MES CARTES DE VISITE
ÀUx saints devoirs que commande ce jour* Bien que captif je ne puis me soustraire.
Chacun me croit disparu sans retour.
Par un éclat constatons le contraire.
Mon directeur, arbitre de ces lieux, Où, malgré moi, sous vos ailes j'habite, Pour un instant daignez fermer les yeuxj Laissez passer mes cartes de visite.
J*ai des amis... du moins, j'en eus jadis ; Qui n'en a pas aux jours de la jeunesse !...
Nous partagions, comme on fait entre amis, Mon pain, ma bourse et, je crois, ma maîtresse.
Je n'ai plus rien : tout n'est plus en commun, Et chacun d'eux m'abandonne et m'évite ; Mais, dans le nombre, il peut en rester un, Remettez-lui ma carte de visite.
J'avais encor, je viens de l'avouer, J'avais maîtresse aussi jeune qne belle; De sa vertu, je voudrais la louer.
Mais, entre nous, elle fut infidèle.
Pour ce travers, je ne la maudis pas, D'un tel malheur bien sot est qui s'irrite.
Si, par hasard, vous rencontrez ses pas.
Remettez-lui ma carte de visite.
Fort à propos, ma mémoire me sert,
Et sous ma plume un nom connu se glisse.
Vous devinez... c'est monsieur Delesscrt.
Il est, je crois, un peu de la police.
Mais, après tout, sa bonté m'entretient :
11 me nourrit, me surveille et m'abrite ;
C'est pour mon bien, j'en suis sûr, qu'il me tient,
Remettez-lui ma carte de visite.
Reste quelqu'un que craignent les méchants, Qu'aiment les bons ; qui secourt et pardonne. Dans une main, il tient la clef des champs.
C'est le plus beau joyau de sa couronne. , Un jour ou l'autre, il peut penser à moi.
Et cependant, intimidé, j'hésite.
Ma foi, tant pis, il est si bon, le roi !
Remettez-lui ma carte de visite.
Ne faites pas un trop sévère accueil, Mon directeur, à cette folle ébauche.
Par trop longtemps ma muse fut en deuil. Permettez-lui cette faible débauche.
Si, cependant, vous ne l'approuvez pas, Si vous trouvez son allure insolite.
Mon directeur, ne vous contraignez pas, Jcte2 au feu mes cartes de visite.
— TfS -
Voilà, n'est-ce pas, une charmante poésie, que ne dédaigneraient pas de signer maints de nos poètes en renom.
Au reste, les esprits cultivés, érudits (il y en a quelquefois) trouvent dans la bibliothèque de Sainte- Pélagie de quoi se satisfaire. Comme dans toutes les prisons, il y en a en effet une, ni mieux ni plus mal montée que les autres, mais dans im état de délabrement pitoyable. Elle se compose d'environ six mille volumes, dont les trois quarts au moins sont des traductions : Œuvres de Fenimore Cooper, de Mayne-Raid, du capitaine Marryat, de M"»* Beecher- Stowe, deMilton, de Dante, de Shakspeare, de Cervantes et enfin de Walter Scott. Ce romancier écossais est en grande faveur. En fait d'oeuvres françaises : Histoire de France, d' Anquetil;rî7»f«^r5,Boileau, LaFonlaine (pas lescontes, s'entend); Tinévitable Mémorial de Sainte-Hélène, Pascal, MassiUon, Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, une Nouvelle Vie des Saints, Y Histoire des Pères de VÉglise, ComeOle, Racine, un petit pamphlet de M. Louis Veuillot contre les républicains de 1848, intitulé : V Esclave Vindex, et enfin Y Écho des Feuilletons, qui jouit dime great attraction et dont le tome contenant les aventmres de Cartouche et de Mandrin est Uttéralement dévoré. Il y avait bien une Histoire de France, de Michelet ; mais, pour des motifs que je ne soupçonne pas, elle a disparu. On le voit, la bibliothèque de Sainte-Pélagie ne contient que des œuvres capables d'amender leurs lecteurs ; il ne faut donc point s*étonner que les Voltaire , lesRousseau, les Lamennais, les Victor Hugo, les Béraoger, les Renan, etc., y soient misàTindex.
Pour obtenir un livre, le détenu doit suivre à peu près la marche usitée dans les bibliothèques publiques. Le demandeur écrit son nom sur un carré de papier, indique la catégorie de détenuâ à laquelle il appartient et le livre qu'il désire. Il remet ce papier à Yaio^euTy qui le remet à son tour à l'aide bibliothécaire. Aux jours fixés pour la distribution des livres, les détenus sont appelés au guichet pour recevoir let; ouvrages qu'ils ont demandés. C'est un détenu privilégié et instruit qui remplit les fonctions de bibliothécaire ; on lui adjoint un aide chargé de la livraison et de la rentrée des volumes, ce qui n'est pas une mince besogne.
Sur les dix heures et demie, le médecin arrive. On l'annonce dans les corridors; aussitôtles malades ou les soi-disant malades se réunissent au guichet. Après un quart d'heure, quelquefois une demi-heure d'al: tente, la porte s'ouvre, et les malades se rendent dans les salles de Tinfirmerie, accompagnés d'un gardien. Ceux qui sont sérieusement malades res' tent à l'infirmerie; les autres s'en, retournent à leurs travaux en suçant un bout de r^lisse noire que le médecin leur a octroyée plus pour se débarrasser d'eux que pour guérir des rhumes qui> le plus sou* vent, sont simulés, dans le but de paresser ou d'être choyés pendant quelques jours*
— Pourquoi diable allex-vous à l'infirmerie? de^ mandai-je un joiir à un de ces gaillards qm^ se pointant comme un charme, se rendait néanmoins presque régulièrement à l'appel du médecm»
— Pour avoir un morceau de réglisse, répondait-il en souriant.
— Le médecin ne s'aperçoit donc pas de votre feinte? «
— Bah ! je tousse, tout le temps que je suis devant lui, à m'arracher la poitrine, et le tour est joué.
Il est bon d'ajouter que notre homme paya un jour, par quarante-huit heures de cachot, les chatteries de Tadminis tration .
Voici comment se compose le personnel de l'infirmerie : un médecin, un élève en médecine et un pharmacien, qui a son logement daiis la maison; puis un infirmier en chef, qui est détenu, et deux aides infirmiers, également détenus. Je ne sais au juste si les malades sont bien ou mal soignés, si les medicamentssont.de première ou de seconde qualité. J'ai entendu dire à quelques détenus qu'aller à l'infirmerie c'était aller à l'abattoir. Cette expression est caractéristique. Est-elle vraie ? Je l'ignore, ma santé m'ayant dispensé d'aller en juger par moi-même, et ayant pour habitude de ne croire que ce que je vois .
Tout ce que je dirai, c'est qu'à la tète de la pharmacie se trouvait de mon temps un honnête homme, consciencieux, dévoué, et, ce qui ne gâte rien, in- • struit. Je n'ai jamais eu, il est vrai, avec M. Paty d'autres rapports que des rapports de causeur à causeur, et non. Dieu merci, de pharmacien k malade; mais j'ai pu apprécier ses nombreuses qualités, rares surtout chez un homme de prison.