MAGASIN GÉNÉRAL
en magasin et déposés,* sinon confectionnés à Saînt- Lazare.
Il peut sembler que l'installation dans la même prison, déjà si remplie, de la boulangerie centrale, ne peut s'expliquer par aucune nécessité, par aucune convenance sérieuse. Quoi qu'il en soit, le pain des prisons se fait à l'entreprise dans un coin de rétablissement de la rue Saint-Denis.
Le pain ! Le pain des prisonniers 1 Ils ont toujours quelque observation à faire, et c'est moins sur la qualité que sur la quantité que portent leurs critiques. Cette petite miche ronde à croûte brune^ rappelant à l'œil le pain de munition, vous renseignera mieux que les notes des surveillants, si vous savez voir.
Le prévenu, sous la vive impression que l'arrestation vient de produire, touche à peine à ce pain durant les premiers jours. Vous le distinguerez facilement des autres, surtout des condamnés, sans avoir besoin de consulter les registres d'écrou. Vous verrez, au début, les petits ronds de pain s'accumuler sur l'étagère ou au coin de la table, grattés, seulement, la croûte enlevée ici et là, comme à l'emporte-pièce, jusqu'à la mie.
Chez le condamné qui a pris son parti de l'affairC; point de pain dans les coins, pas de réserve. Lui demandez-vous si la petite miche est suffisante? Il répond : « Tout just« ». Il n'y a pas de contrainte
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matérielle qui puisse amener le détemu indolent, paresseux, ou mal disposé, à faire aller ses bras et à déployer une réelle activité dans l'accomplissement de sa tâche. Que faire ? Lui donner le nécessaire d'abord; puis, mettre à sa charge, comme le fruit et la récompense de son travail, le supplément, la portion additionnelle qu'il peut souhaiter pour sa satisfaction et son plaisir.
Sa masse en sera d'ailleurs augmentée.
Si le détenu a quelques ressources, si c'est un prévenu qui peut, à ses frais, choisir ses aliments, on voit même ce pain de prison parfois utilisé, mais non plus pour le repas.
Quelques détenus font, avec une habileté singulière, des bouquets, de grands bouquets, des boites, des chandeliers, mais surtout des fleurs en mie de pain. Ils pétrissent aisément cette mie entre leurs doigts, lorsqu'elle est molle, prise dans le pain frais. Puis elle se sèche et devient dure peu à peu. De vrais artistes vont même jusqu'à se procurer des couleurs. Ils peignent alors leurs fleurs et ils les déposent dans un petit panier ou dans une corbeille. C'est réellement un bel objet qu'on peut, €omme tout autre bouquet artificiel^ mettre sur les •cheminées.
Les anciens forçats de nos bagnes n'avaient-ils pas la réputation de faire au couteau, en bois sculpté, avec une patience infinie, des objets d'art dont
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f exécution paraissait merveilleuse ? On croirait qiïe ^ce talent se transmet comme un héritage, entre les habitués des prisons.
D'autres, moins nombreux, fouillent, évident, sculptent, avec une véritable supériorité, cette matière dure appelée « corozo » qui sert habituellement à faire des boutons. Ds fabriquent de petits vaisseaux. Le travail est infini: mâts, cordages, matelots sur le pont, et jusqu'aux mousses, tout est imité, tout s'y trouve, infiniment petit, mais très distinct. Il faut de longs loisirs pendant la prévention ou même après la condamnation, si le travail vient quelque temps à manquer, pour pouvoir exécuter et finir ces petits chefs-d'œuvre.
Malgré tout, malgré la réunion certainement regrettable à Saint-Lazare de tant de personnes et de tant de choses diverses, le personnel actuel, les sœurs et l'administration semblent tenir tout particulièrement à la vieille maison de Saint-Vincent de Paul, et la préférer aux autres prisons.
« Les épidémies respectent le seuil de Saint- Lazare », dit-on volontiers. Mais cette réponse n'a rien de convaincant pour ceux qui ne croient ni à l'intercession des saints en général, ni à une protection miraculeuse accordée par tel patron à tel ordre religieux.
Quelques personnes paraissent également attribuer à la règle religieuse, l'ordre, la propreté qui régnent
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dans la prison des femmes . C'est commettre une erreur sur la cause. On observe ailleurs, dans des hospices entièrement confiés aux soins de surveillantes laïques, et, en général, dans les établissements réservés aux femmes, le même ordre extérieur et le même air de propreté.
Mais, cela dit, il est juste de reconnaître que la charité qu'accompagne une pensée religieuse, est, par excellence, une charité patiente, inépuisable. Il n'y a que la religion, -r-non pas telle Eglise à l'exclusion des autres, mais toute religion sincère — qui sache bien inspirer l'oubli de soi-même poussé jusqu'au sacrifice et communiquer l'espérance nécessaire pour continuer l'œuvre, sans se lasser, malgré les échecs et malgré les déceptions de chaque jour.
Oui, le plus grand défaut de Saint-Lazare, c'est l'agglomération dont le danger a été signalé.
Qu'importe, avait-on dit, si les détenues ne peuvent pas se p/'U'ler ? « Si elles ne se voient pas,4elles se sentent », a répondu quelqu'un qui vivait au milieu d'elles.
Cette parole est vraie. On a eu raison de la répéter. Mais encore faut-il la comprendre et l'expliquer.
Certainement les prisonniers se sentent dans les prisons où ils vivent en grand nombre, ou plutôt, ils trouvent mille moyens inaperçus de communiquer.