COMPARAISON DU SYSTÈME CELLULAIRE ET DU RÉGIME EN COMMUN
Après avoir examiné séparément les deux modes de répression ou les deux systèmes d'emprisonnément, cellule et régime en commun, il reste à les comparer et à voir quel est celui qui doit être préféré.
Et d'abord, il est évident que la distinction n'est pas arbitraire. Il y a là une question pénitentiaire importante. La réforme n'est pas affaire de mode, et ce n'est pas le rêve, la chimère de quelques hommes qui ont cru sous tel gouvernement, tel jour, devoir proposer d'imiter en France ce qu'ilsavaîent vu à l'étranger. Il y a un intérêt social à rechercher, à reconnaître, parmi les prisonniers, ceux qu'on pourrait sauver. Il faut, par humanité, tendre la main à ceux qui n'ont été que malheureux, et par justice, ne les point condamner, parce qu'ils auront commis une faute, à vivre toujours parmi les malfaiteurs.
On peut dire, en empruntant une image au théâtre contemporain, qu'il faut séparer ces hommes, très différents les uns des autres, au point de vue
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de la moralité. S'il est juste de distinguer dans la société un vrai monde, chaque jour, hélas!* plus difficile à reconnaître, et un demi-monde déjà gâté ; s'il est vrai qu'il y a là, selon la comparaison ingénieuse et familière de l'écrivain, d'un côté les pêches à un franc et de l'autre les pêches à quinze sous ; il est certain également qu'en prison, ce sont les pêches déjà gâtées qu'on a sous les yeux. Que faire? Imiter le marchand : mettre des feuilles entre ces fruits, des compartiments, des cellules. En prison, la cloison d'une cellule sera comme la feuille protectrice qui doit retarder ou arrêter le progrès du mal et empêcher la corruption par le contact.
M. de Persigny, dans la circulaire ministérielle qu'il adresait aux préfets, le 17 août 18S3, ne méconnaissait pas la nécessité de certaines séparations à établir.
S'il rayait d'un trait de plume tout ce qui avait été fait, écrit, projeté, sous la monarchie constitutionnelle, c'était parce qu'il craignait de dépenser trop d'argent pour établir le système cellulaire.
Que proposait-il d'ailleurs ? La séparation par quartiers. Or, ce système est mauvais. Il n'arrête pas. le mal. Il est insuffisant, et c'est son moindre défaut. Qu'on le remarque aussi ; cette distinction établie entre les détenus, la séparation par quartiers est simplement administrative, trop arbitraire. D'abord elle n'ajoute rien à la rigueur salutaire do
]a répression. On vit toujours en conipagnie, et en mauvaise compagnie. De plus, elle est établie d'après Tâge, la gravité du délit, le nombre des condamnations, ce qui ne prouve rien, ce qui n'a aucune signification certaine.
Ne sait-on pas qu'il y a parmi les récidivistes des hommes dignes de pitié, d'intérêt, tandis qu'au contraire de vrais scélérats, réservés d'avance aux longues peines, et pour toute leur vie, vont se trouver, au début, dans la prison départementale? Estce de l'âge des détenus qu'on tiendra compte en les séparant? Abadie, Gilles, Menesclou, étaient à peine assez âgés pour être conduits dans la prison des hommes à Mazas, au moment où ils venaient de commettre leurs crimes. Eugène OUivier n'avait que quinze ans.
Qui s'oppose encore à l'adoption du système cellulaire ? Les philanthropes, les économistes.
Les philanthropes trouvent que tout, dans le régime des prisons, est trop rigoureux. Us ne sauvaient en conséquence soutenir de leur approbation un mode de répression qu'ils jugent plus rigoureux que l'ancien. Une fausse pitié pour ceux qu'ils s'obstinent à regarder comme de simples malades les égare.
Les économistes demandent si la justice a pris « un trousseau de clés pour glaive » et si l'on va longtemps encore dépenser de grosses sommes à
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construire des prisons nouvelles, à entourer de luic j et de bieu-être les malfaiteurs? ' ^ '
Refuser l'argent nécessaire à la coDstrucliCHi de , nouvelles prisons , c'est faire une déplorable éco- , nomie. C'est vouloir que le nombre des récidives, , et, dans la même proportion, le danger social, aug- i mente sans cesse. Ne faut-il rien dépenser pour | garder tous ces récidivistes en prison? Ne faut-il . rien perdre? Libres, ne rendraient-ils pas à )a société de plus grands services ?
On veut refuser k des malfaiteurs un bien-être, | une aisance, dont les ouvriers ne puuvcuL pas jouir ! ! On cite avec complaisance la plainte de ces paj'sans vivant dans le voisinage des nouvelles maisons centrales, au dire desquels il y aurait moins d'avantage et de profit à fitre honnête homme ! Est-ce sérieux t Eh bien ! qu'on essaie de prendre au mol quelquesuns de ceux qui se plaignent et de les y mettre ù leur tour. On verra s'ils auront hâte de sortir !
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La vérité , c'est qu'il y a dans le régime cellulaire une réelle aggravation de la peine. La cellule est bien plus difficile à supporter que l'emprisonnement en commun, et si c'est un luxe de subir dans une maison de belle apparence l'emprisonnement cellulaire, le prisonnier expie ce luxe par un redoublement salutaire de rigueur.
La répression est sentie, sous le système cellulaire; elle est presque nulle pour les habitués dans le ré* gime en commun. C'est agir selon la raison et la science que de diminuer la peine matériellement, c'est-à-dire d'une part de rendre la prison habitable^ et d'autre part de veiller, au point de vue moral, à ce que l'emprisonnement atteigne son but.
Pour le reste, les soins, la propreté, l'ordre, il n'y a jamais trop de luxe. Si ces hommes qui sont souvent, au dehors, ou pendant la prévention, d'i^ie saleté repoussante, prennent pendant leur détention quelques bonnes habitudes, nul ne saurait le regretter. C'est un heureux résultat de plus.
Ainsi l'emprisonnement cellulaire est préférable à l'autre. Mais c'est ici surtout qu'on peut dire : l'abus est près du bon usage.
Il s'agit de fixer la limite. Quelle peut être la durée de cet emprisonnement ?
On a vu, en lisant les pages consacrées aux cellules de Mazas, que la querelle était vive entre les partisans du régime en commun d'un côté» et, de
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l'autre, ceux qui demandent la transfornxation de toutes les prisons en établissements cellulaires. Ces derniers, fr^ippés des avantages que présente la séparation des détenus, ont soutenu que cette séparation est préférable, même physiquement, même pour la santé des prisonniers.
L'ont-ils prouvé? Non.
Une seule chose est certaine parce qu'on peut l'observer sur place et parce que l'expérience est déjà faite. L'emprisonnement en cellule donne de bons résultats dans les prisons départementales, parce que les détenus de ces prisons ne sont pas , (l'ordinaire, condamnés à plus d'un an. Beaucoup de prisonniers ont été soumis à ce régime depuis 1875, et quoiqu'ils aient éprouvé un long et profond ennui, ils n'ont pas été sérieusement malades soit pendant, soit après remprisonnement.
Mais il est déjà difficile de supporter la cellule pendant huit ou neuf mois, par exemple. Une double observation va le prouver, et l'Administration ellemême va se voir d'abord forcée d'en faire l'aveu.
Première observation : la mise en cellule est une punition. Qu'arrive-t-il, en eifet, lorsque deux prisonniers, dans la cour ou dans l'atelier, à Sainte- Pélagie ou dans le quartier commun d'une autreprison, se sont querellés et ont fini par se battre ? On les enferme. Voilà le châtiment que la direction, sur le rapport des surveillants, inflige chaque jour.
Ilyamèine dans les maisons entièrement cellulaires, àMazas, à la Petite-Roquette, des cellules plus noires, traversées dans leur longueur d'un simple lit de camp, qu'on appelle cellules de punition. Ainsi, on enferme un détenu quand on veut lui infliger une aggravation de peine. Telle est la vérité, démontrée par Texpérience.
Seconde observation. La loi du 5 juin 1875 ordonne bien de tenir en cellule les condamnés à un an et au-dessous. Mais le législateur estime qu'ils sont ainsi punis plus sévèrement qu'ils ne l'étaient dans la prison commune. Et pour leur offrir une compensation pour les encourager à tout subir sans se plé»indre,.à persévérer dans l'obéissance et le repentir, il accorde la réduction du quart de la peiné. Jusqu'à trois mois, il n'y a pas de réduction. Mais au delà, le condamné ne restera que quatre mois et demi dans sa cellule, si sa condamnation est de six mois. L'individu condamné à un an sera retenu pendant neuf mois.
Au contraire, le prisonnier est-il de ceux qui n'ont pas pu supporter la cellule? A-t-il accepté un emploi d'auxiliaire dans la maison? Il sera privé de cette faveur, parce qu'en effet il souffre moins, et il n'y a plus de bonne raison pour la lui accorder.
Tel est bien l'esprit de la nouvelle loi. Appliquée d'abord aux français, elle a été ensuite étendue
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parfois à des étrangers qui ea faisaient la demande. Restreinte» au début, à ceux qui n'avaient pas rommis certains délits honteux, Toutrage à la pu'deur, par exemple, elle a tout embrassé, par la suite, l'administration s'étant de plus en plus attar chée à son esprit et ayant pensé avec raison qu'il faut rendre possible pour tous le relèvement et le repentir. Quelques détenus même ont pu réclamer la cellule à leur seconde arrestation, lorsque, la première n'ayant pas trop d'importance, ils paraissaient encore mériter cet encouragement.
Ainsi, soit le texte de la loi même, soit l'application qui en a été faite, tout concourt à prouver en même temps qu'elle, avait une extrême importance dans la pensée du législateur. Il accordait une faveur , parce qu'il avait conscience de s'être d'abord montré sévère. Pour engager les uns à s'y soumettre sans murmurer, pour donner aux autres le désir de la subir volontairement, il a accordé la réduction énorme du quart de la peine.
Possible et préférable à tout autre système de répression, malgré sa rigueur, quand il faut faire subir, au plus, une condamnation à un an réduite à neuf mois, l'emprisonnement cellulsûre doit-il êtxe imposé aux individus condamnés à trois, quatre, cinq ans. de prison et à la réclusion même?
Le sentiment répond^ avant la raison. C'est de l'effroi qu'on éprouve à la pensée de condamner un
<:OiMPARAISON DES DEUX SYSTÈMES
voleur même, un coupable, mais un homme, un malheureux, un être fait de chair et d'os, à dix ans de solitude.
Encore faudrait-il aller au delà, et parler de quinze ou vingt ans, si la proposition de quelques partisans du système de l'isolement était adoptée. Us ont proposé, en effet, de ne plus établir parmi les condamnés que deux catégories. Ceux qui ne sont ni très corrompus , ni coupables d'un grand crime seraient condamnés à de courtes peines. Pour les autres, la transportation serait supprimée et remplacée par Temprisonnement à long terme puisqu'il serait nécessaire d'exercer longuement une salutaire influence sur ces prisonniers.
L'homme peut-il donc supporter, et subir avec profit, tant pour lui que pour la société, ce long supplice delà solitude?
Au pénitencier de la Roquette où l'on essaya d abord le système de l'isolement sur des enfants reçus dans cette maison en correction paternelle, l'expérience réussit ^ En octobre 1839, 233 enfants sur 508, soumis à ce régime, ne s'en plaignirent pas. On vit le nombre des récidives diminuer : 7 au lieu de 15 p. 100.
On cita bientôt comme très digne d'attention dans le même sens, le fait suivant ^
i. BÉRENGER« de la Répression, etc.
S. Id.
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a M. Russe], inspecteur des prisons de la Grande- Bretagne, en 1844, au moment où 345 convicls allaient être embarqués, leur demanda d'écrire sur une feuille de papier qui ne serait lue qu'après leur départ, leur impression sur le système cellulaire. Ils l'approuvèrent tous uniformément. »
II ne serait pas étonnant qu'on eût, aux premiers jours, accordé trop d'importance à ces faits. Le second, quand on connaît les détenus, paraît tout à fait étrange et contestable.
Épris du système américain, désirant le bien avec ardeur, les partisans de la réforme acceptaient, sans réserves, des aveux semblables à celui que faisaient dans leur livre MM. de TocqueviUe et de Beaumont, après leur visite à Gherry-Hill.
« Le moment de l'entrée est le seul critique. La » cellule solitaire du criminel , est , pendant quel- » ques jourS; pleine de fantômes. Il refuse les ali- » ments, les consolations. Mais on peut le mettre » au cachot... Il est rare qu'il faille plus de deux » jours d'un tel régime, pour soumettre le détenu » le plus rebelle à la discipline. Dès que le criminel » a triomphé des terreurs qui le poussaient à la » folie et au désespoir, lorsqu'il est tombé d'acca- » blement, et a cherché dans le travail une distrac- » tion à ses maux, le voilà dompté et soumis pour » toujours aux règles de la prison. »
Oui. Mais peut-être ne triomphera-t-il pas de ces
terreurs! Peut-être ne pourra -t-il pas supporter la cellule au delà d'un an ou dix-huit mois 1 Persister alors à imposer au détenu un tel supplice, c'est révolter sa conscience, c'est le placer dans Valternatîve, ou de haïr ceux qui lui ont fait subir cette épreuve, ou de tomber dans Thébétement.
Le même besoin de hâter la réforme dicta plus tard au docteur Lélut des affirmations paradoxales.
Il signale l'invasion des incompétences. Il y a, dit-il, en faveur de l'emprisonnement cellulaire, évidence nauséabonde. Avec l'autorité d'un médecin des prisons de Paris, membre du Corps législatif, ayant fait de l'aliénation mentale une étude particulière, il réfute, en divers écrits, les partisans de l'autre système, le docteur Coindet et divers méde-' cins de Genève qui déclarent, après avoir fait de leur fcôté une sérieuse expérience, que l'emprisonnement cellulaire développe la folie. Il tient à dire toute sa pensée et formule nettement son opinion.
« Pour que les criminels ne se corrompent pas les » uns les autres ; pour que l'action réformatrice de la . » société s'exerce sur eux ; pour qu'ils ne se con- » naissent pas dans la prison ; pour qu'ils ne puis- » sent pas, s'étant connus, s'associer à leur sortie ; » pour faire des économies , l'emprisonnement » cellulaire étant meilleur marché; pour éviter la » sodomie... qu'on adopte la séparation! Si c'est » trop dur pour les femmes et les enfants, et s'il
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» n'y a pas dans Temprisonnenient collectif les » mêmes dangers, qu'on les mette en commua.
)) Mais qu'on n'oublie pas que tous les détenus ont i> une âme ! ^ »
Ce dernier mot explique tout. C'est vrai. lis ont une âme. Mais perdre résolument le corps pour sauver l'âme, c'est se résigner à un sacrifice par trop semblable à ceux que le fanatisme» en d'autres temps, conseillait aux Inquisiteurs.
A ces affirmations, le docteur Collineau, rapporteur de la commission chargée d'une sorte de contre^ enquête, répondait, dans la même année 18S5, par des affirmations contraires non moins catégoriques.
« Ayez l'emprisonnement cellulaire pour les )} courtes détentions, disaif>41. Mais, Texpériaoce » prouve que la détention prolongée dispose à la » folie, au suicide, aux maladies lymphatiques et » tuberculeuses, mais surtout à la phthisie pulmo^ » naire; et que ce sont les caractères les plus gais» « communicatifs, sociables» qui, supportent le moins » la solitude et l'isolement forcé. Vous redoutez la y> sodomie en commun ? £a cellule vous auree le » vice solitaire. Non, quelque soit le système de défi tention, la prison par elle-même ne moralise ni ne j) fortifie. Quelque sévère que soit l'isolement, il ne M change pas le naturel. Appliqué à des êtres sen-