CHAPITRE XII
Sommaire. — Quelques victimes de la restauration. — Magalon,
— M. Jay et ses Ermites en prison. — Un enlèvement à Sainte- Pélagie. — Vivent les galériens! Honneur aux galériens!
— Magalon à Poissy . — M. Alexandre Laborde et M"»** Magalon. — Scène déchirante. — Réprobation unanime de la presse. — Parole de Confucius.
A côté des Béranger, des Gouïier, des Cauchois- Lemaire, des Ducange, des Gallois, des Barthélémy, des Bert, des Fontan, des Jay, des Bonnin, des Jouy, des Barginet, des de Braux, des de Pradel, et de tant d'autres que j'oublie sans le vouloir, et qui expièrent j\ Sainte-Pélagie des ouvrages ou puissants de génie, ou forts de conscience, de talent et d'opposition hardie et ferme, nous devons placer cet infortuné Magalon, devenu célèbre, moins par son propre mérite que par les ignobles traitements dont il fut victime.
La restauration avait mainte fois déjà donné des preuves de son peu d'aménité pour les écrivains ou pour les hommes politiques assez osés pour émettre, soit en politique, soit en religion, des opinions diffé-
rentes des siennes. Mais certes ou était loin de s'attendre à raoharaement fauve qu'elle mit à persécuter le jeune rédacteur àe Y Album.
Voici en quels termes touchants M. Jay, dans son intéressant volume : les Ermites en prison (1821), raconte l'enlèvement de Magalon : a Je me disposais à descende, lorsqu'un jeune détenu pour opinion m'aborde d'un air ému et, les yeux humides : « Sa- « vez-vous, me ditril, ce qui est arrivé ce matin « dans la prison? M. Magalon a été enlevé...
« — Enlevé ! qui? ce jeune homme dont la figure a est si intéressante, et pour qui j'éprouvais déjà a un sentiment d'amitié? A-t-il commis quelque nou- « veau délit? a-t-il troublé l'ordre à Sainte-Pélagie? « existe-t-il contre lui quelque grave sujet de « plainte? — Non, en vérité, son caractère est plein « de douceur, tous les détenus se plaisaient dans sa c société, les guichetiers eux-mômes, et c'est tout « dire, ne pouvaient s'empêcher de lui porter de Tin- « térèt. Rien n'annonçait le malheur dont il était me- « nacé, et il dormait paisiblement, lorsque vers cinq « heures deux hommes sont entrés brusquement « dans sa chambre et lui ont signifié l'ordre de des- « cendre au greffe, en lui déclarant qu'on allait le « transférer à la maison centrale de Poissy. M. Matt galon, surpris de cette nouvelle, a demandé s'il ne « lui serait pas permis d'attendre quelques heures (( pour avoir le temps de parler à sa femme, de la « préparer à cette nouvelle séparation. Cette jeune a femme, épouse dévouée, tendre mère de famille, « est accablée de chagrins, pâlie par la souffrance et c dans un pitoyable état de santé ; elle ne trouvait
« de force que pour venir consoler son mari. La a demande si juste , si naturelle de Magalon a été « rejetée, c'était par ordre supérieur : il fallait partir. « Magalon s'arme de courage, me serre la main et « descend au greffe.» Ici mon jeune narrateur s'interrompt pour essuyer une larme, et continue en ces mots : a Des gendarmes attendaient Magalon. On lui « signifie qu'on wdL lui meitre les pouceûtes y c"est-à- (c dire lui serrer fortement les pouces avec une fi- « celle, espèce de torture réservée jusqu'ici aux cria minels de la plus vDe espèce, le lier à un forçat « libéré condamné de nouveau pour vol, lui faire ainsi « traverser Paris en plein jour et le conduireà Poissy. a Magalon se récrie sur un pareil traitement, il de- « mande si du moins il ne pourra pas se servir (ïune « voiture à ses frais, observant qu'il y a sept lieues « de Paris à Poissy, et qu'une telle course à faire à « pied, dans une pareille situation, serait pour lui un « véritahle supplice. Le brigadier de gendarmerie, en « considérant ce jeune homme d'un extérieur si préce venant, pouvait à peine contenir son émotion; il a « pris son portefeuille, a tiré son ordre en silence et « l'a montré à mon ami ; celui-ci, relevant la tète et « rappelant toute son énergie, a tendu les mains à « l'exécuteur et s'est contenté de dire en levant les « yeux au ciel : Ma femme en mourra ! »
Les craintes de Magalon ne se réalisèrent pas. Sa femme éprouva, il est vrai, une crise violente en apprenant la translation de son mari et surtout le cruel châtiment qu'il avait subi, mais elle rassembla toutes ses forces et trouva l'énergie nécessaire pour soute^ ' nir cette nouvelle épreuve.
Le forçat libéré auquel on avait trouvé plaisant de lier Magalon était dévoré par la gale, et ne cessait de crier dans les rues et sur toute la route : « Vivent les galériens ! honneur aux galériens ! »
L'affectation avec laquelle il poussait ces cris honteux, comme pour forcer l'attention des passants, a fait soupçonner qu'il avait reçu quelque instruction secrète à cet égard. Pour l'honneur de l'humanité nous voulons mettre en doute cet excès de perversité, ce raffinement de barbarie I — Passons.
M"*® Magalon se rendit en toute hâte à la maison centrale de Poissy. Pâle, tremblante, éperdue, elle demanda son mari. Elle le voit revêtu de l'habit des malfaiteurs, et veut se jeter dans ses bras. Lui, craignant d'avoir été atteint de la maladie dont les marques hideuses défiguraient son compagnon de voyage, se détourne et apprend à sa malheureuse femme le danger qu'elle court. Ce fut peine perdue. Rien ne put arrêter l'effusion de cet amour vertueux.
Inutile de dire combien fut grande Témotion des spectateurs (le député Alexandre Laborde était du nombre) de cette scène déchirante, qui resta néanmoins sans effet sur le cœur des suppôts de la tyrannique restauration.
Dieu merci ! la réprobation fut unanime. Les cris de vengeance du martyr de Poissy retentirent dans l'âme de tous les honnêtes gens. Les plus virulentes protestations contre cet acte odieux furent publiées non-seulement dans les feuilles libérales, mais même dans quelques journaux ultra-bourbonniens. La presse, bâillonnée pourtant à cette époque, bien moins fortement, il est vrai, que sous le premier empire.
montra une fois de plus que si la force peut un moment l'humilier, elle ne peut du moins l'avilir* Et il eût été avilissant pour le Constitutionnel, pour le Courrier /tançais , pour le Commerce et pour le Pilote^ de ne pas stigmatiser comme il seyait le crime que venait de commettre la restauration.
Si les journalistes libéraux d'alors, autrement unis, par parenthèse, que ceux d'aujourd'hui, jetèrent si longtemps feu et flamme à ce propos, c'est qu'ils avaient présente à leur esprit cette parole de Gonfucius, trop souvent oubliée : « Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous. »