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CHAPITRE XV

Sommaire. — Les saisons de frai pour les prisons. — Les coupables aménités de 1848. — La logique des principes et la logique des faits. — Le Cosi-Sancta de Voltaire. — Les rigueurs du second empire. — Les beaux jours de l'hôtel de la rue de la Clef. — Difficultés de surveillance. — Trains de retour des détenus. — La juridiction correctionnelle. — Chômage de . Sainte-Pélagie sous la république. — Les cours d'assises. — Une juridiction populaire.

Tout suit une progression dans la nature des choses, tout subit rintluence des temps et des climats. Il est telle saison où la mer est poissonneuse, telle autre où le poisson y est fort rare. Pour les prisons les saisons de frai s'appellent : les changements de gouvernement.

En étudiant l'histoire de Sainte-Pélagie et en comparant la statistique des prisonniers classés par période à la fin de ce volume, nous remarquons que l'époque la plus féconde en incarcérations est, sans contredit, décembre 1851.

Presque tous les gouvernements ont dû employer pour s'asseoir la privation de la liberté à l'égard de leurs opposants» Devant l'impossibilité, dont notre nature humaine est le principe, de pouvoir courber devant une saine logique toutes les volontés mues

par des convictions ou des intérêts opposés, la force est la seule ressource.

Cette manière de voir nous conduirait à reprocher à la république de 1848 de n'avoir pas suffisamment usé de ce système de construction d'un gouvernement. Prise à ce point de vue, l'appréciation des actes politiques devient une question de parti; et il est évident que, pour celui qui considère la république comme la meilleure forme de gouvernement, c'est une excuse suffisante que d'employer, pour assurerson triomphe, des moyens coërcitifs humains, mais énergiques à la fois. Nous le répétons, c'est là de la saine logique.

Telle qu elle est, il est impossible d'imposer à la France entière, par la seule force du raisonnement et de la vérité, un système gouvernemental.

S'il en était autrement, verrions-nous se jouer tous les sept ans cette petite comédie qu'on appelle les élections? s'il en était autrement, est-ce que le suffrage universel ne manifesterait pas puissamment une volonté sans nuance de parti et sans être obligé de se laisser guider par des fonctionnaires officiels et cette fraction des hommes éclairés qu'on appelle la majorité?

Nous qui, à tort ou à raison, avons un faible pour le gouvernement républicain, nous lui reprochons d'avoir, en 1848, négligé d'user du système coêrcitif pour s'affermir d'une façon durable. Ce système, largement adopté par le second empire, lui a donné jusqu'ici une existence de dix-sept, années. Nous ne voyons pas pourquoi même existence n'aurait pas été réservée au gouvernement républicain.

Je sais bien qu*un sentiment plus humain, je devrais dire plus chevaleresque que logique, a arrêté les gouvernants de 1848. Ils ont confondu la logique des principes avec la logique des faits.

Librement manifestée au moyen du suffrage universel, la volonté de la France donne toujours lieu à une majorité et à une minorité : à l'unanimité il ne faut pas songer. Toujours également il arrive que cette minorité se révolte, et il faut toujours, dans rintérêt de tous, la réduire à l'impuissance. Si l'opinion de la France avait formulé, par une majorité imposante et libre, l'avènement de la république, il était du devoir de cette répubUque de se consolider et de ne pas reculer, sous prétexte que République est synonyme de Liberté, devant des rigueurs contre une minorité agitatrice. Il faut en revenir au conte de Voltaire intitulé Cosi-Sancta, et conclure qu'il faut souvent un petit mal pour un grand bien.

•Notre intention n'est certes pas, en parlant ainsi, de légitimer la manière dont on traite de nos jours l'opposition législative, pas plus que les sévices exercés contre la presse et les diverses manifestations pacifiques.

L'opposition lutte moins contre la constitution que contre la manière dont on l'interprète. Quelle que soit l'origine d'un gouvernement, son devoir imprescriptible, immuable, est toujom*s de chercher à s'éclairer sur les tendances du peuple dont il tient ou croit tenir son mandat.

Le système rigoureux qui prédomine aujourd'hui n'est pas, croyons-nous, de nature à atteindi*e ce but.

C'est là ce que s'épuise à démontrer T opposition parlementaire.

Quoi qu'il en soit, après avoir écarté de ces considérations la douceur de procédés de 1848, que j'&ppellerai volontiers fafUe politique, il n*en reste pas moins établi que c'est au gouvernement spontané de 1851 que Thôtel de la rue de la Clef est redevable de ses plus beaux jours.

Si nous en croyons les récits de l'époque, la surveillance y était presque devenue impossible. Les détenus s'évadaient avec une merveilleuse facilité; ils appelaient ça aiUr faire un tour. Les prisonniers étaient tellement abondants, que leur nourriture exigeait des approvisionnements incessants par sacs et par hottes, lesquels servirent souvent de trains ie retour à bon nombre d'entre eux.

C'est depuis le 2 décembre que nous constatons dans nos lois judiciaires le retour de la juridiction correctionnelle pour les délits de presse ou d'opinion.

Sous la république , les cours d'assises étaient appelées à se prononcer en pareil cas; aussi Sainte- Pélagie chômait-elle, car les jurés, appréciateurs désintéressés, n'avaient même pas le mobile de Tamourpropre qui pousse d'ordinaire les gouvernements à considérer conune coupables ceux qui ne professent pas leurs opinions.

Nous étudierons, comme conclusion de Ce volume^ ce qu'est et ce que doit être un délit de presse et d'opinion, et comment un gouvernement issu du suffrage universel doit chercher à s'édairer des polémiques adverses, au lieu d'eil cldtrer maladroitement les auteurs entre les quatre murs d'une prison.

Aussi appellerons-nous de tous nos vœux le retour à la juridiction des cours d'assises; car, lorquil y a délit de presse et d'opinion, ce n'est pas le gouvernement qui doit se trouver lésé, mais bien le peuple lui-môme. Les cours d'assises sont les véritables protecteurs des peuples. C'est de là qu'elles tiennent leur autorité ; et en allant plus loin dans le môme système, nous verrons comment on pourrait instituer un tribunal spécial aux délits politiques, qui serait davantage encore l'expression des sentiments populaires, car il serait issu du suffrage universel.

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