CHAPITRE V
Sommaire. — Le pavillon de la Dette. — Cellules et wagons. — La pistole. — Étjmologie de ce mot. — Variétés de pistoliers. — Les parasites. — Le Véfour du quartier. — Des héros de police correctionnelle. — Joyeuse vie des pistoliers. — La messe obligatoire. — Seize heures de réclusion. — L'heure des éteignoirs. — Une acception do verbe boucler. — Il y a lait et lait. — Une heure de queue à la cantine. — Une sage précaution du cantinier. — Des balances invisibles. — Un tabac peu prisé. — Ce que sont les visites d'inspecteurs. — Messieurs les auxiliaires. — Leurs fonctions. — Un type. — La société des sauveteurs après décès. — Quinze francs de prime. — La mauvaise nuit d'une blanchisseuse. — Une noyade pour cinq sous. — Une prime tronquée. — Une rafle. — Une curieuse ivresse. — Durondeau et son honneur. — Félix Pyat et son auxiliaire. — Vous n'avez pas de confiance... — Tibère, un héros de cour d'assises. — Sa spécialité. ^ Ses exploits à Nantes. — Sa bonne réputation. — Sa sensibilité. — Ses adieux .
Le corps duDâtimentde la Dette y ainsi nommé parce qu'il était exclusivement destiné aux débiteurs de commerce, avant le tranfert de ces derniers à Clichy, disparu aujourd'hui grâce à Ténergie de la minorité , — exemple à suivre pour Sainte-Pélagie en ce qui concerne les détenus politiques et les écrivains , — est disposé pour contenir à peu près cent détenus ; cependant —
lorsqm le prisonnier dorme — on suit l'exemple des compagnies de chemin de fer quand, aux jours de fêle, les wagons manquent : on entasse les détenus les uns sur les autres.
Ce bâtiment a trois étages, composés chacun d'un corridor noir et humide et d'un rang de cellules donnant sur la cour. Le premier étage, dit la pistole (1), est réservé aux pistoliers et aux détenus politicjues. Aucune des cellules, torrides l'été, glaciales l'hiver, n'a de cheminées, mais il est loisible aux locataires d'y faire poser, à leurs frais, un poêle, que l'administration n'achète pas, bien entendu. Les pistoliers sont en général des gens aisés : plusieurs même sont riches : ce sont surtout les faillis, et plus spécialement les banqueroutiers frauduleux. Dame ! il faut bien garder une poire pour la soif I Quelquesuns, il est vrai, ont peu ou pas de ressources ; dans ce cas, ils sont les commensaux, les parasites des premiers , si toutefois leur délicatesse ne s'y oppose pas. Les aristocrates de la pistole, c'est ainsi qu'on appelle les richards, sont presque tous de bons vivants qui ont, comme on le dit, le cœur sur le main. Lorsque par hasard on leur a donné pour compagnon de cellule un pauvre diable qui a toutes les peines du monde à payer à l'administration les 12 ou 14 francs par mois exigés pour l'exemption du travail manuel,
(1) Je ne sais pas au juste quelle est Tétymologie du mot pistole, j'ai ouï dire qu'il vient de ce qu'autrefois la pistole se payait dix francs par mois ; je suis plus porté à croire qu'il provient de ce que les prisonniers qui occupent les cellules payantes sont censés avoir des pistoles.
ils lui ofi&entgénéreusement de participer aux immunités dont ils jouissent. Les vivres des prisonniers sont si piteux, et les biftecks, gigots ou çoulets que les Crésus de la pistole se font journellement apporter de chez Hingi'in, le Véfour du quartier, ont si bonne mine, sont si appétissants I Comment refuser, malgré les scrupules du monde ? Je n'ai jamais ouï parler d'une résistance à cet égard; ce serait de l'héroïsme, et il n'y a guère là que des héros... de police correctionnelle ou de cour d'assises. Ghaqpie cellule de la pistole peut contenir trois lits ; j'en ai pourtant vu quatre et même cinq. Les pistoliers ont la même nourriture que les autres prisonniers ; mais ils sont servis dans leur corridor, au lieu de l'être dans la cour. A part cela, le règlement qui les régit est identiqpie à celui du menu fretin des habitants de la prison. Tous les matins, à six heures l'été, à sept heures l'hiver, Içs portes sont ouvertes ; jusqu'à la fermeture, qui a lieu à huit heures du soir, les pistoliers peuvent communiquer entre eux, manger ensemble, fumer des londrès, boire du moka, jouer aux dames, aux lotos ou aux dominos, seuls jeux autorisés, ou se promener. Le dimanche, à neuf heures, ils vont à la messe, et ceux d'entre eux professant une religion autre que la religion catholique sont verrouillés dans leur cellule. Les détenus politiques habitant la pistole sont seuls autorisés à ne pas assister aux offices.
A trois heures de l'après-midi, les dimanches et fêtes, toutes les cellules, sans distinction, du pavillon de la Dette et du pavillon de la Préfecture sont fermées jusqu'au lendemain sept heures. Seize heures
de réclusion, avec défense de jouer, de se promener et de causer à haute voix. Gomme c'est gai pour le malheureux qui, par suite d'une péniu'ie de prisonniers , se trouve seul dans sa cellule! Tous les soirs à neuf heures les lumières doivent être éteintes dans les cellules, sans quoi la voix du factionnaire qui se promène chaque nuit dans la coiir vous rappelle promptement à T obscurité I Le soir à huit heures se fait entendre le son peu harmonieux d'une cloche fêlée qui orne la cour. C'est le signal de la rentrée. Cinq minutes après, le gardien, accompagné d'un auxiliaire, une lanterne à la main, entre dans chaque cellule et fait rappel nominal des détenus ; après quoi on vous boucle y suivant l'expression poétique de la maison. Dès qu'on est débouclé, les auxiliaires font la distribution du pain, mettent de l'eau dans les cruches, balayent, font les lits, rempUssent en un mot les fonctions de valet de chambre.
Il est sept heures et demie, c'est l'heure du laitier. Ceux qui veulent du lait envoient l'auxiliaire ou vont eux-mêmes au guichet se faire servir, — ce qui est plus prudent.
Chose étrange ! on incarcère des frelateurs de lait, — ce qui est on ne peut plus juste, — mais on laisse pénétrer dans la prison du lait très-peu sévèrement contrôlé, — quoi de plus illogique?
— Vous ne trouvez pas ce lait de votre goût, me dit im jour en riant un pistolier dont la cellule était contiguë à la mienne.
— Pas fameux, en vérité.
— Eh bien, goûtez-moi celui-ci.
Et il me tendit un bol d'exquise crème.
— Qu'en dites-vous?
— Rien, sinon que je payerais cher pour en avoir tous les matins du semblable.
— Vous auriez beau faire, vous n'en trouveriez pas de celui-là; on n'en vend pas. Ma femme m'en apporte tous les matins, et vous comprenez bien que ce n'est pas le même que nous vendons à nos pratiques .
— Vous êtes donc?...
— X..., maître laitier que vous connaissez peutêtre de réputation, et qui paye ici les petits tripotages de ses employés. Sur ce, tout à votre service.
— Que ne l'ai-je su plus tôt? fis-je en soupirant; je vous quitte dans huit jours.
— Je vous en félicite; et, si une fois libre vous voulez m'honorer de votre clientèle...
— Vous me donnerez du lait de client?...
— Non pas, du mien.
A neuf heures et demie, l'aboyeur crie : A la cantine I Ceux qui ont besoin de quelque chose s'empressent d'accourir afin d'être les premier servis. On est obligé quelquefois d'attendre son tom* pendant une heure; et quand il est venu, on vous passe à travers un petit guichet ce que vous avez demandé. Notez cependant que le cantinier a le soin de se faire payer d'avance. Le vin est mesuré sans que le prisonnier y voie goutte! Le fromage, le beurre, le tabac, et tout ce qui se pèse, en un mot , l'est hors de portée du prisonnier. Le tabac est d'avance renfermé dans des petits cornets de papier. Tant pis pour celui qui se trouve réduit à n'en acheter qu'une demi-once à la fois ; il n'aura qu'une détestable et insipide poussière
de tabac , ces cornets restant quelquefois exposés huit jours sur une planche, à la chaleur et à la fumée de la cuisine.
Pourquoi l'administration des prisons ne réprîmet-elle pas ces abus, et pourquoi n exige-t-elle pas que les balances soient placées de telle manière que le détenu puisse s'assurer si on lui donne le poids qu'il a demandé? Drôle de situation dans laquelle se trouvent les voleurs, sujets à être volés eux-mêmes!
« Juste retour, ma foi, des choses d'ici-bas. »
n y a bien, à Sainte-Pélagie comme dans les autres prisons, des visites d'inspecteurs; mais on sait à quoi s'en tenir sur ces inspections : ce sont de vraies promenades, de véritables plaisanteries.
J'ai assisté à une de ces visites. Toute la maison en était prévenue depuis plusieurs heures. Aussi il fallait voir trotter les gardiens pour faire mettre les choses en ordre. La cour, les corridors, les cellules, ne furent jamais plus propres. Enfin Tinspecteur arriva, escorté du directeur, du brigadier et de deux gardiens. Il visita deux corridors et repartit, sans avofa* questionné un seul détenu, qui, par crainte, du reste, se serait bien gardé de se plaindre.
Et maintenant terminons ce chapitre par les awriliaires. Définissons ces types hétéroclites de prisonniers, et esquissons la vie des plus célèbres d'entre eux.
Ces gens-là sont, pour la plupart, des criminels de fort calibre : assassins, faussaires, voleurs récidivistes endurcis, condamnés au bagne ou à la réclusion, soit perpétuellement, soit temporairement, et dont les
peines ont été commuées en récompense d'aveux faits ou plutôt de dénonciations : en un mot, pour des services rendus et à rendre. En effet, de service en service, et partant, de rémunération en rémunération, ces ci-devants forçats ont obtenu de faire leiu» temps à Sainte-Pélagie en qualité d'auxiliaires, c'est-à-dire de domestiques. Outre que cette fonction les dispense des rudes et peu lucratifs travaux des ateliers, elle leur permet non-seulement de mettre de côté une somme assez rondelette pour leur sortie plus ou moins prochaine, mais encore de jouir, grâce aux générosités de ceux qui les occupent, d'un bien-être que les autres prisonniers, moins gredins qu'eux assurément, ne cessent d'envier. Le règlement de la prison fixe à 1 franc 50 centimes par mois ce que chaque prisonnier est tenu de donner à son auxiliaire , mais il est rare que ce chiffre ne soit pas dépassé.
Cependant les auxiliaires n'ont pas le droit d'exiger davantage. Ils sont obligés, en outre, de faire sans rétribution le service de la maison : balayage et lavage de la cour et des corridors. On a le droit, bien entendu ) de se passer d'auxiliaire, à la condition de faire soi-même son ménage, de nettoyer son carreau, d'aller chercher son eau dans la cour, de laver sa vaisselle , toutes choses qui manquent oomplétement de charme pour un homme, habitué surtout à être servi. Ce n'est pas par économie que certains pistoliers s'assujettissent pourtant à cette besogne, mais bien par le dégoût que leur inspire quelquefois la saleté physique et morale de celui qui les sert. On nous avait donné, à Sénique, Ghaumette et moi, le plus ignoble
personnage que j'aie oncques vu de ma vie. Nous lui interdîmes l'entrée de notre cellule.
Ce gaillard, grand, sec, à la face limoneuse et irrégulièrement ombragée de poils rudes et grisâtres, — im vrai cadavre ambulant ! — avait été un des membres les plus actifs de cette fameuse bande de sauveteurs après décès qui, en 1847, si je ne me trompe, s'emparait chaque nuit en souveraine du canal Saint- Martin. Tout le monde se souvient, sans doute, des hauts faits de ces travailleurs du canal. Deux d'entre eux, choisis chaque jour par le sort, faisaient faction aux abords du janal, guettant comme des bêtes fauves l'imprudent qui s'aventiu'ait seul dans ces pai'ages : dès qu'une victime tombait dans leurs griffes, elle était, en moins de cinq minutes, étouffée, volée et jetée à l'eau. Les voleurs étaient souvent volés, mais ils avaient la ressource du lendemain. N'étaient-ils pas sauveteurs? Le lendemain, dès l'aube, ils venaient repêcher en toute hâte leur cadavre, qu'ils transportaient à la préfecture de police. Là, 15 francs leur étaient remis en récompense de leur belle action y et nos zélés sauveteurs se retiraient avec cette tranquillité sereine, avec cette satisfaction que devait avoir Titus lorsque le soir, récapitulant le bien qu'il avait fait le jour, il s'écriait : « Allons ! je sms content de moi, j'ai bien employé ma journée. »
Mais tout n'est pas couleur de rose, pas plus dans la vie régulière que dans la vie irrégulière.
Il advint un beau jour qu'une blanchisseuse, ayant eu maille à partir avec son hom ne, déserta le foyer conjugal et s'en alla passer la nuit dans son bateau de lavage, en station justement à un endroit du canal
qu'affectionnaient nos sauveteurs. La nuit était noire et pluvieuse, notre femme se blottit le mieux qu elle put sous son linge, mais ne dormit pas, comme vous le pensez bien. Au milieu de la nuit des voix se firent entendre au-dessus de sa tète, puis des coups et un cri étouffé ; jugez de la panique de la malheureuse et comme elle n'aurait pas mieux demandé que de réintégrer le domicile conjugal, sauf à essuyer toutes les bourrasques maritales î Elle se tint^ coi, bien convaincue que c'en était fait d'elle si elle bougeait.
— C'était bien la peine de nous échiner pour cinq sous qu'il avait sur lui, dit l'un des assassins.
— Bah! fit l'autre, n'aurons-nous pas demain quinze francs déprime?... allons, à l'eau!
— Et à l'instant une masse tomba si près du batelet qu'il fut presque entièrement submergé.
Je n'essayerai pas de dépeindre l'effroi mortel qui s'empara du providentiel témoin de cette horrible scène. Que chacune de vous, mesdames, se mette à sa place, par la pensée, bien entendu. Bref, dès que les premières lueurs du jour permirent à notre blanchisseuse de s'orienter, elle courut faire sa déposition au poste de police le plus voisin. Selon la coutume, — coutume (pii aurait dû, ce me s( mble, avoir éveillé depuis longtemps les soupçons de la police, — nos sauveteurs vinrent pour toucher leur pi'inie.
On les reçut avec la même bienveillance que par le passé, mais au lieu de leur donner 15 fr., on ne leur donna que 14 fr. 7î) c.
— Il manque cinq sous, fit effrontément l'un d'eux.
— Pas du tout, répondit l'agent, puisque vous les avez pris cette nuit dans la poche de votre victime.
Et ce disant, on s'empara des deux gredins, dont on voit d'ici la contenance.
Comme ils vendirent toute la bande, on eut pour eux quelques égards.
L'un et l'autre ont, je crois, fini leur peine à Sainte- Pélagie.
Je viens en (Juelques lignes de vous narrer l'histoire du premier, je vais maintenant passer au second. Mais avant , un trait caractéristique du premier : Tivresse était pour cette brute presque un état normal, mais au lieu de l'égayer elle le plongeait dans une atonie complète. Et savez-vous avec quoi il se soûlait, car il doit vous paraître étrange qu'on puisse en arriver là avec les deux chopines de vin très-chrétien que tout détenu, s'il est aisé, a le droit de se payer, et sans faire usage d'alcools, prohibés comme on le sait. Voici comment s'y prenait notre homme : ïl buvait r esprit-de-vin à brûler dont se servaient les pis tôliers.
L* administration, ayant été mise au courant de ces évaporations spiritueuses; surveilla et prit en flagrant déUt cet étrange voleur, le mit au cachot, et ordonna qu'on mélangerait à l'avenir une forte dose de térébenthine avec l'esprit -de^ vin i
Vous croyez peut-être que cet horrible amalgame arrêta cet ex-forçat? Point du tout : il en absorba de plus belle et comme si de rien n'était. Comme il fumait constamment une de ces pipes sans tuyau, dites brûle-gueule, je m'attendais à chaque instant à le voir
tomber foudroyé, comme il arrive parfois à nos vieux loups de mer.
Quelques plaisants pistoliers s'avisèrent, un Jour de mardi gras, d'affubler ce drôle d'une redingote, d'un pantalon, d'un gilet et d'un chapeau noirs, le tout à la dernière mode; à son affreuse bouffarde, ils substituèrent un superbe londrès, dans sa main droite ils placèrent un stick élégant. Notre homme ne s'était jamais vu à pareille fête. Ainsi métamorphosé, le chapeau légèrement incliné, l'allure or^ne, la démarche bouffonnement majestueuse, on l'aurait, ma foi, pris sur le boulevard pour un tout autre individu,
Dansles bas-fonds de labohôme de lettres, cette plaie de la société, grouillent quelques déguenillés, tant au physique qu'au moral, pour lesquels une comparaison avec notre héros de cour d'assises n'eût pas été flatteuse. Il est vrai de dire que cette ignoble bohème est la première étape de la route glissante qui con duit au dépôt de la préfecture.
Sous ce déguisement plein de souvenirs pour ce malheureux, sa face cadavéreuse parut i^nsdtre un instant à la vie, un éclair parut illuminer son regard.
Il demanda à s'admirer dans un miroir.
— Eh mais ! fit-il en se cambrant fièrement, J'ai l'air d'un honnête homme ! Qu'on dise ensuite que rhabit ne fait pas le moine.
Quelques minutes après, cette farce carnavalesque était jouée, et celui qui en avait fait tous les frais retombait dans sa nuit. L'honnête homme redevenait forçat.
Le second, qui, je crois, s'appelait Durondeau, était attaché en 1851, en qualité d'auxiliaire, aux détenus
du pavillon de TOuest et des Travées. A cette époque, ce pavillon, comme les autres, contenait des détenus politiques. Il était encore à Sainte-Pélagie en 1857, où il servait d'auxiliaire aux détenus de la Dette. Il en a été extrait depuis pour un motif quelconque, et dirigé soit vers quelque bagne, soit vers Cayenne, où, même à supposer que le climat ne Tait pas tué, il y a lieu de croire que ses anciens complices, dénoncés par lui, ne se seront pas consacrés à prolonger ses jours. Je ne l'ai pas connu, tt c'est par ouï-dire que j'en parle. Il s'acquittait de ses fonctions d'auxiliaire comme d'un sacerdoce. Il se prétendait digne de la plus parfaite conQance, et au fond, il disait vrai. Jamais il ne se fût permis de prélever une cigarette sur le tabac des détenus dont il faisait le service. Un jour qu'un des rôdeurs de l'infirmerie, étant parvenu à pénétrer dans la chambre d'un détenu, avait tenté d'ouvrir la malle de celui-ci, mais sans avoir pu mener à bonne fin son entreprise, par suite sans doute de quelque bruit qui l'avait forcé de battre en retraite, Durondeau se livra pendant plusieurs jours à un désespoir vraiment bouffon, provoquant une rigoureuse et sévère enquête, sollicitant des mesures de précaution jusqu'alors inusitées, alléguant que son honneur était en jeu.
Hélas 1 les précautions ne servent pas à grand' chose dans un milieu pareil ; demandez plutôt à Félix Pyat, qui vous racontera l'histoire de son auxiliaire. Après avoir procédé à son installation, Pyat ferma soigneusement sa malle. Son auxiliaire, offensé de la mesure, lui dit^d'un ton auquel il n'y avait pas à s'y méprendre ; « Ah ! ah ! vous n'avez pas de confiance! »
Félix Pyat qui ne se souciait pas de s'aliéner son auxiliaire, répondit que c'était simplement une habitude prise.
— Oui, oui, c'est une habitude... d'ordre... et puis vous n'avez pas de confiance...
— Je ne me défie pas, mais je ne vois pas pourquoi je laisserais ma malle ouverte.
— Sans doute; d'ailleurs, quand on n'a pas de confiance...
— Enfin, je ferme ma malle parce que cela me plaît.
— Vous avez raison... ça rassure... quand on n'a pas de confiance.
Le lendemain matin, Félix Pyat ouvre sa malle pour en tirer du linge dont il avait besoin : elle était vide.
Il appela son auxiliaire. Celui-ci n'avait fait qu'une plaisanterie. Il remit à Pyat les objets qu'il avait un instant détournés, en ajoutant d'un air narquois :
— Fermez tout de m&me, monsieur Pyat, ça donne de la confiance.
Pour clore ce chapitre, je vais relater les hauts faits d'un nommé Tibère, auxiliaire à Sainte-Pélagie vers 1850. Ma première station à Sainte-Pélagie ne datant que de 1860, et Tibère n'y étant plus à cette époque, je ne parle donc que d'après les chroniques de la prison.
Gomme les autres auxiliaires, Tibère devait son poste à ses révélations. Trahi lui-môme par un de ses lieutenants, il n'avait pas conservé contre lui la moindre rancune. Loin de là, il lui faisait une petite pension mensuelle en reconnaissance de bonnes et
intimes relations antérieures. Tibère avait été le chef de très-nombreuses bandes, et sa spécialité consistait à déménager les maisons de campagne pendant Tété, à faire argent du mobilier et des valeurs qu'il pouvait emporter, à vendre dans les départements les pièces et ballots d*étoffe qu'il dérobait aux étalages ou mieux encore qu'il soustrayait le plus adroitement du monde aux colporteurs descendus dans les mêmes auberges que lui. Il avait loué aux environs de Paris une charmante maison de campagne, où il vivait eu bon bourgeois retiré. Il était dans les meilleurs termes avec les gros bonnets du pays, ne manquait pas un office divin, distribuait du pain bénit, et cela sous le nom de J/. Richard.
Dans les auberges des départements qu'il parcourait, il passait pour un très-honnète et trèsr-riche marchand forain.
Mais un jour il advint qu'il jeta ses vues de pillage sur une villa riveraine de Paris. Il s'y introduisit la nuit, sachant d'avance que les maîtres étaient partis pour les eaux, emmenant avec eux tous leurs gens. Il amassait en conséquence tout doucettement les objets qui lui tombaient sous la main et les faisait mollement descendre par les fenêtres à ses acolytes, quand soudain un coup de fusil part dans sa direction. Quelques grains de plomb pénètrent dans certaine partie de son individu. — Moi, disait Tibère, j'ai toujours eu grand'peur de mourir. Quand j'entendis la détonation et que je me sentis cinglé, je sautai sans réfléchirparla fenêtre, rebondis sur ma voiture, et tombai si malheureusement que j'eus la cuisse cassée. Mes hommes, je dois leur rendre cette justice,
m'emmenèrent, mirent noscheTauxaugak^, et il me fut ainsi possible d'arriver chez moi sans être arrêté. Le traitement fut long. Un beau jour, mou lieutenant, à qui je ne donnais rien à faire et conaéquemment aucun argent à gagner, fit ee raisoBuement : « Vu capitaine qui ne produit plus, ee n'est bcm qu'à pen-^ dre. x> Et il alla me dénoncer. Je doia dire à sa dë« cbarge qu'on était sur sa piste. Il fit ses petites cou-fidences, je fis les miennes. Tout eela noua valut l'indulgence des juges, et me voilà ici, comme mon lieutenant d'aiDeurs, au lieu d'aller au bagne ou dans quelque maison centrale.
— Que vous proposez-vous de faire, Tibère, lui demandait-on, quand votre peine sera finie ?
— Oh 1 moi, répondait-il, J'irai en Italie. N'y a-t-il pas eu un Tibère dans le temps à Rome ? je porte un nom romain ; seulement je m'appellerai Tièert. Il n'y a pas beaucoup de surveillance, et j'y ferai mes petites affaires.
On obtenait assez facilement de lui le récit de ses expéditions, En voici une entre mille : il était à Nantes, dans un des principaux hôtels delà ville, encom-^ brant de ses voitures, de ses marchandises et de ses chevaux remises et écuries, objet personnellement de tous les égards du maître d'hôtel et de ses gens, qui le voyaient souvent et avec lesquels il était fort généreux.
Choyé des habitués de l'endroit, avec qui il s*était trouvé vingt fois, — ^M. Richard, gros comme le bras,*» il était enfin le favori de l'hôtel. Il s'avisa avant diner de faire un tour par la ville, et constata avec admba* tion la richesse d'un magasin d*orfév¥8rie situé sur
la place ; puis il rentra à l'hôtel ayant déjà conçu un plan qu'il devait exécuter et qu'il exécuta, en effet, dans la nuit.
Tibère Richard occupait dans l'hôtellerie une chambre au rez-de-chaussée, donnant sur la rue, chambre de choix. Vers minuit, quand tout dormit et dans l'hôtel et dans la ville, il ouvrit doucement ses fenêtres, sortit avec deux de ses acolytes, qu'il avait retenus près do lui, par cette issue peu usitée, approcha discrètement les volets et se rendit sur la place. Là, à l'aide des instruments de son métier, il pratiqua dans le volet de Thorloger un trou parfaitement rond. Mais à peine eut-il retiré la pièce de bois, qu'un rayon lumineux vint frapper ses yeux. Gela ne l'arrêta point. Il fit jouer l'espagnolette, cou|)a un carreau, selon les règles de l'art, et quand la vitre fut détachée, le bruit d'une discussion violente arriva à son oreille. Loin de reculer, il jugea que le bruit de la querelle pourrait favoriser son entreprise. Il ouvrit la fe n'être et se trouva ainsi de plain-pied dans la boutique de l'orfèvre. Ce malheureux disputait avec sa femme, et le sujet de la querelle, que Tibère écouta quelque temps avec intérêt, était relatif à l'époque où le commerçant prétendait se retirer de ses affaires : la femme voulant que ce fût à la fin de l'année où l'on se trouvait, le mari voulant que ce fût au mois de juillet suivant. Tibère, éclairé à souhait par la lumière de l' arrière-boutique, vida tous les casiers de leurs bijoux, ne laissa plus le moindre objet dans le magasin, dévalisa les tiroirs de l'argent qu'ils contenaient, et se retira quelques minutes après que les deux époux, fatigués de leur querelle, eurent
éteint la lumière. Il revint à l'hôtel comme il en était sorti, et s'endormit du sommeil du juste jusqu'au lendemain neuf heures.
En rentrant dans la salle commune, il entendit des voyageurs qui s'entretenaient du vol commis dans la nuit. Il se mêla à la conversation» s'enquit très-curieusement de ce qui s'était passé, et proposa à l'une des personnes de l'accompagner sur les lieux où le vol audacieux avait été commis.
Au moment où il arrivait, le juge de paix et des agents delà justice, entourés d'une foule de curieux, procédaient aux constatations. Le juge dressait un procès-verhal. Il tâchait de se rendre compte du procédé employé par les coupables, et, après avoir pris l'avis d'un officier de gendarmerie, il allait écrire que « les auteurs du crime, pour arriver à ouvrir les volets, la fenêtre, avaient dû probablement s'y prendre de telle façon, » lorsque Tibère s'approche et, s'adressant au magistrat, dont il était du reste avantageusement connu : « Monsieur le juge, dit-il, je ne crois pas que le voleur s'y soit pris de la sorte, car alors le bras aurait été gêné et il ne serait jamais parvenu à saisir l'espagnolette. Voilà plutôt commeils'y est pris. »
Et Tibère fit la démonstration.
— Vous avez raison, monsieur, dit le juge.
Et il rédigea son procès-verbal d'après les indications de Tibère.
Ce ne fut pas, comme on a pu le comprendre, ce fait qui donna lieu à l'arrestation de notre héros. Un an après il était toujours l'homme heureux et important que toute sa commune honorait, et il se trouvait à Nantes.
— Avez-vous eu des nouvelles de votre horloger? demandait à Tibère un des détenus politiques qui l'avaient pour auxiliaire.
— Oui, répondit-il avec un merveilleux sang-froid, ses affaires n'ont pas bien marché après le vol, et il s'est fait sauter la cervelle.
— Vous avez dû être ému en apprenant cela?
— Non, je ne le connaissais pas.
Quand Tibère, vendu par son lieutenant, fut arrêté dans la maison de campagne qu'il habitait, tous les personnages du lieu, le maire, le notaire, le curé, protestèrent contre ce qu'ils appelaient une erreur judiciaire. Ils se hâtèrent tous de venir se porter garants de M. Richard. Ils ne furent détrompés que lorsque, sur le point d'être emmené, Tibère, en leur faisant un salut de haute école , leur lança cette expression de sa reconnaissance : « Tas de vieux melons, va! »