CHAPITRE X
Sommaire. — Sainte-Pélagie et la Convention nationale. — M"»* Roland et les Girondins. — Un détenu en quête d'une prison. ^ Le corridor rouge. — La cellule de Béranger. — Lïmpératrice Joséphine. — Le général ÂUard. — Les aménités de la restauration. — MM. Jay, Jouy et le comte de Pradel. — Une offre à la maréchale Ney. — Une évasion. — Bruyante saisie des Étincelles. — Une défense en vers. — Les quatre sergents de la Rochelle. — Une vengeance de geôlier. — Une visite à Béranger. — Impromptu. — Les amoureux de Sainte-Pélagie.
Comme nous l'avons déjà dit dans la première parlie de cet ouvrage, Sainte-Pélagie ne date, comme prison, que de 1792.
C'est à la Convention nationale que nous sommes redevables de cet établissement d'utilité publique... ?X privée. De cet établissement privé d'utilité pMi" QM, devrais-je dire.
Madame Roland et une grande partie des girondins furent les premiers qn'on y incarcéra; et ce ne sont pas certainement les personnages les moins célèbres qu'ait reçus cette maison, si riche pourtant en célébrités.
L'agglomération des prisonniers était telle, à cette époque où l'on n'avait pas encore eu l'art de bâtir des prisons susceptibles de recevoir au besoin deux mille
prisonniers à la fois, quil fallut bien faire prison de tout.
On refusait journellement du monde dans ces hôtels trop garnis, et nous allons à ce propos mettre sous les yeux du lecteur un curieux document de cette époque, où Ton verra la promenade d'un nouveau genre que le comité du salut public occasionna bien involontairement à un de ses condamnés.
« Extrait des registres du comité de salut « public de la convention nationale du ques-
« ZUBICE JOUR DE FRIMAmE DE l'aN DEUXIÈME DE LA a RÉPL'BLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE.
a Le comité de salut public , témoin des injures pro- € férées dans son propre sein contre le représentant « du peuple Hents, par le citoyen Camuset, arrête « que ledit citoyen sera mis de suite en état d'arres- « tation et conduit dans la maison d'arrêt delà Force. « Signé au registre :
« Carnot, C. a. Prieur, Robespierre, Billaud- « Varennes, B. Barère, Robert Lindet.
« Pour extrait, signé : C. A. Prieur, Robespierrk, a Carnot, R. Lindet, B. Barère, Aris, CouTHONel « Billaud-Varennes. »
Au dos de cet ordre d'arrêt, on lit les mentions suivantes :
a Refusé le dénommé d'autre part à la maison de « la Force, faute de place.
a Le quinzième jour frimaire même an, d'auti^ paît. « Pour le citoyen Baut, signé : Jeanne. »
La Force était remplie de prisonniers.
a Vu l'attestation ci-dessus, le comité de Salut « public, attendu qu'il n y a point de place à la maitt son de la Force, arrête que le citoyen Camuset sera « conduit à la maison d'arrêt dite de l'Abbaye. Fait au « comité du Salut public, ledit jour quinze frimaire ft deuxième année républicaine.
« Signé : G. A. Prieur, Carnot, Robespibrre, B. Barère, R. LrxDET. »
« Refusé à l'Abbaye, faute de place, ce IG frimaire « l'an II de la république, signé : Lavaquerie fils. »
A l'Abbaye comme à la Force, les détenus étaient entassés.
« Le citoyen Camuset sera conduit à Sainte-Pélagie. a Fait au comité de Salut public, ledit jour 16 fri« « maire, II« année de la république, signé : Carnot, « C. A. Prieur. »
Plus heureux à Sainte-Pélagie, le citoyen Camuset put y être incarcéré après s'être promené du comité de Salut public à la Force, de la Force au violon du comité de Salut public, de ce comité à l'Abbaye, delà au môme comité, d'où on le fit enfin repartir pour Sainte-Pélagie.
Sous la restauration, les hommes politiques et les écrivains privilégiés habitaient de petites cellules situées au troisième étage du bâtiment de la Détention, aujourd'hui de la Préfecture, et auxquelles on arrivait par un long couloir sombre appelé le corridor rouge. Les fenêtres de ces cellules donnaient sur la cour actuelle de l'Infirmerie et des Politiques. Sou-
vent, pendant que je respirais l'air humide et méphitique de celle cour, mes regards se portaient vers la fenêtre où s'était accoudée , quarante ans auparavant, Uûe de nos gloires les plus éclatantes et les plus populaires, un honnête homme, un vrai républicain, Béranger! Sa chambre existe encore telle qu'elle était, à l'exception pourtant des couplets guillerets qu'il s'était plu à crayonner sur les murs.
Le sentiment poétique n'a pas été jusqu'ici, que je sache,' signalé chez un goôlier; aussi est-il à présumer que nous serions privés de ces éclats de génie si M. Perrotin, l'éditeur et l'ami intime de l'immortel chansonnier, ne se fût empressé de les copier en cachette et de les publier quelques années plus tard, au grand étonnement de Tauteur. Ces chansons, datées de Sainte-Pélagie, ne sont certes pas les moins bonnes de l'œuvre du maître; l'une d'elles nous apprend que le gai prisonnier recevait de la part des chasseurs ff Ille-et-Vilaine
Une bourriche pleine
De gibier digne d'un glouton.
Dans une autre chanson, l'aimable poëte nous fait savourer par la pensée les excellents vins qu*en compagnie de nombreux amis il a bus pour fêter sa prochaine délivrance. Ce qui nous prouve deux choses: la première, que chez Béranger le poëte n'excluait pas le philosophe, et qu'il savait faire contre mauvaise fortune bon cœur; la seconde, que la restauration, toute rigide qu'elle était, se montrait, pour certains détenus soi-disant politiques, tout aussi tolérante que
les gouveniemeuts soi -élisant bienveillauts qui lui ont succédé.
Non loin de la chambre de Béranger se trouve celle qu'on dit avoir été occupée par Joséphine de Beauliamaie, plug tard la femme de Napoléon !««•, A ce propos, nous devons dire que rien u'est moins certain que cette prétendue incarcération. De nombreuses recherches out été faites, tous les documents de cette époque ont été compulsés avec soin, et l'on a dû s'en tenir aux hypothèses. Ce qui est plus sûr, c'est que cette cellule qualifiée d'impériale par les vaniteux geôliers de Sainte-Pélagie, a été occupée quelque temps par le général AUard. Et voyez comme on a raison de dire que la prison est une espèce de niveau passé sur la tôte des hommes : ces deux cellules qui, dans leur ge»re, rappellent des souvenirs précieux à coqserver et dignes aussi d'être respectés, sont en quelque sorte profanées; car, à riieure où nous écrivons ces lignes, la soi-disant cellule de la future impératrice est occupée par uu frelateur de vins, et un souteneur de filles publiques habite celle oii notre immortel chansoupier a rêvé ses plus fraîches poésies.
De ce que la restauration s'est montrée bienveillante pour certains détenus, comme Bérapger, l^auchois-Lemaire, Paul-Louis Courier et quelques autres qui n'avaient pas à se plaindre du régime exceptionnel auquel ils étaient soumis, il ne s'ensuit pas qu'elle accordât à tous les mêmes faveurs. Ainsi que de nos jours, les déUts poUtiques et de presse étaient assimilés aux délits infamants. Or, en 1820, deux écrivains satiriques, MM. Jay et Jouy, et le célèbre
improvisateur Eugène de Pradel furent relégués quelque temps dans F un des corps de logis occupés par messieurs les voleurs. Et puisque le nom de M. de Pradel nous vient sous la plume, notons à grands traits quelques incidents de la vie peu connue et si bien rempli® de cet homme de cœur, de cet écrivain de talent , mort à Wiesbaden eu 18^7.
Compromis, après Waterloo, dans la conspiratiou de \ Épingle noire et dans celle du Patriote de 1816, M, de Pradel, alors âgé de vingt-deux ans, dut quitter Paris, et grâce à la protection bienveillante du comte de Castéja qui l'avait pris en grande amitié, il obtint un sauf- conduit en blanc, signé : Van Berberg et Muffling. Ce sauf-conduit était bien pré- 4îieux dans ces moments de terreur et de vengeance. Le maréchal Ney était alors prisonnier dans Paris, et sa perte semblait inévitable. M. de Pradel chargea une personne qui avait accès auprès de la maréchale de lui faire l'offre du sauf-conduit, en lui demandant l'honneur de se concerter avec elle pour Tévasion possible de son mari. Cette proposition fut refusée ; mais on a toujours regretté ce refus.
M. de Pradel avait monté à Paris, dans l'ancien hôtel du cardinal Fesch , un grand cercle européen dans le genre du Félix Méritis d'Amsterdam. Son inauguration devait avoir lieu le 12 mars, mais la mort du duc de Berry, qui arriva le 13 février, y mit obstacle, et la ruine du cercle fut prématurément consommée. Comme directeur de cette vaste entreprise, M. de Pradel fut emprisonné à Sainte-Pélagie ; il y fonda un journal à la main, auquel travaillaient quarante ex-
péditionnaires. Cette feuille coui'ageuse luttait deux fois par semaine contre les doctrines funestes d'un ministère qui venait de suspendre la liberté de la presse (1820).' Le 25 décembre 1821, M. le comte de Pradel fit évader de Sainte-Pélagie le colonel Du verrier et le capitaine Laverderie. Cette audacieuse évasion fit grand bruit. Voici comment la raconte M. de Pradel lui-môme, dans une brochure qu'il publia, uniquement pour ses amis, en 1825, et que son fils a bien voulu nous confier tout récemment. Ce récit nous donne, en outre, une idée exacte de la façon dont était réglementée alors la section des détenus polititiques.
« Je ne connaissais pas le colonel Duvergier, lorsqu'un de mes amis, prisonnier comme moi à Sainte- Pélagie, le lieutenant Marchebout, me communiqua une lettre de lui, dans laquelle il faisait part d'un plan d'évasion. Nous étions séparés du corridor rouge psi une porte énormément épaisse ; c'était parla, et au moyen de fausses clefs, que le colonel voulait pénétrer dans la section où nous étions détenus. Ce projet m'ayant paru impraticable, j'en proposai un autre, qui lui fut soumis par Marchebout. Notre correspondance, continuée quelques jours avec le plus grand mystère, apporta à Duvergier im tracé de la partie du bâtiment que nous occupions, sur lequel des points indiquaient le chemin à suivre quand il s'y serait introduit, pour se rendre dans la chambre de Marchebout; je reçus, par la même voie, deux permissions, avec les noms de deux visiteurs supposés, dont le signalement s'appliquait à Duvergier et au capitaine Laverderie, avec leur déguisement projeté. C'est la
veille de T évasion seulement que j'appris Imtention du colonel d'emmener Laverderie, condamné comme lui à cinq ans de détention, sur lesquels il s'était écoulé à peine six mois. '
« Toutes mes dispositions étaient faites. Voici d'à* bord, le jour étant venu d'agir, comment j'introduisis les deux prisonniers dans notre section. La même cour nous était commune pour la promenade ; j'avais remarqué qu'on mettait très-peu d'intervalle entre le moment où l'on faisait rentrer ces messieurs, pour laisser la cour à notre disposition. Duvergier, averti de cette circonstance, devait tâcher, sous un prétexte quelconque, de rester un peu plus longtemps dans la cour ; moi j obtins d'un gardien qu'il me Fouvrît à l'heure sonnante; j'y entrai le premier, en sifflant un air connu de nos amis. J'abordai aussitôt le gardien de ces messieurs; il était occupé à fendre du bois, et j'attirai toute son attention, tandis que Duveigier et Laverderie gagnaient l'extrémité d'une coloimade qui pouvait les dérober à ses yeux. En effet, le porteclefs, revenant à son devoir, jeta un regard dans la cour, où il ne vit personne, et croyant son monde rentré, il rentra lui-même et ferma sa porte en dehors, très-soigneusement.
« Je venais de rejoindre nos amis ; la foule des délenus de ma section débouchait alors dans la cour, maiii comme il était permis aux visiteurs de se mêler aux prisonniers dans leur promenade, les prenant pour tels, nul ne les remarqua, et je les dirigeai vers la chambre de Marchebout, qui les attendait.
« Des habits de ville, des perruques qui devaient changer la couleur de leurs cheveux, se trouvaient là.
Nous avions disposé des rafraîchissements, des cigares. Nous les quittâmes pour ne point éveiller de soupçons y en leur recommandant le silence, et le cadenas fut mis à la porte extérieurement. Il était alors deux heures et demie.
« Un grand pas venait d'être fait, mais le plus difficile restait à faire. Ici une explication est indispensable : quand un visiteur se présente au premier guichet, aux heures prescrites, il exhibe sa permission et il passe. Au second guichet il doit laisser son permis et, à cette époque, on lui donnait en échange une carte de couleur portant Tinitiale de son nom, qu'il devait déposer à un troisième guichet. Ces permissions sont délivrées à la préfecture de police, sur la demande du prisonnier, visée par le concierge; elles portent, avec un timbre particulier, le nom du détenu visité, et les nom, prénoms, âge, profession et signalement du visiteur.
« Soixante, quatre-vingts, et quelquefois un plus grand nombre de personnes visitent les prisonniers, surtout les jours de fête : j'ai dit que c'était le 25 décembre 1820, jour de Noël, il y avait près de cent visiteurs.
a Ce que je n'ai pas dit encore, c'est que les permissions, recueillies par un geôlier, sont placées tout ouvertes sur une table qu'il ne perd pas de vue un instant ; leur dimension est à peu près celle d'une feuille de papier à lettre ordinaire.
«J'avais remarqué tout cela, mais j'ignorais, après de trois heures, quel moyen je mettrais en usage pour glisser nos deux permissions avec celles déposées au guichet; la chose était difficile, une feuille
ouverte ne pouvant guère se cacher aux regards scrutateurs des gardiens. Quant à la carte rose, timbrée de l'initiale du visiteur, je m'en étais procuré une qui me servit de modèle pour en faire deux pareilles aux lettres dont j'avais besoin. C'est ici le cas de faire observer que les permissions dont j'étais nanti portaient des noms supposés ; qu elles adressaient les visiteurs à des détenus qui ignoraient absolument leur existence, et qu'enfin on les avait fait prendre à la police par deux amis d'un signalement assez analogue à celui des captifs qui aspiraient à leur délivrance.
a Quelques instants avant d'avoir découvert le moyeu de réussir dans mon plan, et quoique je ne l'eusse pas même soupçonné, j'avais confiance en moi: quelque chose me disait que je réussirais dans mon entreprise ; c'était plus qu'un pressentiment. Tout à coup, vers quatre heures, surgit de ma tête l'idée lumineuse : elle était très-simple. J'avais un album, j'imaginai de faire un étui assez large pour contenir le livre et cacher les permissions sans qu'elles y fussent pressées. Le carton me manquait; nous n'avions pas de temps à perdre ; je coupai l'étui de mon chapeau, ma femme l'arrangea, y colla du papier vert et le fit sécher au feu : en moins d'une heure tout fut terminé.
« J'allai faire part de ces dispositions à Marchebout, et nous nous rendîmes auprès de nos impatients amis pour procéder à leur toilette. En quelques minutes Dùvergier, qui était très-blond, devint un beau brun foncé ; Laverderie subit le changement contraire, et tous deux prirent le costume élégant du jour. Je les assurai que je me flattais d'un succès complet, et je
me rendis à mon poste. Je venais d'écrire au concierge en chef pour lui demander audience ; cinq heures étaient sonnées quand il me fit appeler. Muni du fameux album, je me rendis auprès de lui. Il me fut facile de me tirer de cette entrevue par quelque histoire ; l'essentiel pour moi était d'avoir un prétexte pour traverser le second, le redoutable guichet, et en revenant je m'y arrêtai. M'étant bien fait avenir des gardiens, surtout depuis quelques jours, je leur dis que je voulais boire le vin blanc avec eux ; un porteclefs en alla chercher deux bouteilles à mes frais ; tout marchait à ravir. Ce fut alors que je dis aux gardiens : Savez-vous ce que c'est qu'un album ? Non, répondirent les deux gaillards placés de chaque côté de la table où reposaient le tas des permissions.
« En voici un superbe, ajoutai-je, en sortant le mien de l'étui, et l'étalant devant celui qui était le plus éloigné des permissions, je me mis à lui faire un discours à perte de vue sur ce dessin, sur cette aquarelle, sur ce portrait, que sais-je? L'autre gardien voyant les images à l'envers, se leva pour les mieux voir; c'est là que je l'attendais. Tandis que tous deux feuilletaient l'épais album, je m'assis d'un trait dans le fauteuil vide, puis ôtant une énorme clef qui retenait les permissions et les saisissant en bloc, je les introduisis dans l'étui profond. Ce mouvement devait être remarqué ; je l'avais prévu, et retirant les permissions, de l'étui d'un air très-dégagé,*je leur dis : un étui comme ça serait plus commode que cette vilaine clef. On se doute que le tas de permissions s'était augmenté de celles qui se trouvaient d'avance cachées dans l'étui. Un éclair subit traversa ma pensée : je
parcourus négligemment les permissions avec une crainte secrète ; la préoccupation des gardiens me laissait le champ libre. Qu'on Juge si Je fis bien. Elles étaient classées par ordre alphabétique! en deux tours de main, les miennes furent où elles devaient être. Le vin blanc arriva : je trinquai avec tout le guichet, et laissant Talbum, Tétui et Targent, Je les quittai avec cet adieu : « Dans une heure, à la sortie des « visiteurs, Je viendrai prendre l'album et boire la a ^otf^/^ avec vous. »
« Ces détails ravirent le colonel et son ami, auxquels je donnai mes instructions pour le moment propice. A six heures, je revins au guichet, après leur avoir bien recommandé de ne sortir que Tun après l'autre, et en se mêlant à d'autres visiteurs.
« J'étais là à mon poste, riant, buvant, offrant la prise de tabac à nos cerbères, quand, au bout de dix minutes, Je vois arriver, ensemble et seuls, LaverderieetDuvergier!... les imprudents. Le dernier demande la permission, sous le nom de Richard. On la cherche; le hasard veut qu'on ne la trouve pas I... L'avais-Je mal placée ?... Sur ces entrefaites, le gardien du troisième guichet, celui qui avait reçu les cartes roses, vient du fond de son corridor et se met à regarder fixement nos amis. J'ai beau lai dire : « Mercier, avalez-moi ce verre de cognac. — Je n'en veux pas, » répond-il, en regardant toujours. Et je savais que de nombreux camarades rôdaient aux environs, que Duvergier avait des armes, que si l'on s'opposait à leur sortie, la violence l'obtiendrait... J'étais sur des charbons ardents I Enfin, la permission
- lisse trouve, l'autre également, et un instant après nos deux amis respiraient Tair si doux de la liberté.
a On m'a infligé pour ce fait dix-sept jours de secret et trois mois de cachot avec les voleurs. Et maintenant, dois-je ajouter que Duvergier et Laverderie, que j'ai été voir à Paris en 1833, ne m'ont pas même rendu ma visite?
« Bah ! fais ce que dois, advienne que pourra, dit le proverbe. J'ai fait mon devoir ! »
Eugène de Pradel publia en 1823 son chansonnier ayant pour titre les Étincelles. Ce recueil, saisi avec un grand appareil de gendarmes, ayant été incriminé, l'auteur se vit jeté pendant plusieurs jours au secret le plus rigoureux, et enfin condamné par le tribunal correctionnel à six mois de prison et à mille francs d'amende. .
Ce fut à cette occasion qu'il improvisa sa fameuse défense en vers, dont nous extrayons le passage suivant :
Soldat, j'ai suivi nos héros ; Prisonnier, j'ai chanté la P'rance.
En la chantant, j'ouhliais tous mes maux.
Sa gloire charmait ma souffrance, Ses lauriers cachaient mes barreaux.
Mes torts sont hien involontaires ; Toutes les vertus me sont chères ; Elles se plaisent dans mon cœur.
Je vois tous les hommes en frères^ Opprimé, je plains l'oppresseur, Pauvre et captif, je chante mon malheur, Et Ids méchants ne chantent gudres.
Le jugement fut confirmé six semaines après par la cour royale de Paris, en audience solennelle, mal-
gré la défense habile de M® Berville, dont le plaidoyer était un modèle de logique et de bon goût.
A peine T arrêt fut-il prononcé, que Ton voulut châtier par les plus mauvais traitements lïmpénitence finale d'im auteiu* assez hardi pour tourner en dérision des ministres et des missionnaires. M. de Pradel fut enlevé un beau jour et transporté à la Conciergerie, où se trouvaient alors les quatre sergents de la Rochelle. Malheureusement le concierge de Sainte-Pélagie, déchu de ses fonctions, par suite de Tévasion ci-dessus mentionnée, était précisément chargé de la surveillance de cette maison. On juge s'il fut doux pour son nouveau prisonnier! il fit tant et tant que M. de Pradel fut transporté à la Force, puis de nouveau à Sainte-Pélagie, où, après l'avoir encore martyrisé, on finit par le placer avec les détenus privilégiés. Ayant communiqué quelque temps, lors de sa première incarcération à Sainte-Pélagie, avec Béranger, M. de Pradel lui adressa cet impromptu :
On voulut vous punir d'avoir fait de bons vers : Le destin s'est joué de vos tyrans moroses ;
Quand, l'esprit un peu de travers, Notre ami Marchangy vous préparait des fers.
Le printemps vous gardait ses roses.
Terminons ce chapitre par un nouvel emprunt à la brochure déjà citée.
Libre, l'improvisateur va rendre visite au poète, à Béranger. et leur conversation tombe naturellement sur Sainte-Pélagie, où ils avaient fait connaissance. Mais laissons la parole à M. de Pradel : « BérangeV
me rappela tout d'abord Sainte-Pélagie, et ce fameux corridor rouge, où nous avions tour à tour expérimenté le doux régime de la prison. Nous passâmes en revue tous les détenus un peu marquants de notre époque. Je m'abstiendrai d'entrer dans ces détails, plus précieux qu'on ne pense pour l'homme libre qui se plait dans le souvenir des jours de captivité. A ce propos, Béranger m'assura qu'il se prenait quelquefois à regretter la prison, qu'il y avait contracté des habitudes de mollesse, qu'enfin la prison l'avait gâté, a Dans ce temps-là, dit-il, rien ne me man- « quait : les vins exquis, le gibier, les présents de « toute sorte pleuvaient chez moi, sans que j'en con- « nusse la source, et je les recevais pour les partager « avec mes pauvres compagnons d'infortune. .. (le mot a était consacré). Figurez-vous, continuait Béranger, a que jusqu'alors j'avais ignoré les commodités de la a vie : mal logé, mal couché, n'ayant jamais de feu « en travaillant dans mon réduit, même pendant le a plus rude hiver; tandis que dans la prison mon a coucher était excellent, ma table bien, trop bien a servie, et ma chambre si soigneusement chauffée « que le vent de décembre n'y pouvait pénétrer. Ceci pendant il n'y a pas d'avantages sans inconvé- « nients, ajouta-t-il : les visites, d'ailleurs fort aima- « Lies, ne discontinuaient pas; elles me laissaient à « peine le temps de respirer, encore moins de faire o quelque chose, et vous m'avez alors rendu un ser- (i vice plus grand que vous ne pouvez vous Timagi- « ner. — Qui? moi! — Vous. » — Un moment de silence suivit ce court dialogue, et je me creusais la lète pour me rappeler l'important service que j'avais
pu rendre à Béranger. « C'est, reprit-il, Tévasion de « Duvergier et de Laverderie. »
Je me souvins que j'avais effectivement fait évader ces deux condamnés, dans la soirée de Noël, le 25 décembre 1820; mais cela ne m'expliquait en aucune façon la nature de T obligation dont Béranger me parlait. « Vous allez me comprendre, et il termma « ainsi : J'étais presque traité avec distinction à « Sainte-Pélagie, et le directeur de la prison, M. Baud, « avait pour moi de nombreux égards, dont je n'abua sais pas ; mais dès qu'on s'aperçut qu'il manquait a deux détenus à l'appel, nous fûmes tout à coup a soumis à une rigoureuse surveillance et aux consi- « gnes les plus sévères. Par exemple, les nombreux « visiteurs qui venaient du matin jusqu'au soir a égayer nos verrous ne furent plus admis dans la a chambre des prisonniers ; nous ne reçûmes plus de « visites qu'au parloir et à certaines heures, ce qui a me valut, par le fait, une plus grande dose de lia berté. »
A la bonne heure ! parlez-moi de ces tempéraments pour vivre en prison. les philosophes ! Certes, si, comme j'en avais eu d'abord l'idée, mon livre se fût appelé : les Amoureux de Sainte-Pélagie, le joyeux chansonnier y eût été à sa vraie place. Mais aussi combien d'autres célébrités il m'aurait fallu en exclure!...