‹ Les prisons politiques: Sainte-PélagieChapitre 14 sur 63 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sommaire. — Paul-Louis Courier, -i^ Sa cellule. — Ses épitres à sa femme. •— Son silence à l'égard de sea juges et de ses geôliers. — Ses orgies arec le gai chansonnier. — Impromptu inédit sur maître de Brod. — Une statue au vigneron.

C'est une chose étrange que d'étudier les hommes de génie, précisément à l'heure où tout ce qu'ils ont de plus lihre, de plus vaste, est directement enchaîné entre les quatre murs d'une cellule. Il est surprenant de voir le règlement d'une prison se détendre devant le génie et lui accorder des privilèges. Tout en punissant un délit relatif » il semble rendre un hommage de plus au mérite du prisonnier. A ce point de vue doit être considérée Tincarcération de Paul-Louis Courier. Sa plume, si finement railleuse dans la liberté, ne manifeste cependant aucune amertume de sa situation.

Courier se révèle sous un nouveau jour dans ses lettres datées de Sainte-Pélagie. En effet, cette plume narquoise, qui avait écrit la pétition atUB dew chambres et celle pour les 9î;{a;^oij fu'on mpêcke de dan^ ser, se borne à répéter deux ou trois fois à sa femme

que cest une grande sottise que de se mettre en prison, quoique F homme qui fait de jolies chansons lui dise : « A votre place, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour 10J),000 francs. »

L'éloignement de sa famille est la chose qui lui pèse le plus. Quant au reste, il se déclare être aussi bien qu'on peut l'être en prison, et il ajoute deux lignes qui en disent plus qu'elles ne sont grosses et qui ouvrent tout l'horizon possible à ceux qui veulent deviner la pensée de Courier :

« Tu sais, dit-il à sa femme, ce que je pense sui* la sottise de ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas. »

De ceux qui mettent en prison, pas un mot. Pas un mot, alors que le plus charmant pamphlet pouvait sourdre à l'improviste dans ce cerveau et donner un spirituel pendant à la critique de M. de Broë.

A quoi attribuer cette réserve du vigneron? Il serait improbable que ce soit par crainte de voir diminuer le bien-être relatif dont il jouissait. On sent dans sa correspondance jaillir quelques plaintes aussitôt réprimées, corrigées, lénifiées. A quoi bon, du reste, plaider vis-à-vis de sa femme l'absurdité du régime incarcérateur appliqué aux soi-disant délits de la plume?

Elle devait savoir mieux que personne que les deux mois de prison ne paralysaient pas le génie incisif qui a stigmatisé les abus de la cour de l'époque sous la forme piquante de : manger du Chamdord,

Il eût cependant été curieux et instructif pour nous d'apprendre de quelle façon il eût accommodé la peine, en connaissant la manière dont il avait accommodé les

juges. A cette abstention nous avons bien perdu ; et cette arme du ridicule, l'ironie, qu'il maniait si terriblement, aurait peut-être fait contre la prison ce que toutes les théories philosophiques, philanthropiques et sociales, émises jusqu'à présent, n'ont pu faire avec leurs phrases lourdes et leur dialectique pesante.

L'individualité exceptionnelle de Paul-Louis Courier nous a engagé à lui consacrer un chapitre spécial comme représentant l'idéal de cette puissance moderne qui a nom : le journalisme.

Nous aurions eu mille raisons, en ne prenant pour motif que le talent, d'étudier les Béranger, les Lamennais, et tant d'autres qui ont honoré de leur présence la maison de la rue de la Clef. Les moindres réflexions sorties de la plume de ce maître, et qui émaillent ses épîtrespélagiennes, ont pour nous une portée toute spéciale. A ce titre, nul ne trouvera mauvais que nous nous en servions dans ce chapitre de notre histoire de Sainte-Pélagie.

En dehors des Uens de la famille, deux choses paraissent tourmenter davantage maître Paul-Louis, Les voici : Sa cellule était la première en entrant dans l'ancien corridor rouge, et, conformément au règlement, on l'y enfermait le soir, à neuf heures, à double tour, pour ne lui ouvrir que le lendemain à la pointe du jour.

C'est le double tour du soir qui le contrariait le plus : t On m'enferme, dit-il à sa femme, et quoique je n'aie nulle envie de sortir, cela me contrarie extrêmement. »

La seconde contrariété de Paul-Louis est au premier abord bien naturelle ; pour nous, elle est bizarre :

f Ciuq jours, depuis que je suis enfermé, m'ont paru longs, dit-il, et les cinquante-cinq qui me restent aussi bien longs. »

Et pourtant il nous apprend lui même qu'il avait une table pour mapger et une tab}e pour écrire ! Sur la table pour mapger, il faisait vepi;* ses repas de chez un restaurateur o^ asse^ passable, » mais assurément sur sa table de travail il pouvait déposer cette suite de pensées agréablement logiques, « très-supérieures, » dont la rédaction eût considérablement abrégé ses journées, n eût-il trfiité que du thème fécond qu'il avait sous la main, je me trompe, dans lequel il était eufermé et qu'on appelle la prison.

Il faut voir dans son silence le langage du cœur, reuduplus éloquent par l'éloignement de sa femme et de son enfant, dont il n'avait pas la ressource de recevoir les visites. Gela parait, du reste, parfaitement expliqué par cette phrase qui précède sa plainte sur la longueur du temps : « Cauchois-Lemaire voit sa femme tous les JQurs, et beaucoup d'autres gens ; il me semble tellement accoutumé à ceci qu'il n'y pense seulement pas. »

Une réflexioii sur I9. prison en général, déduite par notre prisonnier, semble indiquer qu'en appréciant le bien-être relatif, que l'on croirait être incompatible avec les verrous, il en a été singulièrement étonné : a II y en a qui aiment mieux être ici qu'en pays étranger, et je crois qu'ils ont raison, »

Quand on songe que sous sa plume cette remarque eût pris les plus intéressants développements, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il n'ait point jugé à propos de traiter cette importante question du sys-

lèmepéuilentiaire appliqué aux journalistes. Parmi les amis qu'il fréquentait et qui le distrayaient, Béranger était Fobjet de sa prédilection. Il en parle mainte fois ; il dînait avec lui. « J'ai encore dîné hier avec le chansonnier, » écrivait-il souvent, et dans les têteà-tête de ces deux enfants terribles de la rime et de la prose. Dieu sait quelles riches saillies devaient égayer le festin.

Il paraît qu'une fois le chansonnier rima quelques couplets contre Jean de Broë. C'était évidemment une gracieuseté faite à son ami Courier, en même temps qu'une satisfaction donnée à sa verve.

Un naïf geôlier, aujourd'hui en retraite, a mis sous nos yeux ce qu'il dit être une copie littérale de l'un de ces couplets, où Ton ne reconnaît cependant pas la touche du maître.

Il garde précieusement son manuscrit comme un titre de famille, sans avoir jamais voulu s'en dessaisir, et ne croira jamais qu'elle puisse être une mystification de l'auxiliaire goguenard dont il la tient,

— Je vous en offre mille francs, lui disais-je un jour.

— Non, monsieur, me répondit^il, ni pour mille ni pour cent mille. Il n'a pas été donné à tout le monde d'avoir veillé sur le chansonnier. Ce papier est mon certificat.

C'est donc grâce à notre mémoire que nous pouvons reproduire un couplet, car tout ce que nous avons pu obtenir du bonhomme, c'est de relire trois fois sa précieuse relique.

Le restaurateur de Courier s'était ce jour-là distingué. Béranger avait communiqué sa belle humeur

au vigneron, qui devait se connaître en vins aussi bien qu'en poésie. Vieux vin et jeune poésie ont toujours dignement terminé un repas. Il s'agissait de Jean de Broë. De quel autre eussent-ils parlé ?

Béranger chanta lui-même, sur un air du temps, le couplet suivant, improvisé, bien entendu :

De sa royale bavette,

Broë s'étant couronné,

De Chambord fait une dette

A Courier emprisonné.

Croyant que son éloquence

Rendra légitime en France

Le pouvoir de la naissance.

Grâce a son auguste effort,

Jean, par son réquisitoire,

Et son éternelle histoire

Tout seul a mangé Chambord. (bis.)

La place nous manque pour suivre le célèbre pamphlétaire dans sa vie de prison. Nous avons vu ses ennuis, partagé ses contrariétés, car le règlement privilégié de l'époque était, à peu de chose près, semblable à celui qui est aujourd'hui en vigueur. Même surveillance dans les correspondances, mêmes précautions geôlières, avec la consolation d'avoir des compagnons de captivité capables d'anoblir même une prison.

A notre avis, Paul-Louis a été trop peu étudié. Un seul essai, remarquable, du reste, a été fait par Armand Carrel et précède les œuvres de Courier.

A ce grand homme il faut une plus grande étude, et en ce temps de statues plus ou moins légitimement

accordées, U faut faire la part des siècles ; c'est-à-dire à côté de la statue de Voltaire, patron des pamphlétaire du dix-huitième siècle, ne serait-il pas juste de dresser celle de Paul-Louis Courier, patron des pamphlétaires du dix-neuvième siècle?

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