‹ Les prisons politiques: Sainte-PélagieChapitre 10 sur 63 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Sommaire. •— Respirons eniiu ! —Il est des choses qu'on n'oublie pas. — Une réédification féerique. — Sainte-Pélagie de 1849 à 4852. — L'égaUté devant la promiscuité. — Un mot de ■ M. Carlier. — Le conjtmgo de Proudhon. — Une gentillesse du Corsaire. — Le duel de Cournet. — Les palinodies do M. Léo de Laborde. — Que vouliez-vous qu'il fît?

• Sainte-Pélagie, e*ett le tappUce par la langueur, la tortnre par Vennnii Tbomicide par la coosomptioD. C'est une espèce de machine pocamatiqae appliquée aa cerveau, qui pompe §outte à goutte toute sa séTc. et l'bébète, et l'alaoguit, et l'épuisé. Ce n'est pas l'agitation et ce n'est pas la paix. Ce n'est pas Paris et ce n'est pas la solitude. C'est ub mélange de toutes choses *. de l'air, un peu ; de l'espace, prcMue pas; des amis, quelques-uns; des importuns, à f6ison. C'est une prison qui tient du monde; c'est un monde . qui n'est pas fait pour une prison ; c'est un directeur humain et qui a des formes aimables ; ce sont des gardiens qui ressemblent à des ouvreuses de loges; ce n'est pas dur et c'est triste ; c'est une espèce de police civilisée ; e'est quelque chose de perpétuellement faux Sainte-Pélagie est insupportable ! ...

« Armand MAMiST. •

Nous voici arrivé au point culminant de notre œuvre. Nous n'avons plus, Dieu merci I à nous entrenir d'un monde interlope, gangrené, repoussant; et surtout ce qui nous met fort en liesse j c'est que nous ne serons plus obligé de distraire à chaque instant de ce monde les quelques écrivains ou hommes politiques qui s'y trouvent parfois mêlés.

--Su--

Hurlant assemblage, accouplement révoltant!

quel étrange cerveau a pu le concevoir? quelle ma ligne intention a pu le décréter? Est-ce un avilissement forcé dont on veut souiller des intelligences qui, même aux yeux des juges, ne peuvent être qu'égarées ?

Je garderai, je l'avoue, un terrible souvenir des deux mois de honte, d'exaspération, d'insomnies que j'ai passés dans cette cour pestilentielle de la Dette. C'est en vain que, pour m'indemniser, sans doute, on m'a ouvert plus tard les portes du pavillon de l'Est : Il est des choses qu'on n'oublie pas.

On le comprend, ce n'est pas contre la sévérité relative du règlement du pavillon de la Dette que je proteste, njais bien conti-e l'honorable société qu'on avait trouvé plaisant de me donner. Qu'on soumette si l'on veut les honnêtes gens à un régime plus sévère que celui des gredins, d'accord; mais, ou qu'on les loge tous, sa7is exception , dans un lieu spécial , ou qu'on les isole de telle façou que leur dignité n'ait pas à souffrir d'un contact blessant* L'administration objectera à cela que le pavillon de l'Est est, en effet, spécialement réservé aux délits politiques et de presse, mais que, ue contenant que six chambres, six détenus, par conséquent, elle est bien obligée de répartir l'excédant dans l'autre corps de logis. C'est là une objection puérile. Qu'est-ce qui empêche d'agrandir le pavillon de l'Est ? Il faut avouer qu'en limitant à six le nombre des chambres où s'expient les délits incurables de presse ou de politique , les premiers organisateurs semblaient avoir de la France une

meilleure opiniou. Que n'ont-ils restreint, que n'ontils réduit à zéro ces cellules ? Sans demander un pareil sacrifice, sans limiter le logement des intelligences françaises, qu'on'leur donne, au moins, im asile mieux en rapport avec leur dignité. S'il faut une cellule qui expie les délits moraux, qu'elle soit morale, et qu'elle n'offre pas l'exemple d'une trituration démoralisatrice des cerveaux éclairés, ou un instant trompés, avec les cervelles abruties des criminels de bas étage.

Je n'bésite pas à avouer qu'en ce temps de démolitions et de constructions féeriques, on pourrait réédifier le pavillon de l'Est, et cela du jour au lendemain, sans môme donner congé aux locataires actuels. On pourrait d'ailleurs, et cela n'exigerait aucune dépense ni aucune modification dans l'aspect, pittoresque de Sainte-Pélagie» on pourrait, dis-je, rétablir les choses comme elles l'étaient, par exemple, de 1849 à 1852 : livrer aux détenus politiques les travées qui sont au-dessus de l'infirmerie et qui relient le pavillon de l'Est au pavillon de l'Ouest. A cette époque chacune des trois pièces des Travées contenait dix-huit lits , en tout cinquantç-quatre détenus, et les principales chambres des deux pavillons en con tenaient trois ou quatre. Les moindres en contenaient un ou deux.

Il y avait, on le voit, égalité devant la promiscuité.

En outre, le règlement et les égards étaient les mêmes pour les détenus politiques, qu'ils fussent placés ici ou là, dans les chambres du pavillon de l'Est ou dans les travées du pavillon de l'Ouest.

M. Carlier était préfet de police, et bien que nous

n'ayons pas le moins du monde l'envie de lui tresser des couronnes, nous devons dire qu'il se montrait pour tous les détenus, sans distinction, d'une bienveillance que ne professaient pas en général les autres préfets de police. Il avait pour les détenus politiques* une véritable considération. Sa mission, ainsi qu'il le disait, était de les comprimer, mais non de les tuer à coups d'épingle.

Dès qu'un détenu politique manifestait le désir de sortir, sous le moindre prétexte, ou môme sans donner de raison, il s'empressait d'accéder à sa demande, et ne le soumettait à aucune surveillance. 11 comprenait qu'aucun des détenus, laissé libre dans de pareilles conditions, ne manquerait de rentrer à l'heure et au jour convenus. Sa confiance à cet égard ne fut jamais trompée.

Proudhon sortit pendant son année de prison une fois par semaine en moyenne. Il profita même d'une de ses journées de travail poiu- s*encha^ner volontairement dans les liens conjugaux.

D'autres de ses codétenus, assez importants pour obtenir une faveur analogue (pas celle de se marier, s'entend), ne la recherchèrent même pas : Ainsi Delescluze. Désiré Pilette et autres.

La sortie matrimoniale de Proudhon nous remet en mémoire un emploi assez original d'un jour de liberté, sous M. Garlier.

Un journal royaliste, le Corsaire j avait publié un article contre les démocrates, dans lequel il était dit, entre autres gentillesses, (^yjUaux socialistes il n'y avait qu'à administrer des volées de bois vert. Le journal arriva à l'un des détenus et produisit sur ceux

qui le lurent l'effet que Ion devait en attendre. Trois noms, ceux de Boisse, Pilette et Gournet, furent mis dans un chapeau, et le nom de Gournet fut celui • qu'amena le sort.

Gournet obtint dé sortir dès le lendemain, et demanda à M. Delapierre, Fauteur de l'article, une réparation que celni-ci, du reste, ne lui refusa pas. Les choses se passèrent avec une certaine lenteur provoquée par quelques incidents dont nous reparlerons tout à rheure. Mais ce qui prouve que les détenus 'obtenaient facilement de rester dehors le temps qu'exigeaient leurs affaires, c'est que Cournet ne rentra à Sainte-Pélagie qu'après avoir administré un bon coup d'épée dans le bras de son adversaire.

Cela ne se termina pas ainsi : un des amis que M. Delapierre avait demandés pour témoins avait refusé de l'assister, en motivant son refus sur des raisons injurieuses pour Gournet. Gelui-ci apprit de M. Delapierre môme ces raisons, et comme il n'était pas homme à tolérer ime injure, il adressa à M. Léo de Laborde, l'ami dont il s'agit, une provocation conçue dans les termes les plus outrageants.

On commençait à comprendre probablement dans les bureaux du Corsaire que les volées de bois vert n'étaient pas faciles à administrer aux socialistes, et, ce que l'on a peine à croire, c'est que M. Léo de Laborde, à qui Gournet avait déclaré par écrit qu'il arracherait les moustaches t écrivit la rétractation la plus absolue, la plus complète et la plus humble, proclamant l'extrême honorabilité d'un homme qu'il avait, disait-il, méconnu par erreur, et évita ainsi de voir s'accomplir la menace contenue dans ces paroles de

Cournet : « Il faut demain qu'un de nous deux soit un cadavre. »

L'étrange palinodie de M. de Laborde émut considérablement son parti, et des complications lui furent demandées.

On connaissait ' les termes de la provocation que Cournet lui avait adressée. Quelques-iins des siens en avaient même en main une copie. Une des expressions contenues dans cette copie différait de Toriginal. En fait, elle était plus adoucie. M. Léo de Laborde* profita de cette inexactitude pour déclarer à ses amis que la lettre n'était pas conçue dans les termes qu'on lui présentait.

Le beau de la chose fut que Cournet, ayant appris cet incident, s'empressa d'adresser à M. Léo de Laborde une copie littérale de celle contre laquelle celui-ci se récriait, ajoutant qu'elle contenait parfaitement l'expression de sa pensée, et qu'il entendait la maintenir à la lettre.

M. Léo de Laborde s'inclina et ne répondit rien.

Que vouliez-vous qu'il iit?...

Qu'il se tût.

C'était moins dangereux, en effet, avec un gaillard de la trempe de Cournet.

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