‹ Les prisons de ParisChapitre 99 sur 118 · Juin · texte numérisé non relu

Juin

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Les frais sont énormes. Plusieurs centaines de mille francs pour cinq ou six mille individus.

Enfin, même en réussissant, il faudrait, au moment où le succès deviendrait manifeste, renoncer au fruit de tant de peines et de sacrifices. Voyez TAustralie. Les Anglais ont dû renoncer, en fait, à transporter leurs convicts parce que la population de la colonie florissante les recevait à coups de fusil.

On se trompe.

Il faut écarter d'abord ces dernières objections comme trop faibles et d'importance secondaire dans le débat. C'est au gouvernement à bien choisir ses fonctionnaires, à désigner, là comme ailleurs, des hommes qui sachent se montrer sévères sans barbarie, et surtout sans parti pris politique, une administration capable d'unir à la modération habituelle la grande fermeté nécessaire. Et quand même après de longues années , après plus d'un demi-siècle, comme en Australie, il faudrait changer de colonie, il serait vrai de dire que les résultats obtenus sont, malgré tout, satisfaisants.

H est vrai aussi que les femmes manquent. Mais pourquoi ? Parce qu'on n'a pas su encore aller jusqu'au bout des principes qu'on avait posés. La transportation doit devenir obligatoire pour les femmes comme elle l'est pour les hommes. C'est indispensable si l'on veut peupler la colonie. Il est vrai que même en imposant la transportation à toutes les femmes

condamnées aux travaux forcés, elles se trouveront encore en nombre insuffisant à la Nouvelle-Calédonie puisque les hommes condamnés sont six ou sept fois plus nombreux. Mais ce serait déjà une améliorsrtion et un progrès. De plus, on peut attirer, comme en Australie, les femmes des contrées les plus voisines. « Un courant d'émigration s'est déjà établi entre » Sidney et la Nouvelle-Calédonie. Beaucoup de fem- » mes qui ne trouvent pas à se marier viennent à » Nouméa. Ne finira-t-on pas également par s'unir » avec des femmes indigènes comme à la Guyane *?

Transporter ? Quelle dépense ! Oui, sans doute. Mais quel service rendu au pays débarrassé des pires criminels ! Ne faut-il pas les nourrir, les entretenir, leur payer le voyage dans la maison de réclusion?

Et d'ailleurs, la dépense doit, ici conune en prison, diminuer par suite du travail des condamnés. C'est la terre remuée, cultivée par des colons plus nombreux qui rendra bientôt en produits , en richesse, ce qu'on aura d'abord dépensé.

Voici l'objection la plus grave : « La transportation n'intimide pas les criminels. »

Elle ne leur fait pas peur ? Elle les laisse indifférents ou même enchantés du voyage? Alors pourquoi es(-il devenu nécessaire de nommer une commission chargée d'examiner si la discipline n'était pas trop

-I. Enqttête parlementaire, t. UI. Déposition du colonel Charrières.

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sévère et les châtiments trop rigoureux? On dépeignait la Nouvelle-Calédonie, avec complaisance, comme un lieu de délices. Est-ce le paradis, cette vie -au bout du monde, au milieu des mers, entre une direction inflexible et une police sauvage de canaques? Nous sommes bien loin de TEldorado.

S'il était vrai qu'en conscience Tadministratioii ne juge pas ce châtiment très rigoureux, pourquoi refuserait-elle d'envoyer les femmes à la Nouvelle- Calédonie? Quelle belle occasion elle laisserait échapper là de les rendre heureuses en nous en débarrassant ! Et surtout, pourquoi les femmes elles-mêmes ayant la liberté d'option, se résigneraient-elles à subir la réclusion même perpétuelle ?

Il est vrai que les condamnés de la Roquette ne paraissent pas redouter beaucoup la transportatiou et que plusieurs la préfèrent à un long séjour dans une maison de force. Mais sait-on bien les motifs de cette préférence ?

Ils sont fort divers.

Un accusé taisait demander au jury par son avocat les travaux forcés au lieu de la réclusion.

— Pourquoi? lui dit-on.

— Vous voyez, répondit-il, que je suis boiteux. J'ai des douleurs. Je mourrais sans doute bientôt en réclusion. A la Nouvelle-Calédonie, au contraire, j'aurai l'air et la distraction, surtout le soleil et un doux climat. Je pourrai vivre longtemps encore.

Un autre avouait que la Nouvelle avec son régime si dur, ne le séduirait pas.

— Êtes-vous donc mécontent d'y aller?

— Non.

— Expliquez-vous alors.

— Je compte bien trouver l'occasion de m'évader, soit en route, soit après l'arrivée.

Les adversaires de la transportation sont trompés également, s'ils croient que la réclusion va produire l'effet d'intimidation attendu.

Les criminels de profession, c'est-à-dire ceux qui comptent seulement pour vivre sur les produits de l'escroquerie ou sur Je vol, qu'il doive être ou non accompagné de meurtre, ne sont pas plus intimidés par la réclusion que par la transportation. Us vont aux coups qu'ils doivent faire, comme les joueurs au tripot, sachant qu'ils peuvent perdre ou gagner, et préparés d'avance à accepter le résultat quel qu'ilsoit.

En général, le malfaiteur évite de réfléchir à l'avance, ^'il réfléchissait, il n'agirait pas. Il ne se décide pas à agir parce qu'il brave le châtiment, mais parce qu'il espère n'être jamais découvert. Il ne pense au châtiment qu'après, au moment de le subir, quand il est arrêté. Et de là vient qu'à la fin de sa peine, il est parfaitement décidé « à ne plus recommencer », comme ils disent.

Ils en ont assez. Merci 1 Vous doutez? Croyez-vous donc qu'ils ne soient pas fatigués d'être mal nourris,

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de travailler sans profit sérieux et do vivre entre quatre murs? Quand ils parlent ainsi, ils sont très sincères. Cependant ils seront bientôt récidivistes. C'est que dans ce moment-là deux choses agiront sur eux : la tentation trop forte et l'espoir d'échapper à la peine. Les oc nourrisseurs » seuls S relativement peu nombreux, calculent avant d'agir les chances favorables, mettant en balance le gain probable et le châtiment possible.

Quand on dit que les habitués de la Roquette ne craignent point la transportation, on ne parle certes pas de tous. Plusieurs préféreraient la prison en France, les jeunes surtout qui avaient naguère un avenir, des projets. Observez-les au retour du tribunal, au moment oii la peine de huit ans, dix ans, vingt ans de travaux forcés vient d'être prononcée contre eux. Âu>dessus de huit ans, ils savent bien que c'est pour toujours. Us sont consternés et ils versent des larmes.

Pour ces individus qui peuvent seuls être intimidés avant le crime, ou disposés, après, à l'amendement, ce lointain exil sur une terre inconnue , ces mauvais traitements que leur imagination exagère encore, la transportation, en un mot, est une lourde peine. Ds craignent moins la prison en France, quel- . que dure et effrayante qu'elle soit.

i . Ainsi nommés parce que les coups qu'ils font sont prémédités I et adroitement préparés.

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Quant aux autres, il faut renoncer à agir sui: eux par la peur.

Tous ceux qui voient les détenus savent qu'ils n'ont, les uns pour les autres, aucune complaisance. Employés dans la prison comme auxiliaires, comme contremaîtres, comme bibliothécaires, ils signalent impitoyablement les infractions de leurs codétenus. C'est ainsi qu'on peut leur confier avec succès quelque mission de surveillance ou de police.

L'un d'eux, interrogé sur les moyens les plus propres à obtenir le changement de vie des malfaiteurs au milieu desquels il vivait depuis longtemps, avouait confidentiellement qu'il faudrait les enfermer tout seuls dans une cellule. Ils se plaindraient, gémiraient, pousseraient des cris. Il faudrait que l'Administration se montrât impitoyable. Au bout de dix ou douze ans de ce régime, les plus endurcis, ceux qui paraissent le plus naturellement rebelles à toute autorité, seraient a doux comme des moutons ».

Ce plan se rapprocherait beaucoup, il faut le reconnaître, du projet des partisans de la cellule à long terme. S'il était mis à exécution, la transportation deviendrait inutile. Mais quel enfer serait donc une prison où , à chaque porte , à chaque cellule , un tel système, froidement cruel, serait appliqué? Que resterait-il de la raison d'un hommô après cette épreuve? Où donc prendrait-on les bourreaux qui

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consentiraient à infliger à un être faisant partie de l'espèce humaine après tout, ce supplice de chaque jour?

On a tout essayé, d'ailleurs, sur les criminels, dans le passé, depuis la marque et l'exposition en public, jusqu'à la torture et la roue, précédant le bois patibulaire où on les voyait

Pour prix de leurs larcins en public éleyés, Danser la sarabande à deux pieds des pavés.

Leur nombre avait-il diminué? Noiji. Le crime, alors, s'appelait légion. Jamais la crainte des supplices n'a délivré la société des malfaiteurs de profession.

Une seule peine donne quelque souci à ceux d'entre eux qui peuvent être intimidés : la mort.

Enfin , le criminel aime les jouissances de toute sorte. Il a besoin des grandes villes, du luxe, de la richesse et du bruit autour de lui. On pourrait citer telle salle de bal dans Paris où les habitués du crime sont aussi connus qu'à la Roquette. Il lui faut la foule, il lui faut le tripot, il lui faut l'ivresse. Il a des liaisons avec d'affreuses créatures dont il devient le protecteur. G..., ayant recueilli l'héritage de sa tante, une fruitière, qui lui laissait neuf mille francs, cachés sans qu'on s'en fût jamais douté dans un coin de la boutique, fit trois parts de son bien et choisit dans des quartiers différents, trois filles, trois

maîtresses. D dépensa tout avec elles, jusqu'au dernier sou, leur faisant ses visites à tour de rôle et donnant vingt-quatre heures à chacune.

Et voilà rhomme que vous transportez au bout du monde, que vous arrachez à la taverne, aux filles publiques, aux boissons, au tabac, à la paresse, en Tobligeant à vivre au pays des sauvages, à adopter la vie laborieuse et paisible du colon, à respirer Tair fortifiant de la mer ! La Nouvelle-Calédonie devient si bien pour eux un châtiment, et même un châtiment insupportable, que les incorrigibles n'ont plus qu'un rêve, une idée fixe dès qu'ils sont installés ; partir ! Vingt fois il leur est arrivé de préparer un canot et de gagner le large, en mer, d'aller vers Tinconnu, vers la mort presque certaine, pour fuir cette terre maudite.

Ainsi ce que le malfaiteur incorrigible y trouve, c'est le châtiment, l'expiation. Aussi bien la société qui le craint n'a-t-elle qu'un intérêt, à son égard, et ne doit-elle poursuivre qu'un but ; se débarrasser d'un membre dangereux , d'un éternel récidiviste.

Au contraire, . le condamné revient-il à de bons sentiments, c'est alors que la transportation apparaît réellement bonne et bien entendue, avec son utilité véritable.

Les Anglais n'ont pas, quoi qu'on ait pu dire, renoncé entièrement à l'appliquer, depuis l'Australie et Botany-Bay. Us ont encore une colonie pénale,

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dans rindé, à la vérité, au service exclusif du gouvernement auquel ils ont confié la surveillance des possessions qu'ils ont dans ce pays*. Ils ont renoncé seulement à se servir des condamnés pour peupler le pays. Ils ne leur interdisent pas le retour dans leur patrie à l'expiration de la peine. Ils paraissent donc n'attendre de leurs déportés * que les résultats immédiats du travail: conslructionde ports, routes, maisons, etc..

En France, le but poursuivi est différent. Il est plus élevé.

Le monde est dur pour les* libérés. Apprend -il qu'un malheureux sort d'une maison de réclusion ou revient de subir la peine des travaux forcés? Il le chasse, il l'écarté impitoyablement. C'est instinctif. Il ne se demande pas de quoi' l'infortuné vivra, le lendemain, et si le désespoir, la faim, ne le pousseront point à un nouveau crime. Ainsi, dans noire société civilisée, où les cadres sont au complet, selon l'expression consacrée, où chacun peut choisir sans peine ses employés el ses serviteurs, il n'y a pas de place pour le libéré. S'il ne ment pas, s'il se laisse deviner, il n'a plus qu'à mourir dans la solitude et l'abandon.

Au contraire, dans un pays nouveau où l'on n a

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