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CHAPITRE IV

Sommaire. — Les aboyeurs et leurs trafics. — Les commissionnaires. — Les parloirs. — Les privilégiés. — Une supplication féminine au gardien. — Inflexibilité du cerbère. — Qu'est-ce qu'un gardien? — Le parloir des Singes. — Un étrange public. — Une annexe du jardin des plantes. — Tout n'est pas rose au parloir. — Fouilles minutieuses. — Ingéniosités des détenus. — Contrebande. — Sévère contrôle des écrits.

Le dimanche et le jeudi, les détenus qui ont l'autorisation de recevoir leurs parents ou leurs amis sont appelés au parloir par d'autres détenus qui remplissent les fonctions de garçons de parloir, et qu'on a justement surnommés aboyeurs. Un mot sur ces derniers avant de nous occuper des parloirs.

L'aboyeur a d'abord pour mission d'appeler les détenus que l'on demande soit au greffe, soit au guichet, soit au parloir, puis de surveiller les* auxiliaires dont il est le chef. C'est l'intermédiaire entre les pistoliers et les commissionnaires. (Nous verrons bientôt ce que sont les pistoliers et les commissionnaires.) C'est lui qui porte les commandes et monte le bois dans les cellules. Il est aussi le vaguemestre de la

— simaison. Le détenu qui a oublié de se pourvoir trouvera toujours chez lui une provision de i)ain, de vin et de chandelles, c'est presque le concurrent des cantiniers ; malheur à lui cependant si son commerce est découvert: il perdrait son emploi et i)eut-etre 100 fr. par mois qu'il eu retire.

Pour résumer : Vaboyeur est le foctolum de la maisf)!i. il a le droit d'aller partout; aus>ipaF lui le dire<*leur apprend-il Lien des choses.

Lorsqu'il appelle un détenu pour le parloir, il est d'usap-e de lui donner quelques sous. Si vous néglifroz cette précaution, il vous appellera un quart d'heure après que Ton vous aura demandé, mais alors il criera à lue-tète et d'un ton frisant l'impertinence, ce qui manque de charme, pour deux motifs : le premier, c'est que votre nom, sil vous i^laît de le tenir caché, est divulgué à toute cette honorable assemblée ; le second, c'esit qu'il est notoire dans toute la prison que Ydboyeur n'appelle ainsi que ceux qui ne le rétribuent pas.

Quelques détenus n'aiment pas qu'on les appelle ; alors ils se font prévenir dans leurs cellules. Ce sont les aristocrates de Sainte-Pélagie ; car c'est triste à dire, l'aristocratie règne partout. Pour ceux-là, qui ne jugent pas à propos de se déranger, l'aboyeur acquitte le montant de leur pistole, — ce qui, bien entendu , n'est pas sans profit. Il trouve aussi dans les plats qui viennent de chez le traiteur ou dans les provisions que les parents apportent une partie de son dîner. Ce qui explique pourquoi oji ne trouve souvent qu'une écre visse au lieu de trois qu'on a demandées sur une tourte, cinq asperges seulement

sur une assiette, et deux pommes de terre autour d'un bifteck.

I^es commissionnaires, au nombre de quatre, sont des hommes libres, au service des détenus. Ils sont soumis à un règlement qu'ils enfreignent pourtant quelquefois. Leurs courses sont rétribuées suivant la distance. Aux environs de la prison, une commission se paye cinq centimes. Vous enverriez chercher pour cinq centimes de tabac, qu'il vous faudrait payer cinq centimes au commissionnaire. Ceci me parait, du reste, assez juste, d'autant que vous avez le droit, pour le même prix, de vous faire apporter plusieurs objets, pourvu toutefois que le commissionnaire puisse les acheter chez le même marchand, sans quoi autant de déplacements, autant de cinq centimes.

J'ai entendu bon nombre de détenus se plaindre de l'infidélité des commissionnakes. Aux uns il manquait du sucre, les autres avaient payé dix-huit sous une livre de viande de seconde catégorie, d'autres enfin avaient envoyé prendre chez Gorcelet une livre de café et avaient déboursé : 1** deux francs pour le café, 2* un franc pour la course, et n'avaient reçu en échange que du mauvais moka de la rue de la Clef.

A cela je répondrai que le monde est vraiment d'une exigence... Est-on plus fidèlement servi chez soi?

Pour ma part, j'avoue que je n'ai jamais eu rien à reprocher à mes commissionnaires. Il est vrai que je ne nie suis que fort médiocrement préoccupé de ce qu'ils m'apportaient.

Arrivons aux parloirs. Il y en a de trois sortes :

d'abord le parloir du greffe, réservé aux i)rivilégiés> C'est une grande salle où l'on peut offrir à ses visiteurs, si ce n'est une place sur un canapé, sur un fauteuil ou môme sur une chaise, une place sur un banc. Vous croyez peut-être que c'est un Ijanc élastique, comme ceux de certains omnibus, ou rembouiTé d'étoupes, comme ceux de l'Ambigu? Hélas! non, uu simple banc, un banc en bois sur lequel vous et les vôtres êtes obligés de vous meurtrir une ou deuxheures durant, car il est défendu de se promener. Il est assez difficile d'obtenir des autorisations pour ce parloir, assez spécialement réservé aux conférences des détenus avec leurs avocats, notaires, avoués ou hommes d'affaires. Il n'y a pas de jours fixés pour y recevoir les visiteurs. C'est, en général, sur une autorisation spéciale du directeur que cette faveur est octroyée.

Le parloir de la Dette donne sur la cour de la Dette d un côté, et communique de l'autre avec le parloir grillé dit des Singes. Commençons par le premier : c'est une salle d'environ vingt et quelques pieds carréti, noire, humide. Une balustrade d'un mètre de hauteur, flanquée à ses deux faces de deux bancs de bois, la divise en deux parties égales; d'im côté entrent les détenus, de l'autre les visiteurs. Près de la porte d'entrée de ces derniers, dans une encoignure, est une petite table servant de bureau au gardien chargé de surveiller, et d'inscrire sur un registre ad hoc les noms des visiteurs et des visités. Le lendemain, cette liste est envoyée à la préfecture de police. Ce parloir n'est ouvert que les jeudis et dirtianches. On obtient assez difficilement des permissions pour ces deux jours à la fois.

Que de scènes bizarres, émouvantes, dont j ai été témoin dans cette salle ! Ici les étreintes larmoyantes d'une mère qui, à Tinsu de son mari, homme rigide, venait voir son fils, coupable aux yeux du monde, absous dans son cœur ; là, une jeune épouse dont le mari a eu la sottise de marcher sur les plates-bandes du code pénal quelques jours après son mariage, ne peut se décider, à l'heure du départ, à donner le dernier baiser. Elle va pour partir, revient, repart de nouveau, supplie le gardien : « Encore une minute, monsieur, je vous prie; voyons, soyez gentil. » Inutile de dire que les gardiens sont en général peu séductiiles. Chose étrange ! des yeux qui fondraient la glace les trouvent indifférents, le sourire le plus angélique est sur eux sans empire. Sont-ce des hommes ? son t-ce des blocs de marbre? N'était leur voix caverneuse, on les croirait, ma foi, vomis par les harems.

Les gardiens seront l'objet d'une étude spéciale.

Le parloir grillé, dit parloir des Singes, est composé de trois couloirs : celui du milieu, large de quatre pieds, est séparé des autres par un grillage en fer; c'est là que se promène le gardien pendant que les visiteurs d'un côté et les prisonniers de l'autre causent de leurs affaires à haute voix, afin de pouvoir être entendus. Ce parloir est si obscur qu'on peut à peine s'y reconnaître. Pendant l'hiver, les murs suintent constamment, c'est un tombeau. Il est vrai qu'on ne l'habite que passagèrement et en nombreuse société, fort peu triste en général. Figurez-vous d'un côté trente à quarante personnes appartenant pour la plupart à la dernière classe du peuple, vis-à-vis un même nombre de prisonniers, de ceux que nous avons

désignés sous le nom de goiuipeurs, tout cela parlant, ou plutôt criant à tue-tête, et répandant dans Tatmosphère empoisonnée de cette espèce de cachot une haleine infecte I Ajoutez à cela des propos révoltants, exprimés toujours dans le langage le moins fleuri de la langue verte, et vous n'aurez encore qu'une faible idée du dégoût qu'inspire un pareil lieu.

En entendant ce tohu-bohu un de mes amis, avec lequel je causais dans le parloir de la Dette, contigu, comme je l'ai dit au parloir grillé, s'écria : « Mais il y a donc à côté une annexe du jardin des plantes? »

Jetons maintenant un coup d'œil sur les désagréments que doit essuyer le détenu avant d'arriver au parloir. D'abord lorsque le visiteur apparaît : greffe, un gardien sonne une petite cloche , un autre gardien, au service du bâtiment de la Dette, se présente; le premier lui crie le nom du prisonnier demandé; le garçon du parloir — l'aboyeur — est averti; du bas de l'escalier il hurle deux fois de toute la force de ses poumons : a M. Bernard^ allons M. Bernard I » Si tout cela se faisait aussi promptement que je viens de l'exprimer, ce serait bien ; mais il arrive souvent, soit que cela dépende de la négligence du gardien du greffe ou de celui de la Dette, soit enfin de l'aboyeur, il arrive quelquefois, dis-je, que l'on n'est averti qu'une demi-heure après l'arrivée du visiteur, ce qui est loin d'amuser ce dernier, qui est obligé de passer ce temps sur les bancs du parloir, et qu'à son isolement on serait tenté de prendre pour un espion de police ou pour un de ces avocats marrons qui viennent quêter une affaire en police correctionnelle. Onle regarde de côté, on semble se méfier de lui, tandis qu'il peste et maugrée^

Allons au guichet de la Détention, nous y verrons le détenu qui se trouve encore retardé par la minutieuse visite à laquelle il est assujetti, par l'ordre et la prévoyance de la préfecture de police. C'est encore une épreuve à laquelle le détenu ne peut échapper.

Qui sait, en effet, ce qui pourrait se fabriquer à Sainte-Pélagie ! Au sortir du parloir, le détenu est de nouveau soumis à une visite qui a cette fois un peu plus de raison d'être, car ses visiteurs, quoique fouillés avec soin avant d'entrer, auraient pu néanmoins avoir soustrait à la vigilance des gardiens quelques objets prohibés, tels que lettres, cognac, rhum, vin, livres, journaux, viandes crues, etc. Les détenus et leurs visiteurs ont pourtant les moyens de tromper leurs argus. Je ne les divulguerai pas tous, cela me prendrait trop de temps, cela rendrait peut-être aussi de mauvais services à d'innocentes petites communications qui consolent quelques détenus moins coupables que malheureux.

Beaucoup sont, du reste, du domaine de la prestidigitation.

Toutes les lettres arrivant par la poste ou apportées par des commissionnaires ou des visiteurs sont d'abord déposées au greffe, où elles sont décachetées et lues attentivement. Si elles ne contiennent rien de suspect, aucune allusion louche, aucune diatribe contre l'administration, elles sont remises à leurs destinataires; dans le cas contraire, elles sont envoyées à la préfecture de police.

Donc il a fallu, pour recevoir des correspondances écrites à l'insu de MM. les greffiers, inventer des

modes de passe. Les uns se sont servis d'encres sympathiques; d'autres trouvaient un billet dans le bouchon creusé d'une bouteille cachetée, dans un pâté ou dans tout autre mets. Tous les jours de nouveaux moyens, fort ingénieux, ma foi, sont expérimentés au nez des gardiens, qui ne connaissent guère que ceux que nous venons de citer et qui sont l'enfance de l'art.

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