Chapitre iv
clair que l'emprisonnement cellulaire, s'il a des effets funestes, ne peut les produire complètement àMazas qui n'est qu'un lieu de passage. On ne fait de sérieuses expériences sur l'effet de la cellule, en bien ou en mal, que dans les maisons où les condamnes subissent l'emprisonnement, et un emprisonnement d'assez longue durée.
Le régime cellulaire appliqué avec ménagement, ne produit ni ordinairement ni souvent le suicide ou la folie.
Le docteur Pietra-Santa, médecin de Mazas, publia d'abord une brochure avec l'approbation du Gouvernement impérial ^ Il répondait au docteur Lélut qui avait, d'accord avec d'autres médecins connus, et, dans des rapports spéciaux, conclu à l'adoption du système cellulaire, déclarant que ce mode d'emprisonnement n'était pas funeste, mais favorable, à la santé des détenus, et même plus favorable que l'emprisonnement en commun.
Le docteur Lélut *, après avoir fait remarquer que, dans la vie prisonnière, le chiffre des aliénations doit être plus élevé, parce qu'il y a un lien évident entre le crime et la folie, prétendait établir que la moyenne des aliénés était, dans les prisons du régime en commun, de 3 à 15 p. 1,000, tandis
1* Pibtra-Santi, Influence de l'emprùonnement cellulaire de Mazas *w la santé des détenus, 1853.
â. Mémoire sur tes prisons cellulaires, 1830.
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qu'elle est de 2 à 5 p. 1000, dans le régime nouveau. Cette moyeane, d'ailleurs^ dans la société honnête, ne dépassant pas 2 p. 1,000, il suivait de là que le système cellulaire était moins dangereux pour la santé que le régime en commun, et qu'il était presque aussi satisfaisant que l'état connu de la vie quotidienne.
Le docteur Pietra-Santa contestait ces chiffres. II établissait que dans les prisons où les détenus vivent en commun, les cas d'aliénation mentale ne dépassent pas 4.70, 3.10» 2.80 2.50 p. 1,000. Surtout, i! signalait ce fait avec insistance : de l'aveu m^e de son adversaire» il v avait eu à Mazas 9 cas bien coi>- States, nés dans la maison.
On peut aujourd'hui décider entre eux, sans pas-sion et sans parti pris. Qui disait vrai ? Où était Terreur ? Les constatations du premier étaient à peu près justes pour la généralité des cas et des prisons. Les observations du second ne Tétaient pas moins pour la maison d'arrêt ceUulaire.
Mazas n'est pas la première prison venue ! Mazas reçoit les débutants dans le crime ! C*est, pour plusieurs, qui vivaient auparavant d'expédients, dans la société, cherchant à s'abuser sur leur état moral, la chute certaine, arrivée, la preuve visible de leur malheur immense et de leur déshonneur. C'est le foùà de Tabtme où ils arrivent éperdus, déchirés^ brisés. Mille émotions ont précédé : ils ne viennent
là que malades, le système nerveux déjà ébranlé, atteints profondément.
Le malheureux, — celui-là qui sent, regrette, se repent, et celui-là seul, le cas étant relativement exceptionnel et rare, et toutes les remarques qui suivent ne devant certes pas s'appliquer aux habitués — n'était pas accablé comme à présent, quand il avait le mouvement, le bruit et la distraction du monde autour de lui, quand, sa faute ou son crime déjà connus, îi croyait encore à l'impunité. C'est là, sur le bois dur de cette table de cellule où se heurtent ses coudes, la tête dans ses mains crispées, à l'étroit entre ces quatre murs blancs, derrière cette porte qu'il voudrait enfoncer du poing pour fuir au bout du monde, c'est là qu'il a la première révélation poignante de son déshonneur, et qu'il exprime, longuement secoué par les sanglots, le visage baigné d'une pluie de larmes, sa rage ou ses regrets.
Ce n'est pas encore le momeht où il pourra, distrait par de nouveaux projets, penser à s'établir à l'étranger, en un lieu où nul ne le connaîtra, pour y commencer avec les siens une nouvelle vie. La douce espérance n'envoie pas à l'homme dans le premier accablement, un clair et bienfaisant rayon- Il pense à sa famille, déshonorée par lui, à ce mépris des siens presque inévitable. Que vont dire ceux qui l'ont connu ? Vingt journaux, sans doute
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racontent son crime et son arrestation, sans circonstances atténuantes, avec cette brutalité voulue du style dans les nouvelles à sensation, avec ces railleries fades et ce ton d'ironie béte qui plaisent à certains lecteurs, dans les faits divers ou la chronique.
En liberté, on irait, on marcherait droit devant soi, on aspirerait l'air, on pourrait courir. Il faut ici rester en place. Et sans fin, sans repos, sous le battement des tempes, mécaniquement, sans qu'on puisse réagir contre cette étreinte maîtresse de la fièvre, promptes à se succéder et à revenir, quelques idées, toujours les mêmes, prennent tour à tour possession du cerveau, comme un fatigant et inévitable tourbillon intérieur.
La chair est lâche.
Il a osé recourir à des moyens criminels pour arriver à son but, bravant la justice et riant intérieurement des hommes qui se laissent prendre pour dupes. Â présent, il a peur des suites de son action, de cette cellule qui va devenir son séjour habituel de cette inaction, de la nourriture mauvaise et insuffisante, de la réclusion, des travaux forcés. Et les larmes coulent de nouveau.
Après des heures, le corps rafraîchi par ce frisson que laissent les pleurs abondants, mais la tète en feu, le cerveau brûlé par le flot de sang trop chaud qu'il sent monter le long de son cou et de son
visage, il se jette sur son lit. Là, sans dormir, sans avoir mangé, fermant les paupières sur des yeux que fuit le sommeil, voyant en dedans les figures diflformes, les fantômes que créent la fièvre et Thallucination, il attend seul la fin de l'interminable nuit.
Le matin, si vous entrez dans sa cellule, vous le trouverez gémissant, malade, les yeux fermés. Vous le verrez se soulever avec des rages folles sur son lit, s'il s'agit de quelque délit de mœurs, à la pensée que vous connaissez, et que l'on connaît au dehors cette action honteuse. Acharné à nier l'évidence, il se démontre vingt fois à lui-même que ce qu*on dit n'est pas vrai, et il demande avec des cris, des interrogations qui appellent une réponse immédiate et favorable, s'il a pu, lui, faire une telle chose et si vous la trouvez vraisemblable ou possible, vous?.... Si vous risquez une explication, une parole d'encouragement et d'espérance, il vous réduira au silence par quelque raisonnement faux qui lui paraît irréfutable, par quelque ordre fort net, relatif à sa mise en liberté immédiate. Il faut bien se taire alors, lui laisser le temps de se calmer. Un degré de plus dans l'exaltation, et, vous le sentez, ce serait la folie.
Qu'arrive-t-il dans la généralité des cas ? Le calme succède peu à peu à cette agitation des premiers jours. L'appétit revient, avec le sommeil. Alors
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tout est bien. Il a réagi. Voilà celui que les médecins appellent « bien U'empé » ,
Bien trempé! Ces médecins ont d'étranges manières de s'exprimer! Mais, à ce point de vue, les assassine aussi sont bien trempés, car ces faiblesses leur sont inconnues et ce n'est pas leur histoire qu'on vient de lire. Il leur arrive, cependant de se laisser traîner ou porter à Téchafaud. Bien trempé ! Les malfaiteurs incorrigibles et bornés qui viennent dans la prison comme chez eux, y passent par quatre, six ou huit mois, la moitié de leur vie, seraient tous bien trempés aussi puisqu'ils n'éprouvent non plus rien de pareil. Non, tout dépend des nerfs, de l'organisation physique, sans qu'il puisse être question de la force morale ou de la trempe de Tâme.
Ces réserve faites, il est vrai qnele docteur Pietra- Santa a fort bien observé au point de vue médical sur quelques sujets ayant une prédisposition tout à fait rare et spéciale, ce qui se passe alors :
m S'il est faible et pusillanime, il se laisse abattre. » Insensiblement il devient taciturne, triste, mo- » rose. Bientôt il refuse|ses aliments, et, s'il ne peut )) occuper ses mains, il reste de longues heures » immobile sur son escabeau, les bras appuyés sur )> la table, les yeux fixés sur elle. Quelques jours » encore, et la promenade ne sera plus un besoin » pour lui, et les visites de l'aumônier ne lesoulay> geront guère, et les paroles du médecin ne le tire-
» ront pas de sa rêverie. Selon les degrés de son » intelligence, selon ses habitudes, son organisation » morale, la monomanie prendra une forme éroti- ') que ou religieuse, gaie ou triste. Les affections » dépressives sont les plus ordinaires. ...»
H y a plus. On peut affirmer que certains prévenus qui n'ont pas éprouvé du tout ou n*ont éprouvé que dans une faible mesure les impressions qui viennent d'être analysées, tombent peu à peu, par le simple effet de la solitude, dans un état alarmant.
Ils ont Tair abattu. Us demandent sans cesse quand finira leur captivité. Entrez-vous pour les voir? Ils ont à peine la force de se lever. L'œil regarde dans le vide, sans éclat, sans rayon. Us trouvent difficilement les mots pour exprimer leurs idées. Rien de ce que vous leur dites ne les fait plus sourire. Sans raison, sans cause apparehte pendant que vous Jeur parlez, ils pleurent abondamment en se cachant le visage. Ce flot de larmes tombant sans amertume, un certain gonflement des veines aux tempes, on ne sait quel insurmontable découragement visible dans l'expression, dans Tattitude, dans toute la personne, avertissent iacilement de leur état sans qu'on soit médecin.
L administration ne l'ignore pas.
Sachant bien ce que ces prodromes signifient, elle se hâte de tirer le détenu de sa cellule, de le mettre en commun avec deux ou trois autres prisonniers
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dans une division spéciale. Ordinairement cette précaution suffit. La santé devient meilleure en quelques jours et il est bientôt rétabli.
On ne saurait trop le répéter : ces ca sont rares. S'ils sont plus nombreux à Mazas que dans les autres prisons, c'est parce que tous les individus arrêtés pour crimes, pour délits, viennent là, et viennent y attendre avec effroi leur condamnation. Dans ces premiers jours de l'arrestation, tout est grave, imprévu, dramatique. La folie n'est pas fréquente, mais elle serait possible et pourrait même menacer ceux dont rien, dans la vie libre, ne semblait devoir troubler la raison. Il est donc nécessaire, pour prévenir le mal, d'accorder à chaque nouveau prisonnier, dès son entrée, une attention soutenue et les soins exceptionnels que son état peut bientôt réclamer. La vie en cellule a de bons effets; mais il faut épargner cette épreuve, malgré la règle, à ceux qui ne sont pas assez forts pour la subir jusqu'au bout sans danger.
Il ne faut pas nier ces faits. Il faut se rendre d'abord à l'évidence, et les expliquer ensuite, dans l'intérêt même des prisonniers, et de ceux qui demandent, pour leur bien, la séparation individuelle dans la prison.