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CHAPITRE III

Sommaire. — Catégories de prisonniers. — Ateliers -* Obligation de travail. — Salaire des ouvriers. — Les Carcagneaux.

— Ce que c'est qu'une gobelte. — Les usuriers de prison. —

— Un débiteur oublié. — Les Gouapeurs. — Nourriture des prisonniers. — Les lentilles et leurs bétéroclytes ingrédients.

— La cuisine chhnique à 60 centimes. — La cantine et son vin.

Les détenus sont divisés en trois catégories : la première renferme ceux qui sont exempts de travail sans rétribution, tels que les hommes de lettres et les hommes politiques ; la seconde, ceux qui sont exempts de travail, moyennant une rétribution de G à 7 francs par quinzaine. On désigne généralement ces détenus sous le nom depistoUers, Enfin la troisième catégorie renferme tous les autres détenus, qui sont forcés de travailler aux différents ateUers établis dans la maison, moyennant un salaire dont le tiers seulement leur est compté toutes les semaines ; Tautre tiers est prélevé par l'administration, et le dernier tiers est mis en réserve pour former une masse qui n'est remise au détenu que le jour de sa sortie.

Quoique philanthropique à un certain point de vue,

le salaire extrêmement bas du travail des détenus semblerait intéresser les spéculateurs à entretenir à un niveau élevé la population des prisons.

En effet, voici comment ce travail est organisé :

Il y a à Sainte-Pélagie plusieurs ateliers : celui des tailleurs, celui des chaussonniers, celui des ressemeleurs, celui des cailonniers et des cylindreurs de papiers. A la tête de chaque atelier est placé un contremaître détenu. Un ouvrier peut gagner, en moyenne, 2 fr. 25 cent, par quinzaine. Sur cette somme, Tadministration retient 7o centimes, (pourquoi cette retenue ?) et il en reste autant à la masse. L'ouvrier ne reçoit par conséquent que ;> centimes par jour, en travaillant depuis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir : douze heures par jour !

Question de salaire à part, cette obligation de travail est fort louable. L'oisiveté est mauvaise conseillère, et Dieu sait si ces pauvres hères ont besoin de mauvais conseils! Les paresseux acquièrent peu à peu l'habitude du travail, et quelques-uns, dont l'éducation professionnelle a été, dès la plus tendre enfance, sacrifiée au vagabondage et à ses tristes conséquences, apprennent un état à l'aide duquel il leur sera peut-être permis de se réhabiliter un jour.

Dans les ateliers il existait à une époque, et il existe encore sans doute, certains banquiers qui, avec un modeste capital, voient leurs valeurs doubler chaque mois. On les appelle carcagneaux.

Ils achètent à 3o p. 100 par semaine l'ouvrage fait et même celui à faire. Ils prêtent, quand c'est question d'argent, GO centimes pour 1 franc qu'ils reçoivent à la fin de la semaine. Et combien v en a-t-il de

ces malheureux qui, pour se procurer une gobette (1), vont vendre à un tiers de perte le travail d'une semaine?

D'autres usuriers trafiquent des vêtements : ils achètent à vil prix gilets de flanelle, chaussons, cache-nez, bonnets de nuit, bas, à des malheureux qui préfèrent grelotter à se priver de tabac ou de vin. D'autres enfin pratiquent journellement le petit commerce des vivres : à celui qui n'a qu'un médiocre appétit, ils achètent son pain en entier ; avec un autre, ils troquent une mince rouelle de saucisson contre son bouillon et ses haricots, qu'ils revendent avec usure a un mewt-de-faim. J'en passe et des meilleurs.

Tous ces spéculateurs sont des filous endurcis, chez lesquels le vol est devenu une habitude invétérée, et qui, gênés momentanément dans V exercice de leurs fonctions, opèrent néanmoins comme ils peuvent sur leurs semblables.

Que voulez-vous? on fait ce qu'on peut!

Certains brocanteurs achètent les reconnaissances du mont-de-piété, et ce n'est pas un de leurs moindres bénéfices. J'ai vu un vieux bonhomme, ex-compta- ))le, condamné à huit mois de prison pour avoir été, disait-il, un peu distrait en balançant ses comptes, et qui avait le tic de répéter à tout propos qu'il ne serait pas là s'il avait eu les moyens de prendre Lachaud pour défenseur. C'était l'écrivain public de Sainte-Pélagie ; il avait la spécialité des pétitions, et Dieu sait sïl s'en expédie chaque jour ! Pétitionner, repétition-

(1) Verre de vin que les détenus vont boire à la cantine moyennant 15 centimes.

ner et pétitionner encore, telle est Toccupation constante de ces infortunés, tel est leur unique espoir. Je parle surtout ici de ceux que le fisc fait emprisonner, et qui ignorent complètement quand arrivera le jour bienheureux de la sortie.

« Si le fisc attend que je lui aie payé mon amende, je cours grand risque de mourir ici. On m'a oublié bien évidemment. »

Ces paroles me furent dites un jour, dans la cour de la Dette, par un vieillard d'une soixantaine d'années au moins et qui était incarcéré depuis huit mois pour une misérable dette, — trente francs, je crois !

L'administration devrait cependant veiller à ce que de tels abus ne subsistent pas impunément.

Les prisonniers occupés aux travaux des ateliers sont désignés sous le nom de gotmpev/rs ; ils sont habillés par l'administration et couchent dans des chambres plus ou moins grandes, au nombre de deux, trois, quatre, cinq, six, et quelquefois dix. Ils sortent le matin à l'ouverture des ateliers, et ne rentrent que le soir pour se coucher. Les ateliers sont fermés les dimanches et fêtes. Alors on voit les détenus étendus à plat ventre dans leur cour, pendant la belle saison, ou retirés dans une grande pièce appelée chauffoir, lorsque le temps est mauvais.

Jetons maintenant un coup d'oeil sur la nourriture des prisonniers. Voyons ce que l'administration fait pour les empêcher de mourir de faim : quand je dis l'administration, je veux dire son fermier.

Chaque prisonnier reçoit une livre et demie de pain noir ou une livre de pain blanc, à son choix ; tous les

jours delà semaine, vers dix heures, deux marmites en cuivre sont apportées, les jours de travail dans les ateliers, les jours de fêtes dans la cour, et chacun vient présenter sa gamelle pour recevoir une louche de soi-disant bouillon, fait avec quelques feuilles de chou et assaisonné d'une livre de graisse par cent hommes ; le jeudi et le dimanche c'est le bouillon gras, ainsi nommé parce .qu'il est fait avec de la viande, mais en si minime quantité qu'il faudj^ait, pour me servir de l'expression pittoresque des détenus, «^^^ fameux maUre d'armes pow lui crever un œiL Voilà pour le déjeuner.

A trois heures de l'après-midi apparaissent encore les mômes marmites : ce sont cette fois des légumes qu'elles apportent aux prisonniers, tantôt des haricots, tantôt des lentilles, ou bien des pois, du riz, ou enfin des pommes de terre. De même que pour le bouillon une seule louche de ces légumes est octroyée à chaque détenu, — ce qui est insuffisant pour la plupart, robustes gaillards qui ont souvent tourné mal justement pour satisfaire à leurs exigences gastronomiques. Les haricots et le riz sont assez généralement appréciés sous le rapport de la qualité ; en revanche, les lentilles ne jouissent pas de la même faveur ; il est vrai qu'elles sont émaillées de certains ingrédients, tels que mites, hannetons et même crottes de souris, auxquels on n'est pas toujours habitué. Le jeudi et le dimanche, un microscopique morceau de bœuf — que je n'ai pu parvenir à mâcher, un jour que, par curiosité, j'avais résolu d'y goûter» ayant pris mon courage à deux mains — remplace les légumes. D'où provient cette dureté? est-ce de la

qualité de la viande ? est-ce de la façon de la faire cuire? je penche pour la dernière cause, si» comme on me l'a assuré, le chef a l'habitude de plonger son bœuf dans Teau froide immédiatement après l'avoir retiré de la marmite.

Si vous ajoutez à cela l'eau vaseuse de la Seine, dont chacun, par une faveur spéciale et pour faciliter la digestion, peut user à discrétion, vous aurez la carte exacte des détenus de Sainte-Pélagie. Si tout cela était servi en plus grande abondance, je plaindrais peu les prisonniers, qui, après tout, ne sont guère plus mal et plus salement nourris que les pauvres diables de calicots, dans leurs restaurants chimiques à 60 centimes.

Le service ne le cède en rien à l'exquise délicatesse des mets : chaque détenu reçoit en entrant, pour loute vaisselle, une gamelle et une cuillère en bois peu artistement. raboté. Ces gamelles me rappelaient celles où, dans mon pays, on avait l'habitude de servir les repas de messieurs les pourceaux.

A neuf heures le matin, à cinq heures le soir, le détenu est libre d'aller à la cantine dépenser ses petites économies. On peut s'y procurer du vin, dit de Bordeaux, à 60 centimes le Htre, — pas trop capiteux, je l'avoue, mais assez agréable. L'entrepreneur des prisons est, dit-on, fort peu généreux : faut-il s'étonner que son vin lui ressemble ?

Avant 1830,1e vin ne se payait dans les prisons que 45 centimes, parce que les prisons, de même que les hospices, étaient exemptes de droits d'entrée. Aujourd'hui les hospices seuls ont conservé ce privilège.

Les prisons ont du bon, au moin^ pour les entrées fiscales.

C'est à désirer, ma parole d'honneur, que la France et les municipalités soient transformées en une ^gantesque prison, pour obtenir la môme faveur.

Oii le progrès va-t-il se nicher I...

On trouve aussi à la cantine du beurre, du fromage, du saucisson, du Jambon, du café, du tabac et , de temps à autre, un mauvais ragoût de veau ou de mouton. Les alcools sont complètement prohibés.

Ah ! la société de tempérance anglaise pourrait voir à Sainte-Pélagie ses statuts admirablement et forcément respectés.

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