‹ Les prisons politiques: Sainte-PélagieChapitre 12 sur 63 · JOURNAL DE MA PRISON · texte numérisé non relu

JOURNAL DE MA PRISON

1841 . Janvier, 4. — Entré vers trois heures. Chambre de quinze à seize pieds carrés, six pieds de hauteur. Éclairée par cinq impostes, deux à Test, trois au sud. Ces impostes, hauts de dix pouces, ne peuvent laisser passer que peu ou point de soleil, et ne donnent qu'une lumière triste et louche, avec des ombres singulières. J*espère ne pas souffrir du froid, à l'aide de mon ""petit poôle. Dîner à six heures, froid. Coucher à neuf heures et demie. A neuf on m'enferme. Point de secours pendant la nuit si l'on tombait malade ; mais aussi point de bruit, ce qui est une grande chose pour moi.

5. — A huit heures et demie, le condamné qui fait ma chambre vient voir si j'ai des souliers à faire nettoyer. Cela ressemble assez à une plaisanterie, puisque je ne sors pas de ma chambre, où je ne porte que des pantoufles. Dormi paisiblement. Le guichetier était venu ouvrir à huit heures, j'ai eu du lait à dix heures et demie, mais point de pain. Je vois bien qu'il faudra que je change mon régime. Ce que j'éprouve, ce n'est ni de la tristesse ni de l'ennui, mais une sorte de manque d'air. On est ici comme dans un monde à part et qui flétrit l'âme, car l'homme n'y apparaît que par ce qu'il a de mauvais, à partir de l'architecte, dont la pensée très-apparente a été de faire souffrir ceux qui logeraient là, en les privant d'air et de lumière.

Lieux, boyau de cinq pieds de longueur sur une largeur de trente pouces ; au fond un trou au niveau

du pavé, sans siège ni appui. L'esprit d'invention, et dans le même sens, se remarque ici partout.

Régime des prisonniers. Deux repas, vers huit heures et à quatre heures. Une livre de pain blanc ou une Uvre et demie de pain noir ; au déjeuner, du bouillon maigre, à dîner, une cuillerée de légumes. Le jeudi un quart de livre de viande, qui tient lieu de la portion de légumes. Le tout ensemble insuffisant pour le besoin.

Mercredi 6 . — Assez mauvaise nuit. Je m'étais couché à neuf heures, excédé de fatigue ; j'espérais dormir. Ma porte qu'on verrouille et le bruit de l'escalier me réveillent vers dix heures. Plus de sommeil jusqu'au matin. Levé à huit heures ; visite du docteur Gaubert, qu'accompagne le directeur. Ils me trouvent travaillant à allumer mon poêle. J'y parviens avec peine, enfin j'en viens à bout.

Jeudi 7. — Peu de sommeil; relevé à minuit, mais le froid m'oblige à me recoucher bientôt. Le pire moment est celui du réveil ; le meilleur est celui de la tombée de la nuit. — Le poêle toujours long et difficile à allumer, faute de copeaux. On m'en a promis pour demain. — Vers dix heures je fais mon café, cela prend du temps. Puis, voulant me raser, je ne sais comment faire chauffer de l'eau. Je parviens pourtant à en avoir de tiède.

Ma barbe faite, je nettoie mes dents. Tout cela me conduit jusqu'à onze heures. On vient faire ma chambre, oïl se glisse un rayon de soleil, qui me donne un moment de joie triste. Je commence à croire qu'il n'est pas possible de travailler en prison, à moins que ce ne soit à quelque ouvrage pour ainsi dire mécanique.

comme Tétude d'une laugue ou autre chose semblable. Il faudra donc probablement me résoudre à perdre une année. Tout ce que Dieu fait est bien.

Vendredi S. — Le\é tard, temps sombre, neige. Vif désir de travailler; je ne le peux encore. J'aurais cru le contraire avant d'être ici. Outre tout le reste, il y a quelque chose d'aflfaibUssant dans la prison. Aussi, je ne connais aucun ouvrage qui y ait été écrit.

Samedi 9 . — Froid vif, neige. Toujours peu de sommeil. Je me décide à entreprendre un petit ouvrage sur la religion, expUquée selon les principes exposés dans V Esquisse d'une philosophie. J'ai dans l'esprit un autre petit Uvre que je ferai ensuite, si j'en ai le temps ou plutôt la force, car la vie de prison affaiblit beaucoup.

Dimanche 10. — Mal dormi. Pendant la nuit, sensation singulière éprouvée déjà plusieurs foie. Il me semblait que les murailles me serraient, me- pressaient et que je faisais de vains efforts pour les repousser*

Cette impression n'est pas le cauchemar, car je ne la ressens jamais qu'éveillé.

Lwidi 11. — Visite du docteur Gaubert, qui me trouve au lit. Dérangé tout le jour par le retard du déjeuner et le serrurier, que l'on vient appeler trois fois pendant qu'il place la serrure de mon petit placiu-d. Convenu avec Marie (la domestique de Lamennais) qu'elle viendra tous les lundis.

Mardi 12i — Lettres nombreuses i Je fais dire au greffe de n'en recevoir aucune si l'on ne veut permettre qu'elles me soient montrées auparavant, de sorte que je puisse refuser celles qu il ne me conviendrait pas de retirer. Parmi celles de ce jour, il y en a une

d'injures atrocea, où l'on me dit que je mourrai dans Tannée et que j'aie à remédier aux désordres de ma conscience. Elle vient du Midi et me coûte 22 sols de port.

Mercredi 13. — Écrit à M. et M™* Didier, à Benoit, à Pagnerre.

Jeudi 14. — Vent et pluie conmie hier. Toujours peu de sommeil et mauvais. A cela près et quelque faiblesse, je m'accommode très-bien à la position qu'on m'a faite. Je n'ai pas encore éprouvé un quart d'heure d'ennui.

Samedi 16. — Un an de prison , c'est une peine de mort partielle, car c'est une année retranchée de la vie.

Ce journal n'est il pas une réponse péremptoire à cette éternelle question : Peut-on travailler eu prison?

J'ai eu l'honneur d'occuper pendant deux mois la chambre de Lamennais, et je déclare que mes impressions n'étaient pas plus gaies que celles de mon illustre prédécesseur. Béranger a avancé quelque part qu'on ne travaillait jamais mieux qu'en prison. Je dois le croire, tout en reconnaissant qu'il est une bien rare exception. Le rossignol est assez généralement muet en cage : j'en ai poiutant entendu chanter un.

Au reste, conmie on dit, de gmtibm atque coloribus non est disputandtm !

Un ex-pensionnaire de Sainte-Pélagie, M. Louis- Auguste Martin, philosophe et écrivain distingué, s'exprime ainsi dans une lettre publiée par le Petit journal du 9 décembre 1866 :

a Bien loin de dire avec Lamennais que le temps

« passé en prison est une peine de nwrt partielle, « j'ai trouvé qu'un écrivain y vivait plus réellement « qu'en état de liberté, parce qu'il y était plus en pos- « session de lui-même pour l'élaboration de ses idées « et de son style. Au lieu d'un volume que je parviens « à faire chaque année, en état de liberté, j'en ai fait v( deux en six mois de captivité, au détriment, il est « vrai, de mes lecteurs.

« Il ne faut donc pas médire de Sainte-Pélagie,

« surtout lorsqu'on est logé dans le pavillon des « Princes, où l'on peut recevoir des bourriches plei- « Ties de gibier digne d'un glouton y comme celles que « les chasseurs d'IUe-et-Vilaine envoyèrent à Béraa- « ger. Aussi le jour de ma sortie ai-je incrusté au « mur de ma prison ce témoignage de ma reconnais- « sance :

« Adieu, prison et solitude,

« Tour à tour salon et parloir,

« Salle à manger, chambre et boudoir, •

« Lieu de promenade et d'étude ;

« Adieu!... mais non pas au revoir! »

A cette épitre de desmophile, notre confrère Léo Lespès répondait ainsi, et nous nous associons à cette réponse : « Je ne suis pas partisan de la prison pour loger la folle du logis. Les oiseaux deviennent taciturnes en cage, sans quoi on n'aurait pas besoin d'acheter des serinettes à la Suisse. Mon honorable correspondant est plus de mon avis qu'il ne le croit. . . à preuve, le dernier des vers cités... où il exhale son amour pour la liberté. »

Hélas î non, toutes les bourriches du monde, les

plurf somptueusejà agapes, les plus riches tentures, les plus moelleux tapis, tout le confortable eu im mot dont quelques nobles détenus se sont parfois entourés à Sainte-Pélagie, même dans ce célèbre pavillon des Princes, n'a pu faire oublier la captivité, n a pas étouffé le grincement humiliant des verrous.

Comme l'illustre chansonnier, je ne déteste ni les bourriches ni le chambertin; comme lui j'en ai reçu, comme lui j'ai passé des jovu'Piées entières avec de bons amis autour d'une table copieusement servie, narguant le présent, saluant l'avenir. Tant que le jour durait c'était bien, mais le crépuscule chassait les amis, et avec eux la joie, l'oubli.

Peut-on toujours boire et manger? Pour celui qui peut répondre aflimativement à cette question, j'avoue que la prison est un lieu de délices ; mais comme tous les détenus ne réunissent pas les conditions physiques requises pour cet exercice gargantualesque, comme les Alexandre Dumas, les baron Brisse, les Monselet, les Lomon, les Thimothée Trimm, les Villemessant ont peu d'émulés, il s'ensuit que les dernières vapeurs de Y orgie étant dissipées, le prisonnier se retrouve seul, livré à lui-même, entre quatre murs» Son premier mouvement est de sortir, c'est maintenant d'air qu'il a soif; il s'élance vers la porte, mais, ô exaspération! le geôlier l'a déjà verrouillée; il va à la fenêtre, qu'il ouvre j mais la voix brutalement impérieuse d'un factionnaire tpii veille là tout prèSj ordonne de la refermer;

C'est alors que^ malgré la dose de philosophie, de gaieté, d'insouciance dont dame nature voug a doué, vous devenez forcément triste ^ et malgré vous at^

terré. Vous ne pensez pas plus aux dislractions du jour qu'à celles du lendemain ; les jouissances physiques, matérielles, n'ont à vos yeux plus de prix. Vous ne voyez qu'une chose : la prison, avec tout ce qu'elle a de plus blessant, de plus outrageant, de plus odieux î les barreaux, le verrou ! Pitoyable nature, en vérité, serait celle qui ne s'indignerait pas, qui ne se révolterait pas contre cette force qui lui crie : a Tu ne sortiras pas ! pendant deux mois, six mois, un an, tu es ma chose, tu m'appartiens, je te nourrirai, te vêtirai, ou, si tu l'aimes mieux, tu te nourriras et te vêtiras à ta guise ; je te traiterai du reste avec douceur, si tu es sage. Il te sera loisible de recevoir tes parents, tes amis ; mais songe que tu es esclave, que tu dois obéir, sinon le cachot te le rappellera.»

Je le demande à M. Auguste Martin et à ceux qui comme lui se sont bien trouvés de leur détention, les blessures morales que la prison cause forcéînent, à un moment donné, au cœur de ses victimes, peuventelles être guéries par les hourrichês et le bon vin ? Calmées, soit, et c'est déjà énorme. Heureux donc en prison nos Falstaffs modernes ! heureux les prisonniers chez lesquels le souci de la bonne chère étouffe toutes pénibles réflexions !

Avant de clore ce chapitre, je vais en finir avec les diverses opinions émises sur Sainte-Pélagie. Pour les uns, en effet, c'est un lieu de plaisance, pour d'autres, c'est une prison. Les deux opinions sont parfaitement exactes, à raison de circonstances particulières aux individus. Il faut également tenir compte des temps, ainsi que des parties de la prison qui ont

été assignées. Nos lecteurs comprenûent bien, maintenant qu'ils savent ce que sont les pavillons de la Dette et de la Préfecture, qu'un détenu qui, comme moi, subit sa peine dans l'un de ces pavillons, doit envisager la prison à un autre point de vue que M. Auguste Martin et consorts. Au point de vue des conditions particulières des individus, la prison de Sainte-Pélagie diffère aussi, a toujours différé, et cela d'une manière fatale. Si le gai compagnon, condamné à quinze jours ou un mois d'emprisonnement pour un article de journal, y menait et y mène encore joyeuse vie, entouré d'agréables visiteurs des deux sexes, qui tous contribuent à l'organisation de ses dîners, il est clair que le malheureux qui s'y trouve en attendant qu'on le transfère dans une maison centrale, à la suite d'une condamnation aux travaux forcés, comme Vitu en 1851, ou celui qui y reste sous le bon plaisir administratif, à la suite d'une condamnation à dix années, comme Bussières en 1852, dont la vieille mère était infirme, la femme folle, et qui laissait au dehors, sans appui, une jeune fille d une quinzaine d'années ; il est clair encore que ceux qui, pour gagner quelques sous, faisaient des chaînettes ou autres travaux, ceux-là, même sous un régime plus doux, ne devaient pas s'y trouver fort à l'aise.

Nous en dirons autant de ceux qui, par rigidité de principes, tels que Blanqui, Delescluze, Pilette et tant d'autres, ne voulaient pas profiter du bon vouloir des rares administrateurs qui, comme Carlier, se montraient bons envers les détenus politiques. La prison est, du reste, plus ou moins dure en raison du

tempérament de l'individu. Tous les détenus ne sont pas également stoïques, et il y a des hommes qui, doués d'une incontestable énergie, supportent avec la plus grande impatience le régime des prisons.

J'ai entendu citer jadis, comme étant de ce nombre, Cournet, dont, par parenthèse, notre illustre ami Victor Hugo s'est emparé dans les Misérables pour faire une antithèse qui a le tort d'être historiquement controuvée.

L'immortel proscrit de Guernesey présente Cournet , nature expansive, vigoureuse, comme ayant organisé et commandé la monstrueuse, VolympiennehdimcdidiQ du faubourg Saint-Antoine, tandis que Barthélémy, nfiture maigre et concentrée, aurait organisé et dirigé la froide et correcte barricade du faubourg du Temple.

La vérité est que Cournet n'a pris aucune part à l'insurrection de juin et qu'il l'a,* au contraire, constamment bldmée.

Un héros, Cournet, qui à dix-neuf ans recevait la croix de la Légion d'honneur pour un des faits les plus éclatants de notre marine, Cournet, prisonnier, condamné à un an seulement, sortait à peu près trois jours par semaine.

Je m'arrête, car je m'aperçois que j'anticipe fort sur les événements.

Mon intention était de suivre pas à pas, époque par époque, l'histoire politique de Sainte-Pélagie, et voilà déjà deux chapitres d'un décousu qui m'effraye.

Ma plume, rebelle à toute marche régulière, s est un moment complue à sautiller de la république à

Tempire et de l'empire au gouvernement de juillet. Que le lecteur veuille lui pardonner pour cette fois : elle sera constante désormais. Au reste, ce qui est dit est dit. Que ce soit un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'importe !

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