DISCOURS DE M. DE SALYANDY
DIRECTEUR DE l'aCADÉMIE
Prononcé dans la séance publique du 24 août 1854.
C'est une rude tâche de prendre la parole dans cette solennité, entre toutes les grandes choses que nous venons d'entendre , que nous voudrions écouter encore, et les beaux vers qui nous sont promis, où vous trouverez sans mélange un digne tribut à la Grèce antique, une noble et fidèle offrande à la Grèce moderne. Réclamer quelques moments d'un auditoire si profondément ébranlé , si justement impatient, c'est être trop dans mon sujet : c'est vous demander un acte de vertu.
Appelé pour la quatrième fois, par une précieuse bienveillance, à l'honneur de remplir ce ministère dans les circonstances et les situations les plus diverses, j'éprouve qu'il m'étonne et me trouble toujours. Qui est-on pour distribuer de telles palmes? Quelle conscience assez intrépide, quel cœur assez dégagé de l'étreinte des passions humaines, pour ne pas se sentir humble devant ceux qu'il nous faut couronner? Cette mission doit enseigner à l'Académie, ou du moins à son interprète, la modestie que nous risquons de désapprendre à la vertu.
Il y a quelques années, dans cette enceinte, un vieil ami de mon enfance, le comte de Gessac, ancien ministre de l'empire et contemporain de M. de Montyon, s'étonnait que le genre humain eût attendu jusqu'aux derniers jours de l'ancien régime, et, par conséquent, eût mis trois mille ans pour passer des prix olympiques aux prix Montyon : des récompenses pour le ceste et le disque aux récompenses pour la vertu ! Oserai-je le dire? je ne suis pas certain que le genre humain eût aussi tort qu'on le supposait. Tout le monde sait en quoi, dans les combats du disque et du ceste, consiste la victoire ; mais à quels traits constants reconnaître toujours ces combats et cette victoire de l'âme qui constitue la vertu? Qu'estce exactement que la vertu? De quels éléments précis se compose-t-elle ? Quel mélange des imperfections humaines peut-elle supporter, sans perdre son nom et ses droits? L'œil des hommes découvre-t-il toujours les mobiles cachés qui font le vrai caractère et la moralité des actions humaines? Quel autre juge les pénètre avec certitude de son regard, hors celui qui sait et qui voit tout ? C'est par de si puissantes raisons que les sociétés chrétiennes n'avaient admis jusqu'alors, pour la rémunération des œuvres de l'homme, d'autre arbitre que Dieu lui-même. Alors le juge était infaillible, le mérile certain , la récompense infinie. Cette récompense devait provoquer au bien tous les hommes, pendant la vie entière, par le seul attrait du bien même, et la religion se chargeait de faire entendre d'avance, tous les jours et à toutes les heures, l'arrêt destiné à retentir dans les dernières profondeurs de l'éternité !
Mais d'autres temps étaient venus, d'autres pensées. La loi morale s'était séparée hautement de la loi religieuse, qui seule lui donne une solide base. Tout cédait aux entraînements de ce siècle que notre ill astre secré-
taire perpétuel vient de condamner de si haut, moins par la sévérité des jugements que par la grandeur du contraste et l'éloquente opposition des maximes : siècle tout français par l'esi^rit, tout français par le courage, pour lequel nous avons tous du faible par cela même, qui nous a donné les dernières conquêtes cjue nous ayons gardées jusqu'à l'Algérie, et a inscrit dcms nos fastes, avec les noms de Fontenoy, de Berghen, de Fleurus, nos dernières victoires navales jusqu'à Navarin ; siècle brillant, généreux, décevant, qui devait perdre totts ceux qu'il charma, qui avait charmé presque tous ceux quïl i^eixiit, et, chose étrange, les charmait encore, rares et confiants naufragés, au sortir des abîmes ; siècle imprévoyant, qui commença par des chimères , continua par des sophismes, termina par des holocaustes, toujours dans le faux, et, en conséquence, se disant, avec une effrayante iwnae foi, l'âge des lumières et de la vérité ; siècle téméraire, longtemps prospère et libre comme aucun auU'e ne l'avait été jusque-là, et qui tourna toutes ses forces iacwûtre lui-même en les tournant contre toutes les assises de Fétat social, qui partit de l'innocente utopie du royaume de Salente pour arriver à la république qua nous savons, qui se mit à célébrer l'état sauvage en pleine France et en plein Yersailles, sans en apercevoir les fureurs et les misères au bout de ses sophismes, qui fut enfin une pastorale de quatre-vingts années sur l'amour d-e la nature, l'amour des hommes, l'amour des lumières et de la vertu, pour aboutir au régicide et à la Terreur ; siècle coupable, qui ne pouvait pas avoir un autre destin ! car il voulut étouffer dans l'âme humaine le prmcipe saint (to aytov), le besoin de foi et d'espérance divines que la philosophie antique y a reconnu et célébré sans pouvoir le satisfaire, que la loi chré 4enne a satisfait et eonstitué, qui est le fondement d^
la vie de l'homme, de la vie des sociétés, do la vie des États. Et comme il détruisit en même temps, au lieu de les réformer, les traditions, les idées, les institutions qui étaient les points d'appui de l'autorité et les points d'arrêt des nations, il devait rendre également impossibles après lui , sur le sol mouvant qu'il a fait , nous l'avons trop vu, le pouvoir et la liberté : le pouvoir, dans les jours d'agitation, la plupart du temps sans but et sans cause ; la liberté, dans les temps de désarmement, de peur ou de lassitude. Jamais la pensée humaine n'avait été si hardie, jamais si confondue!
Il faut dire que la société française, au milieu de la carrière où elle était entraînée, sans s'effrayer encore de sa marche, s'en étonna. Devant ce grand vide de la religion absente, elle souhaita quelque chose pour le remplir. En abattant l'arbre qui abritait le monde, elle aurait voulu ne pas renoncer à ses fruits. Gomme la raison humaine avait remplacé la raison divine, on pensa raffermir l'ordre social en remplaçant la religion par la vertu. La vertu devint la sollicitude, la prétention, lïdolàtrie de l'époque la plus distraite du devoir qui se vit jamais. Ce fut entre les opinions, les classes, les partis, à qui tiendrait le plus haut le drapeau de la vertu. Nous ne trouverions pas un livre du temps où le mot sacramentel ne brillât tracé à toutes les pages ; et, bien entendu, cette vertu sans définition , sans code et sans sanction, était un mot vide de sens. Elle ne prétendait ni rien prescrire ni rien proscrire. Elle s'accommodait de tous les désordres ; au besoin, elle encensait ceux des princes, comme leur contingent dans l'œuvre de la démolition universelle. En renversant le vrai Dieu, rhomme, suivant l'usage, mettait de faux dieux à sa place, sans se méprendre sur leur vanité. Ceux même qui osaient encore les repousser se servaient cependant
sans difficulté, de la langue de tout le monde. Un grand athlète de TÉglise de France (l'abbé Maury) , prenant séance à TAcadémie française (1785), se félicitait « bien moins de voir autour de lui les hommes les plus illustres de la littérature que d'y voir les plus vertueux des hommes ! » On ne parlait pas autrement à nos heureux devanciers. Personne ne Teût tenté ; personne n'y songeait I
Ce tour étrange des esprits eut pour résultat de charmer réellement et de rassurer les âmes élevées ; il leur montra un point d'arrêt dans la transformation sociale désormais pressentie et acceptée par tout le monde. Tout le monde avait fait son deuil de l'ordre religieux. On crut tenir à l'ordre moral par une ancre solide. Ce fut alors qu'une main inconnue, qui s'est révélée plus tard, afin de donner quelciue consistance à ce qui n'en avait si visiblement aucune jusqu'alors, institua pour la première fois un prix à l'honneur de la vertu. Cette création fut une satisfaction universelle. On crut à une innovation immense. On prophétisa hautement la prochaine abolition des lois répressives. On vit le terrible besoin de punir remplacé bientôt par le soin facile de récompenser. Le grand monde, qui mettait sa gloire à marcher à la tète des idées nouvelles, le bienfaisant duc de Penthièvre, la jeune et noble duchesse de Chartres, l'auguste Marie-Antoinette, cette reine de tous les enchantements, de tous les héroïsmes et de tous les martyres, témoignèrent avec éclat leur admiration. On admettait généralement que le règne d'Astrée allait commencer. Et, à cette époque, tout le monde, sans en excepter les têtes couronnées, regardait l'avènement d'Astrée comme une très-belle perspective j^our le genre humain.
Le généreux M. de Montyon, car c'était lui, avait
rendu sa création plus populaire par Tattribution à l'Académie du jugement d'un concours si nouveau à tous les titres. Magistrat, l'esprit qui régnait ne lui permettait pas d'imaginer qu'il y eût aucune magistrature au-dessus de celle de la pensée. Les lettres étaient les grandes puissances du siècle. Les gens de lettres, sous le nom de philosophes, voyaient les trônes s'abaisser devant eux. Ils avaient eu des rois, et les plus grands de tous, pour courtisans. Ils constituaient l'aristocratie de l'esprit, sous laquelle on se faisait gloire de courber toutes les autres, surtout quand on était des autres : car on se croyait assuré tout à la fois de garder sa place dans la noblesse du sang ou des charges, et de la marquer d'autant plus dans celle de l'esprit. L'abdication couvrait un cumul. D'ailleurs, ce que les flatteurs des lettres, et par conséquent tout le monde, célébraient surtout en elles, c'était bien moins le talent, ou même le génie, que l'amour de la vertu. Les paroles que nous avons citées plus haut étaient les plus modérées de toutes. On n'abordait pas l'Académie sans l'appeler une assemblée de sages. On ne réfléchissait pas que quarante sages, c'était beaucoup : Fantiquité n'en compta que sept, en y mettant des siècles; encore quelques-uns euessent-ils été embarrassés s'il leur avait fallu décerner le prix de la vertu. Ne cherchez plus les motifs du choix qu'on fait de nous : les voilà. On croyait faire acte de justice, autant que de déférence, envers la grande autorité du temps.
Cela se passait sous le règne du ^j)?^^^ vertueux des rois, comme on disait alors, comme on avait tant de raisons de le dire cette fois, en 1782, au moment de la paix d'Amérique, à ce moment d'allégresse triomphale où la monarchie française, plus que jamais puissante, plus que jamais tranquille sur ces df?stinée3, doirinait, sans