INFIRMERIE CENTRALE
l'infirmerie centrale
Chaque prison a son infirmerie particulière. La Santé même a la sienne tout à fait indépendante. Le service central pour linge, vivres, habillement, est , fait à Saint-Lazare. Mais c'est à la Santé que sont transportés, quand ils paraissent atteints d*une manière grave ou quand leur vie est menacée, les malades de toutes les autres prisons.
On n'est pas plus exactement visité, secouru, dans un bon hôpital. Deux salles vastes, hautes, cirées et propres reçoivent les nouveaux venus. Des médecins, des internes, des pharmaciens, des infirmiers pris parmi les détenus, et des garçons de salle donnent aux malades les soins qu'exige leur état.
Hais c'est la prison. Il manque de l'air, des jardins.
Les quarante lits de l'infirmerie centrale ne sufiiraient certes pas pour tous les détenus des prisons de Paris dont l'état est grave. Mais la Santé n'est que rhôpital des prisonniers. Les aliénés sont transférés dans les asiles de Bicétre ou de Sainte-Ânne. Les scrofuleux, si nombreux dans les prisons où leur maladie se développe et fait des progrès, restent dans les petites infirmeries. Les épileptiques simples ne
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sont pas considérés comme • malades. Ils vivent au dortoir, dans les ateliers ou dans les cours, avec les autres détenus.
Gomme les administrés de tous les hospices et de toutes les maisons de santé ou de retraite, et plus que d'autres, le prisonnier est sujet au mécontentement. Il compte les morts delà semaine. Il critique les ordonnances du médecin. Il veut passer d'une infirmerie dans une autre dans Tespoir d'être mieux soigné. Molière, en voyant le malade imaginaire des prisons, dans sa situation toute spéciale, aurait peutêtre ajouté quelques scènes à sa comédie.
Il faut bien que le séjour à Finfirmerie soit désirable, puisque ceux qui y sont venus une fois reviennent sans difficulté. Ceux qui s'y trouvent en convalescence ne se hâtent pas de redemander la cellule. Enfin^ les prisonniers qui ne peuvent pas supporter un complet isolement y sont conduits et se montrent reconnaissants de cette faveur.
Les détenus inquiets, aifaiblis, n'ont pas ici de violentes querelles. Un malheur commun les rapproche. Ils cherchent à se rendre de mutuels services, et, parmi eux, comme parmi les infortunés dont le poète a décrit la misère
Uaveugle, en tâtonnant, donne 4 boire au phthisique.
Ils viennent s'asseair, pour chercher la. disrtraction, le long de la grande table sur laquelle ils
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prendront plus tard leur repas. Ils ont fabriqué un Jeu de Dames « Ils laissent s*écouler les longues heures, attentifs à leur jeu, la tête couverte d'un bonnet de nuit, procurant par leurs plaisanteries un peu d'amusement à ceux qui sont couchés.
Qu'il soit permis de faire une réflexion, une seule, devant le lit de ces infortunés. C'est qu'un danger de la prison, grand, quoiqu'on n'en parle guère, c'est d'aggraver certaines maladies, c'est de conduire à la mort, rapidement et sûrement, sans que le progrès du mal soit visible avant les derniers jours sur le visage naturellement jaune et flétri du condamné. Il faut bien que la justice ait son cours ! On ne peut pas savoir à quel degré exact de la phthisie un prévenu se trouve arrivé, et lui épargner, parce qu'il est souffrant, l'application des lois. C'est vrai ! c'est certain. Mais que la direction, le médecin, l'aumônier, les paraoLts du détenu soient attentifs ! Que la grâce soit promptement accordée dans les bureaux de l'administration, lorsqu'elle est reconnue nécessaire, et qu'elle n'arrive pas trop tard !
Le prisonnier ne meurt pas comme il a vécu. Lorsqu'il se sent condamné, il a plus rarement que d'autres, sur les lèvres, des paroles de doute. Il a besoin de croire. Il a tant à expier! Il a été si malheureux, et il lui reste à satisfaire un tel besoin de bonheur 1 Il affectait le calme pendant sa captivité, mais il rougit à présent. Faire venir sa famille, sa famille hon-
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nête, en ce lieu-là, pour l'enterrer ! Quelle honte !
Les prisonniers, à leur lit de mort, expriment vivement leur repentir. Ils ajoutent presque tous, après avoir reconnu leurs fautes : « J'aurais désiré ne pas mourir en prison ! »
Enfin, le malheureux a cessé de souffrir. Quelle gravité, quelle funèbre éloquence, ces murs nus de l'amphithéâtre, ce linceul sur la pierre, ce cortège dé détenus et de surveillants, toute la triste cérémonie prêtent alors aux paroles de l'aumônier ! Qu'il profite de la circonstance pour exhorter et pour instruire ! II peut compter &ur le recueillement et sur Tattention soutenue de ses auditeurs.
Le ministre de la religion, soit seul, soit accompagné de rares parents, conduit l'infortuné à sa dernière demeure.
Et, s'il faut le dire, tout en pensant que telle devait bien être, après les espérances folles et les rêves mauvais, la fin logique d'une vie sans règle et sans moralité, il réfléchit, il médite en s'éloignant de cette tombe. Il se demande si la société s'est montrée asscz^ disposée au pardon ? Il craint qu'elle n'ait pas eu pour ces déshérités assez de pitié, et que le monde enfin, le monde indifférent, distrait, toujours cuirassé de bons arguments contre la compassion et le patronage, n'ait peut-être pas fait à leur égard tout ce qu'il devait faire!