‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 22 sur 43 · DISCOURS DE M. VIENNET · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. VIENNET

DIRECTEUR DE L ACADEMIE

Prononcé dans la séance publique annuelle du 18 août i&o3.

Je ne sais quel moraliste de mauvaise humeur a prétendu que les prix décernés aux actes de vertu étaient la plus grande preuve de la démoralisation d'un peuple. C'était convenir, selon lui, que la vertu était chose rare, puisqu'on était obligé de l'encourager par des récompenses publiques. Je lui demanderai à mon tour si, en parcourant les annales du monde, il a rencontré sur sa route bien des nations où la vertu fût commune. Il faut remonter jusqu'au temps d'Homère pour trouver un de ces peuples modèles, et il n'est pas bien sûr que ce peuple ne soit pas sorti du cerveau du poëte. Ne nous faisons pas meilleurs que nous ne sommes, mais gardonsnoiis aussi du défaut contraire. Les belles actions que M. de Montyon nous a chargés de récompenser ne consistent pas seulement dans l'accomplissement de nos devoirs. Cette obéissance aux lois divines et humaines est une obligation qui nous est imposée à tous, que nous vivions sous une république ou sous une monarchie; et les devoirs que ces lois nous donnent à remplir envers l'Etat ou envers nos semblables ne sont difficiles qu'aux

yeux des hommes assez dépravés pour voir une gène insupportable dans ce qui contrarie leurs passions désordonnées, et qui se mettent en révolte permanente contre la société dont ils sont les fléaux.

La vertu que recherchent nos suffrages consiste à faire plus qu'on ne doit, à s'imposer des privations pour calmer des souffrances qui nous sont étrangères, à aider ses concitoyens par des sacrifices volontaires, à risquer sa vie pour les secourir dans la détresse, à subordonner son propre intérêt à l'intérêt de tous, à s'oublier sans cesse pour les autres, à aller enfin au delà de ce que le devoir et l'honneur nous prescrivent. Quand l'honneur, intéressant notre égoïsme à la pratique du bien, nous a dit : (( Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même, » il nous a marqué la limite la plus reculée de ses commandements. La vertu nous a dit à son tour de faire aux autres ce que nous voudrions qu'il nous fût fait dans ce que la vie humaine a de conditions pénibles , de douloureuses vicissitudes ; et les deux législations les plus austères que les hommes aient supportées n'ont pas été jusque-là.

Lycurgue avait fait un peuple laborieux, sobre, docile, mais im peuple amMtieux, farouche, mcommode à ses voisins. Les lois de la vieille Egypte avaient créé une nation plus sociable, moins bizarre dans ses habitudes, plus réellement vertueuse; et le plus bel éloge qu'on en puisse faire dans un temps comme le nôtre, c'est qu'elle a su vivre treize cents ans sous lesnaênaes lois sans avoir eu la fantaisie de les changer. Aucune autre législation n'a eu cette gloire, et l'Egypte avait des lois qu'aucun autre pays n'eût osé imposer à ses citoyens.

Qui oserait maintenant commander le mépris des richesses à des peuples qui ne reconnaissent dé}à plus <ie

ANÎ^EE i8o3. 299

distinction que la fortune, qui ne considèrent même les emplois publics, les services rendus au pays que pour les salaii'es qu'on en retire, qui élèvent des palais à l'agiotage, qui ne voient dans les félicités ou les misères publiques que des chances de hausse ou de baisse, qui n'ont emprunté aux lois de Sparte que la liberté de voler avec adresse ? Quel législateur voudrait concentrer les familles dans l'atelier paternel, chez des nations où cha- -cun tend à s'élever au-dessus de tous, au mépris des droits de ses rivaux, au préjudice même de leurs intérêts les plus sacrés ? Ces vieux éléments d'ordre public et de bonheur privé n'ont été adoptés par aucun des peuples qui nous ont précédés sur la terre d'Europe, et nous serions venus trop tard pour reprendre ces traditions de l'antiquité. Nous avons hérité de nos devanciers le -désir de l'amélioration, du progrès dans les choses matérielles, la prétention de la perfectibilité, l'esprit de «rivaUté et d'innovation, la passion du nouveau, l'ambition, l'amour de la gloire, le goût des plaisirs, la manie des distinctions, la soif immodérée de paraître et de dominer, et nous en ayons fait, comme nous avons pu, les éléments de la prospérité publique et de la gloire nationale.

Nos législateurs sont sans cesse occupés à ménager ces instincts, ces sentiments ou ces faiblesses. La charité même, cette vertu dont j'aurai à vous signaler de si merveilleux exemples, n'est-elle point réduite à s'ingénier pour les faire concourir au soulagement des malheureux par l'appât de quelques plaisirs ou l'espoir de quelque lingot? Aucun de ces stimulants, dont il faut se rappeler le but pour ne pas en condamner l'emploi, n'a déterminé la conduite, j'ai presque dit la vocation de ces honnêtes créatures dont je vous raconterai la vie. L'éducation même n'y est le plus souvent pour rien.

C'est la nature qui les produit; et tout ce que peut faire le monde, c'est de ne point le gâter.

Loin de blâmer les encouragements que nous leur donnons, on ferait mieux d'examiner s'il ne serait pas possible, s'il ne serait point urgent d'en créer pour des vertus plus élevées ; si, en se bornant à réprimer le vice, à châtier le crime, la loi a fait tout ce que la société a droit d'en attendre. Empêcher le mal, c'est quelque chose ; diriger les volontés de l'homme vers la pratique du bien serait mieux encore, et je ne sais si l'Etat doit laisser cette tâche à la philosophie et à la religion.

La philosophie conseille, insinue. Ses armes sont le raisonnement, la persuasion ; mais aucune force de coercition n'en assure le triomphe, et les humbles vertus qu'elle prêche sont trop souvent ébranlées par la vogue et l'éclat des vices brillants dont le monde s'engoue. La religion commande, mais les récompenses qu'elle promet ne sont pas de ce monde; et, dans notre impatience de jouir, nous n'aimons pas à attendre la compensation de nos sacrifices. Le législateur profane ne trouverait-il pas des expédients plus efficaces? Dût-il chercher dans notre vanité des moyens de tempérer notre égoïsme, ne pourrait-il pas offrir une prime aux vertus civiques? Je sais des hommes que cette pensée fera sourire. Toute idée de rémunération pour la vertu leur semble ridicule ; ils en font une sorte de sensitive morale qui se flétrit au plus léger souffle d'un applaudissement. Mais en la réduisant à ce contentement de soi-même, qui est la prime de tout le monde ; en laissant passer les vertus civiques à travers notre insouciance sans que personne les remarque, n'est-il pas à craindre qu'on ne finisse par les oublier tout à fait, et qu'on ne soit obligé plus tard de prendre pour les ressusciter les moyens qu'on aurait aujourd'hui de sauver le peu qu'il en reste ? Quoi qu'en ait dit le pre-

mier de nos publicistes, la vertu est aussi nécessaire à la monarchie qu'à, la république; et je cherche vainement dans quelle république ancienne ou moderne Montesquieu aurait trouvé la justification de son fameux théorème. Les vertus sont partout des accidents, des exceptions. Il y a deux mille ans et plus que deux des sages de la Grèce l'on dit; mais l'un vivait sous un roi, l'autre menait une démocratie, et leur témoignage contradictoire n'a point décidé la question. J'oserai la présenter sous une autre face, en comparant la plus éclatante de ces républiques avec notre vieille monarchie; et quelques belles actions que la vieille Rome ait produites, il ne sera pas difficile d'en trouver les équivalents dans l'histoire de nos ancêtres. Bayard, sur le pont du Garigliano, ne vaut-il pas Horatius Goclès sur le pont du Tibre ? La continence de notre héros à Brescia n'est-elle pas le digne pendant de celle de Scipion à Garthagène? Les Scipions et leurs émules furent-ils plus vertueux que nos Louis IX, nos Louis XII, nos Gatinat, nos Turenne, nos Sully, et nos Fénelon ? Mucius Scévola est-il plus beau que notre chevalier d'Assas ? Jeanne Hachette ne vaut-elle pas la Romaine Glélie? Blanche de Gastille, quoique mère du roi, est-elle au-dessous de la mère des Gracques? Et quelle, autre femme la vieille Rome pourrait-elle mettre en face de notre Jeanne d'Arc ? Son Régulus est-il plus grand que notre Eustache de Saint- Pierre et ses compagnons ? L'épouse du gouverneur de Leucate est-elle moins admirable que la veuve de Pompée? Les préteurs et les édiles de Rome sont-ils plus vénérables que cette longue filiation de chanceliers et de présidents qui, pendant trois siècles, ont jeté tant d'éclat sur notre vieille magistrature ? Trouvez un seul baron d'Orthez chez ce peuple si cruel pour les malheureux que proscrivent tour à tour ses factions victorieuses !

Quelles que soient les actions héroïques des soldats romains, n'en aurions -nous pas à leur opposer d'aussi grandes, et surtout de plus nombreuses ? le soldat de Boufflers, celui de Yauban, celui de Chevert, mille autres qu'il serait trap long d'énumérer? Louis XII n'avait-il pas enfin raison de dire que les anciens avaient fait peu de belles actions, mais qu'ils les avaient immortalisées par leur éloquence ; tandis que les Français en avaient fait un plus grand nombre, mais qu'ils n'avaient pas su les écrire. Nous l'avons su depuis; je me hâte de calmer la susceptibiUté de nos historiens modernes, que Louis XII n'avait point prévus. Les règnes qui ont suivi le sien ont grandement accru ce double patrimoine d'héroïsme et d'éloquence qui fait notre orgueil: et j'en conclus que la vertu n'est de trop nulle part.

Mais je m'aperçois, messieurs, que j'ai pris bien haut pour arriver à ces modestes existences qui sont aussi l'orgueil du peuple, et dont M. de Montyon nous a légué le patronage. Ce philanthrope n'avait point à sa disposition des prix à tenter les hommes qui appartiennent à l'histoire, pas même ceux que la fortune a mis au-dessus du besoin : il n'avait qu'un peu d'or à nous laisser; et quelque grande qu'ait été pour nous sa munificence, elle ne suffirait point à dédommager de la plus mesquine de ses illusions le moins avide des aventuriers de la Bourse. C'est donc aux classes pauvres qu'il a destiné ses bienfaits. Ce sont elles qu'il a voulu garantir des pernicieux conseils de la misère et fortifier dans le désir de bien faire, en leur montrant que leurs belles actions ne sont point ignorées, et qu'avec un témoignage éclatant de l'estime publique, elles peuvent leur procurer quelques jours de bien-être. La publicité de ces concours n'était point sans danger. On pouvait craindre qu'elle n'eût fait naître des prétentions qui oteraient à la vertu son f)lus

beau caractère. Mais jusqu'ici rien ne nous prouve que les objets de nos préférences aient agi en vue des récompenses pécuniaires que nous leur décernons; et le soin que nous mettons à écarter, à punir même les sollicitations personnelles, pour n'écouter que la voix publique, nous donne à nous-mêmes la certitude que, si nos jugements peuvent n'être pas infaillibles, ils sont dictés du moins par une consciencieuse impartialité. Ge ne sont point d'ailleurs des vertus d'un jour que nous couronnons; ce sont quinze ans ou vingt ans d'une vie exemplaire, et il n'y a point de récompense terresti^e qui puisse déterminer cette persévérance dans le bien.

Il faut une nature de prédilection, comme celle 4u jeune homme que nous avons mis cette année en première ligne. Moïse Lio:s est né à Beaune de parents pauvres ; il est l'aîné de trois enfants, et il arrive le premier à cet âge où les fils reconnaissants comprennent qu'ils doivent rendre à ceux qui les ont nourris les secours qu'ils en ont reçus. La faiblesse de sa constitution lui interdisant les travaux pénibles, il se voue à l'instruction publique ; et c'est à dix-neuf ans qu'il commence la sienne. Le zèle et l'aptitude suppléent au temps, et, deux ans après, il peut donner des leçons d'allemand et de mathématiques. Ses parents ont vieilli; les infirmités ont suivi la vieillesse ; il en est la providence ; il amasse même pour l'avenir, et il peut donner à sa sœur une dot de 600 francs. Il est heureux et se sent capable d'aller plus loin. Il concourt pour l'agrégation, et il est reçu après un brillant examen. Il croit être sur la voie d'une découverte scientifique, il adresse un mémoire à l'Académie des sciences : et la commission qui l'examine l'encourage par ses éloges, l'engage même à continuer ses savantes expériences. Eh bien ! cet avenir qui s'offre

à lui, cette gloire qu'il peut rêver, la bonté de son cœur va le forcer d'y renoncer. Son frère est déjà père de six enfants en bas âge, son travail ne peut suffire à les nourrir, et la misère l'entraîne dans une faute dont la cruelle expiation le sépare de sa famille. Moïse Lion n'hésite point : la femme et les enfants de son frère sont adoptés, nourris, élevés par cet excellent jeune homme; les écomies qui devaient l'aider à poursuivre ses expériences sont absorbées par ce sacrifice. Il redouble de zèle pour subvenir à l'existence de dix personnes; il s'impose des privations nouvelles, et un travail de seize heures par jour. Ce n'est pas tout encore : la sœur qu'il a mariée n'a que les bras de son mari pour vivre ; ce mari devient infirme, et c'est sur Moïse que ce nouveau malheur retombe, sans lasser son infatigable charité. C'est une sœur, ce sont deux neveux qui viennent accroître sa famille adoptive et les charges qu'il s'est imposés. L'université l'appelle alors à une chaire de mathématiques, c'est une fortune personnelle, un avenir assuré; mais le collège qu'on lui assigne est à cent vingt lieues de son pays. Il ne peut, il n'ose traîner dans une ville étrangère ce cortège de vieillards, d'orphelins et de veuves. Il sacrifie son avancement; il reste auprès de ceux dont il est l'unique soutien ; et voilà quinze ans que dure cette vie d'abnégation et de charité, sans qu'une plainte, un murmure échappe à celui qui la subit ! Voyez maintenant dans quel siècle cela se passe, quelle foule de jeunes gens avides d'illustration et de fortune est poussée incessamment vers la capitale par des illusions que ne peuvent détruire ni les conseils, ni les larmes, ni les besoins de leurs familles. Moïse Lion ne s'est point laissé entraîner par l'exemple, il a résisté même à une ambition légitime, et l'Académie l'en récompense par un prix de 2,000 francs. Puissent-ils le mettre à même de repren-

dre le cours de ses expériences; puisse un glorieux succès couronner ses efforts! il l'aura bien mérité.

Un prix de la même valeur est décerné à mademoiselle Constantine-Gunégonde Ha>'>-o>'G de Haguenau, et c'est encore pour un dévouement à une famille accablée par une longue suite d'infortunes. Ruinée par la révolution, forcée de demander un asile à la terre étrangère, cette famille, composée de dix personnes, ne vivait à son retour en France que d'une place de 1,200 francs que le père avait obtenue dans l'hospice civil, quand la mort du vieillard l'a laissée sans pain et sans espérance. Trois des fils étaient allés en différentes contrées chercher une existence ; mais ce qu'ils laissaient après eux était dans la situation la plus déplorable. Une mère infirme, un frère idiot, un autre atteint de folie, une nièce qu'une sœur lui avait léguée en mourant, une vieille servante épuisée de fatigue, voilà ce que mademoiselle Hannong se résigne à soutenir, à soigner, à surveiller ; voilà ce que la nature et la reconnaissance lui commandent de faire vivre. Elle a vingt-huit ans quand cette épreuve commence, et il y a vingt années qu'elle la soutient avec le même courage et la même patience. Elle a perdu sa mère, qu'elle a jusqu'au dernier moment entourée des soins les plus tendres ; mais les autres charges deviennent de jour en jour plus pesantes, et cependant son dévouement n'a point encore faibli. Elle prodigue des soins de toutes les heures aux infortunés que la Providence lui confie ; et si elle les quitte un instant, c'est pour courir au pied de l'autel demander à Dieu la force de porter jusqu'au bout le fardeau dont elle s'est chargée.

Trois domestiques ont attiré les regards de l'Académie par la générosité de leur affection pour des maîtres mal-

heureux. J'ai peu de goiit pour la philanthropie spéculative ; mais quand je considère les allures de mon siècle, quand l'industriel, le commerçant, l'avoué, le notaire, fatigués de la clientèle qui les enrichit, se hâtent de faire fortune pour s'affranchir des ennuis de ce quïls appellent leur servitude et savourer le honheur de n'appartenir qu'à eux-mêmes, je me demajide si ce désir dindépendance ne doit pas être le rêve éternel de cette classe que la nécessité condamne aux pénibles devoirs de la domesticité. Leur plus vive jouissance n'est-elle pas de voir croître le petit trésor amassé par leur économie, l'épargne qui doit assurer l'affranchissement de leur vieillesse? Eh bien I si, au moment de jouir de la liberté quïls ont si lentement, si péniblement acquise, ils la sacrifient tout à coup, ayec le trésor qui allait la leur donner, pour soutenir, pour consoler le vieillard, la maîtresse, la famille quïls ont servie, et qu'un revers de fortune réduit à la plus misérable des conditions, n'y a-t-il point dans cette généreuse résignation une de ces vertus rares qui commandent le respect et l'admiration des hommes?

C'est là ce qu'ont fait les trois femmes dont je vais vous entretenir; et je remarquerai en passant que notre sexe n'a point les honneurs du concours de cette année, et que, sur vingt et une nominations, nous n'avons pu nous adjuger que deux couronnes.

Étiennette Ghanouny était depuis quinze ans au service d'une riche famille de Montauban, quand une fille de ses maîtres vint à contracter une union mal assortie. Cette femme prévit les malheurs que cette union devait produire, et voulut suivre dans son nouveau ménage celle dont elle avait soigné l'enfance. Ses pressentiments ne l'avaient point trompée. La fortune du mai;!

ANNÉE i8o3. 307

la dot de la femme, furent honteusement dissipées, et la misère la plus profonde succéda dans cette maison à l'aisance que cette jeune femme y avait apportée. Étiennette ne vit que les larmes et le malheur de sa maîtresse. Elle avait un champ ; elle le vendit pour la secourii\ Elle avait reçu un legs de 60Ô francs ; elle en fit encore le sacrifice. Son exemple aurait dû corriger le misérable auteur de cette détresse; mais le vice est un tyran qui ne lâche point ses esclaves ; l'argent d'Étiennette est encore dévoré par la débauche ; et quand le ciel fait enfin justice de cet homme, sa veuve et sa fille n'ont plus de ressource que dans le dévouement spontané de leur servante. Elle leur a tout donné, elle n'a plus de salaire à attendre ; n'importe, elle travaillera pour la fille et la mère. Elle travaille, en effet. Et ce n'est pas assez pour elle de les nourrir ; elle donne à la fille une éducation convenable, elle la fait entrer dans un pensionnat comme sous-maitresse, et le trousseau qu'elle apporte dans cette maison est encore un présent d'Étiennette. Elle se flatte que cette fille pourra enfin soutenir sa mère ; elle jouit deux ans de cette espérance que chaque jour réalise ; mais le malheur ne se lasse point. La jeune fille meurt, et laisse une mère infu^me à la charge de la généreuse servante. Étiennette Clianouny ne l'abandonnera point. Elle a soixante ans, mais son cœur n'a point vieilli ; elle fait des ménages en ville, parce qu'elle ne peut plus faire autre chose, et ce qu'elle gagne sert à l'entretien de sa maîtresse. N'est-il pas temps que ses trente années de dévouement reçoivent une récompense? L'Académie s'en est chargée, et un troisième prix de 2,000 francs portera quelque soulagement à cette femme qui a su joindre tant de délicatesse à tant de générosité.

Deux médailles de 1,000 francs sont accordées aux deux autres domestiques. L'une est de Martigny, près de Falaise, et se nomme Marie-Jeanne-Françoise Madeleine Levrard ; l'autre est Denise Gorice, de la commune de Châtillon-d'Azergue, près de Lyon.

Madeleine Leyrard, entrée en 1810 au service d'un marchand de toiles de Gaen, a vu cette maison ruinée par une banqueroute, et treize années de ses gages ont été englouties dans ce désastre avec la fortune de ses maîtres. Leur fille a cru pouvoir la relever; le sort a trahi son espérance, et l'indigence aurait accablé sa vieillesse, si elle n'eût trouvé dans Madeleine la sœur la plus tendre et la plus dévouée. Cette femme avait une rente de soixante francs : elle sert depuis vingt-sept ans au logement de sa maîtresse. Elles ont d'abord travaillé en commun pour vivre ; mais une infirmité cruelle a anéanti les forces de sa maîtresse, et la servante a travaillé pour deux. Elle a maintenant plus de soixante ans; mais la maîtresse est plus que septuagénaire, et, dans les soins qu'elle lui prodigue, Madeleine Levrard n'est tourmentée que d'une crainte : c'est que l'épuisement de ses forces ne la prive un jour du bonheur de continuer ses services.

Denise Gorice, affligée depuis son enfance d'une douloureuse ophthalmie, usée par le travail, atteinte d'une vieillesse prématurée, est peut-être rendue à ce moment pénible où elle ne pourra plus soigner la dame octogénaire qu'une chute a privée de l'usage de ses membres, et dont elle est l'unique ressource. Denise est une fille de la charité ; et, dans la sainte maison qui l'avait recueillie, elle n'a appris qu'à soulager le malheur des autres. Entrée comme ouvrière dans un atelier de Ghâ-

tillon-d'Azergue, elle a vu périr rindiistrie de ses maîtresses, et s'est attachée comme domestique à la plus malheureuse des deux, au moment où elle n'avait ni gages ni subsistance à en attendre. C'est elle, au contraire, c'est Denise Gorice qui la nourrit par son travail, qui la soigne, l'habille, qui lui consacre son temps, ses profits, ses plus affectueuses prévenances, et ne connaît point de plus douces consolations, pour les privations qu'elle s'impose à elle-même, que le plaisir de les épargner à celle dont elle a adopté la malheureuse vieillesse. Ce n'est point assez pour elle. Une jeune fille abandonnée, atteinte d'un mal incurable, se rencontre sur ses pas. Elle pense que des soins assidus pourront prolonger sa vie ; elle la recueille dans sa chaumière, et [ne s'en sépare que lorsque la mort vient la lui prendre.

11 est ainsi des créatures qui ne semblent vivre que pour le soulagement des autres ; on les voit sans cesse à la recherche des malheureux, ne reculant devant aucun sacrifice, ne refusant aucun service à rendre, ne se laissant rebuter ni par la fatigue, ni par le dégoût, ni par le péril ; et votre sexe, mesdames, nous donne^ encore à récompenser par cinq médailles de 1,000 francs un pareil nombre de ces honorables existences.

C'est d'abord Rose Courage, née à Gaudebec-lez-Elbeuf. Elle n'a jamais eu qu'un capital de 200 francs pour patrimoine ; elle l'a échangé contre une chaumière, et dans cette modeste demeure soixante-deux infortunés ont trouvé tour à tour un asile, les soins et les secours de la bienfaisance la mieux entendue. Ce sont des vieillards, des orphelins, des idiots, des enfants abandonnés, des malades, des infirmes, dont elle se fait la bienfaitrice volontaire. Et quelles sont ses ressources? Le

travail, l'économie et les prirations. Le commencement de cette vie de charité mérite de vous être signalé. Rose Courage était ouvrière dans une fabrique où plusieurs jeunes filles comme elle étaient exposées à toutes les séductions du vice. Ce n'est pas assez pour elle d'y rester pure ; elle se fait la gardienne de la vertu des autres. Elle retire chez elles trois de ses compagnes dont elle prévoit la faiblesse, leur fait aimer le travail, leur enseigne à bien vivre par ses conseils et par son exemple. Il y a dans le récit de ses bonnes œuvres une assertion qui m'a affligé. Rose Courage, dit-on, a secouru des misères que les établissements de charité ne peuvent admettre, et dans la nomenclature de ses malheureux clients on trouve en eff'et onze enfants des deux sexes refusés ou renvoyés par ces établissements ; et ce mémoire est signé par un maire et visé par un préfet ! Il y a donc en France, chez le peuple le plus charitable de l'Europe, il y a des enfants vicieux et malades, abandonnés à eux-mêmes, que la commune ou l'Etat ne peut ni secourir ni corriger. Et une jeune fille pauvre en a la puissance! Je livre cette réflexion aux hommes qui sont chargés par état de rechercher les vices de notre législation, et je passe à un autre modèle de la charité privée.

Mademoiselle Pierrette Bierson, dite Henriette, de Mâcon, n'est pas née dans une classe pauvre ; mais sa famille a été ruinée par de malheureuses entreprises, et son père est en proie à une fatale monomanie. Il rêve des trésors enfouis qu'un esprit familier lui révèle ; et sans argent, sans autres ressources que l'aumône, il se met à la recherche de ces trésors. Henriette Bierson le suit comme une Antigone. Ils arrivent à Parme : c'était alors une province de notre empire. Un ami puissant

leur procure lin emploi de 4.000 francs; mais la fille compte en vain sur la possibilité d'une épargne. La manie du père le met à la merci des escrocs et des charlatans : et quand lltalie change de maîtres, le malheureux Bierson rentre dans la vieille France avec la misère qui l'en avait chassé. Sa fille a prévu cet autre revers de fortune ; elle a appris à peindre, et son travail soutient à la fois et le père qu'elle ramène et la mère qu'elle retrouve. Mais lïnfortuné n'est point guéri de sa folie : il veut errer encore à la poursuite de sa chimère ; et sa fille, qu'il maudit quand elle résiste à ses caprices, l'accompagne partout, pour ne point l'abandonner aux conseils de la misère, aux injures des étrangers, aux fatales conséquences de l'isolement, de la démence et du désespoir. Ce vertueux vagabondage d'une fille tendi'e et dévouée ne finit qu'à la mort du monomane. Sa mère le suit au tombeau : et les 6,000 francs qu'elle laisse pour tout héritage ne suffisent point pour acquitter les dettes qui se découvrent. Mademoiselle Bierson y supplée par son travail. Un frère infirme vient accroître ses charges, elle a pour lui tous les soins d'une mère : et tout cela, messieurs, n'est pour elle que l'apprentissage de la charité. Sa famille ne suffit plus à ce besoin qu'elle a d'être utile à ses semblables. Elle travaille, elle emprunte, elle quête pour eux. C'est un vieux général dont elle soulage l'indigence, un réfugié italien dont elle a connu les parents, et qu'elle retire de l'hôpital pour soigner sa longue agonie. C'est un enfant qu'elle guérit d'une maladie dégoûtante et qu'elle fait élever à ses frais. Ce sont des orphelines qu'elle arrache au vice et à la misère, qu'elle marie au séducteur qui les abandonnait, qu'elle empêche un tuteur avide de dépouiller. Ce sont les enfants et la mère d'un failli qu'elle secourt et qu'elle place. C'est une famille abandonnée

?,li PRIX DE VERTU.

par un pionnier de la Californie dont elle assure l'existence. Cette noble vie a commencé dès sa vingt-quatrième année, et, à plus de soixante ans, elle n'en est point lassée.

Marie-Jeanne Piart est une Parisienne dont l'industrie et la fortune ont consisté d'abord dans un éventaire chargé de fruits, et qui, malgré son activité et son économie, n'a pu arriver qu'à un modeste étalage sous une porte cochère, rue Saint-Honoré, n** 350, où un charitable propriétaire lui a permis de s'établir. Son réduit nocturne n'est qu'une mansarde délabrée. C'est que ses épargnes ont soutenu longtemps son vieux j^ère et sa vieille mère, à qui le travail était devenu impossible. C'est qu'après avoir fait admettre son père à l'hospice de Garches, elle allait deux fois par semaine lui porter quelques douceurs, et payer l'infirmier dont elle avait réclamé des soins plus assidus et plus prévenants. Ne pouvant avoir deux lits, elle a donné le sien à sa mère et s'est couchée sur la paille auprès d'elle. Marie Piart avait pris une associée, dans l'espoir d'étendre son commerce et d'augmenter ses profits. Au bout d'un certain temps, cette associée tombe du haut d'un escalier et s'estropie. L'Hôtel-Dieu la recueille ; mais le choléra dépeuple les hospices ; et Marie-Jeanne Piart tremble pour sa vieille amie. La mort de sa mère l'a remise en possession de son lit ; elle y installe la malheureuse estropiée, lui donne une garde, et se remet sur la paille. Ses profits diminuent, ses ressources s'épuisent : sa croix d'or, ses vêtements, ses chemises, vont au montde-piété. Mais les secours de cet établissement sont bien chers. Une reste plus à la pauvre marchande ni argent ni crédit pour aUmenter son commerce. Les locataires de l'hôtel l'apprennent et se cotisent. Les causeries du

ANNEE lSo3. 313

portier ne sont pas toujours fâcheuses. Une petite somme renouvelle son fonds de roulement, et elle peut encore donner des soins à son amie. Mais la cliente a soixante et onze ans, et la bienfaitrice touche à sa soixantedixième année. 1,000 francs seront une fortune pour elJe, elles conduiront peut-être l'une et l'autre jusqu'à l'extrême vieillesse.

Mademoiselle Marie-Louise Dupont est une institutrice qui ne s'est point contentée d'élever les enfants du pauvre ; elle est depuis trente ans l'infirmière volontaire et gratuite de tous les malades du canton. Les habitants de Garouges et de Tanville, dans le département de rOrne, ceux de Thoiré et de Chérizay, dans la Sarthe, ceux même des villages environnants, nous ont sollicités pour elle. C'est un dévouement de tous les jours que nous ont signalé leurs témoignages. Mademoiselle Dupont passe au chevet des infirmes et des mourants les loisirs que lui laisse son école. Il n'y a pour elle ni sommeil ni distances. Elle a traversé des épidémies terribles et n'a reculé devant aucun péril. Les plus intrépides fuyaient la contagion ; les parents des malades tremblaient pour eux-mêmes. Mademoiselle Dupont se multipliait pour les soigner. Les morts étaient ensevelis par ses pieuses mains : et la faible récompense que nous lui décernons ne servira qu'à des charités nouvelles.

C'est encore une femme du même caractère qu'Anna liiAS, de la ville d'Alby. Son zèle infatigable est sans cesse à la disposition du malheureux qui Timplore. Dès l'âge de douze ans, elle rassemblait de jeunes pauvres autour d'elle et leur enseignait les premiers éléments de la rehgion et de la grammaire. Sa clien'èle croissait

3t4 PRIX DE VERTU.

avec l'âge, mais alors il lui en fallut une autre ; et dès qu'un malheur frappait à une porte, Anna Rias s'y trouvait à l'instant même. Dès qu'un malheureux souffrait, dès qu'un ouvrier était arrêté par un accident funeste, Anna Rias était le premier nom qu'il invoquait. Je crains de vous fatiguer par des détails qui ne seraient que des, redites. Je me borne à vous dire que, depuis trente ans, cette femme charitable exerce sa mission volontaire ; qu'elle a bravé l'intempérie des saisons ; qu'elle s'est condamnée au douloureux spectacle des souffrances humaines dans l'espoir de les soulager ; qu'elle y a usé ses forces et sa santé ; que maintenant, faible et alitée, elle n'en est pas moins occupée des besoins du pauvre ; que la porte de sa chambre n'est jamais fermée à qui vient réclamer ses conseils et ses secours.

Notre dernière médaille de 1,000 francs appartient à un homme, à François Mayeux, d'Étaing, près d'Arras, qui n'a fait qu'une belle action; mais elle révèle une grande noblesse de sentiments, une constance admirable dans le bien, une élévation d'âme qui ferait honneur à une plus haute éducation. François Mayeux, vieux célibataire de la commune d'Étaing, allait atteindre l'âge de trente ans quand il perdit son père. Sa mère n'était plus depuis longtemps, et une étrangère avait pris sa place. Cette marâtre, dont le dur égoïsme s'était contenu pendant la vie du chef de la famille, chassa à l'instant même son beau-fils de la chaumière paternelle. Les prières du malheureux ne purent la fléchir. Il s'éloigna le cœur brisé, sans que l'ingratilude de cette femme altérât en lui la reconnaissance des soins intéressés qu'en avait reçus sa première jeunesse. Ses adieux furent nobles comme son caractère, a Si vous avez des peines, dit-il à la marâtre, je ne vous abandonnerai pas, moi; je serai

ANNÉE i853. 315

encore votre fils. » Cette promesse ne sera point vaine : la fortune le mettra à l'épreuve, et Mayeux tiendra parole. Il observée de loin celle qui a porté le nom de son père. Dès qu'une gène arrive à sa marâtre, il a une économie toujoui's prèle à y faire fac^. Quinze ans se passent ainsi. La vieillesse atteint cette femme, les infirmités l'accompagnent : Mayeux rentre sous le toit de son père pour soigner celle qui l'en a chassé. Sa sœur lui refuse son aide, il suffira seul à sa tache. Il a lui-même cinquante-sept ans. Une inllrmité gênante lui ôte une partie de ses forces; mais son courage et son dévouement y suppléent. Il fait plus que d'oublier des injures, il rend le bien pour le mal ; et ce sont là des vertus si rares chez les grands comme chez les petits, que nous en avons fait des titres de gloire pour le souverain qui a le courage de les pratiquer, en imposant silence à ses puissantes rancunes.

Je n'ai plus à vous parler, messieurs, que d'actions moins éclatantes, de traits de vertu plus modestes que nous avons cependant jugés dignes d'une distinctioB, auxquels nous avons décerné des médailles de oOO francs; et ce sont encore dix femmes qui les ont méritées. Ce sont d'abord cinq domestiques restées fidèles à leurs' maîtres quand la fortune les a abandonnés, qui les nourrissent par leur travail, qui leur sacrifient tout, jusqu'à leur avenir, jusqu'aux espérances dont elles se flattaient en entrant à leur semce.

C'est Louise Brun, élève de l'hospice de Gleimont-Ferrand, qui, pendant quarante-neuf ans, n'a servi que dans deux maisons, et qui est maintenant l'unique saution d'une veuve octogénaire.

Marguerite Hardoncourt, de Nancy, voit engloutir dans la ruine de ses maîtres la plus forte partie de ses économies, et court chercher le reste à la caisse d'épargne pour leur venir en aide. Elle a soixante ans ; elle est presque infirme; et, sans espérer aucun salaire, sans même y prétendre, elle sert avec le même dévouement la seule maîtresse qui lui reste.

Pierrette Champignolle, du village d'Étang, près d'Autun, soutient une vieille institutrice qu'elle a vue dans l'aisance, et qu'elle a servie seulement pendant quatre années. Mais sa maîtresse est paralytique, et elle ne l'abandonnera qu'à la mort. Ce dévouement est d'autant plus extraordinaire, que Pierrette a une mère chargée d'ans et d'infirmités. Ces trois personnes n'ont pour vivre que le produit d'une aiguille, et la seule qui puisse la manier encore est celle des trois qui s'impose le plus de privations.

C'est aussi une dame paralytique que sert et soutient Marie-Anne Mermer, de Charleville. Elle avait d'abord 60 francs de revenu qu'elle tirait d'une petite maison. Mais sa sœur et sa nièce n'avaient plus d'asile, elle leur a cédé cette chaumière, et a travaillé quelques heures de plus pour nourrir et vêtir sa maîtresse.

La cinquième de ces domestiques est Anne Rossard, de Toulouse, qui, non contente de soigner depuis six ans un octogénaire perclus de tous ses membres, a la délicatesse de le tromper sur le manque absolu de sa fortune, et de lui laisser ignorer que c'est à son travail, à ses soins gratuits, à de faibles dons de la charité publique, qu'il doit cette pénible existence.

ANNÉE i853. 317

Trois autres femmes se sont distinguées par leur dévouement infatigable pour les malheureux.

L'une est Jeanne-Marie Launay, femme Herpe, de Merdrignac, qui a fait de sa modeste demeure l'hospice des mendiants, des malades sans asile, des vieillards et des infirmes. Elle a usé ses forces dans cet exercice de la bienfaisance ; et presque septuagénaire, c'est elle maintenant qui aurait besoin d'une autre elle-même pour lui rendre ce qu'elle a prodigué à tant d'autres.

La seconde est Louise Beaumet, de Ghâtel-sur-Moselle, près d'Épinal, qui, élevée par une vieille religieuse, a puisé dans cette éducation chrétienne le même esprit de charité, la noble passion de secourir les infortunes. Elle est le refuge des pauvres, la consolatrice des mourants ; et telle est son abnégation, qu'elle ne verra dans la récompense dont elle est l'objet que le plaisir de pouvoir soulager de nouvelles douleurs.

Le même esprit anime Marie Picherit, femme David, de Ghemillé, dans le département de Maine-et-Loire, et c'est une des plus actives déléguées de la Providence..

Nos deux dernières médailles de 500 francs seront enfin la récompense des soins que de dignes femmes portent à leurs malheureuses familles.

Eulalie Dauvis est une couturière de la petite ville de Beaulieu, près de Brives. Elle aune vieille mère, une sœur infirme, une autre maladive, un beau-frère qu'une goutte opiniâtre empêche de travailler, et quatre neveux qui sont le fruit de ce malheureux mariage. Eulalie Dauvis suffît à tout par son travail. Elle a renoncé à se marier

elle-même, pour se consacrer tout entière aux parents dont elle est l'unique ressource^

Marie et Victorine Boelle, de Savigné, dans Indre-et- Loire, se sont aussi condamnées au célibat pour soigner leur vieille mère, pour payer les dettes de leur père, pour entretenir et élever cinq enfants en bas âge que leur ont légués deux belles-sœurs et un frère dont une mort prématurée les a privées. Et qu'ont-elles pour soutenir un pareil cadeau? 20 ou 30 sous par jour qu'elles gagnent à elles deux, en prenant même sur leur sommeil. Et jamais une plainte ne leur échappe ; elles ne s'aperçoivent pas seulement de l'afTaiblissement de leurs forces, et elles s'étonneront peut-être que leur zèle ait été jugé digne d'une récompense publique.

Telle est, messieurs, notre moisson de l'année. Mais ce ne sont point les seuls traits de vertu qui nous aient été signalés. Plus de cent dossiers ont passé sous nos yeux. Nous avons choisi les plus dignes parmi tant de concurrents. Les autres viendront à leur tour : car nous devons remarquer que ces natures d'élite ne se découragent jamais ; qu'une fois entrées dans cette vie d'abnégation et de dévouement, elles accroissent sans cesse leurs titres à l'estime publique. C'est une heureuse compensation pour toutes ces natures dégradées qui persévèrent dans leurs inclinations vicieuses. En lisant sur tous les murs de la capitale les affligeantes annales de la justice criminelle, ceux qui blâment nos concours devraient désirer, au contraire, que les noms de nos lauréats fussent aussi exposés aux regards de ce peuple qui dévore ces dégoûtantes nomenclatures des habitués du bagne et des prisons. En voyant aussi ce que la charité peut faire avec si peu de clio&e,, on serait peut-être

étonné qu'il restât des malheureux sur la terre ; mais ces beaux exemples, qui font la satire de notre égoïsme, ne sont des encouragements que pour les âmes disposées d'avance à les imiter. Il est plus facile de les admirer, si nous considérons que, sur les trente millions de Français à qui l'humilité de leur condition donne le droit de prétendre à ces couronnes, on nous en signale à peine une centaine par concours : il doit y avoir plus de vertu que cela en France ! en remerciant les autorités civiles et ecclésiastiques qui nous aident à remplir la mission que M. de Montyon nous a donnée, nous osons, dans un intérêt national, les engager à étendre leurs investigations. Notre sexe se doit surtout à lui-même de prendre une revanche éclatante sur le concours dont je ^1ens de vous exposer le résultat. Cette disproportion n'est point naturelle : deux couronnes contre dix-neuf, c'est trop peu. Cette galanterie a le droit de nous étonner dans un siècle qui n'en fait pas état ; et si elle venait à se prolonger, elle passerait à la fm pour impuissance. J'espère que cet a^^s excitera parmi les hommes une louable émulation, et que le dépit d'une aussi grande infériorité tournera au profit de la morale publique.

Page 1