II. 9. Prix de Venu. jy
Quant à mademoiselle Marie-Yictorine Aubry, elle aussi visite ceux qui souffrent, et ferait au besoin bon marché de sa vie, car elle est de ces âmes d'élite qui ne font cas que de la vie des autres ; mais sa vocation véritable est de servir de mère aux enfants qui n'en ont plus. C'est saint Vincent de Paul qu'elle a pris pour modèle. Une petite fille abandonnée, trouvée le soir dans la rue, et recueillie par elle, lui fit sentir les joies de la maternité d'adoption. Ne voulant pas s'exposer à en connaître de plus douces et de plus exclusives, elle s'est vouée au célibat, comme au plus sur moyen d'augmenter indéfiniment sa famille. Peu à peu, sa charité allant toujours croissant, elle se trouve avoir fondé un véritable asile, où seize enfants sont élevés par ses soins. Tout ce qu'elle possédait s'est bientôt absorbé dans son œuvre ; par bonheur, elle n'a pas manqué de secourables associés. Ajoutons que la reconnaissance publique ne lui a pas fait défaut non plus, car c'est, pour ainsi dire, la ville de Yesoul tout entière qui demande pour mademoiselle Aubry cette médaille, que l'Académie se plaît à lui donner.
Cinq autres médailles de première classe sont encore décernées, et toujours à des femmes, ce qui n'étonnera personne, puisqu'il s'agit de dévouement. Ces médailles sont données à de dignes émules de Françoise Bultez, à de fidèles servantes s'attachant plus tendrement à leurs maîtres à mesure qu'ils sont plus malheureux.
L'une, Marie-Victoire Surmulet, de Saint-Pierre-de- Cernières, département de l'Eure, prolonge par artifice les jours d'un vieillard impotent, également hors d'état de vivre sans se faire servir et de payer pour être servi. Marie ne l'abandonna point quand il perdit d'un même
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coup ^a santé et sa fortune, et depuis vingt ans elle en prend soin comme d'un enfant au berceau.
Des services non moins touchants, quoique moins inpensables, sont rendus à leurs anciennes maîtresses par Catherine Raffy, de Tichey, canton de Seurre, département de la Gôte-d'Or, par Jeanne Guillaume, de Girfontaine-en-Azois, canton de Chàteauvillain, département de la Haute-Marne, par Jacqueline Arce.\mbaud, dlssoire, département du Puy-de-Dôme. Ces pauvres filles ne sont pas seulement des modèles d'abnégation, donnant gratuitement leurs peines et leur temps, refusant obstinément les offres qui leur sont faites de bonnes et lucratives conditions ; elles vont jusqu'à ruiner leur santé à des travaux d'aiguille ou à de plus durs omTages, pour en tirer quelque salaire, c'est-à-dire quelque adoucissement aux souffrances de leurs maîtresses.
Une d'elles, Marie-Nicole Bruyère, à Paris, boulevard du Temple, n<^ 11, a poussé plus loin peut-être ce laborieux sacrifice ; elle s'est donné de nouveaux maîtres. Ceux-là, depuis quatorze ans, lui payent exactement ses gages, ou, pour mieux dire, ils font une pension à la seule personne dont les misères préoccupent Marie, à celle qu'elle avait servie pendant vingt ans, qu'elle aimait comme une mère, mais qui, conservant dans sa ruine des enfants en âge de lui donner des soins, pouvait à la rigueur se passer d'elle. Pour mieux la secourir, il fallait la quitter. Marie se console de ne la plus voir, en lui envoyant tout ce qu'elle gagne ; elle oublie que bientôt elle aussi aura soixante-dix ans, et que les infirmités la menacent ; heureusement M. de Montyon y a pensé pour elle.
Indépendamment des trois prix et des huit premières médailles dont je viens de faire mention, l'Académie décerne encore seize médailles de seconde classe. Elle n'aurait pu sans déni de justice être moins large dans ses récompenses; mais je ne saurais, sans abuser de votre attention, donner même carrière à mes récits. Ce n'est pas que, dans cette nouvelle série de bonnes et de belles actions, il en soit une seule qui ne méritât d'être accordée; je craindrais seulement qu'elles vous semblassent presque toutes, à part quelques circonstances accessoires et le changement des noms, un souvenir affaibli de celles que vous venez d'entendre.
Ainsi trois de ces médai|fe * sont le prix de cette active compassion pour les malades dont nous avons déjà vu de si touchants exemples ; quatre sont attribuées à de simples journaliers^ dont le plus riche a 200 francs de rente 3, et qui n'en recueillent pas moins, les uns de pauvres orphelins, les autres des êtres infirmes et abandonnés ; hospitalité charitable que nous admirions tout à l'heure chez la généreuse fondatrice de l'asile de Yesoul. Cinq autres de ces médailles viennent augmenter le nombre des récompenses accordées déjà aux servi-
1. Ces trois médailles sont décernées : à Marie-Jeanne Yillehervé, demeurant à Taule, arrondissiment de Morlaix (Finislère); à Jeannette \N'eil, veuve Abraham, demeurant à Lauterbourg, arrondissement de ^yi£sembourg {Bas-Ri^>in); cà Marie-Jeanne Papin, demeurant aux Aubiers, arrondissement de Bres?uire (Deux-Sèvres).
2. Aux époux Lenoir, demeurant à Sa., trj-, arrondissement de Corbeil (Scine-et-Oise) ; aux époux Cramette, ao la commune de VillerskzCagnicourt, arrondissement d'Arras (Pas-de-Calais); à Rose Portier, veuve Dauphin, demeurant à Ernée, arrondissement de Mayenne (Mcij-anne).
3. Marie-Victoire Guillotin, veuve Auber, demeurant à Neauphle-le- Vicux, arrondissement de Ram'joaillet (Seine-et-Oise).
teurs fidèles et bienfaisants envers leurs maîtres*. Ne vous étonnez pas que rAcadémie honore ce genre de dévouement avec une sorte de prédilection. Le lien de parenté qui, dans nos vieilles mœurs, unissait le maître et le serviteur n'est-il pas à moitié détruit? Faut-il manquer une occasion de le renouer, s'il est possible ; de relever à leurs propres yeux ceux qui donnent leurs services autrement qu'à loyer, qui s'annexent et se greffent en quelque sorte à la famille, pour ne plus s'en séparer ni dans les bons ni dans les mauvais jours ? Yoilà ce qu'encourage l'Académie ; mais elle a besoin d'être aidée : les bons maîtres font les bons serviteurs; point d'association dans ce monde, si chacun n'y met un peu du sien.
Quant à la famille elle-même, en sommes-nous réduits, pour soutenir ces saintes lois, à donner des récompenses? Pas encore. Dieu merci; mais si c'est un devoir pur et simple, qui n'a pas même droit à l'éloge, que de rendre à son père, à sa sœur, à ses neveux, des soins tendres et dévoués, il est des circonstances oii l'observation de ce devoir prend un caractère d'héroïsme et se transforme en vertu . C'est ainsi que trois médailles sont accordées à des actes d'un dévouement exceptionnel, accomplis au sein même de la famille "2.
1. Ces cinq médailles sont données : à Calherine Regreny, à Saint- Martin, ile de Ré (Charente-Inférieure); à Rosalie Bouget, à la Flèche (Sarthe) ; à Maiie Lanes, à Rieux-Minervois (Aude) ; à Louise Méjasson, à la Chapelle-en-Serval, arrondissement de Senlis 'Oise); à Jean Descorps (Boulet) à la Réole (Gironde).
2. A Marie Delamare, veuve Tabourel, demeurant à Port-m-Bessin, arrondissement de Bayeux (Calvados) ; aux époux Lalaire, demeurant au Pas, arrondissement de Mayenne (Mayenne) ; aux demoiselles Aimée-Alexanùrine et Euphrosine-Anatolie Morand, demeurant à Duclair, arrondissement de Rouen ^Seinc-Inféricure).
Enfin reste encore une médaille qui, cette année, contrairement à la coutume, est seule de son espèce ; elle est décernée au brave patron de la barque-poste du canal du Midi*, qui six fois s'est exposé à une mort presque certaine pour ramener à la vie des voyageurs qui se noyaient.
La juste répartition de toutes ces récompenses est pour l'Académie, vous devez le comprendre, messieurs, un sujet de vive sollicitude. Bien que dans un tel concours il n'y ait pas de rangs , pour ainsi dire ; bien que la reconnaissance publique s'attache également à tous les noms qui sont ici proclamés, l'Académie n'en est pas moins sévèrement attentive à ne fonder que sur de justes motifs la hiérarchie de ses récompenses. Mais ce qui la préoccupe par-dessus tout, c'est de ne placer qu'en de dignes mains aussi bien la plus modeste médaille que le prix le plus beau. Si je vous disais les précautions, les soins, les soupçonneuses enquêtes qui précèdent ses jugements, son inflexible rigueur contre tout candidat qui lui paraît avoir le plus léger soupçon de sa candidature, vous auriez bientôt fait justice de ces prétendues chances d'erreur qu'on se plaît à grossir. On peut citer, dit-on, en trente années un ou deux lauréats dont la vertu s'est démentie. Mais l'Académie ne peut trop le redire, ce ne sont point des brevets de vertu qu'elle donne. Elle n'a pas la prétention de changer la fragilité humaine : ses couronnes ne sont pas des talismans contre les chutes et les faiblesses. Tel peut donc justement être récompensé par elle, qui plus tard sera justement puni. Ce n'est pas tout : quels que soient ses scrupules, ses investigations ; de quelque façon qu'elle s'éclaire par le concours de l'administration, toujours soigneusement invo-