‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 12 sur 43 · Voyez dans la notice, page · texte numérisé non relu

Voyez dans la notice, page

ANNÉE l&4o. 141

fruits dans la rueSaint-Honoré, de l'église Saint-Roch au Palais-Royal, et qui a fini par avoir un magasin, au n° 290 de cette rue, une porte cochère achalandée de tout le voisinage.

Si Ton demande son origine, je dirai que, fille d'un chirurgien de Paris, elle perdit de bonne heure sa mère, puis son père, frappé de démence par des revers et placé d'autorité à Bicètre. Sa jeunesse se passa à soigner ce père, qui n'avait pas même assez de lueur de raison pour reconnaître sa fille. Quand elle l'eut perdu, il ne lui restait, de la position où sa naissance semblait l'avoir appelée, rien, pas même l'éducation.

Après avoir vécu pendant dix-sept ans dans la domesticité, au chevet d'une nouvelle malade, qui fut sa première, sa seule maîtresse, à qui elle ferma les yeux, Marguerite Clément voulut se faire une manière d'exister moins dépendante : ce fut alors qu'elle devint revendeuse de fruits par la rue, et finalement fruitière sous une porte cochère.

Un jour, un pauvre petit de cinq ans à peine était accroupi près de son^étalage ; il regardait d'un œil d'envie tantôt les paniers, tantôt le déjeuner qu'elle s'apprêtait à prendre, et il pleurait: ^( Qu'as-tu donc à pleurer, mon enfant? » lui dit-elle. L'enfant avait faim : elle partagea ses vivres avec lui, et bientôt, ranimé par un repas frugal, le voilà qui veut se rendre utile, qui cherche à ranger les paniers sur le trottoir, et fait le guet contre les maraudeurs.

Dans la journée on devint bons amis ; à la nuit, il ne voulait plus s'en aller; alors vinrent les confidences.

Sa mère était morte ; son père avait pris une autre femme qui avait elle-même un enfant ; celui-ci avait la préférence, les mauvais traitements étaient pour l'enfant

i42 PRIX DE VERTU.

du premier lit ; le soir on le recevait mal ; on le battait à la maison; et dès le point du jour, presque tous les matins, on le mettait à la porte avec un ou deux sous, en lui disant : « Va chercher ta vie ! »

a Eh bien ! dit la bonne Marguerite, viens ici tous les jours, tu mangeras avec moi. » Une semaine ne s'était pas écoulée, qu'elle avait été trouver le père ; elle en avait obtenu rau'orisation de se charger de l'enfant ; elle l'avait amené, installé près d'elle; en un mot, Louis Riquet, c'était son nom, était devenu son fils d'adoption.

Ce n'est pas tout de vouloir être mère, il faut savoir en remplir la sainte mission. Ce devoir, vous l'avez compris, bonne Marguerite ! vous l'avez accompli avec sollicitude, avec tendresse, avec simplicité, avec le sentim.ent religieux que réclame un pareil titre, sans vouloir rien usurper sur ce que le fils doit toujours à son père par le sang : et voilà plus de douze ans que cela dure ! Yous avez songé au présent et à l'avenir de votre enfant adoptif, en veillant sur son instruction, sa religion, sa conduite, son initiation à quelque gagne-pain futur.

Dieu a béni vos efforts : La Société des amis de Ven-^ /«nce a joint son adoption à la vôtre; vos bonnes semences ont fructifié dans l'âme de Louis Riquet; aujourd'hui adolescent, pourvu bientôt d'une profession utile, il promet à la société un honnête homme, et à vous un fils toujours reconnaissant *.

L'Académie a décerné à Marguerite Clément une mé* daille de 1,000 francs; nous sommes bien sûrs qu'il en reviendra quelque chose à l'établissement de Louis Ri-

1. Fiiits attestés par le propriétaire et plusieurs locataires de la maison, rue Saini-Honoré, n^ 290; par le curé de Saint-Roch; par le directeur des frères des îicoles chrétiennes ; par le chef d'institution chez qui l'eufiint a été p'acé; par son chef d'apprentissage, et divers menribrcs de la Société des Amis de l'enfance, etc., etc.

quel, qui est sur le point de terminer son apprentissage de ferblantier.

A coté de la veuve Clément je placerai Anne Le Scars, femme Le Taridec, brave fermière de la commune d"Ergué-Armel, dans le département du Finistère. La ferme n'est pas grande, le revenu n'est que de 80 francs par an.

Là, Anne Le Taridec a reçu successivement de l'hospice civil de Quimper des enfants abandonnés à nourrir. Les prix alloués par l'administration varient, suivant l'âge du nourrisson, de o à 7 francs par mois. Passé douze ans, il n'est plus rien payé.

Mais quoi ! du moment qu'Anne Le Taridec a emporté un de ces orphelins, il est son enfant ; elle ne peut plus s'en séparer : elle les nourrit, les habille, les élève, les voit grandir; elle les place, les marie et les dote, et ne cesse de les regarder comme siens. Elle en compte déjà seize. N'est-ce pas aussi là une fenne riiodèlel

Il faut la voir lorsqu'elle va à l'église ou qu'elle se présente à l'administration environnée de cette famille; filles et garçons, depuis l'âge de vingt ans, dix-huit ans, jusqu'à l'âge où ils marchent à peine, tous proprement, tous bravement vêtus, la santé, le contentement répandus dans tous les traits, se pressant à Tenvi autour d'elle, sans qu'aucun d'eux paraisse se douter qu'elle n'est pas sa véritable mère ^ I

L'Académie lui a attribué une médaille de 500 francs.

J'aurais encore, messieurs, beaucoup d'autres faits à vous raconter, puisque l'Académie a donné dix-sept médailles. Mais, pour soutenir l'attention dans ce long détail, il faudrait avoir le talent de l'ingénieux écrivain ^

1. Faiîs signalés par la commission administrative de Ih jspice civil de Quimper, par le conseil général et par le préfet du Finistère. %. Eugène Scribe.

qui, Tan dernier, remplissait le même devoir. Heureux à faire naître l'intérêt sur la scène pour des sujets fictifs et de pure imagination, quels secours son art, devenu plus puissant, ne trouvait-il pas dans la vérité même, lorsqu'il exposait dans cette enceinte ces actes de vertu comme autant de petits drames, dont le dénoùment était toujours couronné par des applaudissements î

Moins habile, je dois me restreindre. Je veux seulement terminer par une réflexion.

Les pauvres seuls sont couronnés dans ces solennités, et je vois déjà la malveillance toute prête d'en conclure que les pauvres seuls méritent apparemment cet honneur 1

Co serait à la fois une erreur et une injustice. Il est des vertus de toute sorte ; il en est dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société. Si quelques-unes sont révélées, beaucoup restent dans l'obscurité et produisent le bien sans apparaître, semblables à des feux qui répandent leur chaleur et ne s'environnent pas de lumière. Pour ceux-là, en si grand nombre, dont les bienfaits et le mérite demeurent cachés, j'invoquerais quelque chose d'analogue à ce culte mystérieux que leà anciens réservaient aux dieux inconnus I

Toutefois, parmi k:. actes de bienfaisance que la reconnaissance publie, on conçoit que l'opinion attache plus de prix aux charités des pauvres qu'à celles du riche. Le riche est censé ne donner que son superflu : en cela, il remplit un devoir; on ne se croit point tenu de lui en savoir gré. Le pauvre, au contraire, ne peut-être charitable qu'aux dépens de son nécessaire ; là commence l'effort et par conséquent la vertu.

Et, pourtant, sous d'autres points de vue, les bienfaits du riche ont aussi leur côté vertueux. N'en est-il donc point parmi eux qui donnent, pour ainsi dire, jusqu'à

ANNÉE 1845. 44a

épuisement? On les croirait avares,, si, en les voyant sordides pour eux-mêmes au sein de Fopulence, ceux qui partagent leur intimité ne savaient qu'ils ne se refusent tout à eux-mêmes que pour donner davantage aux malheureux.

La manière de donner n'ajoute- t-elle pas aussi à la valeur de ce qu'on donne? Le riche qui distribue ses dons avec amour, avec intelligence, ne trouve-t-il pas dans sa supériorité même de puissants moyens de consolation, de soulagement, propres à relever le courage, à soutenir Fespérance du pauvre? Les soins personnels, les visites, l'accueil bienveillant, les secours qu'on distribue soi-même, les conseils dont on les accompagne, l'éducation quelquefois procurée, tout cela n'est-il pas d'un prix infmi, d'an prix supérieur peut-être à l'acte matériel de partager le morceau de pain qu'on a avec le pauvre qui n'en a point ?

Les femmes surtout, lorsqu'elles s'adonnent à la bienfaisance, n'ont-elles pas mille moyens ingénieux de la multiplier et de la rendre plus touchante et plus féconde ? Entourées chez elles des recherches d'un luxe délicat, souvent elles ne craignent pas de s'en séparer pour aller dans l'asile du pauvre surmonter la répugnance qu'inspirent une extrême misère ou de dégoûtantes infirmités. Partout on les voit s'intéresser aux institutions que le génie du bien suscite pour le soulagement de l'humanité. Les pauvres femmes, les orphelins, tous les êtres faibles, sont l'objet de leur prédilection : et ne dois-je pas aussi une mention spéciale à cette récente fondation de crèches, qui, à peine créées, viennent, par le concours des dames, de recevoir tant de précieux encouragements ?

{. L'idée de cette inslilution est due à M. Marbeau, avocat, adjoint au maire du premier arrondissement.

Page 1