LA GRANDE-ROQUETTE
L'ARRIVÉE A LA ROQUETTE. — LA COUR DES CONDAMNéS. — EMPRISONNEMENT ET RÉCLUSION. — TRANSPORTATION. —PEINE DE MORT. — l'exécution.
l'arrivée a la roquette
Encore un dépôt : le dernier.
Les condamnés à plus d'un an, qu'ils soient destinés à la maison centrale, à la réclusion, à la transportation ou à Téchafaud, descendent des voitures cellulaires dans la cour de la Grande-Rocpiette.
Pour quelques-uns seulement, la Roquette est encore la prison départementale, où ils vont faire un séjour de quelques mois. Leur présence est né-
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cessâire dans les ateliers pour donner de la régularité au travail qui serait trop souvent interrompu par le fréquent départ des autres. Ce sont, d'ailleurs, des récidivistes, habituellement condamnés pour rupture de ban, qu'on ne craint pas de faire vivre dans ce milieu où ils ont déjà vécu et dont ils partagent la corruption.
Trois cours fermées de tous côtés par les bâtiments qui contiennent les ateliers et les dortoirs, voilà la Roquette.
C'est la vieille prison commune dans sa primitive simplicité. Un long chemin de ronde à l'extrémité duquel furent exécutés les otages de la Commune, fait, à l'extérieur, le tour des bâtiments. Un mur de prison , épais, noir et haut, enveloppant tout le dépôt, l'isole du reste du monde. Les pierres de la grande porte, lourdes, entassées, serrées, donnent vaguement l'idée d'un cimetière. On cherche d'instinct, sculptés, ici ou là, sur la pierre, le hibou funèbre et le rameau traditionnel. A l'intérieur, des surveillants gardent les passages d'une cour à l'autre, ouvrant ou fermant, au besoin, les quadruples portes de chêne et de fer.
Des cuisines, dans la première cour, et de Tinfirmerie, dans la dernière, il n'y a rien à dire. C'est propre à l'œil, c'est bien tenu et suffisant pour la maison. Ici, comme dans les autres prisons, l'Administration veille avec soin au meilleur usage de
ce qui se trouve misa sâ disposition, vieux ou neuf, à Tentretien, au bon état matériel de toutes choses.
Le fourgon cellulaire, ou panier à salade, dans les compartiments étroits duquel sont ballottés les condamnés, vient s'arrêter au fond de la première cour.
On entre au greffe, par six habituellement, quand les voitures sont pleines à Tarrivée. Il s'agit d'inscrire les nouveaux venus sur les registres de la prison, de mesurer leur taille à la toise et de prendre leur signalement.
Douze bras, assez ordinairement forts, velus, solides» armés de longues mains aux doigts noueux, se tendent vers le greffier, qui prend note des signes particuliers et des tatouages. Les chevaux de retour se soumettent sans émotion apparente à ces formalités qu'ils connaissent. Mais quelques-uns, le caissier infidèle, remployé aux écritures faussaire, le fonctionnaire qui occupait sa place naguère et qu'un scandaleux procès vient de déshonorer, en un mot, ceux qui n'ont pas encore l'habitude de ce monde-là et de cette vie, p&lissent et sont prêts à défaillir.
Le comique se mêle à tout.
Un jour, le premier interrogé était un homme déjà vieux, presque sourd.
— Votre nom ? demande le greffier.
— Terrassier,
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Sourd comme un panier, murmure l'homme qui écrit.
— Votre profession?
— Claire Garodet.
C'était le nom de sa mère.
Les condamnés se tordent, et le greffier s'agite sur son fauteuil de cuir, en s'écrîant :
— Comment en finirt
Il prend alors le parti de s'adresser à l'employé de service.
— Allons! le signalement?
— L'employé, vile: découvert — châtains — long — moyenne — rond...
— Et le teint ?
— Le teint ? mais... il n'en a pas!... Puis,
un silence: teint ordinaire!
incidents comiques sout très rares, et surmprévus. Ce qui est vrai, c'est que cette est singulièrement grave. C'est une heure de
épargne aujourd'hui la marque aux condam' fais ces formalités, c'est le déshonneur qui t visible et matériel. C'est l'Administration, la justice, qui, par la main d'un gardien de , voas soufflette de ses familiarités et prend sion de vous comme de l'esclave qui cesse )partenir. C'est, après le déshonneur devenu n fait accompli, le ch&timent qui cesse d'être
moral, invisible pour devenir matériel. C'est Texpiation qui commence.
Le condamné n'est pas au bout de ses premières épreuves.
La veille, au jugement, il avait ses habits de ville. Le séjour dans une prison mis à part, il ressemblait à tout le monde. Il avait l'extérieur d'un homme libre pendant la durée de la prévention. |Jne dernière fois, pendant le procès, s'il avait une famille, il s'était procuré le linge, les vêtements nécessaires, babillé décemment. Ici, à peine écroué, la première série de formalités terminée, une autre plus pénible à subir commence avec les humiliations et les dégoûts inévitables. Il faut passer au vestiaire, quitter les habits civils, prendre le costume de la prison. F^
Dans im coin de la cour, se dresse, comme un kiosque, une étroite boutique de barbier. Il doit s'y rendre aussitôt, et là, sous la main d'un autre condamné promenée sur son visage pâlissant et dans ses cheveux qui se dressent, sentir tomber sous les ciseaux, sous le rasoir, sa barbe et ses cheveux . Alors sa chair frémit. Alors il se sent envahi parla honte. Le verdict du jury, la sentence prononcée, c'était le coup de massue qui étourdit. Mais à présent, c'est le châtiment qui le frappe, c'est le fouet vengeur qui le blesse en détail et le déchire. Les réflexions se succèdent pressées et amères dans
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80D esprit, remords cuisants, mortels regrets du passé, et cruelles appréhensions, prévision désolée de l'avenir entrevu. Se roidir serait insensé.
Il sort de là privé pour longtemps de son au> dace, de Ténergie factice qu'il laissait voir pendant les derniers jours, comme il est physiquement dépouillé de lair, de l'attitude qu'il s'était choisis, des signes extérieurs de sa virilité.
Quel moment, si ce n'est pas un malfaiteur d'habitude et s'il n'a pas encore perdu tout sentiment de dignité, d'honneur! Comme, à cette heure-là, celui qui vient à lui avec des consolations, avec des exhortations fraternelles, pourra le trouver docile et bien disposé !
Pour tout autre que l'aumônier, ce n'est pas un homme.
U n'a plus, ni sou costume que le costume de la prison a remplacé, ni sa physionomie que le perruquier vient de transformer subitement. En attendant son départ pour la maison centrale, pour la réclusion, pour la mer, c'est un administré sans nom, un numéro.
jn.
LA COUR DES GOItDAMNÉS
Les malfaiteurs de toute espèce pègres et pégriots*, escarpes *, carroubleurs et cambrioleurs ', voleurs à la tire, à Taméricaine, au bonjour, au rendez-moi, etc., à tous les degrés de la chute et du crime, doivent quelque jour se rencontrer dans la cour de la Roquette.
Ils vivent au dehors, soit isolés, soit par bandes distinctes. On ne les trouve réunis que là. C'est dans cette cour qu'il faut venir pour les voir chez eux.
Quand on arrrive à l'heure du repas, au moment où ils se promènent le matin après la soupe, d'abord on ne distingue rien. Un roulement de sabots régulier et continu, frappe l'oreille. Une foule grise et confuse s'agite et tourbillonne devant les yeux. Puis on commence à voir. Sous le jour clair du ciel, d'une clarté qui frappe tout à coup, parce qu'on sort d'un vestibule, d'un premier corps de bâtiments, se