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CHAPITRE XVI

Sommaire. — Les fluctuations de Sainte-Pélagie. — La hausse et la baisse. — Modification malheureuse du pavillon de l'Est. — Restriction des faveurs. — Le luxe de M. Jacquot de Mirecourt. — Ses biographies. — Son valet de chambre gérant de la Vérité pour tous. — M. Louis-Auguste Martin et son Voyage autour de ma prison. — Les prisonniers de la Pitié. — Hospices et prisons. — L'horizon intellectuel du soldat. — Ce qu'on entend par remuer la casterole. — Les auxiliaires et leurs rapports. — Un conseil à l'administration.-— Les prouesses de mon valet de chambre. — Il est pris en flagrant délit d'espionnage. — Une mercuriale de Blanqui. — Portrait de ce dernier. — Vingt-neuf ans. de prison. — Le brouet lacédémonien. — Mon voisin Jules Miot. — Son portrait. — Ses distractions. — Ses talents culinaires. — Nos jours de réception. — Un fourneau non breveté s. g. d. g.

Après la tourmente qui suivit le coup d'État, Sainte-Pélagie eut, comme la Bourse, ses fluctuations : tantôt la hausse , tantôt la baisse. Pourtant la hausse prévalut jusqu'en 1858, époque où la baisse prima. Défilèrent tour à tour, pendant cette période, les nombreux condamnés dans les affaires de l'Hippodrome, de rOpéra-Gomique, des deux rives, dés francs-juges et de la Bastille (24 février 1857).

Je ne parle pas des écrivains et des journalistes, ces pionniers du progrès, qui, eux aussi, vinrent ça

et là courber leurs fronts sous les fourches caudines de la rue de la Clef.

Comme toujours , le pavillon des Princes fut ré serve à ceux que leur mérite ou leur position mettait au rang des privilégiés. Les Travées furent affectées aux délits infamants. Les chambres ùm pavillon des Princes se trouvaient-elles au complet, — cela arrivait souvent, — le surplus était casé sur la cour de la Dette. C'est là une modification malheureuse et que nous avons déjà blâmée plusieurs fois dans le courant de ce livre. Nous n'y reviendrons pas.

Tout en restant doux, le règlement qui naquit pour le pavillon des Princes, au début de l'ère impériale, eut pourtant certaines restrictions aux faveurs jusquelà octroyées. Ainsi, furent prohibés les instruments contondants ou à percussion, de crainte, sans doute, qu'il ne prît fantaisie au détenu d'attenter à ses jours ou à ceux de son gardien; les journaux et livres politiques, cela bien certainement pour ne pas surexciter davantage les esprits ; enfin, le vin blanc et les liqueurs. Quant aux sorties, elles ne furent que trèsrarement autorisées, et jamais, comme sous le gouvernement de juillet et sous celui de la république, sans que le détenu pût être dispensé de l'accompagnement peu agréable de deux agents. C'est ainsi qu'en 1858 sortait M. Jacquot (de Mirecourt),qui s'était princièrement installé dans la belle chambre du second étage, dont il avait fait un véritable JSldorado. Papiers, décors, vitrages, rideaux, meubles, divan, bibliothèque, le trop célèbre pamphlétaire n'avait rien épargné pour se donner le change à lui-même sur son vrai domicile, et y recevoir dignement ses nombreux visiteurs. Deux

domestiquée t mâle ai femelle^ venaient tous les matiiis apporter sa nourriture et faire son ménage. De pluSj sa femme et sà fille ttchétaient d'embellir ce eéjdur de leur présence quotidlentië. Ett &btiié que sa prison était à la fois une fchatilbre^ uti. ôalôù, Un ëffide, une salle à manger, un bureau de jdurnal et lin boudoirj avec tout le confortable possible: De Sainte-Pélagie, M. de Mirecourt décochait àùx Parisiens friands de scandale ses petites brôdhures jaunes décorées du titre de Biographies i ainsi que lés numéros de la Vérité pour tous, journal qii'il rédigeait, et dont Viriot, son valet de chambre, endossait la responsabilité. Le bruyaiit biographe avait poUt voisinM. Lduis- Auguste Martin^ écrivain et petiseùr, ce qui ne gâte rien par le temps qui court de ci'eUsë littératul'e; J*ai déjà parlé de cet amoureux de Pélagie. BoUs ce titre : Voyage autour de ma prisûn, M. Martin a fait paraître, et pour cause, à Bruxelles, un petit livre ^ sorte de journal, dans lequel il relate jour par jdut les ilnpressiahs produites par la captivité. Il y a des passages vraimeùt remarquables daiis Ces quelques pages bourrées de pensées philosophiques et poétiques à la fois.-

Écoutez. « Deux de mes fenêtres (je cdntihùe à les gratifiéi' de ce nom) dominent Thospice de la Pitié, maison non moins triste que la mienne; elle renferine aussi des prisonniers involontaires, condamnés paî^ la maladie à une détention plus où moins longue, quelquefois à vie. A tôiit tiaomentj des brancards apportent les malades récueillis dans le quartier, pour les confier à la médecine et à la charité publique ; ici les homines, là les femmes: D'autres brancards, tout noire; hetniétiquemefat fermés, en Sortent parfdis ;

espèces de corbillards à bras qui ne vont pas, cetdt-là, jusqu'au cimetière, mais seulement tout près, â l'amphithéâtre... Je vois se diriger vers celte lugubi'e de^ meure tine jeune fille pâle et chancelante ^ soutenue sur les bras d'un homme et d'Une femme, sans doute son père et sa mère. Quelle à dû être son étnotion en entrant pour la preiHiète fois dans ces vastes dortoirs, etitre les deux rangées de lits, pour s'arrêter à celui qui Itii était destiné et élire là domicile? Elle va trouver des médecins, des infirmiers, des médicaments, du linge, tout pour la guérir, et pas sa mère pour là soigner. Il le faut bien ; on est si pauvre à la maison. Comment subvenir aux frais d'une maladie peut-être longue? La misère l'aggraverait encore; elle quitte donc les bras qui lui sont chers pour se livrer à des mains inconnues et indifférentes. Pourquoi ne permettrait-on pas aux mères de s'installer au chevet de leurs filles? En quoi lé service intérieur pourrait-il en être entravé, et quand donc la bienfaisance publique pourra-t-elle s*allier avec les droits et les devoirs delà famille f... L'hospice ne présente pas toujoiu*s des scènes de douleur et de désolation ; les joies de la convalescence éclatent bruyamment dans la cour, et ceux qui sortent ou sont près dé sortir contrastent heureusement avec ceux qui entrent. Aujourd'hui j'ai vu deux jeûnes filles courant, folâtrant, se ftappant et jouatit comme des gatçohs. Si leurs paroles étaient à 1 avenaût de leurs gestes, elles devaient éti*e quelque peu libres. AU môme moment, une autre Convalescente s'avance dô Idin, aveb un ait calme et réservé ; mais, apercevant léfe deux égiillardes, elle s' arrête indécise, puis retoUriië sUr sefe pas et rentre, craignant

sans doute de se rencontrer avec elles ou d'être trop librement accostée. Ainsi les hospices, comme les prisons, offrent un mélange confus de toute sorte de caractères, un amalgame d'honnêtes et de malhonnêtes gens. Pourquoi ne divîse-t-on pas les hospices et les prisons en sections diverses, se rapportant aux catégories principales de caractères et de précédents, de maladies et de culpabilité, afin de prévenir tous rapports choquants ou contagieux? Il y aurait lieu, sans doute, à un travail préalable d'investigations, d'enquêtes, d'appréciations, de classification, qui compliquerait davantage les rouages administratifs, déjà si compliqués ; oui, mais le résultat moral de cette mesure rachèterait bien les difficultés d'exécution. »

Écoutez encore. « Je regardais tout à l'heure, en descendant, le soldat de planton dans la première cour d'entrée; il était là, immobile, le dos appuyé contre sa guérite, les deux mains appuyées sur son fusil, la tête penchée et l'air le plus ennuyé du monde. Quel soin peut occuper cet homme? Il est logé, nourri, blanchi, éclah'é aux frais du gouvernement ; il se couche et se lève de bonne heure, prend de l'exercice, mange de la bonne soupe, d'assez bonne viande, boit beaucoup d'eau, voilà pour la santé. Que lui manque-t-il pour être heureux? Hélas! ce qui manque à tout homme dont les membres seuls sont occupés ; il lui manque l'emploi de ses facultés intellectuelles, à moins qu'on ne donne ce nom aux jeux de cartes, de dames, de domino, de bouchon, qui exigent plus ou moms de réflexion. A quoi peuvent se réduire ses pensées? A un cercle étroit de souvenirs, à

un horizon borné d'espérances. Représentez-vous cet homme dans mie prison cellulaire. Quand son esprit aura tourné sur lui-même pendant quelques jours, il en aura épuisé toutes les ressources. A quoi pensera-t-il? A rien? C'est impossible; il pensera au suicide. Si Finstruction était obligatoire comme Timpôt et le recrutement, les jeimes conscrits arriveraient tout prêts à faire fructifier leurs loiisirs par des exercices intellectuels, auxquels même ils pourraient être obligés comme ils le sont aux exercices dii corps. Ils développeraient ainsi en même temps leurs facultés physiques et morales, et ils comprendraient mieux leur double qualité de soldat et de citoyen. »

Je borne là mes citations , pour lesquelles je n ai eu que l'embarras du choix.

Dans un autre endroit de son livre, M. Auguste Martin fait une virulente sortie contre son auxiliaire, qui, paraît-il, était un maître dans l'art de remuer la casterole, comme en dit en argot de prison. Traduisez : faire des rapports. Je ne vois pas, moi, qu'il faille faire un crime à ces gens-là du zèle qu'ils mettent à servir l'administration. Gredins de fort calibre pour la plupart, les auxiliaires ne se font aucun scrupule, quand ils y trouvent leur intérêt, non-seulement de consigner les faits et gestes délictueux de leurs maîtres, mais encore d'en inventer le plus souvent possible.

Ce sont des domestiques que vous payez 1 5 ou 20 francs par mois pour vous servir et vous desservir. Eh I mon Dieu, dans la vie ordinaire, cela ne nous arrive-t-il pas aussi ? Nous devons ajouter que les retpports envoyés journellement à la préfecture de

police par les auxiliaires ne sont acceptés que sous bénéfice d'inventaire, la source impure dont ils émanent inspirant un juste défiance. S'il est vrai que les révélateurs soient nécessaires pour découvrir des vols et des voleurs, pour déjouer des complots, on devrait, afin de n'être pas encombré par leurs renseignements inexacts, leur infliger quinze jours de cachot pour chaque faux- rapport.

Celait en 1862, j'habitais l'immense chambre du premier étage du pavillon de l'Est, et j'avais pour codétenus : MM. Blanqui, ce Latude moderne, Jules Miot, que nous avions surnommé notre Vatel^ à cause des succulents ragoûts et des merveilleux rôtis qu'il nous préparait, Taule, Casse et Tridon, trois jeunes et courageux esprits qui venaient d'enterrer glorieusement le journal le Travail, Nous avions pour valet de chambre le coquin le plus insinuant et le plus habile à surprendre la pensée et à interpréter les paroles que je connaisse. Ce gaillard nous espionnait, mais avec tant de finesse, tant de tact; il nous parlait toujours avec tant de politesse, avec tant d'obséquiosité, que c'était plaisir à le voir nous travailler. La conversation tomba un jour sur certaines particularités de notre profession : à quel moment chacun de nous avait coutume de travailler le plus; si c'était la nuit ou le jour ; si on se servait pour écrire de plumes d'oie ou d'acier ; si le papier qu'on employait était de grand ou de petit format; si on usait de feuilles volantes ou cousues ; et un tas d'autres puérilités de ce genre. Tridon alla môme jusqu'à nous demander combien nous mettions de lignes à la page. « Pour ma part, répoudis-je en riant, je crois que ma page est de vingt

et une ou vingt-deux lignes. — Vous vous trompe^, monsieur, interrompit vivement notre anxiliairCy qui, tout en époussetant le mobilier, ne perdait pas un mot de cette conversation subversive, il n'y en a que dixneuf. — Tiens, tiens, fis-je stupéfait, vous êtes mieux renseigné que moi. — Oh ! répondit mon gaillard, peu déconcerté de cette prise en flagrant délit

d'espionnage, c'est TeflFet du hasard Vous aviez

laissé traîner un jour une feuille, et — C'est bien,

lui dis-je, laissez-nous. » Et il sortit tout penaud de sa maladresse,

Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.

— Ah ! ah I vous êtes encore un prisonnier novice, murmura le taciturne Blanqui. Ah I ah I vous écrivez en prison, vous, et vous laissez traîner vos papiers I*». Grand merci 1

Comme j'étais loin de rédiger des proclamations incendiaires ou de dresser des plans de campagne pour ma sortie, je n'avais pas à redouter le désordre de mes paperasses. Quant à Blanqui, c'est une autre affaire. Non-seulement il n'écrit pas en prison, mais il ne desserre les dents qu'avec ses intimes ou ceux qu'il a jugés dignes de recevoir non ses confidences, il n'en fait à personne, mais ses paroles mômes les plus banales. Je suis resté deux mois son voisin, nous nous croisions journellement, et je n'ai jamais obtenu de lui qu'un salut des plus glacés. A ma troisième station à Sainte-Pélagie, Blanqui y était encore; En me revoyant, son visage, d'ordinaire si sombre, si farouche, se rasséréna, et de sa bouche^

que je croyais de marbre , il laissa s'^échapper ces mois :

— Vous nous revenez donc, monsieur?

Dès ce moment la glace était rompue ; il m'adressait la parole en me rencontrant ; nous dînâmes ensemble le 24 février^ et il me donna des leçons SechecSy son jeu favori et où il était de première force. Je ne lui en ai certes pas voulu de ses deux mois de froideur.

La méfiance la plus outrée est bien pardonnable chez un général qui a vu de tout temps ses plans de campagne les plus habilement conçus échouer grâce à la trahison. Et puis Blanqui a subi vingt-neuf ans de captivité ! Il faut avouer qu il y a de quoi modifier étrangement la nature même la plus douce. A voir ce tout petit corps si frêle, si chétif, si malingre, on serait loin de se douter qu'on est en présence d'un des plus terribles et des plus éminents conspirateurs français.

C'est grâce à un régime zénonien que Blanqui a pu supporter sans en être abattu tous les orages de sa vie politique. Il se nourrit uniquement d'une bouillie qu'il prépare avec du maïs, du lait, des carottes et que sais-je encore? une sorte de brouet lacédémonien ; il ne boit que de l'eau, et dort les fenêtres ouvertes en toute saison. Jugez de l'homme d'après cette esquisse I...

Mon autre voisin, Jules Miot, était l'antithèse vivante de Blanqui : haute stature, membres herculéens, front superbe , yeux grands , vifs et fascinateurs, barbe grisonnante, très-longue et très-fournie, — un vrai type de tribun. Joignez à cela le caractère le plus

charmant du monde, toujours gai, toujours chantant, une nature liante, trop peut-être, serviable au possible et toute chevaleresque. Loin d'imiter son camarade Blanqui, qu on nevit jamais, pendant son bail de trois ans à Sainte-Pélagie i descendre une seule fois dans la cour, Jules Miot allait tous les matins, aussitôt débouclé, y chercher non pas de Tair pur, mais des distractions. Il passait là deux ou trois heures, causant avec Tun, riant avec l'autre, discutant avec le cantinier Dusac sur la qualité de ses comestibles, plaisantant le brigadier Méchin ou s' apitoyant sur le sort du père Laroudie, un gardien modèle dont je parlerai bientôt. A onze heures il montait préparer le déjeuner, et je vous prie de croire qu'il s'acquittait de cette besogne avec une habileté vraiment artistique. Il était curieux à voir les jours de réception^ la serviette sous le bras, condimentant ses ragoûts, arrosant ses rôts, qui cuisaient lentement dans un ingénieux petit four dojit il était l'inventeur non breveté s. g. d. g.

On le voit, M. Miot était un gai et utile compagnon de cellule, et pour ma part je suis heureux de lui témoigner ici toute ma reconnaissance pour les agréables moments qu'il m'a fait passer.

CHAPJTRE XVII

Sommaire. — Encore l'inégalité des règlements. *— Le pavillon de l'Est et ses privilèges. — Petit speech du père Méchin. — Un geôlier-type. — Une étrange monomanie. — Les jours de sortie du père Laroudie. — Ses bons mots. — Son ambition.— Une nostalgie d'un genre nouveau. — Un incident à l'infirmerie. — Effet inattendu d'une potion calmante. — Encore tin coup de Champagne^ ma vieille ! — Les rats mystificateurs. — Le péché mignon de MM. les surveillants. — Mes remerciments à l'administration de Sainte-Pélagie. — Soj'ons juste.

Je dois Favouer, autant j'ai eu à souffrir moralement et physiquement pendant les deux mois que j'ai passés dans le bâtiment peu privilégié de la Dette, autant je dois à la vérité de déclarer que j'ai été on ne peut mieux traité pendant les deux séjours que j'ai faits dans le pavillon de l'Est. Etais-je plus criminel la première fois que la seconde et la troisième? Je ne le pense pas. Les délits qui m'avaient valu un billet de logement rue de la Clef étaient identiques. Mais que voulez-vous? toujours la mêmp question : l'inégalité du règlement ! Vous subissez le régime du milieu dans lequel le sort, représenté par le bureau des prisons, vous a jeté. Il n'est pas jusqu'aux égards, jusqu'aux procédés des gardiens qui ne se modifient

— ni -

suivant que Touest placé ici ou là, dans le quartier des voleurs ou dans celui des honnêtes gens. Étrange anomalie ! inconcevable contre-sens !

— Vous ne vous plaindrez pas cette fois, me dit le brigadier, en me conduisant avec la courtoisie d'un maître d'hôtel à la chambre qui m'était destinée, vous allez habiter la plus belle chambre du pavillon, et pour vous tout seul. Et ici, ajouta-t-il, liberté entière de vous faire adresser livres et journaux, de faire venir du dehors tout ce que votre estomac désirera, et de recevoir ici qui bon vous semblera, car c'est vousmême qui enverrez à la préfecture la liste des personnes avec lesquelles il vous plairait d'être mis en rapport.

Que pouvais-je souhaiter de mieux? Je crus un instant que le père Méchin (ainsi se nomme le brigadier) plaisantait, tant était beau son programme. Je m'aperçus bientôt que tout cela était parfaitement exact. Je me suis évidemment trouvé à Sainte- Pélagie pendant la période la plus bienveillante du second empire. Plus de prohibition d'instruments contondants, de vins fins, de liqueurs et de mets de luxe cuits ou crus. Je n'avais rien à envier à Béranger, à Armand Carrel et à Proudhon, si ce n'est pourtant leurs fréquentes sorties. Il est vrai que je ne les ai jamais sollicitées. Parmi nos gardiens, je devrais presque dire nos camarades, tellement ils mettaient de formes dans l'exercice de leurs fonctions, le plus curieux était, sans contredit, le père Laroudie, un septuagénaire rabougri, ratatiné, et qui, depuis bon nombre d'années avait pour mission d'ouvrir à toute minute trois gigantesques portes donnant -tccès aux

trois corps de bâtiment de la prison. C'était rude et incessante besogne ; nuit et jour notre homme veillait, arme au poing. Son arme consistait en une clef monumentale du poids d'un kilo environ, et dont le prudent geôlier ne se serait pas dessaisi une seconde, pour tout Tor du monde. Il mangeait la clef à la main, il dormait la clef dans la main, enfin il venait, dans ses moments de répit, causer quelques instants avec nous dans la cour, toujours sa clef à la main. Si bien que cette main, la droite, en était complètement déformée. Ce geôlier type avait une autre besogne, qui consistait à sonner douze coups, deux fois par jour, avec une cloche fôlée destinée à prévenir les malades de Tarrivée du médecin. Il avait tellement contracté rhabitude de ce carillonnage, qu'il s'arrêtait instinctivement au douzième coup, fût-il versé dans la conversation la plus animée. Savez-vous comment il employait ses jours de sortie ? Il restait au lit le plus tard possible, allait se promener au jardin des plantes, et aux heures de la cloche on pouvait le voir rue du Puits-de-l'Ermite , écoutant si son remplaçant sonnait aussi correctement que lui. Habituellement abruti, il y avait de quoi, ce cerbère avait néanmoins, à de rares intervalles, quelques lueurs d'une gaieté qui ne manquait pas d'un certain sel. Un jour que deux petits Mandrins mettaient un temps infini à ouvrir une de ces massives portes dont j'ai parlé : « Allons donc, s'écria le père Laroudie d'un ton goguenard et cadencé, quand vous êtes dehors vous savez bien ouvrir les portes. » Et se tournant vers M. Miot et moi, qui étions présents à cette scène : « Voilà, ajouta-t-il, comment je traite ce$ mauvais

gars, moi qui suis habitué à garder des hommes célèbres. Car, messieurs, tel que vous me voyez, j'ai bouclé (verrouillé) Louis-Napoléon à la Conciergerie, MM. de Persigny, Emile de Girardin, Barbes, Blanqui, Pelletan, Vacherot et tant d'autres... A la bonne heure, c'étaient des prisonniers, ceux-là !

— Rappelez à l'empereur, lui dis-je, que vous l'avez bouclé, et bien certainement il vous accordera le ruban rouge, qui, à mon avis , sera tout aussi justement placé sur votre poitrine que sur celle de bon nombre de gens à ma connaissance.

— Moi! fit majestueusement le bonhomme, demander autre chose que mon dû, jamais I Pourvu que j'obtienne, au mois de juin prochain, ma retraite avec les 871 francs de rente qui l'accompagnent, je serai le plus heureux des mortels.

J'ai appris depuis que les vœux de cet homme avaient été comblés à l'époque dite. Mais je me demande si la nostalgie de sa clef et de sa cloche ne l'a pas déjà enterré. Il n'y aurait à cela rien de surprenant, à moins que l'administration n'ait laissé emporter à ce fidèle serviteur ses deux inséparables amies, ce qui est peu probable.

La cour du pavillon de l'Est servant également, comme je l'ai déjà dit, aux promenades biquotidiennes des malades, — avantage dont les détenus politiques se passeraient volontiers, — nous étions au courant des incidents plus ou moins curieux de l'infirmerie. J'appris ainsi la mort passablement originale d'un gredin poitrinaire. Un aide-infirmier, compatissant aux tortures de ce pauvre diable agonisant, avait cru devoir lui administrer une potion calmante

- né-

composée, entre autres choses, de sirop de pavots et de madère. Or Tefifet fut autre qu'il ne l'avait pensé. Le moribond, en effet, s'étant levé sur son séant quelques minutes après avoir pris le breuvage, s'écria, le visage illuminé, les yeux ardents et en étendant les bras : « Encore un coup de Champagne, ma vieille 1 » et il retomba aussitôt lourdement sur son lit. Le malheureux avait joyeusement cessé de vivre.

Une anecdote moins triste pour clore ce chapitre.

Le soldat de garde dans l'un des fossés de ronde entendit une nuit un singulier tapage dans l'une des grosses gargouilles qui saillent agréablement sur les murs noirâtres de Sainte-Pélagie. Notre homrae^ encore sous l'impression d'une évasion récente, s'imagina que quelque détenu cherchait à faire de ce tuyau la route de la liberté. Il jeta un cri d'alarme auquel tout le poste répondit, et en quelques minutes le directeur, le brigadier, tout le personnel, en un mot, de Sainte-Pélagie était sur pied et accourait en armes au lieu supposé de l'évasion. On prêta l'oreille et on entendit effectivement un bruit tout à fait semblable à celui d'une scje.

*Près d'une demi-heure se passa dans une attente pleine d'anxiété , pleine de fièvre , grosse de vengeance. J'oubliais de dire que cette scène se passait en plein hiver et par une pluie battante. Nos gens commençaient à trouver que cette évasion tirait en longueur, lorsqu'un fracas épouvantable se fit entendre dans ladite gargouille , qui donna subitement

passage à une nuée de détenus, il est vrai, mais

de détenus bien différents de ceux que l'on attendait. C'était tout simplement de bons gros rats qui, ayant

trouvé bouché leur chemin ordinaire, avaient joué de leurs scies naturelles pour obvier à cet inconvénient.

Je vous laisse à penser si Ton rit pendant longtemps à Sainte-Pélagie de cette étrange mystification. Au reste la frayeur, dans tout ce qu'elle a de plus puéril, est le péché mignon de messieurs les surveillants, et je pourrais citer, si je voulais à plaisir grossir ce volume, bon nombre de tours dont ils ont été victimes, non pas de la part de ces farceurs de rats, mais de la part de vrais détenus.

Quoi qu'il en soit, je termine ce chapitre en réitérant à l'administration de Sainte-Pélagie mes remer- ("îments pour les bons procédés dont elle a usé envers moi QMpaDÎllon des Princes, En rien je ne comprends le parti pris, et je trouve qu'il est du devoir d'un écrivain qui se respecte de peser loyalement toutes choses. Or je déclai'e qu'au pavillon de l'Est les écrivains, les hommes politiques, sont traités avec cette dignité qui leur est due et qui devrait les suivre lorsque la mauvaise fortune les place dans le pavillon de la Dette, au milieu des gens les plus tarés de la société.

Au moment où nous étions l'objet des aménités de l'administration, nous ne nous doutions guère qu'en 1867 un nouveau règlement, plein de rigueurs, viendrait modifier celui qui nous régissait. Lancé dans une voie toute libérale, le gouvernement, pensions-nous, ne pouvait qu'avancer ou tout au moins s'arrêter, mais non rétrograder; et c'est malheureusement ce qu'il a fait, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.

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