-être, pour leur donner des fleurs !

L'ancien cachot de la reine de France, métamorphosé en une élégante sacristie, est situé dans la cour des femmes, tout près de

la chambre historique de M. de Lavalette. — Lorsqu'une émeute éclate dans Paris, les détenues disparaissent : les prisonniers politiques les remplacent.

Un des côtés du grand préau des hommes est bâti dans le goût du style sarrasin; par malheur, la pénalité moderne a maçonné des cabanons sous Togivedes arcades, dans les entre-colonnements de cette construction sarrasine. Dans Je grand préau se trouvent le corps de garde, le promenoir couvert, le parloir des détenus, le parloir des avocats, Tavant-grefle, la cantine, les cabanons des pailleux et les chambres des pistoliers. Les prisonniers de la double pistole ont une petite table, une chaise, deux matelas, un traversin de plume et des draps d'une toile assez fine; en prison, comme dans le monde, il y a des riches qui couchent dans un lit, et des pauvres qui couchent sur la paille.

La tour de Montgommeri sert aujourd'hui de chauffoir aux prisonniers : il est impossible de rien imaginer de plus horrible que le calme apparent de cette salle où parfois les promeneurs ressemblent à Laccnaire : ils ont du sang jusqu^à la cheville.

Le concierge a le droit, nous a-f-on dit, de jeter les prisonniers qu'il veut punir dans de certains cachots de Pancienne Conciergerie, au pied des tours, au niveau de la rivière : quand on y descend, on marche encore ; quand on en sort, on se tratne : le prisonnier est un paralytique; s'il a besoin d'air et de lumière, il n'en pourra guère trouver dans l'infirmerie de la prison, qui est sombre et mal aérée; les prévenus, pourtant, ne sont pas encore condamnés à mourir ou à souffrir; ils ne le sont pas davantage à subir l'omnipotence taquine, violente, de ces gardiens dont on nous a parlé, et qui ajoutent des cruautés gratuites aux utiles prescriptions de leur consigne. — Ohl la prévention ! la prévention ! quel régime pour des accusés qui sont peut-être des innocents! N'y a-t-il pas encore quelque chose de la justice féodale dans la procédure criminelle des sociétés modernes?

Dans la hiérarchie des prisons de la Seine, la Conciergerie est le dernier degré de la prison préventive, ou le premier degré de l'emprisonnement définitif; grâce au voisinage du palais de justice, la Conciergerie est moins une maison de détention qu'une

espèce d'hôtellerie criminelle ; on n'y demeure pas : on y loge an jour et £^ la nuit; c'est un pied-à-terre pour le crime qui va comparaître devant la cour d'assises, et pour le délit qui va répondre aux juges de la police correctionnelle : debout sur ce vaste échelon de fer, plus d'un malheureux, innocent ou coupable, a dû regarder tour à tour le monde où l'on tombe tout à fait par le châtiment, et le monde où Ton se relève par la liberté !

Le voisinage du palais de justice, qui leur fait craindre et désirer, à chaque minute, l'épreuve solennelle du jugement, donne une physionomie toute particulière aux criminels de la Conciergerie. L^espérance et la crainte les métamorphosent en un clin d'œil : ils deviennent moins vils, en devenant plus tristes; moins audacieux, en se sentant plus petits; moins ignobles, en devenant plus inquiets; ils tremblent, en entrevoyant le grand jour qui approche; ils s'isolent, en pressentant la peine qui les menace; ils ne volent plus leurs camarades, comme dans les maisons d'arrêt; et s'il leur reste un peu de pain, ils le donnent au lieu de le vendre : c'est l'aumône du crime qui a peur.

La scène de la Conciergerie se transforme tout à coup, au retour des prévenus qui viennent d'être jugés par la cour d'assises : l'innocence relève la tête et reprend son rang; le coupable qui a trompé ses juges se sourit à lui-même et se félicite, en se moquant des hommes et de Dieu; plus loin, voici un meurtrier qui chancelle sous le poids d'une condamnation capitale; voici un voleur qui trébuche, en s'imaginant peut-être qu'il traîne déjà la chaîne et le boulet du bagne ; les gardes apportent une femme qui s'est évanouie sur la sellette, au premier mot du verdict; les gardiens éloignent dé pauvres enfants qui pleurent leur père ou leur mère; des surveillants s'emparent d'un malfaiteur qui a retrouvé, en sortant de la cour d'assises, toute son audace, toute sa bassesse, tout le cynisme de son ignominie. Un pareil spectacle suffirait pour jeter dans la Conciergerie une sorte de tristesse accablante, une désolation immense : il semble que le châtiment se personnifie pour vous étonner, pour vous effrayer, et l'on croit entendre le premier pas de la mort, qui s'avance comme la statue du Commandeur.

Presque tous les jours, à dix heures du matin, le bruit d'une

sonnette et la voix des gardiens font tressaillir les prévenus de la

Conciergerie : la cour d'assises va les juger.

En pareil cas, on fouille les accusés ; on les confie à des gardes municipaux; ils traversent une galerie sombre et humide; ils arrivent dans une petite cour, en se courbant sous une porte de fer; ils montent un lonjg escalier; ils pénètrent dans un cabinet qui est Tantichambre du prétoire, et ils attendent. — A onze heures, les accusés sont introduits dans une salle où les défenseurs et le ministère public vont procéder contradictoireraent à la récusation de huit jurés. — Quelques minutes plus tard, les accusés appartiennent aux débats de la cour d'assises : les voilà sur la sellette, devant Dieu et devant les hommes!

Le sombre théâtre de la cour d'assises, qui emprunte son répertoire aux tristesses les plus dramatiques de la vie réelle, nous montre, au premier mot du drame judiciaire, un président, deux conseillers, un avocat général, un greffier, les huissiers, les défenseurs, le jury, les gendarmes et les accusés.

Le public de la cour d'assises se divise en deux classes : au premier plan, dans le prétoire, des magistrats et des avocats en habits

Je ville, des hommes du monde qui ont besoin d'un passe-temps, et des femmes heureuses qui ont besoin d^une distraction. Les grandes dames de Paris ont une curiosité infatigable : elles n'ont pas assez (lu bai, de la comédie, de la tragédie, du vaudeville et du mélodrame ; il ne leur suffit pas d'être curieuses, d'un bout de l'année à l'autre; elles ne se contentent pas de se mêler de ce qui lie les regarde guère... de politique, de philosophie, de socialisme, d'industrie et d'administration; elles ne se bornent pas à voir ce qui se passe dans leur ménage, chez leur couturière, chez leurs bonnes amies, dans la maison du voisin, à la bourse, dans la rue, à l'église, dans les salons, dans les magasins, au bois, à rOpéra-Italien, aux Tuileries, à Paris et à la campagne, en France et à l'étranger; il leur faut encore savoir de quelle façon un malheureux s'assied sur la sellette, de quelle façon il entend le récit officiel de son crime, de quelle façon il répond aux juges, aux témoins et aux jurés, de quelle façon il sourit et de quelle façon il grimace , comment il regarde et comment il parle, s'il est beau ou laid, petit ou grand, brun ou blond, timide ou résolu, de quelle manière enfin un. homme défend sa tête contre la justice qui veut la lui prendre et la couper.

« Si j'avais l'honneur d'être président de la cour, a écrit M. de iiormenin dans une très-belle étude sur les cours d'assises , je n'admettrais dans son enceinte que les parentes de l'accusé, et dirais aux autres : « Mesdames, tant assises que debout, écoutez ce « que je vais vous dire: Vous, allez tricoter les chausses de mes- « sieurs vos fils ou mettre au bleu les collerettes de mesdemoi- « selles vos filles ; vous, ayez soin que le rôt ne brûle point ; vous, « que vos parquets soient cirés proprement ; vous, que l'huile ne « manque pas dans vos lampes, ni le sel dans vos soupes; vous, « nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis à la main ; « vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes ; " vous, faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez, mes- « dames, allez, la jugerie n'a rien à voir avec les grâces, et la cour » d'assises n'est point la place de la plus belle moitié du genre

(' humain. »

« Huissier, exécutez les ordres de la cour M »

Au fond de la salle, au second plan, dans nne espèce de pénombre, c'est la foule, c'est le peuple, c'est la populace qui no vient pas toujours à la cour d'assises, comme l'a dit Timon, « pour apprendre à dérouter un témoin, à éluder une question, à inventer un alibi, à masquer un fait, à interpréter une pénalité ; » non, tous ces gens-là ne sont pas des vauriens, des piliers de cabaret, des femmes de mauvaise vie, des souteneurs de filles, des voleurs et des échappés du bagne : la plupart de ces grossiers et naïfs spectateurs sont d'ordinaire de simples curieux, blâmables peut-être, mais que M* de Gormenin a blâmés trop sévèrement. Aux yeux du peuple^ la cour d'assises est un spectacle qui ne lui coûte rien; il y vient chercher le puissant intérêt d'un mélodrame, joué par des acteurs qui sont les personnages réels de la pièce; pénétrez hardiment dans cette masse notre et mouvante dont parle Timon : vous entendrez les mouvements, les demi-mots, les exclamations, les murmures que les tragédies imaginaires du boulevard provoquent si souvent parmi les spectateurs d'un parterre : à la cour d'assises comme au théâtre, il est bien rare de ne pas voir le peuple applaudir au dénoûment du drame, quand le crime est puni et là vertu récompensée. Ne soyons pas trop sévères pour ces pauvres diables qui viennent demander une émotion, une distraction énergique aux péripéties de la justice criminelle : parfois, ils n'ont que cela pour déjeuner.

Le président de la cour d'assises commence par demander à chaque accusé ses nom, prénoms, âge, profession et lieu de naissance; les accusés se lèvent et répondent; le greffier procède à lu lecture de l'acte d'accusation ; on interroge les prisonniers et on entend les témoins : les jurés apprécient.

Après l'audition des témoins à charge et à décharge, le ministère public prend la parole : si l'avocat général comprend bien son noble et difficile ministère, il sera simple comme la vérité, fort comme la justice, calme comme la loi; s'il a de l'esprit, du bon

* Ces ordres onl clé donnés cl cxéculcs loul récemmenl, par snile (func in^iruclion ilc M. le ganic de» sceaux.

sens «»l de la dignité, il accusera sans plaider, c'est-à-dire sans mettre de la colère dans son langage et de la passion dans sa pensée; S'il est véritablement un magistrat qui requiert, il ne demandera pas rbonneur ou la tête d'un accusé quand même : il prouvera qu'un nom doit être flétri ou qu'une tête doit tomber, l/injustice de la colère et de la passion ne sied qu'à la défense ; on peut se passionner et s'emporter au besoin, non pas pour tuer un homme, mais pour le sauver : c'est la société, quelque chose d'immense, qui accuse; c'est un homme, quelque chose d'inflme, qui se défend.

Lorsque les avocats ont plaidé, le ministère public réplique, et les défenseurs répliquent à leur tour; enfin, le président résume les arguments de l'accusation, les moyens de la défense, et il pose les questions au jury; les prévenus sont reconduits à la Conciergerie, et les jurés délibèrent.

flâtons-nous; le bruit d'une sonnette vient d'annoncer la reprise de l'audience. Les magistrats et les jurés sont à leurs places : tous les yeux interrogent la figure, la contenance, le regard, le geste du président du jury ; on fait silence, on tremble, on pâlit, on tressaille, et le verdict est prononcé.

Les accusés que l'on rappelle les premiers, dans le cas d'un verdict qui condamne et qui acquitte dans la ménie cause, viennent entendre l'ordonnance de leur mise en liberté. Ils sont remplacés, sur la sellette, par leurs compagnons d'infortune qui viennent entendre leur arrêt de condamnation : justice est faite !

Quand on a pu assister à un pareil spectacle, on ne l'oublie jamais : c'est quelque chose d'imposant et de terrible, qui inspire un singulier respect pour la justice, de la pitié pour la misère qui succombe, de l'indulgence pour l'humanité qui chancelle.

La police active de Paris se compose de cinq escadrons de la garde municipale à cheval et de seize compagnies de gardes municipaux à pied ; si nous ajoutons à cet effectif de trois mille deux cents hommes, le bataillon des sapeurs-pompiers, les brigades de sergents de ville, les polices du château, de l'intérieur, de l'étatmajor de la première division, les postes fournis par les troupes de ligne et par la garde nationale, nous aurons au moins dix mille

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personnes préposées à la garde de la voie publique ; eh bien ! malgré ce personnel dévoue, vigilant, infatigable, de la police active de Paris, un avocat général a pu dire naguère, en pleine cour d'assises, avec l'autorité que lui donne la grandeur de son ministère : « Les escarpeSy embusqués aux coins des rues, l'œil fait à l'obscurité, l'oreille ouverte au moindre bruit, épiant de loin l'arrivée d'un passant, tombent sur lui h l'improviste, le frappent pour l'étourdir, l'étranglent ou le poignardent pour étouffer ses cris, et après ces horribles luttes, s'en vont ramasser dans la boue et dans le sang les quelques pièces d'argent abandonnées par leur victime! »

Voilà les avertissements lamentables que la cour d'assises donne parfois aux Parisiens, au beau milieu du dix-neuvième siècle.

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