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CHAPITRE XIII

SoMiiAiRK. — L'omelette des gouvernements. — I es appétences gastronomique de VOrdre de choses. — Les aristocrates du pavillon de l'Est, — 120 prisonniers ! — Les horreurs de la prévention. — La prière du soir des républicains. — Compte rendu d'Armand Marrast. — Le Chant du Départ, la Parisienne, la Marseillaise. ^ Les réceptions au pavillon de l'Est, surnommé pavillon des Princes. — Deux poids et deux mesures dans la réglementation des quartiers politiques. — Le manteau d'Annend Carrel. — L'affaire des Prouvaires. — M. Auguste Fortier. — Tentative d'évasion. — M. Dcntu. ■— Une nouvelle inquisition. — Homme politique et forçat. — Évasion des condamnés d'avril.

On dit proverbialement qu'on ne peut faire une omelette sans casser des œufs ; on peut malheureux sèment ajouter qu'on ne peut faire un gouvernement sans casser des hommes.

L'omelette humaine est plus ou moins grosse, selon l'appétit. Le gouvernement de juillet manifesta dès sa yeaue des appétences gastronomiques assez confortables. Depuis l'ère du 9 août jusqu'à l'incarcération d'Armand Marrast (1831), Sainte-Pélagie compte sur les registres d'écrous plus de 450 prévenus, sans

compter les condamnés. Le fameux corridor rouge de la restauration ne suffit plus, comme on le pense. Il fallut aux détenus politiques de juillet toute une maison..

De là, la construction du pavillon de TEst et de ses .dépendances, les salles de Tinfirmerie actuelle et celles des travées. Dans ces deux dernières, ainsi que dans le pavillon de la Dette, on entassa prévenus et condamnés non privilégiés, l'administration réservant les six chambres du pavillon de TEst, dont les croisées donnent sur la rue du Puits-de-FErmite, aux aristocrates, aux journalistes ou écrivains favorisés, Parmi ces derniers nous voyons figurer MM. Bascans, de Genoude, Antony Thouret, Leduc, Lapelouse et de Brian, tandis que cent-vingt autres sont disséminés dans les divers corps de logis de la prison. Cent-vingt prisonniers à la fois ! Tordre de choses, on le voit, n'y allait pas de main morte. Et quels prisonniers ! Armand Marrast, Blanqui, Thierry, Danton, Trélat, Sambuc, Philippon, le désopilant fondateur de la Caricature j Duchâtel, Gervais (de Gaen), Delaunay, Sarrut, Gallois, et tant d'autres au cœur généreux, aux veines brûlantes, les uns qu'on voulut compromettre dans des conspirations de pluie et de boue, les autres tour à tour pris et repris par le parquet, qui les accablait sans les ébranler.

C'était un pêle-mêle de toutes les idées, l'entassement de toutes les opinions, une espèce de pandémonium politique. La Caricature heurtait la Quotidienne, le Courrier de V Europe coudoyait la Révolution, la Gazette de France pivotait entre la Tribune et le Courrier français^ l'ami du peuple y frôlait le

Suisse, le décoré de juillet fumait à côté du garde du corps, les chouans y rencontraient de vieux soldats. Toutes les races, toutes les couleurs et tous les âges, toutes les langues... c'était une Babel I Un camp d'amis et d'ennemis après une déroute ! un asile après la tempête! C'était curieux, absurde, mais triste, mais informe comme un monstre.

Tous ces prisonniers étaient-ils, du moins, condamnés ? Hélas ! non, la plupart n'étaient que "pfévems, c'est-à-dire incertains du sort que la justice leur réservait. La prévention I connaissez-vous chose plus horrible ! Et combien mouraient là avant même d avoir comparu devant leurs juges ! La prévention n'était pas seulement le marteau qui frappait, c'était aussi le poignard qui tuait. Dieu merci ! on a amélioré de nos jours cette loi barbare. De notables améliorations y ont été apportées. Puissent nos députés et nos juristesne pas s'arrêter en si bon chemin ! Sainte- Pélagie n est plus prison préventive, mais Mazas existe avec son épouvantable régime cellulaire. Si peu qu'on attende dans ses mortifères cellules, c'est trop!... surtout pour l'innocent... Mais laissons là ce pénible sujet, et revenons à nos victimes de juillet.

Le soir, peu avant Vkeure des verrous, à la morne lueur des réverbères, tous les républicains de Sainte- Pélagie accomplissaient un devoir solennel et religieux. Ils disaient leur prière du soir. Armand Marrast rend compte, dans ce style touchant et élevé qui lui était propre, de cette innovation qui ne s'est pas, et pour cause, perpétuée à Sainte-Pélagie.

« L'usage de la prière du soir, dit Armand Mai'rast, s'introduisit à Sainte-Pélagie aussitôt après la

révolution de juillet. A la tombée du jour, les prolétaires détachent respectueusement le drapeau tricolore, l'accompagnent dans la cour et se placent en cercle autour de lui. Tous les républicains descendent, réunis par la religion de T égalité, et venant avec joie lui rendre hommage, tous placés au hasard, s'animant au souvenir d'un autre temps et répétant en chœur les inspirations de nos poètes révolutionnaires. Uu des assistants entonne le Chant du Départ, bienlôl toutes les voix s'élèvent de concert pour en répéter le refrain. On passe ensuite à d'autres hymnes de liberté : qu'elles paraissent nobles, élevées, sublimes! le patriotisme s'échauffe, le cœur s'anime et se passionne, l'âme s'élève, rien ne trouble cet enthousiasme! Toutes ces voix fortes et viriles, ce silence, ces heux, cette liberté vantée, exaltée, cette présence des trois couleurs, tous ces hommes dont la foi déborde, dont la conviction accentue la parole et rend les vœux si fermes et si vibrants ; tout cela forme une solennité touchante, une espèce de fête où l'espérance dresse l'autel, un culte où chacun apporte son corps pour sacrifice I c'est beau! c'est grand! Puis vient la Parisienne, dont on supprime quelques

vers; puis \di Marseillaise Tout cela se chante

gravement, du fond de l'âme, et tout le monde est à genoux ! Quand l'hymne est fini, le porte-drapeau fait le tour du cercle, chacun baise les trois couleurs, puis on se relève, le drapeau est reconduit avec la même cérémonie, et bientôt on entend au bas de chaque pavillon une grosse voix s'écrier avec force : La fermeture ! les portes roulent sur leurs gonds, et chacim rentre chez soi. »

Sous le gouvernemeut de 48, les priboimiers républicains de Sainte-Pélagie essayèrent de ressusciter la prière du soir : mais, hélas ! celte éphémère lueur d'espérance pour les opprimés n'éclaira que peu d'instants l'intérieur de la prison.

Pendant que les nombreux révoltés de juillet se retiraient dans leurs travées, les privilégiés du pavillon de l'Est allaient recevoir dans leurs chambres, je devrais dire leurs appartements. On riait, on jouait, ou faisait de la musique dans ce pavillon, qui dès cette époque reçut fort justement la dénomination de patiilon des Princes. Philippon y dépensait les bons mots dont il était si riche, et Antony Thouret commençait à y raconter ses souffrances.

Quant k Armand Carrel, qui Thabita vers 1832, il sortait tous les soirs, drapé dans son grand manteau de drap bleu doublé de rouge, et se rendait, sans être accompagné d'aucune escorte, soit au théâtre, soit ailleurs. Il obtint même quelques jours de «acances pour aller défendre son ami Rouen traduit devant la cour des pairs.

Dans ces conditions, on en conviendra, les peines corporelles ne sont qu'une vraie dérision, et certes un gouvernement conséquent avec lui-môme ferait bien mieux de ne les pas prononcer.

Nous ne récriminons pas contre les faveurs, quelque nombreuses, quelque grandes qu'elles soient, mais nous verrons toujours avec peine que tous les détenus, sans exception^ condamnés, bien entendu, pour des déUts de même nature, n'y participent pas également. Or nous avons vu et nous verrons que, depuis 1793 jusqu'en 1868, les divers règlements qui

ont régi les détenus politiques de Sainte-Pélagie ont tous, à Texception de celui émané des gouvernants de 48, admis deux poids et deux mesures. C'est là, nous le répétons pour la seconde ou la troisième fois déjà, une injustice flagrante et contre laquelle, au risque de passer pour ressasseur, nous ne cesserons de protester dans le cours de cet ouvrage.

La conjuration semi-royaliste du 2 février 1832, connue sous la dénomination de \ affaire des Prou- . V aires y dépêcha à Sainte-Pélagie vingt-sept condamnés à sept ans de détention. Une assez curieuse tentative d'évasion eut lieu quelques mois après leur entrée. Nous tenons, à ce propos, de M. Auguste Portier, l'un des chefs du complot et l'instigateur de l'évasion, le récit suivant.

C'est M. Portier qui parle :

« En 1834, je tentai de m'évader. Je découvris dans un escalier perdu, à droite de la chapelle, une porte qui communiquait avec la prison de la Dette. Il me vint donc à l'idée de pénétrer par ce côté, pour sortir avec les visiteurs. A cet effet, je tâtai les garnitures de la serrure avec un fil de fer, et fis un tracé sur le papier; j'envoyai mon plan à un serrurier, pour qu'il me fit une clef conforme au dessin ; il me la fil parvenir; à l'aide d'une lime j'en rectifiai les défauts ; je fis ensuite mouvoir le pêne, et la porte s ouvrit; je la refermai aussitôt et combinai mes moyens d'évasion. Ne voulant pas conserver cette clef, je la remis à M. Dentu, détenu pour délit de presse ; il la cacha derrière un livre : par suite d'une nouvelle saisie qu'on avait opérée dans sa librairie, on procéda, comme

on l'avait fait chez lui, à une visite cellulaire, mais le hasard voulut qu'on ne dérangeât pas ce livre. Il y avait à cette époque-là, dans le bâtiment de la Dette, le comte de Bailly et les deux frères, comte et vicomte de Soucy. Je fis dire à ces messieurs d'avoir la bonté de faire venir un visiteur me ressemblant à peu près ; ils appelèrent un chapelier de leur connaissance, sous prétexte de lui donner une commande, sans qu'il fût instruit pour cela de l'afifaire. Je choisis le dimanche suivant, parce que ce jour les visiteurs arrivaient en plus grand nombre. Ces messieurs vinrent m'attendre à la porte de communication, j'entrai dans la Dette, et refermai cette porte immédiatement après leur en avoir remis la clef. Inutile de dire que je me défigurai pour ressembler le plus possible au chapelier. On étourdit le chapelier par la boisson, et on s'empara de son chapeau et de ses lunettes, dont je me servis. Au moment de sortir, après m' être fait donner la permission, je fus arrêté par le directeur de la détention et son brigadier, qui exercèrent ce jourlà, au moment de la sortie, une surveillance sévère sur les visiteurs de la Dette. On ne sut jamais d'abord comment j'avais pu pénétrer dans cette autre partie du bâtiment, ce qui prouve que j'avais été reconnu, et non trahi par ceux qui avaient eu ma confiance. Je sus depuis que le bruit avait couru qu'un détenu devait s'évader, ce qui explique sans doute cette surveillance inaccoutumée.

« Le chapelier néanmoins fut arrêté ; mais on le relâcha de suite, parce qu'on sut qu'il était innocent de cette affaire.

« Ce nouveau délit me fit mettre au cachot d'abord.

Le lendemain le directeur de la Dette, M. Lépreux, vint me faire demander à la direction pour m'annoiicer que j'allais être transféré à Bicêtre, mais que si je voulais lui dire comment j'avais pénétré chez lui et lui jurer ma parole d'honneur que je ne tenterais pas une nouvelle évasion, il me promettait de me maintenir à Sainte-Pélagie. Je le remerciai de son offre, que je ne voulus pas accepter, et c'est pourquoi on me fit partir immédiatement pour Bicêtre. Dans celte prison chaque cellule à la pis tôle comporte deux lits. Je demandai au directeur s'il n'y avait pas possibilité de me mettre dans une cellule où je fusse seul ; il me répondit que la chose était impossible. Je le priai de me mettre avec quelqu'un de tranquille; mais, qui le croirait ? on me mit avec un nommé Robert coaccusé de Bastien, lesquels étaient condamnés aux galères pour l'assassinat de la rue de Sèvres, commis il y avait près de vingt ans sur la belle-mère de Robert.

« Je restai à Bicêtre près d'un an, et fus réintégré à Sainte-Pélagie. Quelques jours après, au milieu delà nuit, on me demande la permission de vouloir bien accepter pendant quelques jours un détenu, parce que, disait-on, on craignait qu'il ne se détruisît, s'il restait seul; j'acceptai, et j'appris le lendemain que ce prévenu était M. de Laroncière, lieutenant de cavalerie.

« J'oubliais de dire, qu'avant mon départ de Bicêtre, j'avais pour camarades les colonels Eguia Urbistondo et O'Doimell, tous deux attachés à la personne de don Carlos , et arrêtés au moment où le prince passait à Paris.

w Après la trahison de Maroto, O'Donnell, resté fi-

dèle à don Carlos, fut arrêté, condamné à mort, et son cadavre fut traîné dans les rues de Madrid.

« Eguia Urbistondo, qui s'était rangé du côté de Maroto, depuis fut gouverneur des lies Philippines et nommé aide de camp du mari de la reine. »

En 1834, Sainte-Pélagie eut Thonnenr de recevoir les célèbres condamnés du procès d'avril : Guinard, Imbert, Gavaignac, Marrast et autres, dont l'incarcération ne fut heureusement que de peu de durée, {iTâce à leur entente, à leur énergie et à leur ingéniosité. On se souvient peut-être encore aujourd'hui de leur évasion, qui eut un grand retentissement ; néanmoins je vais la relater, car les détails en sont curieux et bien certainement oubliés, sinon inconnus, de nos lecteurs.

Après une longue et douloureuse prévention, les accusés parisiens du procès d'avril qui étaient détenus à Sainte-Pélagie, n'ayant pu faire accepter par la cour des pairs les conseils qu'ils avaient appelés de tous les points de la France, résolurent de se soustraire aux condamnations qui les menaçaient.

Il eût été difficile de garder le secret d'un aussi important projet si l'on y avait initié tous les prévenus, et comme l'exécution ne demandait qu'un petit nombre de travailleurs robustes et déterminés, quatre d'entre eux seulement se chargèrent de mener à bonne fin le plan qu'ils avaient conçu. Ge fut à table que Guinard, Imbert, Gavaignac et Marrast arrêtèrent toutes les dispositions et se concertèrent pour les mettre en œuvre. Le moyen qui leur sembla le plus sûr étonne par l'audace de sa conception et les obstacles inouïs de son exécution. Il ne

s'agissait de rien moins que de s'introduire dans une cave de la prison, d'en percer les fondations et de creuser un souterrain qui aboutît au jardin d'une maison voisine.

La première difficulté était de s'introduire dans cette cave, où les gardiens ne descendaient jamais, et d'y avoir accès à toute heure, selon les besoins de leurs travaux. Son entrée était dans un corridor banal et précisément en face d'une porte qui donnait sur le préau. On conçoit les difficultés qu'ofifrait cet état de lieux pour tromper la vigilance des gardiens qui, de l'intérieur de la cour, pouvaient surveiller la porte de la cave. Cependant, avec un peu d'adresse, Guinard prit l'empreinte de la serrure avec de la cire molle, et quand Mme Guinard vint le même jour voir son mari, celui-ci lui remit cette empreinte, en lui recommandant de faire faire la clef. M"*® Guinard ne perdit pas de temps ; elle s'adressa à un ami politique des détenus qui était serrurier ; celui-ci passa la nuit à confectionner cette clef, et le lendemain M"® Guinard la remit à son mari.

Les détenus, une fois en possession de ce précieux instrument, songèrent à en faire usage. Profitant d'un moment favorable, et pendant que Marrast et Cavaignac faisaient sentinelle, Hubert et Guinard ouvrirent la porte, s'introduisirent dans la cave et observèrent l'état des lieux pour la direction que devait prendre le souterrain.

Déjà des fenêtres de leurs cachots et à travers les barreaux, ils avaient étudié le voisinage, et ils s'étaient arrêtés à une maison entourée d'un vaste jardin, cm-

bragé de grands arbres dont le feuillag-e cachait les lieux à tous les regards.

Certains privilèges dont jouissaient les détenus politiques leur furent utiles dans l'accomplissement de leur projet. Le préfet de police leur avait accordé une libre communication avec leurs femmes, leurs enfants et un certain nombre d'amis. Cette tolérance fut mise à profit. Il ne restait plus, avant de se mettre à l'œuvre, qu'à se procurer les instruments nécessaires. Guinard chargea sa femme de s'adresser à quelques amis pour obtenir des pioches, des pieux et autres outils ; et, peu de jours après, M"* Guinard, M"® Imbert et M"* Gavaignac introduisirent sous leurs vêtements les objets demandés. Mais pour que l'ouvrage avançât vite, quatre travailleurs ne suffisaient pas ; ce fut alors que Vilain et Fournier furent mis dans le secret. Le lendemain les travaux commencèrent. La porte qui donnait sur la cour étant toujours ouverte et surveillée, il était impossible (l'ouvrir, sans être vu, la porte de la cave qui, se trouvait tout à fait en face ; il fallut alors employer la ruse. Les prévenus organisèrent une partie de balle ; ils jouèrent quelque temps, en ayant soin de chasser toujours la balle du côté de la porte et en feignant d'être gênés dans leurs plaisirs parce qu'elle restait ouverte. Les gardiens, fatigués de ces plaintes, se décidèrent à fermer la porte pendant que la partie durait. Ainsi, quand les détenus voulaient entrer dans la cave ou en sortir, un d'eux mettait la partie en train et les autres pouvaient agir en sûreté. Toutes ces mesures de précaution prises, on se mit au travail. Après s'être orienté, on commença dans la di-

rtction convenue; on descella d'abord les premières pierres, que l'on conserva pour cacher aux yeux l'ouverture pratiquée. Une fois le mur percé, on creusa ; la terre qu'on rencontra était d'un jaune gras c[ui tachait les vêtements et qui contrastait d'une manière inquiétante avec la couleur noire du sol de la cave. Il fallait pourtant bien se résigner, et, à défaut d'autre moyen pour se débarrasser de la terre qu'on extrayait, répandre sur le sol et la piétiner. Si un gardien s'était avisé de visiter la cave, c'en était fait ! Les six travailleurs avaient songé à meubler la cave de tous les objets de première nécessité ; ainsi, ils y avaient descendu des vêtements qu'ils revêtaient pour travailler, de l'eau, des chandelles, des allumettes chimiques, et jusqu'à une couverture dont ils avaient fortement lié les coins, et qui servit à traîner hors du souterrain la terre de déblai. Ainsi tout était prévu ; le travail allait bon train : un piochait, un autre ramassait la terre avec les mains et la jetait dans la couverture, que les autres tiraient ensuite à eux. Cependant ces intrépides mineurs n'étaient pas sans inquiétude ; le moindre bruit du dehors leur causait une indicible émotion. Être ainsi placés entre la captivité et la liberté, avoir, à deux pieds de soi, d'un côté le soleil, la vie, le grand jour, et de l'autre la douleur, une mort lente dans les ténèbres d'un cachot ! Après bien des moments de doux espoir et des instants d'angoisse, les détenus étaient enfin parvenus à creuser environ douze mètres de souterrain sur une largeur d'un mètre et sur une hauteur d'un mètre dix-sept centimètres. Ils avaient percé quatre murs de l'épaisseur de près d'un mètre, et ils étaient

arrivés sous le chemin de ronde de la prison. Tout à coup un bruit de pas se fait entendre au-dessus de leurs têtes ; ils écoutent, le bruit devient de plus en plus distinct; il n'en faut plus douter, c'est le factionnaire du chemin de ronde qui passe et repasse au-dessus d'eux. Il y eut alors un moment d'effroi; les travailleurs ignoraient à quelle distance ils étaient du sol, ils avaient creusé un peu à l'aventure. Les pas du factionnaire s'entendaient aussi clairement que si une simple couche de terre l'eût séparé d'eux, et ils s'attendaient à chaque instant aie voir tomber au milieu du souterrain. Eux-mêmes n'osaient plus travailler dans la crainte d'être entendus aussi facilement qu'ils entendaient. Ils songèrent alors à un homme de l'art. M. Higonnet, ingénieur, était de leurs amis ; ils obtinrent pour lui l'entrée de la prison et même de leurs chambres. M. Higonnet vint en effet, descendit en cachette dans la cave, examina les lieux et les rassura. Il les détourna de l'idée où ils étaient d'étançonuer leurs travaux, et les engagea fortement à les continuer comme ils avaient commencé. Une circonstance qu'il est bon de noter les favorisa singulièrement : on construisait alors à Sainte -Pélagie un bassm. Un grand nombre d'ouvriers travaillaient dans la prison, et les bruits du marteau, de la scie et des chariots étouffaient entièrement ce qu'on aurait pu entendre au dehors des travaux des détenus. Les travaux.avaient été repris avec une nouvelle vigueur, le souterrain avançait vers sa fin, quand un jour les détenus, étant remontés pour prendre leur repas, se rendirent dans la chambre d'un de leurs camarades qui donnait sur le chemin de ronde. terreur! qua-

perçoivent-ils à travers les barreaux? Un énorme chariot chargé de pierres de taille allait passer sur le souterrain. Comment résisterait-il à cette épreuve? Tout est perdu! Ils se précipitent tous à la fenêtre, et là, les regards fixes, ils attendent en silence que la lourde machine détruisû^ ce qui leur avait coûté tant de travail et promis tant de joie. L'épreuve eut lieu, et les travaux résistèrent. Dès lors, toute crainte devait être bannie ; ils étaient pleinement rassurés sur la solidité du souterrain, et ils songèrent à l'achever. C'est à ce moment qu'ils s'adjoignirent Berryer Fontaines, et les travaux se terminèrent sans autre accident. Quand le souterrain fut achevé, il avait environ dix-sept mètres de longueur. Le cinquième mur, qui séparait la prison du jardin par lequel ils devaient s'évader, fut percé; un souterrain perpendiculaire au premier fut creusé pour atteindre le soX et on ne laissa à enlever qu'environ un demi à deux tiers de mètre. La terre du premier souterrain était grasse, argileuse et d'une couleur jaunâtre; celle du second se trouva noire. Aussi la recueillireoitils avec soin pour la répandre en dernière couche sur le solde la cave; de cette manière, il se trouva bien exhaussé de quelques pouces, mais il reprit à l'œil le même aspect qu'avant les travaux. L'ouverture qui donnait sur la cave fut enfin refermée avec les pierres qu'on avait conservées, et l'on attendit, pour exécuter Tévasion, que la présence des prisonniers qui voulaient s'évader ne fût plus dans le procès utile à leurs coaccusés. Il importait alors de connaître Tétat des lieux de la maison qu'ils avaient choisie pour s'évader; il fallait pour cela l'aide des amis du dehors. Voici la

ruse qu'on employa : un ami de Bârbès avait une sœur de quinze à seize ans dans une pension de Paris. Il fut convenu que, passant un jour devant la porte de cette maison, cette jeune personne feindrait une faiblesse ; il était indubitable que les maîtres de la maison, instruits de l'état de la pauvre enfant, accourraient au-devant d'elle et faciliteraient ainsi le but de cette petite mystification. On fixa le jeudi suivant pour exécuter ce projet ; on se rendit sur les lieux, mais la pauvre jeune fille ne put parvenir à feindre une faiblesse. Ni les supplications ni les menaces de son frère ne purent l'y résoudre ; elle demanda un répit, et Ton remit la partie au dimanche suivant. Ce jour-là le moyen réussit à merveille. La jeune fille se trouva mal ; le portier de la maison, qui se tenait devant la porte, accourut à son secours ; le maître et la maîtresse l'accueillirent, et pendai^t qu'on lui prodiguait des soins, son frère inspectait les lieux. Il résulta de son examen qu'une porte vitrée séparait le jardin d'un corridor qui aboutissait à la rue. Dans la prévision de l'utilité d'une pareille connaissance, le frère et la sœur se rendirent, à quelques jours de là, chez le propriétaire de cette maison pour le remercier de ses bons offices. Le véritable but de cette visite était de se ménager accès dans la maison. Les deux jeunes gens trouvèrent un prétexte pour de nouvelles visites. Le frère causa longtemps avec le maître de la maison, lui disant qu'il était de Limoux, et qu'il attendait prochainement de cette ville un panier de bouteilles de blanquette qu'il le priait d'accepter, se promettant bien de les lui apporter le ! 13

jour de Tévasion, afin d'avoir occasion de tenir ouverte la porte du jardin.

Toutes les précautions prises, tous les moyens assurés, on attendit les débats de la cour des pairs et l'arrêt de disjonction, qu'il était facile de prévoir. Les détenus avaient été transférés à la prison du Luxembourg; mais ils savaient bien que, ne pouvant accepter les débats tels qu'on voulait les diriger, ils seraient bientôt ramenés à Sainte-Pélagie. Après de tumultueuses séances, les détenus de la catégorie de Paris furent en effet ramenés à Sainte-Pélagie.

Depuis longtemps, comme on le voit, l'évasion était possible et sûre ; mais, par un sentiment d'honneur, par une louable susceptibilité, ils avaient décidé qu'ils n'emploieraient les moyens mis à leur disposition pour recouvrer la liberté, que lorsqu'ils verraient la défense entravée, l'impossibilité complète de rendre de nouveaux services à leur parti. Ce qu'ils avaient prévu arriva : l'arrêt de disjonction intervint, et dès ce moment ils résolurent de s'évader. Cet arrêt porte la daté du 11 juillet; on fixa le lendemain pour exécuter le projet si longtemps médité. Dès le matin, les hommes les plus influents et les plus sûrs furent prévenus, et l'on remit à confier ce secret aux autres au moment même de l'exécution. La journée se passa ainsi en préparatifs ; enfin la nuit approcha, et tous les détenus furent mis dans le secret. Quelques-uns refusèrent de profiter des moyens d'évasion qu'on leur offrait : ceux-ci, parce qu'aucune charge ne pesant sur eux, ils ne craignaient pas de condamnation ; ceux-là, mus par un inconcevable sentiment de défiance et redoutant quelque embûche de la police.

— Ul —

Tous ces détenus qui répondirent par un refus se rendirent plus tard très-utiles en détournant l'attention des gardiens. A huit heures quarante minutes on commença à descendre dans la cave.

Depuis longtemps on avait pris l'habitude de lire chaque soir à haute voix le Messager, qui était à cette époque un journal de l'opposition. Les gardiens trouvaient alors une heure de repos ; pendant que les détenus se groupaient autour du lecteur, les guichetiers prenaient leur repas. Ce soir-là la lecture commença selon l'habitude, les gardiens se retirèrent, et chacun de ceux qui voulaient s'évader descendit dans la cave. Pour éviter le désordre et la précipitation, les chefs du complot prirent toutes les précautions nécessaires . Un homme armé fut placé à l'entrée du souterrain pour contenir l'impatience de ses camarades, et un autre à l'entrée de la cave, pour empêcher ceux qui y étaient une fois entrés d en sortir.

Depuis deux heures déjà Vilain, Fournier et Landolphe avaient été envoyés dans la cave pour achever de percer le trou sur le jardin, de sorte que lorsqu'on descendit pour les rejoindre, l'issue était pratiquée et ces trois détenus attendaient dans l'intérieur du jardin, à la sortie du trou. Il ne restait plus qu'à avertir par un signal les amis qui attendaient au dehors. La femme de Crevât avait loué une chambre près de la prison ; de cette chambre, située à un étage très-élevé, on apercevait facilement les fenêtres des prisonniers. Lorsque le moment fut venu, Crevât plaça, comme on en était convenu, une lumière à sa fenêtre; à ce signal, les amis du dehors se préparèrent, et Crevât descendit en toute hâte pour se joindre

aux fugitifs. Il y avait encore de rhésitation dans le cœur de quelques-uns des détenus ; pour leur enlever toute crainte, tout soupçon de machination policière, trois des chefs du complot passèrent les premiers, et les trois autres se placèrent les derniers. Lorsque tous furent rassemblés dans la cave, Guinard fit une petite allocution à ses camarades pour les engager à garder le bon ordre et ne pas compromettre le succès de l'entreprise par trop de précipitation. On divisa ensuite les prévenus par sections. Les opérations furent faites en un clin d'oeil ; ensuite on se mit en mouvement, La hauteur du souterrain ne permettait pas de se tenir droit ; se courber ralentissait trop les mouvements ; marcher à quatre pattes n'était pas prudent sur un sol mal aplani et jonché de cailloux tranchants. Que fit-on? Un grand nombre de couvertures de laine, pliées en quatre, furent étendues en guise de tapis dans le souterrain, où la justice les découvrit le lendemain. Les premiers sortis du souterrain, après de grands efforts, attachèrent à une branche de l'arbre qui se trouvait près de l'orifice une corde qui venait de l'intérieur. Chaque détenu se hissait, au moyen de cette corde et avec l'aide de ses amis, du fond de cette espèce de puits qui avait environ trois mètres de profondeur. Enfin, à mesure qu'ils sortaient, ils se rangeaient en bataille dans les allées du jardin, à l'ombre des arbres. Cavaignac et Imbert sortirent les derniers. On donna alors un coup de sifflet, auquel répondit un autre coup parti de la rue, et tous en masse se ruèrent sur la maison. Ils frappèrent un coup à la porte du jaràia ; un domeçtique s'approche ;

— Qui va là?

— Ouvrez, lui répond-on.

— On n'ouvre pas.

Aussitôt la porte vole en éclats ; les amis du dehors se précipitent dans l'allée en s'écriant :

« Ouvrez ! ouvrez I ce sont nos amis ! »

Enfin la porte cède, et tous péle-méle se précipitent dans la rue,, pendant que le factionnaire placé sur la terrasse de la prison qui a vue sur le jardin les regarde d'un air curieux et indifiérent, et que la femme du propriétaire tombe en faiblesse de saisissement. Une fois dans la rue, chacun prit une direction opposée pour rejoindre les voitures que leur avaient fait préparer MM. E> Ara^o, Higonnet, Barbes, M™** Imbert, Guinard etCrevat, et M"'* Cavaignac et Grouvelle. La foule, étonnée de ce mouvement, s'était rangée en double haie pour leur livrer passage : « Qu'est-ce? disait-on. — Ce sont les détenus politiques qui s'évadent ! — Ah ! tant mieux I Laissons-les faire! »

Quant aux outils qui avaient servi à l'exécution des travaux, ils auraient pu, en restant, aider la police dans ses recherches et compromettre ceux qui les avaient confectionnés ; aussi, le matin même de l'évasion, M"®* Imbert et Guinard les remportèrent sous leurs vêtements. La clef qui avait servi à la porte de la cave fut. jetée par Imbert, à dix lieues de Paris, dans un champ de blé qui longeait la route. A neuf heures l'évasion était accompUe; elle n'avait demandé que vingt minutes.

Il est inutile d'ajouter que cette évasion simplifia singulièrement le procès comn^encé à grands frais.

Louis-Philippe, qui n'aimait pas le bruit, laissa les coupables enjamber librement la frontière sans chemin de fer ni passe-port.

Autre temps, autres mœurs; aujourd'hui les choses ne se passeraient pas aussi gaiement.

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