Charron
2. In beneficio hoc suscipiendum qnod alteri dédit, ablaturus sibi utilitalis suœ obllLus. (Sénèqae, de BeneficUs, lib. V, ap. ii.)
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plus souvent, dans leurs mains, servir à soulager de nouvelles infortunes.
S'il est quelqu'un en qui brille à un degré éminent le mérite d'avoir beaucoup donné, quoique ne possédant rien, certes c'est Jeanne Jugan.
Née à Cancale, Jeanne Ju2:an vint chercher à se placer comme servante, il y a plus de vingt-cincf ans, dans une petite ville de l'arrondissement de Saint-Malo, à Saint-Servan.
Elle entra en dernier lieu dans une maison où l'on peut dire qu'elle était à l'école des bonnes œuvres. Sa maitresse étant venue à mourir, Jeanwe, dit naïvement la notice bretonne, se retira à sa part^ c'est-à-dire à sa part d^ charitables actions, à sa part de sollicitude pour les malheureux, à sa part de secours et de consolations à prodiguer, La maîtresse est morte; la servante, qui n'a rien, la remplacera.
Or, voici ce que cette résolution, cette sorte de vœu a produit :
Une vieille aveugle, infirme et dans la misère, venait de perdre sa compagne, son unique soutien, une sœur âgée et dans la misère comme elle ; l'hiver de 1839 allait commencer. Gomment un aveugle se passerait-il d'un appui? où celle-ci trouvera-elle le sien? Jeanne Jugan la fait transporter dans sa demeure. La voilà avec quelqu'un à nourrir et à soigner.
Une servante s'était dévouée à ses maîtres; elle les avait servis d'abord fidèlement dans la prospérité, puis sans gages dans la détresse, puis en les nourrissant des fruits de son labeur et de ses propres épargnes ; l'âge, les infirmités, l'incapacité du travail, enfin l'isolement, étaient venus pour elle-même; ses maîtres étaient morts; elle é-t-ail sans abri : Jeanne Jugan Tem-
mène encore chez elle : elles seront trois. La maison est petite, les ressources aussi; la Providence'y pourvoira.
D'autres malheureux viennent frapper à la porte de cette pauvre demeure, devenue comme une maison d'asile. Les vieillards abandonnés sont nombreux à Saint- Servan : c'est une population de marins ; les flots et les fatigues d'un rude métier emportent brusquement l'homme fort de la famille, celui dont le travail fournit aux besoins de tous. Lui mort, les enfants, les vieux parents, restent sans ressources; Jeanne veut bien leur venir en aide, mais il lui faudra chercher une maison plus grande : elle trouve cette maison, elle la loue, elle déménage avec ses pauvres, elle s'y installe le 1" octobre 1841 ; un mois après, la maison est pleine ; douze pauvres gens y ont un abri.
Alors on en parle dans la ville, dans les classes aisées ; on va voir, on admire et l'ordre et les soins, et les moyens ingénieux qui servent à une simple femme dénuée de tout bien à nourrir, à entretenir, à tenir content tout son monde; on veut s'unir à cette bonne œuvre. Une maison plus spacieuse est acquise, on la cède à Jeanne; mais^'on l'avertit bien : c'est tout ce qu'on fera ; on ne peut contribuer à la dépense; qu'elle y prenne garde, c'cstjelle seule que cette dépense regarde ; qu'elle ne multiplie pas trop son personnel : « Donnez, donnez la maison, ditelle ; si Dieu la rempht, Dieu ne l'abandonnera pas. »
Bientôt au lieu de douze pauvres, elle en a vingt ; et aujourd'hui elle compte autour d'elle une famille de soixante-cinq malheureux des deux sexes, tous vieux ou infirmes ou estropiés, ou atteints de maux incurables, tous arrachés à la misère dans leurs greniers, ou^à la honte de mendier dans les rues, ou soustraits aux^vices que le vagabondage traîne après soi.
Excitées par son exemple, trois personnes sont venues se joindre à Jeanne pour le service, vouées à toutes les occupations de l'intérieur ; le travail est organisé dans la maison, volontairement, selon l'aptitude et les facultés de chacun; un médecin y visite gratuitement les malades ; il y a élevé une petite pharmacie : en un mot, Jeanne Jugan a doté d'un véritahle hospice la ville de Saint-Servan.
Messieurs, le plus grand nombre des hospices a été fondé par des communes ou par l'Etat. D'autres établissements du même genre l'ont été par des hommes riches, par des dispositions testamentaires, par des appels à la bienfaisance, à l'aide de souscriptions ou même de loteries savamment organisées : l'hospice de Saint-Servan a été fondé par une pauvre servante qui n'avait pour richesses que sa charité.
Massillon a dit, en parlant des grands, que « la Providence se décharge sur eux du soin des faibles et des petits » : ici elle s'est déchargée sur le pauvre du soin des pauvres et des affligés.
11 faut voir comme Jeanne Jugan recrute les gens de son hospice I II n'y a pas là de bureau, de registre, de pétition, de formule administrative.
Jeanne apprend qu'un vieux marin de soixante-douze ans est délaissé dans un caveau humide, couvert de quelques haillons sur un lit de paille brisée, avec quelques morceaux de pain noir pour nourriture ; elle y court, elle le fait transporter chez elle : il sera l'un de ses commensaux.
Une petite fille vient de rester orpheline, sans parents aucuns ; elle n'a que cinq ans, elle est estropiée, personne n'en veut : elle sera pour Jeanne Jugan.
Deux enfants de neuf à dix ans, qui manquaient de pain dans la maison paternelle, ont fui du fond de la
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basse Bretagne ; ils sont parvenus jusqu'à Saint-Servan ; ils errent dans les rues, frappent à toutes les portes au milieu de l'hiver par un froid rigoureux, à l'entrée de la nuit ; tout reste fermé, nulle part on ne les recueille, partout on les renvoie. « Il faut les conduire à Jeanne ! » s'écrie une voix, et Jeanne les prend et les nourrit jusqu'à ce que, par les soins de l'administration, ils soient reconduits à leur famille.
Et cette jeune fille de quatorze ans que ses parents, en fuyant de la ville à l'improviste, y ont abandonnée, qui ne sait que faire, qui ne sait où aller ! Déjà l'on s'en est emparé !... Rassurez-vous : Jeanne Jugan est là ; elle l'arrache à des mains impures, elle ouvre un asile à sa vertu.
Une femme de mauvaises mœurs, fille dénaturée , s'est lassée de sa vieille mère : sa mère coûte à nourrir, sa mère est dévorée par un ulcère horrible; elle n'en veut plus! elle la dépose dans la rue en face de la maison de Jeanne, comme pour dire à celle-ci : « Tu la prendras si tu veux. » Jeanne la prend en effet.
Mais il reste un problème qui se présente sans doute à l'esprit de chacun de vous : comment est-il possible que Jeanne puisse suffire aux dépenses d'une telle maison ? Que vous dirai-je? la Providence est grande, Jeanne est infatigable, Jeanne est éloquente, Jeanne a les prières, Jeanne a les larmes, Jeanne a le travail, Jeanne a son panier qu'elle emporte sans cesse à son bras et qu'elle rapporte toujours plein *.
Sainte lîUe ! l'Académie dépose dans ce panier la somme dont elle peut disposer ; elle vous décerne un prix de 3,000 francs.
1. Faits at'estés par le maire, les membres du conseil municipal, le curé de Saini-Servan et le sous-préfet de rarrondiîsemenl do Saint- Malo.
Maintenant, messieurs, l'humanité va prendre une nouvelle forme.
Pierre Pl-\ignaud, fils d'un cultivateur, né à Mansle, département delà Charente, est un brave militaire qui appartient à la gendarmerie de la marine, et dont la conduite, comme soldat, a toujours été louée par tous les chefs sous lesquels il a servi.
Le 23 juillet 184^, il se trouvait en surveillance à Libourne, sur les bords de la rivière de l'Isle. Un enfant de treize ans, nommé Dum.on, qui s'était hasardé sur une gabare, tombe à l'eau; Plaignaud s'élance après lui : un courant rapide entraînait la victime ; Plaignaud livrait une lutte désespérée pour la lui arracher; le père de l'enfant courait éperdu sur la rive, en proie à des alternatives d'espérance et de terreur ; mais lorsqu'il eut vu le nageur plonger, replonger, recommencer encore, s'obstiner de nouveau, toujours en vain, sans pouvoû* s'attacher même à un cadavre ; lorsqu'il le vit enfin, perdant ses forces, revenir, se jeter tout épuisé sur la berge, le père désespéré ne veut pas sur\ivre à son fils, et se précipite lui-même dans le fleuve. A cette vue, Plaignaud se ranime, sa vigueur lui est revenue, il est encore au milieu de l'eau : cette fois, il n'a pas seulement à lutter contre les flots, mais à se débattre contre un homme qui repousse son secours; plus heureux, toutefois, pour celui-ci, il le ramène malgré lui à la vie. Le 12 janvier 1843, la Dordogne avait débordé, ses eaux avaient envahi plusieurs communes : unviUageois, aux approches de la nuit, accourt en hâte au bureau du port : une maison dans le palus d'Arveyres est presque engloutie, les habitants réfugiés sur le toit appellent du secours! A ce récit, Plaignaud s'émeut; il se jette seul dans une frêle yole, et malgré Tobscurité profonde, malgré la tempête qui sévit avec violence, il arrive au
but et ramène au rivage ceux qu'il avait été recueillir. Pendant cinq jours et cinq nuits, il n'a pas quitté ces lieux de désolation, se portant sur tous les points d'où partaient des cris de détresse, sauvant à la nage une femme infirme âgée de soixante-trois ans, oubliée dans son lit; un mari avec sa femme ; un père avec son petitfils, plusieurs autres encore. Les personnes que dans ce désastre il a ainsi préservées d'une mort presque certaine sont au nombre de sept*. L'Académie accorde à P. Plaignaud, que d'autres vertus privées recommandent encore à son choix, un prix de 2,000 francs.
Un troisième prix est donné à Suzanne Bichon, née à Bourgneuf, près la Rochelle, département de la Charente-Inférieure.
Entrée en 1823 au service des époux de Butler, Suzanne Bichon avait reçu de tout le voisinage le nom de la bonne Suzette. La famille qu'elle servait, riche autrefois, mais frappée par les événements de Saint-Domingue, n'était pas dans l'aisance. En 1830, M. de Butler ayant perdu une petite place de percepteur qu'il occupait, la gêne de la famille devint extrême. De nombreux enfants, nul bien à soi, plus d'occupation lucrative, il fallut renoncer à l'unique serviteur que l'on eût, à la bonne Suzette.
Madame de Butler, le désespoir dans le cœur, se mit elle-même à lui chercher une place, et on lui déclara qu'il fallait se séparer : on n'avait plus le moyen d'acquitter les gages.
Se séparer ! quitter ses maitres ! quitter ses chers enfants ! et pourquoi ! Qu'est-il besoin de gages ? Suzette n'en veut pas ; elle ne sera pas à charge à la famille,
1. Faits attestés par le président du tribunal, le procureur du roi, le curé, plusieurs autorités maritimes, et un grand nombre d'habitants notables de Libourne.
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elle travaillera au-dedans, au-dehors s'il le faut ; elle conjure qu'on la garde, et lorsque enfin la délicatesse des époux de Butler, vaincue par cette insistance, a cédé, la bonne Suzette remercie en versant des larmes, comme si on venait de lui accorder un bienfait.
Dès ce moment, elle redouble à la fois de respect et de dévouement. Elle devient, dans les jours de cruelles épreuves, la seule ressource de cette maison ; et lorsque, plus tard, témoin secret de tant de vertus, un honnête artisan veut s'acquérir ce trésor, lorsqu'il presse Suzanne d'accepter l'intendance de son petit ménage, jetant sur lui un regard de regret et laissant échapper un soupir, Suzanne refuse : « Il vous sera facile, dit-elle, de trouver une autre femme ; mes maîtres pourraient-ils se procurer une autre servante? »
Nous ne la suivrons pas dans toutes les vicissitudes d'espérances déçues et de malheurs croissants qui, depuis quinze années, ont frappé ceux à qui elle avait lié son sort. De la Rochelle à Paris de Paris à un village de la Manche, de ce village à Paris, elJe est toujours la servante respectueuse, la providence tutélaire. Au moment où M. de Butler venait d'être réintégré comme percepteur dans l'administration des finances, en 1843, il mourut, laissant sa veuve et six enfants dans la plus profonde détresse, mais avec Suzanne Bichon.
Alors commença entre ces deux nobles femmes un combat de courage et de générosité. Madame de Butler résolut de se placer et de gagner à son tour, s'il était possible, le pain de sa famille. Suzanne s'}- opposait; son cœur se révoltait à l'idée de voir une personne qui lui était si chère descendre ainsi du rang qu'elle avait jusqu'alors occupé ; elle avait des espérances mensongères, elle avait des ressources supposées, elle avait mille ruses ingénieuses pour retarder chaque jour le
parti que sa maîtresse voulait prendre. Enfin, la mère l'emporta ; madame de Butler devint dame de compagnie, et Suzanne, retirée aux BatignolleSj prit pour elle la charge des petits enfants.
Son amour pour les orphelins décuplait ses forces ; niais que de peines ! que de privations ! Elle les renfermait en elle, elle les cachait à la mère ; la position de celle-ci ne lui permettait guère de venir à leur secours : ira-t-elle hriser son courage, augmenter ses chagrins déjà si cruels ! Suzanne faisait argent de tout, elle vendait tout^ jusqu'à ses vêtements ; puis elle souriait, et tout paraissait aller bien quand la pauvre mère venait les visiter.
« Au moment où nous traçons ces lignes, dit la notice envoyée à l'Académie, si vous pénétrez dans une modeste chambre aux Batignolles, vous trouverez dans leurs berceaux trois orphelins; autour de ces berceaux deux femmes : l'une verse des larmes en les contemplant, inquiète qu'elle est de l'avenir; l'autre, en étendant sa main vers le ciel, lui dit d'espérer. » Et celle-ci est Suzanne Bichon*.
L'Académie lui apporte un prix de 1,500 francs.
Les acles de vertu auxquels l'Académie a décerné trois prix se reproduisent sous des formes analogues, quoique avec des détails variés, et ont déterminé la distribution de dix-sept médailles : huit de 1,000 francs et neuf de cinq cents francs.
Le courage qui affronte le danger, qui lutté contre les éléments, et qui se présente à nous avec une liste de plusieurs vies arrachées aux flots, nous le trouvons chez
1. F;iifs attestés par ma'^ame de Butler et par un grand nombre de personnes recommandables de La Rochelle.
Louis-Henri Panier, dit Heniiton, marinier de Saint- Mammès, que la Société générale des naufrages pour toutes les nations a décoré du brevet honorable de Sauveteur-maître .
Le long dévouement domestique à des maîtres accablés par la mauvaise fortune, nourris dans la détresse, soignés dans les infirmités, consolés, soutenus, et toujours servis avec respect, nous est offert par sept pauvres femmes, qui toutes, lorsqu'il est question de les proposer pour un des prix Montyon, conjurent qu'il ne soit fait aucune mention d'elles, et n'y consentent que sur ridée que ces prix pourront les aider à adoucir les privations de ceux à qui elles ont dévoué leur existence.
La bienfaisance qui se prodigue à tous les êtres souffrants, qui les accueille, va les chercher, et choisit de préférence ceux que tout le monde abandonne, fait l'objet de trois de ces médailles, accordées à des femmes pau^Tes elles-mêmes, en qui se justifie bien cette vérité que le bienfait et le mérite n'est pas proprement ce qui se donne, se voit, se touche, ceci n"est que la matière grosse, la marque, la montre ; — mais c'est la bonne volonté. «Le dehors est quelquefois petit et le dedans est très-grand. »
Les sentiments affectueux de la famille sont des inspirations si naturelles à l'homme, que les soins donnés à des proches ne sont ordinairement que l'accomplissement d'un devoir. Cependant, il est un point où ces sentiments et ces actes arrivent jusqu'à la hauteur d'un sacrifice, jusqu'à l'énergie des efï'orts qui constituent la vertu. L'Académie consacre deux médailles à les récompenser.
L'une de ces médailles est destinée à Catherine La- FAGE. (( Qu'allez-vous faire à l'hospice? disait-on à cette
vertueuse fille : est-ce que vous voudriez y placer votre mère? — Non, certes ! répondit-elle ; j'espère que Dieu me conservera la santé, et que mon travail pourra continuer de la nourrir : mais je vais voir comment les sœurs de la charité soignent les 'malades pour apprendre à les soigner comme elles. » Et pendant plus de vingt ans, elle a mis ces leçons en pratique auprès de ses parents infirmes et malheureux*.
Enfin, de tous ceux dont la misère provoque nos secours, quels sont ceux dont la voix, quoique la plus faible résonne le plus dans nos cœurs; sur lesquels la compassion douce et tendre se repose avec le plus de complaisance ; pour qui les caractères réputés les plus rudes perdent soudainement leur apparente insensibilité? Ne sont-cepas ces créatures innocentes, pauvres petits êtres abandonnés ou restés seuls, prêts à s'appuyer sur la première main qu'ils peuvent saisir, à qui l'on ne peut rien reprocher de leur infortune, et qui ne peuvent rien contre elle, car ils ne la comprennent même pas !
L'Académie décerne quatre médailles pour des orphelins recueillis, pour une paternité d'adoption qui est venue réparer les torts ou la perte de la paternité véritable.
Parmi les personnes à qui ces médailles sont accordées, il en est pourtant deux que je veux vous signaler particulièrement.
L'une est la veuve Clément : c'est ainsi qu'on la nomme, quoiqu'elle n'ait jamais été mariée.
La veuve Clément est une fruitière qui a commencé son état en promenant le matin quelques paniers de