L-V iT
— Que voulez-vous que je regrette ? La prison m'ennuie, voilà tout.
— Mais comment jugez-vous votre acte, votre crime même ?
— Je n'y pense pas ! Vous voulez me prouver que je suis mauvais ? Je le sais, je le sens ; mais que voulez-vous que j'y fasse ?
Après un silence :
— Vous sortez ? Vous ne reviendrez plus me voir?
— Peut-être non. Trouvez-vous quelque plaisir à recevoir ma visite ?
-« Oh ! plaisir. . . non. Hais je ne suis pas fâché de causer un moment.
Jeune, ayant des traits réguliers, élégant dans son costume, il parait vilain, hideux. Il lui manque on ne sait quoi de bon, d'humain, de semblable aux autres jeunes gens. L'absence aussi visible, aussi complète de remords, d'honnêteté à cet âge, cette naïveté dans le mal, qui n'est pas du cynisme, tout cela semble incroyable et monstrueux.
Ce faussaire fait des vers dans sa cellule. Il avoue qu'au dehors, il ne voyait la campagne que par hasard quand il allait parier aux courses. Mais quoi l Les poètes n'ont-ils pas l'habitude, le besoin de chanter la belle nature, et les poètes prisonniers, la liberté ? C'est l'école de Lacenaire, idylle et élégie. Quant au nombre des syllabes, on sait que les
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détenus, qui ont presque tous la manie 4^ vers,. ne soupçonnent pas même qu'il soit^ selon les règles, arrêté à l'avance.
Je vous écris ces vers, nen soyez point choqué^
En prosê je ne sais exprimer ma pensée.
Si, pendant la journée, dans une triste rêverie,
De ma muse adorée je crois voir les ris ;
Et si ma plume aidant à mon esprit fertile
Tâche de le servir dans cet art diflicile
Où il faut par des mots arrangés avec grâce
Exprimer sa pensée sans en ôter la trace.,.
Je crois me retrouver à seize ans, jours heureux Où, la première fois, je devins amoureux.
Ah! combien je regrette ces beaux jours passés Où brq^ dessus bras dessous nous allions folâtrer t C'était au printemps et les bois tout en fleurs Semblaient noiAs sourire et jouir de notre bonheur. Par degrés, en entrant dans mon adolescence, J'oubliai le bonheur de cette première existence. A vouloir tout apprendre, tout savoir, tout connaître, Chaque jour, chaqup instant je formai won jeune être. Que servent, à présent, toutes ces connaissances. Chimie, physique, histoire et toutes les sciences? Plus rien ne fixe encore mon regard, ma pensée. Des arbres et des fleurs, de tout suis séparé!
Mais il me semble entendre un bruit de ferraille! Je ne vois autour de moi que quatre murailles. Où suiS'je? C'est vrai. La triste réalité Vient frapper mon esprit, me voilà éveiUé!
Ces vers sont adressés à un prévenu de la même division et, un jour, la réponse arrive discrète-
ment glissée au dos d*un livre entre le cuir et le papier.
Le voisin, dans son style, se révèle aussi dépourvu de sens, aussi naïvement scélérat, aussi désespérément perdu que le malheureux qui entretient avec lui cette correspondance. Voici, sans corrections, quelques lignes de cette réponse :
Les femmes et vos amis y qui, sans doutey vaus admirent^ ne font que rendre au- César ce qui est au César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Vos charmants vers, quoique le sujet qui vous a servi d'inspiration soit bien triste dans notre critique situation^ me feraient donc voir que vous avez non-seulement de Vesprit mais aussi iu talent, chose que vous devezy selon mon opinion^ savoir et dont je vous fais mon compliment sincère.
Je suis né à B,.. (Amérique); d! un caractère quelque peu volontarieux et despotique. .
Officier dans Varmée de ***, fai tué en dueU X.,. Cesi après cette affaire que j'ai commencé mes voyages. «
La société m* a fait une insulte injuste en m'enferment à MazaSy et je n'oublierai pas, quand je serai libre, qu'une de mes devises est « Nemo me impune lacessit »... Comprenez^ous ?
Dans le demi-monde, je suis connu avec le titre de marquis, et dans le grand, avec mon véritable nom.
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Ma prosCy il est assez mauvaise. Mais avec la langue de la franchise^ je vous offre mon amitié, f espère que vous me répondrez à ce sujet, avec la loyauté qui naît dans le malheur.
Ces malheureux, jeunes encore, sont entièrement perdus sans doute pour lasociétél Voleurs, faussaires, accusés d'assassinat ou de tentative d'assassinat, ils nient et n'ont pas de remords. C'est en cela qu'ils se ressemblent presque tous.
Serait-il raisonnable de leur prodiguer des soins et des conseils inutiles? Ils ne demandent et n'obtiennent pas le patronage plus qu'ils ne le méritent.
Au contraire, d'autres prévenus sont bien disposés. Il est déjà possible de séparer l'ivraie du bon grain dans la maison d'arrêt.
L'hiver, par exemple, aux habitués de la prison, aux vagabonds, aux mendiants, bien connus de tout le personnel, viennent se joindre des malheureux qui ont faim et froid dans la rue, des journaliers sans travail. En décembre 1879, le grand froid fit doubler en moins de huit jours, le nombre des individus arrêtés.
On ne voit guère, à Mazas, le père de famille légendaire, cher aux philanthropes, qui dérobe au boulanger un pain de deux sous pour nourrir tous les siens. Mais voici ce qu'on peut voir souvent. Quelqu'un, — c'est parfois un jeune homme — s'est trouvé tout à coup sans travail , sans pain. Il
attend, il reste deux jours sans manger. Bientôt la faim devient insupportable. Prenant alors son parti, il entre dans un restaurant, demande deux fois du vin, de la soupe, un peu de viande même, pui& déclare qu'il n'a pas d'argent pour payer la note, un franc, un franc cinquante, et qu'on peut le faire arrêter. C'est le délit d'escroquerie. Le moyen de traiter comme un criminel l'infortuné qui l'a commis?
Chez les jeunes gens, c'est la prévoyance qui est le plus souvent en défaut. L'homme mûr lui-même, moins excusable, a pu céder un moment à quelque passion qui l'a dominé, s'oublier une fois, commettre une action que la morale réprouve et que la loi ne peut manquer de punir. Ceux-là aussi, cet homme, ces jeunes gens, méritent qu'on leur vienne en aide.
Il convient, dès la première heure, d'éclairer ce prévenu digne d'intérêt, sur sa faute ou son erreur; de se mettre, pour faire cesser son inquiétude légitime, en rapport avec sa famille ; de lui expliquer ce qu'il gagne à être séparé des autres détenus, et de lui faire toujours envisager la peine, non, simplement comme une souffrance à accepter, mais comme un avertissement salutaire.
On pourrait croire que les prévenus doivent se montrer rebelles à cette direction qui semble s'imposer, résister d'abord, et déclarer que cette morale
114 DÉTENTION PRÉ.VENTIVE — II. mazas
les fatigue. Il n'ea est rien< Il y a peu d'exemples, d'iDJures adressées ou même d'un mauvais accueil fait à l'aumônier.
Ils sentent tous, instinctivement, qu'il y a là pour eux, une sympathie réelle. Us jugent avec raison le patronage utile, favorable, imaginé dans leur intérêt. Le ministre de la religion est compris, quand il conseille même à des matérialistes, au nom de la fraternité, de ne pas faire le mal. Son intention du moins est appréciée et son caractère est respecté.
Il peut croire que sa présence est utile, désirée, quand il voit des adversaires déclarés de toute croyance, reconnus athées, lui proposer en riant — ils Tosent quand ils sont détenus seulement pour cause politique, conspiration, société secrète — de partager leur modeste repas de prisonnier.
LA MAISOlt D'ARRÊT ET DE CORRECTION 115
SAINT-L4ZARE
tA MAISON d'arrêt ET DE CORRECTION. — LES PRÉVENUES. — LES CONDAMNÉES. ^ FEMMES DÉTENDES ADMINISTRATIYBMBNT. — l'infirmerie. — LE MAGASIN GÉNÉRAL DE L^ADMINISTRA- WON.
On arrête six ou ^sept fois moins de femmes que d*hommes. C'est un fait. Sur 38,083 personnes arrêtées, à Paris, en 1877, il y avait d,Wl femmes majeures et 1^028 mineures. Il est donc certain qu'elles commettent bien plus rarement que les hommes des crimes, délits ou contraventions, soit
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parce qu'elles ont naturellement moins d'audace, soit parce qu'elles joignent à une religion plus sincère, le goût de la vie domestique, l'esprit d'ordre, une disposition marquée à subir avec résignation la dépendance.
Mais, cela constaté, il n'est pas moins certain qu'une fois condamnées et mises en prison, elles sont moralement aussi mauvaises que les hommes. Elles semblent pires. Tel est l'effet habituel d'une entière dégradation chez la femme. Il est vrai d'ailleurs qu'elle a le vice plus hardi et plus insolent. Dickens a écrit dans l'un de ses contes de Noël : « Si déchues qu'elles soient, elles ont encore dans la main quelques débris de ces plantes arrachées à la pente de Tablme où elles ont roulé, faute d'une barrière élevée entre elles et ses bords glissants ». C'est une belle image, mais ce n'est qu'une image. En réalité, celles qui voudraient, de tout leur pouvoir, sortir de l'abîme ou en être tirées, sont relativement en petit nombre. Il y a des essais, des efforts plus ou moins sincères et persévérants. Mais un vrai repentir n'est pas commun. Il n'est pas plus aisé de rencontrer Madeleine que le bon larron.
Il n'y a qu'une maison d'arrêt, à Paris, pour les femmes, Saint-Lazare, comme il n'y a que Mazas pour les hommes et la Petite-Roquette pour les jeunes détenus. Mais les condamnés à des peines correctionnelles au-dessous d'un an sont placés api:ès
jugement, pour la plupart à Sainte-Pélagie ou à la Santé. Les femmes restent toute» à Saint-Lazare, après comme avant la condamnation, si une peine c[ui doit être nécessairement subie en maison centrale n'a point été prononcée contre elles.
Ce n'est pas tout. Les filles malades ou détenues administrativement partagent cette maison avec les femmes mises en prison. On pourra donc bien, dans un tel établissement, dans un lieu où presque toutes les femmes arrêtées pour un motif quelconque sont conduites, éviter le désordre, grâce à une exacte, à une attentive surveillance. Mais comment prévenir la contagion, soit physique, soit surtout morale? Comment éviter un certain encombrement?
Un quartier distinct, au Dépôt de la Préfecture, en tout semblable au quartier des hommes qui a été décrit en détail dans un précédent chapitre ; une maison d'arrêt, de correction, et, en même temps, de détention administrative, Saint-Lazare ; enfin, un bâtiment spécial au Dépôt de mendicité de Saint-Denis ; voilà l'ensemble, voilà, pour les femmes tout ce qui peut être mis à la disposition de l'administration pénitentiaire dans le département de la Seine.
Très ancienne, la maison de Saint-Lazare, construite au centre de Paris, n'a été affectée et appropriée à son usage actuel que longtemps après sa construction. Successivement léproserie, asile de la
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mission organisée par saint Vine^it de Paul, elle n'a été transformée e^ prison, et en prison pour hommes, que vers le temps de la Révolution. Beaumarchais se plaignait d'y avoir été conduit le 8 mars 1788, sur un mot du roi; écrit à sa table de jeu, au dos d'une carte à jouer, parce que c'était la prison des fils prodigues, une maison d'arrêt pour les jeunes drôles pris en flagrant délit d'escapade. Il croyait mériter la Bastille où l'on mettait les coupables sérieux.
« C'est, — disent les Mémoires secrets, — une espièglei'ie du Gouvernement qui a voulu le corriger en riant, et, par cette épigramme en action, le traiter à sa manière. »
Quelques années plus tard, en 1794, André Chénier y passait les quelques jours qui lui restaient à vivre jusqu'au 7 thermidor, et c'est là qu'il écrivait ses derniers vers avant d'aller à l'échafaud : -
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyr e
Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaie encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Après la Petite-Force, après les Madelonnettes, Saint-Lazare réunit sous Louis-Philippe les filles arrêtées et les détenues pour crimes ou délits.
Le 23 juillet 1834, le Conseil municipal avait voté des fonds pour la création d'une infirmerie. Moins de deux ans après, le 8 février 1836, le nouveau local recevait les filles publiques malades. La
prison du faubourg Saint-Denis est encore aujourd'hui ce qu'elle était alors, un mélange singulier de personnes et de choses qu'on n'a pas accoutumé de voir ensemble, vieilles constructions et bâtiments neufs, filles vicieuses ou de mauvaise vie et femmes flétries par la justice.
Dans la rue, ce n'est qu'une vieille maison. Elle est à peu près à l'alignement. Ceux qui l'habitent, ne sont pas comme ailleurs, dans les prisons, isolés dans une enceinte, séparés du reste du monde par de hautes murailles. Hais à l'aile gauche, au point le plus bas en suivant la rue qui descend vers les boulevards, un chemin de ronde sépare Saint- Lazare des maisons voisines. Le long de ce chemin les grilles de fer apparaissent partout, à tous les étages et jusqu'aux mansardes sur les toits, rayant <le leurs lignes grises, hachant avec une symétrie parfaite, avec une désespérante régularité, les fenêtres noires de la prison, fermées, sans rideaux, balayées obliquement du vent engouffré qui fait ça et là voler la poussière.
Au dedans, deux vastes bâtiments, convenablement séparés, éclairés par le jour de cours intérieures larges et plantées d'arbres, correspondent aux deux glandes divisions administratives : une section pour * les détenues proprement dites, et une autre pour les femmes enfermées adminîstrativement. Un coup d'œil suffit: c'est l'ancienne construction massive,
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avec ses. murs épais, ses dortoirs sous les combles. Pas un coin n'est perdu. Mais il y a longtemps que la maison est remplie, du rez-de-chaussée aux étages supérieurs. Aussi la division en deux seclions ne peut-elle être toujours observée en fait. On se mêle. Il faut pour toutes des dortoirs et des ateliers, et les filles soumises envahissent la prison.
Il n'y a pas, à Paris, de maison spéciale pour les jeunes détenues, quelle que soit leur situation : prévenues, condamnées ou filles en correction paternelle. Dans les trois cas, les filles au-dessous de seize ans sont envoyées à Saint-Lazare.
Il n'y a pas de maison de justice pour les femmes. En quel lieu restent les prévenues de délits et les accusées de crimes, jusqu'au jourmême de leur jugement ? A Saint-Lazare.
On chercherait vainement une maison de correction particulière pour les condamnées à des peines correctionnelles ne s'élevant pas à plus d'un an. Où sont-elles envoyées après jugement ? A Saint- Lazare.
Dans quel établissement les filles mineures non inscrites, et arrêtées en flagrant délit de prostitution publique, les filles soumises arrêtées pour infraction aux règlements de police^ et les malades venant du dispensaire de la Préfecture sont-elles* gardées? A Saint-Lazare. Il n'y a pas pour elles^en effet, un autre lieu municipal de détention.
Ainsi, jeunes filles prévenues, condamnées à moins de six mois ou mises en correction par leur famille *, femmes en prévention, condamnées des tribunaux correctionnels, filles soumises, insoumises, filles atteintes de maladies syphilitiques, lilles ou femmes en hospitalité provisoire, tout un personnel d'employés à la lingerie, à la boulangerie, au magasin général des prisons de la Seine, près de quinze cents personnes, vivent ensipmble à Saint-Lazare.
C'est trop. La science pénitentiaire signale, au contraire, aujourd'hiu, et démontre jusqu'à Tévidence la nécessité de l'isolement pour les détenus, . hommes ou femmes, et le danger de l'agglomération.
On a eu plusieurs fois la pensée de donner aux femmes détenues préventivement pour crimes ou délits, une prison distincte. La maison delà Petite- Roquette devait d'abord, paraît-il, en 182S, leur être consacrée exclusivement. Plus tard, le 22 juin 1867, lorsqu'une loi eut supprimé la contrainte par corps, l'Administration demanda pour elles l'établissement de Clichy. Mais le Préfet de la Seine répondit qu'au moment même il faisait mettre en vente les matériaux de cette maison dont la démolition était prochaine.
1. L'Administration place aajourd'hui les filles en correction pater-v Qelle dans des établissements religieux.
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Que les vieilles prisons soient tout à fait insuffisantes et qu'on ait raison de ne les point conserver, c'est ce qu'il est impossible de nier. Mais il faudrait alors se décider à construire ciitte prison modèle pour femmes qu'on a depuis si longtemps le projet d'élever près de la gare d'Ivry, en deçà de l'enceinte des fortifications.