CHAPITRE VII
Sommaire. — Le système cellulaire et le système de la promiscuité. — Déplorables conséquences de ce dernier. — Les Pangloss modernes. — Histoire d'un homme volé. — Les larmes d'un petit criminel. — Un plan de campagne de futurs Mandrins. — La morale, oh ! là ! là ! — Le lac Asphaltite. — Conclusion. — Les colonies pénitentiaires. — Les écoles du crime.
Je dois, en terminant la première partie de cet ouvrage, consigner ici les pénibles réflexions qu'a suggérées en moi la vue, dans la cour de la Dette, de jeunes détenus de quatorze à quinze ans. Je ne pensais pas trouver là des enfants, puisqu'il y a pour eux des maisons spéciales de correction. Bien que je sois loin d'approuver le système cellulaire, — système atroce s'il en fut, — je crois que, pour les enfants, je le préférerais encore au système déplorable de la promiscuité ; et cette promiscuité est d'autant plus pernicieuse à Sainte-Pélagie qu'elle n'existe pas seulement d'enfants à enfants, mais d'enfants à hommes.
Mon intention n'est certes pas de discuter ici les diverses thèses philosophiques émises sur ce sujet
intéressant et bien digne d'occuper les études de nos moralistes.
Je raconte ce que j'ai vu, ce qui m'a affligé ; je fais part de mes impressions, gaies ou tristes, voilà tout. Qu'on ne vienne donc pas me reprocher de tomber dans les ressassages. Au reste , m'est d'avis qu'il est des choses qu'on ne saurait trop répéter, afin que dans les hautes régions l'on songe un jour à s'en inquiéter sérieusement. Malheureusement les rabâcheurs sont de fort ennuyeuses gens ; on les repousse, on les évite, tout en approuvant leurs raisons, tout en rendant pleine justice à leur héroïque ténacité.
Que voulez-vous? le monde est ainsi fait. Égoïsme ! égoïsme I
Pourquoi vous occuper de telle ou telle question, des finances de l'Etat, de la liberté de la presse, des prisons, de la peine de mort et d'autres questions sociales ? disent et ont dit les Pangloss de tout temps.
Pourquoi demander des réformes, signaler des abus? disent ceux qui personnellement se trouvent contents de leur situation et qui ne sont victimes d'aucune des mille imperfections de notre rouage social.
• Pourquoi? Parce que si vous ne souffrez pas, ce n'est pas une raison pour que d'autres n'aient pas à souffrir, ainsi que le prouve le fait suivant :
A l'époque où la bonne ville de Paris n'était pas sillonnée en tous les sens par des escouades de sergents de ville et éclairée par le gaz, un viveur, qui avait assez l'habitude de braver le couvre-feu, fut dévalisé trois fois dans une semaine.
Il alla, bien entendu, chaque fois porter plainte, vociféra, jura, tempêta.
— Rentrez plus tôt, se bornait-on à lui répondre ; vous vous plaignez toujours.
— Tiens, répond notre homme, je me plains parce qu'on me vole toujours ; faites en sorte qu'on ne me vole plus, et je ne me plaindrai plus.
Or, si nous n'avions pas eu de plaintes, aurait-on organisé le service municipal tel qu'il l'est aujourd'hui? Et voilà pourquoi il est bonde se plaindre; voilà pourquoi c'est même un devoir quand personnellement on subit les inconvénients des systèmes peu perfectionnés.
Sur ce, revenons à nos moutons, à nos brebis galeuses, veux-je dire.
Que vouIqz-vous qu'apprennent de bon des enfants aux propensions vicieuses dans la société de gredins endur«is ? J'ai vu arriver un enfant de treize ans, à l'air doux et triste ; il pleura presque tout le jour, refusa de manger, et ne se lia pas avec ses camarades, qu'il méprisait évidemment. Il devint dès lors le point de mire de la raillerie générale : les quolibets les plus grossiers tombèrent drus sur lui. « Quoi! pleurer en prison? Mais c'est du repentir, cal mais c'est du cœur, ça ! Va, mon vieux, tu en verras bien d'autres ; pleure, pleure toujours, et surtout laisse bouder ton ventre et donne-nous ta ration, triple najf. »
Le lendemain l'enfant ne pleurait plus ; ses camarades de cellule l'avaient mis enfin à la raison, lui avaient indiqué la vraie voie, l'avaient bronzé, en un mot. Huit jours après, il était entièrement métamor-