‹ Les prisons de ParisChapitre 106 sur 118 · Sous la République · texte numérisé non relu

Sous la République

tend à disparaître. La statistique même, donne des chii&es rassurants. Sur une moyenne annuelle de six c^ts crimes pouvant entraîner la peine capitale, tout compris, empoisonnements, parricides et assassinats, voici les chiffres des condamnations à mort : 31 en 1812, réduites à 24 exécutions par les commutations de peine; 34 en 1873 et ^S exécutions ; 31 en 1874 et 13 exécutions ; 33 en 187S et 12 exécutions. En 1876, il n'y a plus que 22 condamnations, 20 hommes et 2 femmes, 13 commutations en travaux forcés à perpétuité, 1 en 20 ans de travaux forcés, et le chiffre des exécutions tombe à 8.

De 1826 à 18S2, il y avait eu une moyenne annuelle de 40 exécutions.

On peut espérer, puisque le nombre des exécutions diminue qu'elles finiront par devenir très rares et cesseront enfin tout à fait de paraître nécessaires. Si les mœurs, la civilisation, et surtout une expérience bien faite, permettent ainsi de renoncer à la peine de mort, qui pourrait le regretter ?

Ce n'est pas une Assemblée politique qui doit prononcer l'abolition. Le danger menace surtout les habitants des campagnes. Ceux qui vivent isolés ont besoin, plus que d'autres, de sécurité.

Le jury recruté partout, dans les campagnes et dans les villes, est meilleur juge du péril social.

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S'il persévère dans Thabitude déjà prise en divers lieux d'accorder les circonstances atténuantes; si l'opinion se détourne de cette peine et l'abolit en fait sans que pour cela la statistique constate que le nombre des crimes s'est élevé; il sera temps alors de faire passer dans la loi ce que l'usage a consacré, et de déclarer la peine de mort abolie.

§ VI

l'exécution.

Cinq ou six fois par an, les journaux de Paris racontent en détail à leurs lecteurs une exécution, depuis le réveil du condamné jusqu'à la dernière minute de sa vie. Chacun sait, grâce à la chronique, ce qu'on a fait, ce qu'on a dit, pendant la dernière toilette et jusqu'au pied de l'échafaud. Les journaux illustrés donnent une reproduction par le dessin « de la fatale machine ». Les autres se contentent d'aller de la rue des Folies-Regnault à la rue Vicqd'Azyr pour décrire avec soin la maison où les pièces de l'instrument de mort démonté sont conservées, et prendre en passant, l'adresse exacte du bourreau.

D serait donc inutile de revenir sur des scènes trop connues. Qu'il suffise de transcrire ici, simplement, quelques notes prises selon Toccasion

La grâce. — Il est midi moins un quart, à Tliorloge de la mairie du XP arrondissement. Dans Tavenue, au bout de laquelle on aperçoit Feutrée du Père-Lachaise , s'avancent deux voitures escortées par des gendarmes : un tourbillon de roues et de pieds de chevaux. Abadie surveillé par des agents se trouve dans la première. Par les portières ouvertes • il jette des regards , à droite , à gauche, tout en roulant une cigarette. De temps en temps, il se soulève à demi sur son siège pour regarder en avant.

Gilles est dans la seconde voiture.

Ils cherchent à se faire voir et crieraient volontiers leurs noms pour être reconnus.

Il y a de Teffarement dans ces yeux de condamnés. L'homme qui, après avoir attendu depuis deux mois son exécution à chaque minute, revoit le monde, la lumière, croit renaître et sortir du tombeau.

On a voulu les bien traiter. Point de voiture cellulaire. C'est par la portière du fiacre, voisins des vivants presque à les toucher, qu'ils revoient la rue, la ville, Paris.

Un gamin des nies s'est arrêté dix secondes en

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voyant venir ces voitures, avec leurs cochers pressés — miracle t — avec les gendarmes dont la tête et le diapeau, suivant le trot du cheval, dépassent par derrière. Tout à coup, devinant, il s'est écrié d'une vois perçante : « Gilles et Abadie ! s Les passants se détournent, les portes s'ouvrent, les fenêtres. Hais les deux compUces sont déjà loin.

Reviendroatr-ils jamais à de bons sentiments? Ce n'est pas vraisemblable. Ils n'ont fait que rire et se moquer en apprenant qu'on avait eu pitié d'eus.

La cour des condamna à mort. — Voici la cour.

Non point telle qu'elle est, le matin, quand les convalescents et les malades qui peuvent marcher, descendent de l'iniirmerie. Et quels malades! Les infirmes s'adossent au mur, les béquilles à la portée de leur main. Mais les maladies du >1ce sont les plus afireuses. L'homme atteint de syphilis constitutionnelle, infect et hideus, couvert au visage, aux mains, aux bras, au cou de plaques dégoûtantes, suite d'anciennes débauches, est là, si repoussant ittt'nn hésite à s'approcher. On craint pour le vi- [>our les mains, ce contact, et jusqu'à celte i, comme un poison.

, c'est la cour vide, telle que la trouvent en t de ce compartiment du fond qui leur est i, les condamnés à mort. Chaque jour ils

et le silence.

Elle est carrée. Dans la direction de la place de la Roquette, c'est la chapelle qui la terme. Un pli du mur marque l'endroit où se trouve Tau tel. On aperçoit les vitraux, les peintures, et quelquefois on peut entendre des voix de condamnés qui s'exercent à chanter au chœur. Occupation intéressante, artistique au moins, qui est, pour les appelés, une agréable distraction et un repos.

Des deux côtés, dans la longueur, s'étendent des murs sans fenêtres jusqu'à la hauteur d'un premier étage très élevé. Là, dans les salles de ce premier étage se tiennent à gauche les vieillards, à droite les séparés.

Le dernier corps de bâtiments qui ferme la cour au fond, reçoit en haut les malades, en bas les condamnés à mort. Leurs cellules sont au rez-dechaussée, entre deux portes sur l'une desquelles on lit « Bibliothèque », et sur l'autre « Salle de bains. »

Le condamné va, vient, erre, accablé, songeur, sur le pavé de la cour.

Il y a un jardin, un peu de terre maigre apportée là, au milieu de cette cour, comme pour un jardin d'enfant, quelques poignées de poussière. Disposée en bordure, elle entoure de sa bande étroite deux marronniers, Tun assez gros, l'autre moins haut et plus récemment planté. Pauvres arbres et pauvres

peuvent venir 1^ passer une heure dans la solitude 'f "^

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fleurs ! Rien ne fleurit à Taise et rien ne prospère en prison. Est-ce Tair qui manque ? Est-ce le soleil? Les fleurs meurent. Et quels jardiniers! Le condamné lui-même relève avec sa semelle la terre qui se déplace.

Aux quatre coins, des lilas tordent leurs branches, encadrés çà et là de rares toufles de buis. Il faudrait aller au robinet de la fontaine qui chante en s'égouttanty comme dit le poète, à Tun des murs de la cour, et arroser abondamment tout le petit jardin. Mais celui qui attend la mort n'a aucun souci de répandre autour de lui la fraîcheur et la vie. Ces fleurs fanées, ces feuilles qui tombent flétries, donneraient non une distraction mais un frisson au condamné, une douleur de plus, s'il avait le temps d'y penser. Non. Son idée fixe l'empêche de faire ces remarques autour de lui. Est-ce l'hiver? Il préfère rester engourdi dans sa cellule chaufiée , sans aller, une heure, marcher dans la neige. L'été, et en toute saison, la vue de ces choses qui rappellent la vie l'importune. Il refuse souvent la promenade qui le distrairait de ses sombres préoccupations.

Il faut aller s'asseoir auprès du mur. Sous les marronniers, pas un siège où l'on puisse se laisser tomber un instant pour chercher à l'ombre, dans ce coin de verdure, l'illusion et l'oubli 1 Une lanterne de prison, suspendue comme à dessein parmi les branches, est là pour rappeler la déplo-

rable, amère, écrasante réalité. Les bruils du dehors ne viennent pas jusqu'ici. En haut, un coin de ciel bleu ou gris , selon la saison. Puis, des nuages, des nuages qui passent, poussés par le vent, emportés sans retour, rapides commes ces derniers jours de mouvement, de réflexion et de vie qu'on laisse encore au condamné !

Et malgré tout, qui oserait dire que réellement on, lui a fait grâce, s'il apprenait tout à coup qu'il va sortir de là, non pour aller à l'échafaud, mais pour subir une perpétuelle captivité ?

Les trois cellules, — L'entrée, l'entrée unique des cellules qui ne se séparent en effet qu'à l'intérieur, est dans la galerie qu'on aperçoit au fond de la cour. C'est une grande porte peinte en vert, de forme arrondie dans le haut. Il faut soulever le marteau et frapper pour avertir le surveillant qui se tient dans l'antichambre, lorsqu'on veut entrer.

Un guichet s'ouvre alors, un guichet dissimulé extérieurement, sous une plaque de fer.

C'est neuf, c'est bien entretenu, cette lourde porte de chêne sur laquelle on ne néglige pas de passer de temps en temps une nouvelle couche de couleur. Elle est hermétiquement fermée, bien posée, solide et discrète, sur ses deux marches propres. Mais il y a quelque chose qui donne froid, dans la vue de ca bois qui .colle au mur.. On devine des. rages .im- .

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puissantes» des soupirs, des douleurs, des angoisses inexprimables, derrière ces planches solides qui semblent ne devoir remuer jamais. C'est une tombe bien entretenue. Quand on s'arrête à regarder, à méditer, au bout de quelques minutes, cette porte a l'air de cacher des cadavres et ce mur a des blancheurs de sépulcre.

L'intérieur des cellules ne diffère presque en rien du logement destiné dans les prisons où ils vivent séparés, à recevoir les détenus. Pour dormir, un lit de sangle, avec la literie, matelas, traversin, couverture. Â hauteur d'homme, le long du mur, l'étagère sur laquelle sont déposés les paquets et les vêtements. Hais les cellules, ici, sont plus larges, à l'exception de celle du milieu, sur la longueur de laquelle on a réservé l'antichambre destinée aux surveillants. Elles contiennent un poêle et des chaises de paille.

On peut laisser sans crainte un certain nombre d'objets à la disposition du prisonnier. Il ne peut pas se suicider puisqu'il est gardé par un soldat qu'on fouille avant d'entrer, et un surveillant.

n ne sortira plus de là que pour marcher au supplice. Cent pas tout au plus. On frémit en pensant aux affreux scélérats qui ont fait ce court, ce dernier voyage, depuis Lacenaire jusqu'à Tropmann, Billoir, Barré, Lebiez et Prévôt.

Sur l'exécution en place publique*. — Ce, qi pouvait dire avec raison du danger de ce speci pour quelques individus à l'imagination romane! ou malade a été pris en sérieuse considératioa. exécutions ont lieu, à présent, à la première hi du jour, et les soldats, la police retiennent la fi à une assez grande distance de l'échafaud. C'est amélioration et un progrès.

Faut-il aller jusqu'à renoncer à toute elécutioi public ? Oui, si l'on peut répondre d'une man satisfaisante à deux objections.

Tous les grands criminels ne sont pas pris ( les derniers rangs de la société. Aussi le peu s'il n'a pas vu le supplice, refuse-t-il de croire certains individus ont expié leur crime. PeutsufSra-l-il de déléguer dans la loi certaines sonnes qui seront tenues d'assister à l'cxécut magistrats, aumôniers, membres de la municipa représentants de la presse On peut essayer

Il faut aussi que les partisans deraboliliondelap de mort renoncent à dire que l'on cache l'échal parce qu'on est honteux de s'en servir. Enprocé* à l'exécution à l'intérieur de la prison, il doit être ] entendu que c'est une pure concession qu'on leur

Ces réserves faites, rexécution pourra sans < culte cesser d'être publique.

i. Projet de M. DuCsure.

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