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Prince Oscar de Suède, des Peines et des Prisons

Le Second Empire, en France, aurait pu reprendre l'ancien projet au point où le dernier Gouvernement, non la République de 1848 sitôt perdue, mais la monarchie de Juillet Tavait laissé. L'utilité publique, la nécessité, conmiandaient ces réformes, et par bonheur, elles étaient, on le pensait du moins, étrangères à la politique. Cependant, FËmpire ne consentit pas à les iàire.

Le 17 août 18S3, dans une circulaire adressée aux préfets, M. dePersigny écrit qu il faut s'en tenir à la séparation par quartiers, l'adoption du système cellulaire devant rendre nécessaires de trop grandes dépenses.

La loi du S août 1850 sur les colonies agricoles déjeunes détenus; Fessai, en Corse, d'une colonie agricole des adultes; la loi du 30 mai 1854 sur la transportation, voilà tout ce que l'Empire crut devoir faire. Plus tard, peu de temps avant la chute, le 6 octobre 1869, M. de Forcade, Ministre de l'Intérieur, revint à cet important sujet pour demander, dans un rapport, la nomination de commissions chargées de l'étude du patronage des jeunes détenus et même des libérés adultes. Au fond, l'opinion du Gouvernement impérial sur la question pénitentiaire peut se résumer ainsi : séparation des catégories légales, classifications nouvelles selon le degré de moralité, création de quartiers d'amendement.

U était réservé à la République actuelle de rendre possible le retour aux idées de réforme, et surtout

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d'établir, dans les prisons, la séparation individuelle des détenus.

]Les récidivistes, les hommes déjà frappés d'une condamnation de droit commun, entrent pour une forte part dans le compte des forces de l'émeute. Voilà ce que ne pouvaient plus ignorer, après les événements de 1871, ceux qui avaient traversé la triste période de la Commune^ en observateurs intelligents autant qu'en patriotes désolés.

Sur l'initiative de M. d'IIaussonville qui a consigné cette exacte observation dans le volume de l'Enquête qu'il a rédigé, les projets de réforme reparaissent à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. L'enquête parlementaire est terminée en 1875, et, la même année, les premières dispositions sont prises pour soumettre une importante catégorie de détenus à l'emprisonnement cellulaire *.

Le Gouvernement, avec l'aide du Conseil supérieur des prisons, semble disposé à continuer la réforme. La Société générale des prisons, de son côté, poursuit l'enquête, étudie consciencieusement chaque question, et s'efforce ensuite de soumettre à la discussion dans les assemblées, sous forme de proposition de loi, le résultat de ses études.

En 1879 enfin, une circulaire ministérielle vient d'être adressée aux conseils généraux. Le vote de

1. Les Congrès sont devenus fréquents. La Commission pénitentiaire, internationale s'est réunie à Paris en novembre 1880.

crédits pour la transformation cellulaire des prisons leur est demandé. « Qu'on ne s'arrête pas à la pensée d'un changement de vues sur la réforme pénitentiaire 9, écrit le Ministre. Après cette déclaration il n'est pas vraisemblable que la réforme soit une fois de plus retardée. La pensée du Gouvernement sur ce point pourrait-elle changer encore?

Ceux qui disent ou écrivent que la réforme pénitentiaire a été mise à la mode en France sous Louis-Philippe, oubliée sous l'Empire, et réclamée de nouveau par les hommes qui avaient d'abord espéré l'obtenir, sous le Gouvernement républicain, à partir de 1872, conunettent donc une erreur historique évidente.

Ils pensent aussi que les résultats sont nuls, qu'il n'y a là qu'une inutile agitation. Ce n'est pas une erreur moins grave.

L'idée philosophique, c'est que la prison doit disposer au repentir, procurer l'amendement. Le fait, c'est qu'on n'atteint pas le but, c'est que cette amélioration du détenu est rare dans les prisons actuelles. Le nombre des crimes et des arrestations

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n'a pas cessé d'augmenter depuis le commencement du siècle, et ce progrès du mal s'explique par le nombre toujours croissant des récidives.

De 1825 à 1870, le chiffre des individus poursuivis en Frstnce a doublé dans la statistique : 65,040 dans la période de 1825 à 18»0; 155,509, sans tenir compte des contraventions spéciales dont les diverses administrations doivent s'occuper, en 1867 ; et 163,729 tout compris en 1878. Voilà les chiffres.

Combien de récidivistes ? Presque la moitié. Exactement: prévenus récidivistes, 40 p. 100, femmes 31 p. 100 «.

Ce qu*il importe de remarquer encore, c'est la progression actuelle de la récidive, non plus par périodes, mais d'année en année. Il y a 48,890 récidivistes en 1865, 53,963 en 1866, 59,303 en 1867, 65,211 en 1868, et 69,556 en 1878.

En observant, après 1850, cette augmentation extraordinaire du nombre des récidives, on dut chercher l'explication de ce fait désolant. Les casiers judiciaires commençaient à renseigner très exactement la justice sur les antécédents des prévenus ou de? accusés. On pensa que les progrès de la récidive n'étaient qu'apparents. Le mal, sans doute, était le même. Seulement, les renseignements fournis par l'Administration étaient plus complets, plus

1. Les accusés en récidive sont plus nombreux: 49 p. 100 pendant l'année 1878.

exacts. Erreur. Les années s'écoulèrent, et le cbiffire effrayant ne cessa pas de s'élever.

On voulut espérer encore.

La loi du 30 mai 18^4 sur la transportation n'allait-elle pas éloigner chaque année de la France, les plus redoutés et les pires criminels ? En effet, le nombre des accusés diminua aussitôt : 5,748, au lieu de 7,248, en une seule année, mais pendant deux ou trois ans seulement.

Que devait-on penser? La conclusion s'imposait à l'esprit. Le mal faisait des progrès dans la prison et par la prison même. Et telle était sans doute la cause unique de la marche ascendante de la criminalité, puisqu'en écartant, dans les calculs, les récidivistes, c'est-à-dire dans Ja dernière période de dix ans, une moyenne de 40 à SO p. 100 de poursuivis, on constatait pour les autres infractions, chaque année, des chiffres inférieurs à ceux de l'année précédente, 93,086 en 187S, au lieu de 123,405 en 1855.

La corruption des détenus, par le contact, dans la prison même est-elle donc la seule cause du mal, et l'isolement ou l'emprisonnement cellulaire le seul remède ? Non. Les dispositions naturelles de l'homme, un penchant indéniable à commettre de nouveau les fautes déjà commises, l'irritation que le châtiment ne peut manquer d'exciter et d'entretenir, expliquent en partie les récidives. Mais, en partie seule-

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ment. Celui qui était mauvais devient pire en fréquentant ses codétenus. Cela est certain.

'L'expérience de l'emprisonnement cellulaire conseillée par la raison et l'observation, devait en conséquence être faite.

§ni.

Un coup d'œil jeté du dehors sur la prison de Sainte-Pélagie suffit pour avertir qu'on se trouve en présence d'une de ces vieilles constructions hospice, caserne ou couvent, que l'ancienne administration des prisons trouvait moyen d'utiliser. Elle recevait naguère assez d'air et de jour de la place du marché du côté de la rue Monge. Mais le terrain libre vient d'être vendu à des entrepreneurs qui se sont hâtés de construire de grandes maisons, les maisons à six étages du Paris actuel. Aujourd'hui Sainte-Pélagie se trouve enfermée, perdue, entre quatre rues étroites. Il ne reste un peu d'espace et quelques arbres du côté du Jardin des Plantes que sur une petite place, sorte de cul-de-sac, humide, moisi, vert de folles herbes et de mousse où les passants ne vont jamais.

Il y a loin de cette masure aux prisops construites sur les nouveaux plans. C'est la vieille prison car- rée, avec cours intérieures. Le long des murs, très élevés, point de fenêtres, mais de loin en loin des^ meurtrières comme on en voit aux murs des forteresses. A la place où devraient être les toits, une plate-forme, et, dans les coins, des guérites à Tabri desquelles les surveillants ont Tair d'hommes d'armes chargés d'observer la marche de Tennemi

Sous l'immense fer à cheval que formait sans doute à l'entrée la voûte de l'ancien couvent, on a installé, fabriqué en bois, comme dans les constructions provisoires, une sorte de vestibule. Au dessus, cinq ou six fenêtres à jalousies, plus larges que hautes font loucher la façade et donnent à l'ensemble le moins agréable aspect. Tout est grillé au rez-de-chaussée et à la hauteur du premier étage. Entre les vitres et la grille de fer de l'une de ses fenêtres, la lingère a mis des serins. Des oiseaux en cage! C'est la seule enseigne qui puisse indiquer à l'étranger observateur la destination de la maison.

Le chemin de ronde à l'intérieur passe au-dessous de ces murailles auxquelles adhèrent encore de petites constructions qui empiètent sur la largeur et abritent le vestiaire, certains ateliers, les cartons, comme disent les détenus. Là, dans le fond, eut lieu, sous la lanterne, au coin le plus rapproché

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de la rue Mônge, Texécution de Chaudey. On se trouve successivement, en suivant ce chemin qui fait le tour de la maison, devant l'amphithéâtre, la chapelle, Toratoire protestant, les logements du brigadier et de Taumônier. Il faut revenir sur le devant pour voir les chambres des détenus politiques et l'appartement du directeur.

Ce chemin de ronde, séparé par les hauts murs qu'on voit au dehors, de la rue et du monde extérieur, court de chaque côté le long du grand corps de bâtiments où sont, sur une hauteur de trois ou quatre étages, les ateliers et les dortoirs. Les détenus, à l'heure du repos et de la récréation, se tiennent dans les cours intérieures.

En tout, après une première et rapide inspection, l'édifice parait vieux. On demande la date. Il a été réparé, refait. Il présente des vestiges de dix constructions, destinations et architectures différentes. La vue seule de cette maison de correction où rien n'a été fait pour l'usage actuel, où l'entassement et la promiscuité sont constants et inévitables, révèle l'imperfection, le défaut du système adopté, plaide en faveur de la réforme des prisons.

Ce qui distingue Sainte-Pélagie, c'est sa population spéciale. On n'y voit que des hommes plusieurs fois condamnés, et condamnés à un an ou au-dessous. Là ne s'applique pas la loi du 8 juin 187S sur l'emprisonnement cellulaire avec réduction du

quart de la peine. C'est la vieille prison, et c'est aussi l'ancien prisonnier regardé presque comme incorrigible qui subit la répression selon le vieux système. Là viennent se mêler, le vagabond, le mendiant, le voleur, l'homme condamné pour outrage aux agents, rébellion, outrage aux mœurs, le souteneur de filles, le pick-pocket assez heureux pour avoir échappé à la maison centrale, etc., etc.. C'est, avec tous ses défauts, toutes ses imperfections bien connues, la prison commune.

Ces chevaux de retour qu'on y trouve, ces habitués des Chambres correctionnelles, sont avec ceux qu'on envoie pendant deux, trois, quatre ou cinq ans en maison centrale, la pire espèce de délinquants. C'est l'évidence même. Réunis, ils ont tous les vices.

On frémit en pensant qu'un jeune homme arrêté deux fois et condamné à de courtes peines, va se corrompre entièrement dans ce milieu, puisqu'il ne peut plus, après seize ans être mis aux jeunes détenus. Il est vrai que les plus jeunes sont placés, à part, sous la surveillance d'un auxiliaire, détenu lui-même. Mais l'administration sera-t-elle toujours heureuse dans le choix de ses auxiliaires? Elle est parfois obligée de leur retirer sa confiance avant l'expiration de leur peine. Trop tard, pour la morale. Il faudrait avoir des cellules.

Un autre défaut du vieux bâtiment, c'est que,

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comme toutes les maisons d'un autre âge, constructions trop ancicmies pour être conservées, il est très humide quand le ciel est nuageux, quand il y a du brouillard, pendant les jours d'automne ou d'hiver.

C'est très grave, car il y a en permanence environ 500 détenus, 2,500 ou 2,600 écrous par an. Cette vieille bâtisse, élevée en 1665 pour être une maison de filles repenties, a servi longtemps à cet usage, puis a été transformée en prison, vers 1790. C'est humide; cela favorise le vice. Quand donc cette antique construction disparaltra-t-elle, pour faire place à une prison nouvelle * ?

§ IV

Sainte-Pélagie ne reçoit que des hommes ayant subi au moins deux condamnations et des détenus étrangers à la France qui n'ont pas de moyens d'existence avouables. On trouve là, non le criminel dangereux, le voleur de profession enrégimenté

•I. a La préocupation constante de l'Administration est d'arriver à remplacer Saint- Lazare, Sainte-Pélagie et Saint-Denis. » Enquête, t. UI, p. 30.

déjà dans quelque bande, mais le membre gangrené du corps social, l'homme presque inaccessible à toute influence morale.

L'instruction proprement dite ne s'étend pas très loin chez ces prisonniers, quoiqu'on trouve exceptionnellement parmi eux des étudiants et de prétendus professeurs ou hommes de lettres

Mais ils sont rusés pour la plupart et possèdent une remarquable intelligence.

Un jour, au cours d'un entretien avec l'un des plus jeunes pensionnaires de l'établissement, quelqu'un demandait, après avoir lu le mot Battse, au lieu de Baptiste, écrit sur le mur, si c'était lui qui avait gravé là cette inscription?

— Pourquoi, dit-il, cette question?

— C'est que c'est une singulière orthographe.

— Ah 1 c'est vrai, répondit aussitôt, en frap-. pant dans ses mains et en éclatant de rire, le prisonnier, quelle faute !

— Vous n'écririez donc pas ainsi ce mot-là, vous, jeune homme?

— Non, oh ! non ; j'écrirais Bâtisse!

Voilà la moyenne de l'instruction dans la maison. Mais ils savent à merveille leur métier, s'ils ignorent les règles de la grammaire et de l'orthographe.

Les vagabonds et les mendiants, fort nombreux à Sainte-Pélagie, semblent être, au premier abord,

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de ces détenus auxquels s'applique naturellement l'expression consacrée « plus malheureux que coupable ». U est vrai que ceux qui sont tombés dans Tétat de vagabondage ou de mendicité ne réussissent guère à en sortir. Les ouvriers eux-mêmes sont quelquefois durs pour les simples journaliers ou hommes de peine qui n'ont pas de métier. Ils vont jusqu'à refuser de leur faire accueil et même de les employer comme manœuvres.

Un détenu, arrêté deux fois pour vagabondage, racontait ainsi, en l'expliquant, sa seconde arrestation :

« Revenant de la campagne où j'avais trouvé un » peu d'occupation pendant les grands froids de » l'hiver 1879-1880, je regagnais Paris, et j'avais » épuisé mes ressources. Près de Saint-Denis, sur » la route, j'ai la chance de rencontrer le proprié- » taire d'une machine à vapeur qui consent à me » recevoir parmi les ouvriers qu'il emploie. Je me » félicite de cette rencontre, et j'espère avoir bien- » tôt à ma disposition quelques économies. Mais » j'étais mal vêtu. Après une demi-journée passée » auprès de mon nouveau patron, les ouvriers » disent qu'ils ont vu '< de la vermine » sur mon » linge, et refusent de travailler avec moi. On me » donne un franc, on me congédie. Deux jours » après, j'étais arrêté sans asile et sans pain, à » Paris. »

C*est sans doute à ces pauvres, à ces malheureux intéressants, qu'on voit errer, sans travail, privés des moyens d'existence ordinaires par l'âge, l'ignorance ou quelque infirmité, que pensait aussi Béranger quand il faisait dire à son vieux vagabond :

J'aurais pu voler, moi, pauvre homme,

Mais non : mieux vaut tendre la main.

Au plus, j'ai dérobé la pomme

Qui mûrit au bord du chemin. '

Vingt fois pourtant on me verrouille

Dans les cachots, de par le roi.

De mon seul bien on me dépouille.

Vieux vagabond, le soleil est à moi.

Maïs c'est une exception.

Le mendiant de profession que Ton rencontre d'ordinaire à Sainte-Pélagie, ne cherche pas le travail et n'accepte guère de travailler que dans les cas de nécessité extrême. C'est, bien réellement, un délinquant. C'est un vice, la paresse, qui explique son délit habituel et le rend inévitable, de même qu'un vice, la cupidité ou l'immoralité révoltante, explique les délits de certains autres.

Les délits de rébellion, coups et blessures, outrages aux agents, que commettent si souvent les habitués du lieu et que la loi punit de peines correctionnelles, sont commis ordinairement dans l'ivresse.

Tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen d'empêcher certains individus de s'enivrer, et, ce moyen, il semble qu'on aura de la peine à le trouver, puis-

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qu'on Sf^enivre dans toutes les classes de la société et dans tous les milieux, il faudra que la philanthropie renonce à fermer les prisons, ce qui est son rêve favori, quelque parfaite que soit devenue l'organisation sociale. Des hommes qui s'oublient jusqu'à tomber dans l'ivresse, et des ivrognes qui frappent, résistent, menacent, disent des injures, voilà ce qu'on a pu voir en tout temps. Le besoin de s'enivrer revient à de courts intervalles à quelques individus, comme les atteintes d'une maladie chronique. La prison est alors inévitable, et Sainte-Pélagîe verrait s'augmenter dans une forte proportion le nombre de ses pensionnaires, si Sainte-Ânne et Bicétre n'étaient pas là.

Le séjour à l'armée, c'est triste à dire, mais il faut le constater comme un fait, devient pour quelques jeunes gens, à ce point de vue, tout à fait funeste. Ils prennent l'habitude de l'intempérance. Tel régiment d'Afrique a fourni seul un assez grand nombre de détenus aux prisons de Paris.

L'un des aumôniers, parlant à un condamné connu déjà dans la maison de correction oii il était venu quatre fois pour coups aux agents, exprimait quelque étonnement, et demandait :

— Comment expliquez-vous vos arrestations périodiques?

— Par l'ivresse et les femmes.

— Et la paresse?

— Non. Je travaille au dehors. Mais bientôt je me grise, et j'ai le vin mauvais.

En Algérie, au régiment, le vin était trop cher. J'ai pris l'habitude de l'absinthe. Ils la fabriquent, bon marché, pour vingt ou trente sous le litre... avec du palmier. . . et. . . je ne sais quelles saloperies. Il y a beaucoup de femmes espagnoles dans notre colonie. Elles viennent rôder autour des casernes. Je disparaissais de temps en temps de la chambrée, et je m'enivrais avec elles. Une nuit, fou d'absinthe, je battis la générale et mis en émoi tout le quartier. J'ai fait trois ans de pénitencier militaire. On m'a soigné. Mais je n'ai jamais perdu l'habitude de l'absinthe et de l'eau- de-vie. Je m'enivre; mes patrons me renvoient. Puis, quand on m'arrête, je frappe les agents, parce que, dans l'ivresse, c'est précisément à eux que j'en veux. Us m'ont si souvent arrêté !

Mais de tous ces différents types de la prison en commun, le plus répugnant, et par malheur, hélas ! le moins rare, le plus facile à rencontrer, c'est le souteneur de filles.

11 n'est plus à décrire extérieurement. Sa casquette haute, son foulard vainqueur, sa longue blouse aux plis raides, son pantalon clair, toutes ces pièces de l'ensemble desquelles résulte sa sale élégance, sont restées empaquetées au vestiaire et ont été remplacées par le costume de la prison. Il

316 PRISONS DËPÀBTEHËNTALES — I. aAinn-piuoœ

n'a plua conservé de son type connu que ses cbeveu!L poissés, son teint jaune sale, sa bouche avachie, et ses dents noires, veuves du brùle^ueule tant que dure l'emprisonnement.

S'il vient pour son compte, c'est comme affilié à quelque bande dont il protégeait les méfaits et partageait les profils sans participer à l'exécution. C'est aussi, et plus souvent, pour excitation de mineurs ou de mineures à la débauche.

S'il n'est pas fort ou adroit, et, ce qui est alors inévitable, très querelleur, il tâche de ne pas se compromettre.

Sorti tard du logement qu'il occupe avec sa maîtresse, séparé d'elle par un étage, quelquefois par une simple cloison, aux moments où il est nécessaire qu'il ne soit pas dans la chambre même, il ne se lève guère avant midi. C'est vers deux heures qu'il prend son premier repas, puis son café et le reste. 11 attend la nuit chez le marchand de vins ou dans une brasserie du faubourg, si la saison ne permet pas d'aller dormir au soleil ou respirer à la barrière. Le soir, il danse, il boit du vin chaud au Vieus- '" îne, au Progrès, à la Marine, pendant que sa telle travaille. Enfin, vers nue heure ou deux ires du matin, il rentre ivre, furieux, et prêt à er des poings pour faire payer le plus cherposle son triste plaisir au malheureux qui s'est risi chez la flUe de trottoir.

t • LA VIE EN COMMUN 217

.Quelque naïf qui avait reçu sa paye, quelque ouvrier faisant la fête et attardé, le provincial qui est venu pour s'amuser dans la Capitale, vont être insultés, dépouillés, et gratifiés par surcroît d'une grêle de coups retentissant sur leur échine endolorie comme le battoir sur le banc à laver, d'une de ces volées homériques dont ils ne perdront plus jamais le souvenir.

On se cache ensuite. Mais la fille est arrêtée chez elle, conduite à Saint-Lazare. Son souteneur est bien connu. Il a naturellement un rôle dans tous les coups faits ou à faire au profit de la communauté. C'est le complice connu d'avance. Il est ainsi venu, ou plutôt revenu à Sainte-Pélagie, suivant une pente naturelle, comme il revient d'autres fois à son bal ou à son cabaret.

L'esprit, dans la réflexion, rapproche volontiers ceux qui vivent de la débauche des filles avec lesquelles ils se sont accouplés, et les autres condamnés venus deux ou trois fois dans la prison commune pour outrage aux mœurs ou à la pudeur. Il n'en est pas ainsi dans la réalité. L'entremetteur considère qu'il accomplit un acte moins déshonorant en profitant de la prostitution presque légale- d'une fille inscrite, que l'homme arrêté dans un lieu public pour outrage à la pudeur. Ainsi voit-on le voleur, qui ne sait guère mendier, s'isoler volontiers du vagabond. Ce reste de dignité chez des hommes

s ! 8 PRISONS naPARTEMENTALES — L s aintb-pélasib

également déshonorés, ce besoin inné d'établir des catégories et de conserver quelque raison de s'estimer soi-même en ^e comparant à d'autr&s, est curieux à observer. Il prouve que les hommes ainsi réunis par une condamnation, sentent eux-mêmes le di^goût de la promiscuité et n'ont jamais perdu toute notion de morale. Il prouve, de plus, que rétablissement de catégories, inférieur, à la vérité, comme système d'emprisonnement à la séparation absolue, n'est pas du tout arbitraire.

On peut voir par l'outrage à la pudeur, si fréquent, qu'un délit ne s'explique pas, comme on est trop porté à le croire, par un état social mauvais, par l'absence d'éducation. A de rares exceptions près, une seule explication est possible : l'oubli momentané de la dignité, de toute morale et de tout respect de soi-même, la passion brutale. Il est aussi curieux qu'il est triste de voir l'homme qui avait une position, le père de famille, rappeler qu'il est marié, qu'il est assez riche, pour se procurer, s'il lui plait, toute jouissance désirée, dans ce Paris, lieu de plaisirs faciles, et, en un mot, se débattre» démenti, accablé par le fait trop réel.

Ceux quV.ne première faute a fait connaître, sans qu'on puisse dire qu'ils ont à l'état habituel ces mœurs infâmes, ne sont pas ici. Mais les hommes corrompus et abjects, plusieurs fois frappés par la justice, pour le même motif, s'y trouvent. Par quels

dangereux conseils, par quelles honteuses leçons ne doivent-ils pas troubler Timagination, souiller, pour ainsi dire, l'âme et la pensée de jeunes codétenus trop disposés à les écouter.

Les escrocs, les voleurs en tous genres, les condamnés pour rupture de ban ou pour infraction à un arrêté, soit d'expulsion, soit d'éloignement, complètent cette galerie de portraits, cette liste des habitants de la prison commune.

On refuserait de croire, si le fait était moins certain, qu'une partie de ces individus qui remplissent les prisons départementales s'exposent volontairement à de nouvelles condamnations, sans cause, sans nouveau délit. C'est la vérité, pourtant.

La grande ville, Paris, n'a pas de plus sincères admirateurs, d'amants plus disposés à revenir quoiqu'ils soient constamment rebutés, que ces hommes qui ont déjà été plusieurs fois condamnés. On veut qu'ils s'éloignent pour que la capitale en soit délivrée. On veut qu'ils choisissent une autre résidence. Mais esirce possible? Paris, avec ses hôtels garnis si justement suspects, avec ses cabarets, ses bals de barrière et de faubourg, ses foules, ses préoccupations diverses qui détournent l'attention et permettent d'échapper à la police, est le seul endroit oii ils puissent vivre. On veut qu'ils restent à l'étranger ; on les dépose à la frontière. Mais ils ont une petite masse, le produit du travail qu'ils ont

220 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. sainte-pslagie

fait dans la prison. Ils s*ea servent pour prendre la train et regagner Paris.

L'aumônier se rend, un jour, au dépôt de la préfecture, pour remettre à un libéré étranger à la France depuis la perte de la Lorraine et désigné pour être reconduit à la frontière, un objet qui lui appartient.

— Il est parti depuis quarante-huit heures, lui

dit-on.

Le ministre du culte exprime le regret de ne pouvoir lui remettre cet objet.

— Oh ! répond le directeur, soyez sans inquiétude. F... n'est jamais longtemps hors de Paris. Vous le re verrez bientôt.

— En prison?

— Sans doute.

En effet, huit jours s'écoulent, et F... reparaît, arrêté de nouveau, à Paris, pour rupture de ban.

Ces hommes qui rivalisent sans cesse d'habileté, de ruse, avec la police, sont les philosophes de la prison. Us connaissent les traditions, les règlements, les usages, et ils donnent à leurs compagnons de captivité, sur leurs affaires, sur le mode d'exécution des peines, sur les moyens à employer pour se procurer des ressources à la sortie, les plus exacts renseignements. Au dehors, ils se déguisent comme d'excellents acteurs pourraient le faire. Un costume d'Anglais, une fausse barbe, des lunettes bleues leur suffisent.

Que doit-il résulter de la rencontre de tous ces

sommes, vagabonds et mendiants de profession, journaliers paresseux, ivrognes et querelleurs, souteneurs de filles, auteurs d'outrages à la pudeur, escrocs, voleurs, condamnés pour rupture de ban? L'échange de mauvais propos, de tristes conseils, l'irritation contre la société, le mécontentement de tout et de tous, la contagion de Taigreur, de Timmoralité, de la révolte.

Us causent au dortoir, à l'atelier, dans les cours, au chauifoir. Us racontent les scènes dont ils furent les spectateurs ou les héros : prisonniers, dans quelque maison de force; libres, dans quelque maison de tolérance.

Ils disent, car l'homme sait trouver une excuse à toutes ses erreurs et ne manque jamais d'accuser les autres, la société, que le temps est long, qu'ils voudraient bien savoir comment ils ont mérité la condamnation qu'ils subissent. Puis, d'un air farouche : « Due autre fois je prendrai mes précau- 3 tions, et puisque de nouvelles condamnations j» sont sans doute inévitables, j'aurai soin de ne pas » commettre un délit sans importance. Je saurai >•) mériter ma condamnation. »

Ils préparent dans les coins mal surveillés de nouveUes affaires pour le jour de la sortie.

Il y a le voleur impudent qui raconte à la galerie charmée comment, dans un restaurant, un café, après avoir pris sa consommation, il demandait, au

2^2 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. sain te-pél agir

comptoir des pièces d'or ou d'argent en échange d'un billet de cent francs. Vous les recevez, vous les comptez avec attention et vous les mettez dans votre porte^nonnaie; puis, vous soutenez hardiment que la personne qui tient la caisse a reçu le billet d'abord, avant de vous rendre la monnaie. L'escroquerie est-elle prouvée? il est possible encore de se sauver, si les agents ne sont pas trop près de la porte au moment oii on les appelle.

Il y a le voleur aux douces paroles, aimable, hypocrite. Il conte à demi-voix comment il travaille. Oh ! le tour est simple et réussit presque toujours. Vous avez deux lettres, entièrement semblables. Vous entrez dans un magasin et vous demandez un billet de banque à mettre sous l'enveloppe en échange de cinq pièces de vinjjt francs que vous allez déposer sur le comptoir. La courte opération terminée, vous mettez la lettre dans la poche. Mais. . .fatalité !. . . vous avez précisément laissé sur votre table, tout près, à rhôtel voisin, les cinq pièces d'or. Vous laissez la lettre, l'autre toute semblable, où n'est pas le billet, et vous courez les chercher. Alors le tour est fait, il suffit de ne plus revenir.

Mais tout cela détaillé, expliqué, avec les changements de ton, les nuances, les sourires, les silences, les gestes du conférencier, du professeur spirituel dans sa chaire, de l'orateur aimé ou du comédien .

Il y a l'aigrefin qui met de l'esprit, de rinvention i^ns le mal qu'il fait, qui choisit les coups auxquels il prend part pour n'encourir que des condamnations légères, capable de tout, même d'une belle action. C'est aussi iin conteur. Il est amusant, il a un bon style et décrit à merveille tout ce qu'il a vu dans ses voyages. Il était en Espagne pendant la dernière guerre civile. Il a été soldat en Ecosse, zouave pontifical. Il ne sait plus exactement les dates, mais tout ce dont il a gardé le souvenir se lie à quelque événement politique. C'était. . . à la naissance du prince impérial. C'était... avant ou après la Commune. C'était. . . avant ou après la mort de Pië IX. A présent il est braconnier. On rit aux larmes quand il conseille de verser de Tacide sulfurique sur le poil des lapins de garenne tués en fraude, pour leur donner l'apparence de vulgaires lapins de choux, aux yeux des employés de l'octroi.

Il Tend les coqs pour des faisans.. Sachant en effet que les cuisinières n'apprêtent pas les têtes de faisans, il les leur demande. La tête est, au moyen d'une baleine de corset ou de parapluie rattachée au corps du coq et habilement cousue. Il soutient que les cuisinières se laissent ainsi facilement tromper.

Plusieurs fois il a vendu aux gardes mêmes des bois de l'État le gibier tué en fraude. Et... ma

224 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. saintk-pélagie.

foi ! ... rhomme n'est pas parfait. . . les gardes n'ont ,pas manqué de profiter de roccasion et du bon marché.

Enfin, si vous y tenez, il vous montrera quelques . médailles militaires o|)tenues dans les difiérents pays où il a servi, médailles qu'il a. . . par* là. . ., et des certificats signés de noms connus, des papiers en règle attestant qu'il a dû faire preuve, en plusieurs circonstances de sang-froid et de courage.

C'est l'escroc classique, amusant, spirituel. On réfléchit, et l'on pense [au Scapin de l'ancienne comédie, surtout au Crispin de Regnard :

J'ai couru l'univers, le inonde est ma patrie.

Faute de revenus, je vis de l'industfie

Comme bien d'autres font ; selon l'occasion

Quelquefois honnête homme et quelquefois fripon.

J'ai servi volontaire un an dans la marine,

Et me sentant le cœur enclin à la rapine

Après avoir été dix-huit ans flibustier

Un mien parent me ût apprenti maltôtier.

J'ai porté le mousquet en Flandre, en Allemagne

Et j'étais miquelet dans les guerres d'Espagne^: ' '

Il se trouve que ce type amusant, invraisemblable, qui semblait emprunté par l'auteur comique au théâtre de la foire est pris sur le vif et tout à fait vrai. • ' •> . . • ,"■

Les détenus soumis au régime en commun peu-^

\. Les Folies amoureusest acte I, scène v.

vent entendre ces cours en plein air, et faire, hélas! surtout les plus jeunes, leur grand profit de ces leçons.

Ce qu'on ne saurait trop fortement exprimer, ce que les prisonniers de cette catégorie sentent euxmêmes à merveille, c'est qu'il serait impossible de vivre dans une société composée en majorité d'êtres de leur espèce. On peut avoir pour eux un grand mépris, mêlé de pitié s'il y a lieu ; ils en ont secrètement un plus grand pour leurs compagnons de captivité. ^

La domination, la brutalité du plus fort, sont dans les mœurs des prisons et s'exercent malgré toute surveillance. Aussi comprennent-ils la nécessité d'une loi protectrice et d'une autorité.

Ils sont mauvais individuellement ; comment ne l'avouerait-on pas.? / . »! . .- -"

Dans le quartier commun de Tune des.prisons de Paris, le prisonnier ayant le titre de; bibliothécaire avait un chat qu'il soignait comme. on ne soigne pas un ami quand on est libre. On sait ce que peut être pour un prisonnier un animal quelconque, même un rat, même une araignée. Des détenus convalescents qui venaient dans la cour de la bibliothèque, aperçurent le chat que le bibliothécaire les pria d'épargner. Vaine prière, ils retrouvèrent ' exprès des forces, de l'adresse et des jambes pour atteindre le malheureux animal. Ils n'eurent de repos qu'après l'avoir tué.

226 PRISO^^S DÉPARTEMENTALES — I.' sainte-pélagie

lu sont durs, farouches^ et avec eux facilement une plaisanterie finit par avoir un dénouement tntrgique. L'escroc qui sait rire n'est pas tout à fait inconnu, mais c'est une exception.

Deux auxiliaires pris parmi les détenus, et d'abord jugés dignes d'avoir un emploi dans la maison, avaient ensemble des rapports de bonne amitié. Ils nettoyaient les grosses lampes de h prison. Une clef s'égare, et Tun deux soupçonne son collègue de Tavoir cachée. Ils tenaient dans ce moment-là leur lampes à la main.

— Rends-moi ma clef, dit le premier.

— Cherche, répond son camarade.

— Tune veux oas la rendre? vocifère l'autre détenu, Ëh bien tiens l. . .

Alors, d'un seul coup vigoureusement asséné, cette brute lui brise sur la tête une lampe et le renverse assommé.

Voilà l'effet, le danger, voilà parfois les exemples de la vie en commun.

L'aumônier ayant pour mfssion de disposer, selon son pouvoir, chaque détenu au lepentir, et, par

suite, à ramendement, il peut et il doit, même dans les prisons où est établi- le régime en commun, distinguer €eux qui ont encore de bons sentiments, et leur adresser, dans des entretiens particuliers, des exhortations spéciales.

Hais ce sera l'exception dans ces prisons-là.

L'enseignement moral, voilà la règle, sera donné dans des conférences familières, aux détenus réunis*

L'homme frappé de plusieurs condamnations à de courtes peines est-il incorrigible ? Telle est la question. Plusieurs répondent affirmativement, et il est vrai qu'ils ont, en faveur de leur opinion les apparences, il faut avoir observé longtemps les détenus et avoir étendu l'observation à un grand nombre d'entre eux, pour exprimer un avis contraire. La religion seule qui a les longs espoirs, et par devoir, ne veut pas céder au découragement, a pu poursuivre cette étude avec assez de persévérance, pour découvrir sous l'apparence décevante, la réalité favorable.

On parle beaucoup aujourd'hui. On fait des cours, des conférences, on construit des écoles. A qui veuton faire comprendre l'utilité de l'instruction? A des ignorants, sans doute. On le tente et on réussit. De même ici. On enseigne la morale à ceux qui ne la connaissaient pas. Le médecin va directement aux plus malades.

Jean-Jacques Rousseau a fort bien observé que les hommes pris en masse sont vertueux, qu'une assemr-

228 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. SAinra-péLAGiE

blée, une foule même,: si îles, passions politiques ou religie.uses ne l'aveuglent et ne Tégarent pas, est bonne» aime et comprend la , moraIe.> On connaît la légende du meurtrier/ qui, son crime accompli; se rend à TÂmbigu, s'émeut au .mélodrame,. pleure sur la victime et dénonce à 'haute voix rassas9in.;Ce'que l'écrivain dq génie a dit, et ce qu'on répète ainsi de la moralité des hommes assemblés dans un théâtre, il faut le dire également, même d'une réunion de malfaiteurs. La raison, chez eux, n'est pas atteinte ; autrement, ils useraient fous. L'instrument n'est pas mauvais : c'est le sens moral qui est faible, insuffisant, soit parce qu'il n'a pas été éveillé , développé par l'éducation, soit parce qu'une passion maîtresse» .une,' ou .plusieurs fois, a facilement dominé leur conscience.* v .

.Ainsi, première observation : on peut profiter du

recueillement forcé pendant les longs jours de l'tsm-

prisonnement, adres.ser. aux. détenus des exhortations

fréquentes, et, si ce qu'on dit vient du cœur, leur

communiquer une émotion .salutaire, leur donner

l'idée de la vérité, de la justice, montrer que le

bien est ici, non pas ailleurs, et, s'adressant à tous

,en même temps, les forcer ensemble à en convenir.

)> N'est-ce pas un effet nécessaire, de la constitution

)) des choses, écrit exactement Rousseau dans la

r» Lettre à d'Alemberty :que -le méchant tire un

» double avantage; de son injustice et de la probité

y PROGRÈS MORAL DANS LA PRISON COMMUNE 2Î9

» , d'autrui ? Quel traité plus avantageux pourrait-îl *> faire que d'obliger le monde entier d'être juste, » excepté lui seul, en sorte que chacun lui rendit » fidèlement ce qui lui est dû et qu'il ne rendît ce » qu'il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute, » mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère en » profiter : Il n'en veut point pour lui parce qu'elle n lui serait coûteuse. »

Cest vrai ; mais il s'agit là du méchant qui fait assez bien son calcul pour n'être jamais atteint par la justice. Ici, la souffrance actuelle, le sentiment amer et la gêne de la peine subie, s'unissent à la raison pour prouver à Vauditeur qu'il trouvera dans le bien seulement, dans le devoir accompli, le bonheur, le repos et la liberté, 1

De plus, pour un grand nombre de ces détenus, tout enseignement est un bienfait. On essaie de leur donner l'instruction proprement dite, mais aux plus jeunes seuls, mollement. Il faudrait des règlements tout nouveaux pour que la prison devînt un lieu où l'ignorant pourrait s'instruire. Deux obstacles se sont toujours opposés à cet égard à la grande réforme nécessaire : d'abord une question d'argent, tout le temps disponible des détenus étant dû aux entrepreneurs qui tiennent de l'Administration le .droit de. les, faire travailler; et, en second lieu l^s . clameurs inévitables d'une partie du public, hostile à tout projet de changement dans les prisons. , ; .,

230 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. sainte-pelagie

Eh bien, à ces déshérités qui n'ont jamais eu dans la famille que de mauvais exemples, qui sont à peine allés à Técole, qui n'ont reçu depuis Tâge de douze ans que de tristes leçons dans l'atelier ou dans la rue, il est possible par des explications claires, simples, mises à leur portée, de commencer à faire entrevoir ce qu'ils n'ont jamais appris.

Nul n'est censé ignorer la loi. liais nous voyons qu'en fait beaucoup d'individus l'ignorent, et môme qu'ils croient faire, en la violant sur certains points, la chose la plus simple et la plus légale du monde.

Les erreurs sont fréquentes en matière de dépôt.

Les objets perdus appartiennent-ils à celui qui les trouve ? Beaucoup de. détenus répondront affirmativement.. Ils ne croiront pas commettre un vol, lorsque, assis sur un banc, ils verront tomber de la poche d'une personne qui passe un billet de banque ou un objet ayant quelque valeur. Us ramassent cet objet, ce billet, et se l'approprient quand la personne est éloignée.

Ils pensent avoir droit à une récompense en rap— portant sans frais et presque sans déplacement, à quelques pas de l'endroit où ils l'ont trouvé, un bijou, un portefeuille perdus. La récompense attendue ne leur est-elle pas remise, une autre fois, disentils, je ne rendrai plus rien. Cette autre fois arrive et les voilà en prison.

II est certain que l'enseignement de Taumônier pourra donner à ceux-là un nécessaire supplément d'instruction.

Il y a plus. La société qui n'envisage que l'acte délictueux et exerce un droit en arrêtant le malfaiteur, doit à ce malfaiteur l'éclaircissement, l'instruction qui paraît lui avoir manqué. Il ne faut pas se contenter de frapper ; Tavertissement doit accompagner la répression. Cet avertissement, où donc les détenus le recevraient-ils ? En justice ? Mais on a trop d'affaires à juger pour écouter longtemps les explications embrouillées, les systèmes de défense si souvent menteurs qu'inventent ceux qui sont jugés. Les observations du président, quelques courtes phrases de reproche et de blâme, cela peut-il suffire ? Après le jugement, le condamné ne pense qu'à la peine plus ou moins sévère qu'il va subir et tout est oublié. Blâmer n'est pas avertir. « Laver la tête», selon l'expression qui a cours au Palais, ce n'est pas expliquer et corriger. La société doit cette instruction aux égarés potur qu'ils retrouvent leur chemin, et aux coupables, même de volonté et d'intention, pour qu'ils s'amendent. C'est à eux qu'il appartient ensuite de se décider pour le bien ou pour le mal dans la liberté de leur conscience.

On voit déjà, par les réflexions qui précèdent, de quelle nature doit être l'enseignement donné dans la prison commune.

232 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. ^ainth-pélagib

r M. de Tocqueville qui comprit à hierveille l'utilité de cet enseignement quan^ il fit son voyage en Amérique, s'exprime, ainsi ; « Presque toujours » lô ministre qui célèbre l'office, l'accompagne d'un .)) sermon dans lequel il s'abstient de toute discus- » sion sur le dogme pour ne traiter que des points >; de morale religieuse. »

C'est sans doute une erreur.

On a dû dire devant Im', au cours de l'enquête qu'il poursuivait de concert avec M. E. de Beaumont, qu'aux États-Unis où les Églises protestantes sont nombreuses^ on évite d'appeler l'attention des prisonniers sur des discussions relatives au dogme qu'ils n'entendraient pas d'abord, et qui fourniraient, de plus un aliment, mille occasions de critique, à la malignité toujours en éveil de plusieurs d'entre eux.

Mais on peut parler du dogme, et même on le doit quelquefois. Est-il possible de leur refuser les explications, les éclaircissements qu'ils demandent? M. de Tocqueville, en écrivant, ces lignes, prêtait involontairement aux États-Unis les habitudes des pays catholiques.

En fait, au contraire, une grande liberté dans renseignement, une grande variété dans le choix des sujets sont nécessaires. Gomment demander à des détenus qui, lorsqu'ils sont en liberté ne vont jamais ou presque jamais au Temple, à l'Église, à

la Synagogue, d'écouter un sermon avec suïte, avec une attention soutenue? Un événement récent, un procès, une loi, un voyage de .découvertes fait par un homme courageux: et patient, un bon livre qui vient d'être .publié, une :l>iQgr.apliie,,»le prograiùme d'une nouvelle œuvre -de- charité et de .patronage, un fait -récent. observé dans quelque prison, une exécution si le meurtrier, s'est repenti,- voilà avec l'enseignement amoral proprettient , dit, :1e,: thème intéressant, le sujçt bon à .traiter.: I^ourqdoi: se priver d'une discussion relative: à la croyance,' si cette discusion peut intéresser, instruire ? Il n'y a que deux choses indispensables : bien connaître les détenus, c'est-à-dire être auprès d'eux depuis longtemps, et rester maître de sa parole.

On se trompe d'ailleurs sur le compte des détenus quand on les croit rebelles à tout enseignement moral. C'est un préjugé. Ils viennent sans qu'on les force à venir, assister à l'instruction ou au culte. L'aumônier qui les voit seul et reste au milieu d'eux, ne court habituellement aucun danger sérieux. Ils évitent; de- se mettre en colère et de décourager les. seules personnes, qui leur -témoignent quelque intérêt.( L'Administration. aussi, à la vérité,, s'intéresse ieux:. mais d'une autre manière. Ils saisissent'bien fia nuance.', v

M. d'Haussonville a écrit à propos des aumôniers de maisons centrales que « leur ministère n'est

234 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. SAWTB-pétAGiE

» pas l'objet d'une répulsion aussi systématiq[ue » qu'on pourrait le croire*. » Non certes. Le mot exact, sur ce point, a été dit par M. de Tocqueviile: a La présence d'un homme qui vient s'entretenir avec eux est un bienfait immense dont ils apprécient toute retendue » . Les prisonniers en commun ne seraient pas hommes s'ils ne sentaient pas, malgré leur chute, qu'on ne vit pas seulement de pain et de travail imposé, mais encore d^idées exprimées, de leçons reçues; et ils ne seraient pas des contemporains arrêtés dans Paris, s'ils ne prenaient aucun plaisir à s'instruire et à écouter les exhortations, les discours qu'on lenr adresse. C'est un fait: les condamnés de la Requette, destinés aux maisons de réclusion et aux travaux forcés, sont les plus attentifs à l'enseignement donné, et, sans y être contraints, en tenant compte de quelques rares exceptions, les plus assidus au culte.

Quel est donc l'effet de cet enseignement du bien dans la prison commune ? Les malfaiteurs sont-ils corrigés ?

De tels hommes, ces escrocs, ces voleurs d'habitude, ces ivrognes et ces paresseux ne peuvent que rarement se transformer d'une manière radicale. On ne l'espère, on ne l'attend pas. Mais on empêche plusieurs d'entre eux de faire des progrès dans le

i. Enquête parlementaire, t. YI, p. 223.

mal^ de devenir des assassins ou des incendiaires. Pour d'autres malgré tant d'obstacles, cet enseignement devient même le point de départ, le principe du relèvement.

Le célèbre directeur du pénitencier d'Auburn, Elam Lynds, au moment où la réforme pénitentiaire était déjà en cours d'exécution aux États-Unis, tout en niant que la régénération complète de ces détenus fût possible, tomba d'accord avec M. de Tocqueville qu'on, pouvait espérer l'amélioration et qu'il l'avait vue se produire.

Ëlam Lynds, d'ailleurs, comme tous les administrateurs, n'âttôndait guère de bons résultats certains que des règlem^ls, de la discipline ou de son influence personùelle.

Il fit un jour un^ dangereuse expérience.

Un criminel redouté, ancien coiifeur, l'avait menacé de mort.

Le directeur l'appelle dans son cabinet.

— Rase2-moi, dit-il.

Et il tend son cou, sa joue, à son redoutable ennemi qui le rase sans faire entendre une injure ou une plainte.

Beaucoup d'administrateurs ressemblent au célèbre directeur américain. Ils ne croient qu'à une action pour ainsi dire matérielle, à la bonne conduite obtenue, non par l'instruction ou quelque influence morale, mais par la crainte. Us ne remarquent pas

236 PKISONS DÉPARTEMENTALES — I. sainte-pélag.r

le lien sympathique qui finit par unir les détenus à l'aumônier qui leur fait et leur veut du bien. Us croient et ils disent volontiers que les détenus n'assistent au culte que pour obtenir des faveurs, des secours en vêtements et en argent, etc.

Les faits prouvent que ces pessimistes n*oÂt pas raison. La charité « espère tout. »

Il est. vrai que les prisonniers sont adroits, hypocrites. Les jeunes détenus à la Petite-Roquette pleurent à volonté. Mais il y a des adultes, des hommes, chose étrange ! qui ont ce singuher don de larmes. Il arriverait ainsi qu on pourrait s'intéresser à un . scélérat trois ou quatre fois récidiyiste, si Ton n'avait pas soin d'aller au greiSe, prendre les renseignements nécessaires.

Ont^ils commis une erreur, fait auprès de vous une fausse démarche? Pleins de ruse et de calcul, ils réparent leur faute au plus vite.

S... escroc et faussaire, avait une femme et un enfant dont il ne demandait pas même des nouvelles . tandis qu'il éprouvait pour une fille galante la plus vive affection.

Il parle un jour à l'aumônier :

' — Je voudrais qu'on fit de ma part une visite à madame ***.

— Quelle est cette personne?

— Jfa maîtresse.

— ^ Je ne puis me charger de lui parler. Si j'ac-

reptais une mission, ce sérail auprès de votre femme quQ vous avez dû laisser dans la désolation et là misère.

S... ne réplique pas, et Taumônier reste quelque temps sans le revoir.

Enfin, il reparaît.

— J'ai mon renseignement, dit-il. La démarche est faite.

— Par qui ?

— Par X...

Ce dernier interrogé, répond qu'il est allé voir, en effet, chez elle madame ***. Seulement, trompé par le prisonnier, il a cru faire une visite à la femme légitime.

Ils vous raconteront quelque touchante histoire dont l'invention ferait honneur au plus fécond et au mieux inspiré des romanciers.

P. . . vient d'être arrêté pour escroquerie. Il se dit écrivain, victime de la calomnie, faussement accusé par des adversaires politiques. Il ne demande rien pour lui... Non... Gardez vos aumônes... Il supportera tout noblement. Mais la pure et innocente vicrae en tout cela, c'est une jeune fille qu'il aime et qu'il se dispose à épouser après sa libération. Elle n'a pas hésité, sous l'empire de la passion, à quitter la maison paternelle et à fuir avec son fiancé persécuté. Elle a dû se suicider; elle est morte sans doute... Ohl si vous alliez voir! Vous auriez droit

238 PRISONS DÉPARTEMENTALES — I. bainte-pélagw

à la reconnaissance de toute une famille. Voilà une véritable occasion de faire du bien.

Vous allez à Thôtel qu'il vous indique. Vous trouvez l'ingénue souffrante. Elle allait sortir pour acheter du charbon. Elle est pure. Elle ne pouvait prévoir toute la méchanceté des hommes.

Vous lui donnez de l'argent pour retirer ses effets du Mont-de-Piété, faire à la hâte le voyage et se remettre au plus tôt sous la protection de ses parents.

Le soir, si vous passez par là, vous constatez avec surprise et douleur, qu'elle n'est pas partie. Elle va et vient, de huit heuresà minuit... devant sa porte... sur le trottoir.

Voilà des faits. Il serait aisé d'en citer d'autres. Mais que prouveraient-ils? Quelque habitude des prisons donne l'expérience. On ne saurait tomber dans ces pièges grossiers.

D'autre part, parce qu'il y a de faux misérables et des mendiants qui trompent, faut-il donc nier la misère? Le vrai, c'est que l'enseignement du bien dans la prison commune est nécessaire, indispensable ; c'est qu'il faut reprendre, exhorter en même temps que l'on punit; c'est que, malgré tout, chez les mieux disposés, une réelle amélioration est possible et un certain progrès évident.

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