‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 24 sur 43 · II. 10. PrixdeFerlu · texte numérisé non relu

II. 10. PrixdeFerlu

rivale, Tancien monde et le nouveau par son ascendant et ses victoires. Parmi ces prospérités venait de naître, comme pour les perpétuer, le premier fils de Louis XVI, le frère aîné du royal enfant dont nous couronnions tout à l'heure la douloureuse histoire. Le marquis de Condorcet entrait à ce moment à TAcadémie française. Il ne savait pas plus que la France où il allait, et pensait simplement ce que pensait tout le monde. Aussi, dans son discours de réception, salue-t-il les trois grands événements : la conclusion de la guerre d'Amérique, la naissance du Dauphin et les prix de vertu. Il proclame sincèrement « combien il est doux à la France de voir son jeune roi (c'était Louis XVI !) donner l'exemple de vouloir toutes les libertés que l'homme tient de la nature ! » et il expose les nombreux actes qui justifiaient cette louange. Ensuite, il remercie « le destin de la France d'accorder à nos vœux un petit-fils de Henri IV et de Léopold de Lorraine (M. Villemain disait tout à l'heure de Marie - Thérèse), qui croîtra pour le bonheur de la nation ! » Il entrevoit, sous les auspices de l'heureux enfant, dos horizons fort au delà de la vertu, car, enfin, la vertu suppose des résistances vaincues; « et les lumières, dit-il, rendent la vertu facile. Pourquoi ne les verrions-nous pas créer, pour une génération fortunée, une méthode d'éducation et un système de lois qui rendraient presque inutile le courage de la vertu ? »

« Déjà, disait-il encore, l'homme, écoutant la voix de son cœur et de sa raison, met au rang des crimes la fureur des conquêtes ! Les guerres seront plus rares. N'avons-nous pas la consolante certitude qu'il n'y aura plus de ligues de factieux, plus de proscriptions, plus de MASSACRES?... » Ne trouvez-vous pas, messieurs, que ce mot, prononcé alors, si près des démentis qui fattendaient, fait frémir! Le siècle des illusions continuait, par

la voix de son enthousiaste interprète : « Né dans un siècle éclairé, au milieu d'une nation où la lumière plus vive est aussi plus également répandue , le fils de Louis XYI sera le bienfaiteur de son siècle, et il apprendra de sa mère à préférer aux respects qu'on doit à la puissance les hommages volontaires que le cœur aime à décerner à la bonté! Gomme elle, ajoutait-il, il ne se souviendra de sa grandeur que pour pardonner les injures... » Je m'arrête, messieurs. De tant de promesses, la dernière était la seule qui dût être tenue !

Voilà parmi quelles perspectives grandissaient les augustes et malheureux enfants dont nous venons d'entendre déplorer en si magnifique langage les destinées ! Voilà par quels chemins de fleurs une société entière courait aux abîmes ! Et elle y entraînait avec elle ses guides, si confiants, si augustes, qui avaient par euxmêmes et par toute notre histoire tant de recommandations héroïques. Gomment n'être pas épouvanté de voir quels courants successifs de rêves, de mensonges , de colères, de peurs, de sujétions, pourront s'établir, impétueux et invincibles, au sein d'un peuple plein décourage et de génie, qui n'a plus de règle fixe, plus de loi suprême, plus de croyance (sinon en ses lumières, son bon sens et ses droits), de sorte qu'il ne voudra ni frein ni barrières !

On serait bien étonné aujourd'hui si je faisais voir, par les périls qui attendaient nos couronnes, le vice fondamental des définitions arbitraires de la vertu , quand on n'appuie pas ce nom à des données invariables et immortelles. L'antiquité avait dit admirablement qu'il n'y a point d'institutions sans les mœurs, et elle s'était arrêtée là forcément : elle ne pouvait appuyer les mœurs à des religions qui enseignaient la cosmogonie et non la morale. Au contraire, c'était de propos déii-

béré que l'esprit moderne se privait de cette pierre angulaire pour y asseoir les mœurs publiques. On rétrogradait de deux mille ans au nom du progrès! On revenait à des temps qui étaient ceux de la chute d'un monde, pour faire un monde nouveau, pensait-on... ; en réalité, pour revoir tout ce que ces temps avaient enfanté !

En effet, la Vertu eut officiellement des autels, comme chez les anciens, et ce fut sous le Directoire I La Raison venait d'avoir des temples, et cela pendant le sauvage déhre dont on sortait. Jamais ces noms augustes n'avaient tant retenti chez une nation que sous une ère de sang qui les outrageait d'une façon inconnue aux annales humaines. Dans cette déclamation universelle qui avait été, depuis cinquante ans, et qui restait l'ivresse commune, ils étaient arrivés de proche en proche aux dernières profanations. C'est chose douloureuse, entre tant d'autres, dans les annales de la Terreur, de voir les plus grands coupables se pousser réciproquement à l'échafaud en invoquant le nom de la vertu. La vertu est la prétention des vainqueurs du jour, la consolation de ceux de la veille, l'orgueil effrayant de tous. Mais, chose plus étrange, j'allais dire plus douloureuse, ce n'était pas hypocrisie ! Si profond avait été le travail pour dévaster les consciences, pour fausser et pervertir les esprits, que la démagogie, croyant être le droit de tous et le devoir de chacun, s'appelait sincèrement la vertu. Le crime se sentait en droit de régner, sous ce manteau; il frappait en sûreté de concience, sous cet abri, car jamais le mal ne s'appelle par son nom : la Providence n'a pas permis tant d'audace. S'il le disait, il ferait hor^ reur; peut-être si lui-même le savait à l'avance se ferait-il horreur à lui-même. Les peuples seront sauvés quand, à force d'expériences extrêmes ou de saines

maximes, ils sauront le discerner sous les noms trompeurs, et s'arrêter dès le premier des pas qui mènent aux abîmes!

D'autres temps sont venus. Les vocabulaires de la révolution ont péri avec elle, grâce à Dieu, et les mots ont repris leur véritable sens. Mais qui ne reconnaît d'où était venu le plus profond désordre d'idées qui se soit vu dans l'univers? Gomment se peut-il qu'il y ait des esprits qui s'abusent encore, qui ne sentent pas que la société entière sombra pour avoir brisé ses ancres? Le dix-huitième siècle a fait un mal plus grand que ses fautes et ses sophismes : c'est de flatter, au plus profond de nos âmes, par le mélange du vrai et du faux, des passions généreuses qui les lui enchaînent encore ; c'est de faire vivre après lui des principes qui ont été, qui seraient de nouveau, s'ils vivaient, nos obstacles insurmontables; c'est de se créer des apologistes qui le protègent sans lui ressembler, jusqu'au milieu de nos impossibilités et de nos douleurs, dont il est le vrai coupable. Jeunes gens d'esprit et de cœur, n'appelez pas grands généraux les combattants à outrance et en pleine paix, les assaillants par le fer et le feu, qui attaquèrent le christianisme et Dieu lui-même sur ses autels, pour faire la guerre, disaient-ils, à la superstition, ou renversèrent le trône et les lois, et firent régner à la place les échafauds, pour combattre les abus! Vous parlez des grandes batailles qu'ils ont gagnées! Lesquelles? Contre la Providence, contre les croyances et les respects du monde, contre les consolations de tout ce qui souffre, contre les espérances, les refuges, les forces, la dignité de l'âme humaine! Encore les ont-ils reperdues, grâce à Dieu. Cette séance, à elle seule, ne vous l'aurait-elle pas dit? Tout ce qu'ils ont abattu, principe religieux, pouvoir souverain, s'est relevé. Il ne reste dans la poussière, encore foulées aux

pieds par les générations , que des idées tutélaires qu'ils n'entendaient pas mettre en cause pour la plupart, et qui nous ont laissés sans une pierre sous la main, quand nous avons touIu bâtir î Tant que nous conserverons le culte des faux sages et des fausses maximes, nous serons dans le faux nous-mêmes, toujours placés entre le péril des avortements et celui des destructions.

Quoi! n'avons-nous pas senti ce qu'est l'insuffisance des croyances morales et sociales, dans notre propre histoire? Tous les siècles ont un rôle et un esprit à part. Le nôtre seul n'a pas de caractère encore. Arrivés à la moitié de notre course, nous nous demandons avec inquiétude quel sera le vrai sens de l'époque contradictoire dont nous sommes les artisans étonnés. On a vu les générations présentes poursuivre tour à tour les plus grands buts de ce monde, des buts de géants, y atteindre, et tout s'évanouir. L'œuvre impossible de la monarchie universelle par la victoire, l'œuvre difficile et glorieuse de la monarchie constitutionnelle par le droit des trônes, plus difficile et plus périlleuse par le droit des peuples, ont eu le même destin, des succès admirables et une chute soudaine ! La gloire des armes, la gloire des lettres, la gloire des arts, la gloire de Tindustrie, la gloire de l'éloquence, la gloire des conquêtes, nous ont été prodiguées, nous le sont encore. Et aucun orgueil ne nous reste de tant de grandes choses; aucune joie, de tant de dons du ciel ! Témoins et acteurs de prodiges inouïs, nous n'entendons parler que de découragement et d'impuissance! Pourquoi, quand telle est notre force pourtant, que chacun de nos mouvements contraires entraîne le monde? Force glorieuse, croyons-le! car ce que nous avons accompli d'extraordinaire a été notre ouvrage et notre honneur; ce que nous avons tenté sans succès de

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légitime et de sensé a péri du fait d'autrui, du fait de nos devanciers.

Grâce à Dieu, la suite des temps, à elle seule, veut que l'œuvre de la reconstruction sociale soit la tâche réelle du siècle où nous sommes. Si brisée qu'elle ait été par tous les chocs, il n'y faillira pas. Nous sommes tous ses ouvriers. L'humble travail qui nous est ici donné fait partie de l'œuvre commune. L'action que de grandes fondations nous appellent à exercer sur les lettres et les mœurs trouve désormais dans le principe chrétien une base certaine, et le public sait comment nous comprenons nos devoirs. Il vient d'applaudir la profession de foi d'un grand corps qui a l'honneur de représenter les lettres chez une nation sensée et éloquente. Les sociétés n'ont jamais vécu qu'aux conditions qui ont été posées. Sur celles-là on peut bâtir.

Après la tourmente, M. de Montyon avait repris avec une naïve confiance l'ouvrage de sa jeunesse. Il le développa, sachant bien ce que les temps y changeaient. Tout ce qu'il avait voulu avant l'émigration et la Terreur, il le voulait encore. Sous la rude épreuve des événements, il n'avait jeté à la mer aucune de ses espérances, aucune de ses convictions. Je l'ai connu dans ma jeunesse. C'était quelque chose de vénérable et de touchant que cette fidélité d'une existence si éprouvée à toutes les idées d'humanité, de justice, de civilisation, de liberté, de vertu, qui avaient charmé sa jeunesse, mais en les comprenant dans leur vrai sens. Jusque dans ses vêtements surannés et sévères qu'il faisait respecter, le noble vieillard était resté si semblable à lui-même, sur les deux rivages opposés du courant terrible, qu'on aurait pu croire qu'il n'avait rien oublié ni rien appris. Il avait appris une grande chose, qui en atteste beaucoup d'autres ; la nécessité d'une direction morale pour cette puis-

sance des lettres, si longtemps déréglée parce qu'elle avait été absolue, parce qu'elle n'avait plus eu ces contre-poids de la religion, de l'autorité, des hiérarchies sociales, qui sont nécessaires à tout chez les nations. L'utilité positive des prix décernés à la moralité littéraire, si on peut parler ainsi, serait suffisamment établie, quand la société ne leur aurait d'autre obhgation que ce rapport périodique dont vous êtes émus encore ! Il va porter, chaque année, la même émotion réparatrice et féconde dans toute la république des lettres : et par là je n'entends pas désigner seulement ceux qui écrivent; car ceux qui lisent sont la partie essentielle, le vrai forum de cette république, seule nécessaire, grâce à Dieu, et universelle.

En rétablissant, au même moment que les récompenses littéraires, ses anciens Tprix de vertu, et en les agrandissant, à l'époque et sous les auspices où il le fit, M. de Montyon sut bien que, dans ce double ministère, nous rattacherions, d'une main résolue, au principe et au sentiment religieux la loi morale, qui ne doit plus s'en séparer. Ainsi le voulait désormais la pensée publique ; ainsi le comprirent immédiatement les premiers interprètes de l'Académie, ces personnages illustres, Daru, de Sèze, Laplace, Ségur, l'évêque d'Hermopolis, et tous les autres que je ne puis nommer, car ils m'écoutent. Les deux fondations étaient liées l'une à l'autre : elles attestaient et voulaient une même pensée.

Certes, c'eût été une grande chose si, à côté de l'inventaire de nos richesses et de nos directions littéraires, on avait pu placer un inventaire moral, rendant compte à un grand peuple de lui-même, de ses mœurs, de ses croyances, de ses vertus de tout ordre, par conséquent de ce qui fait à la fois sa force et son génie. Autant je suis convaincu qu'en contemplant les grands travaux,

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les grandes découvertes, les solides renommées du demisiècle qui vient de finir, on trouverait que le génie national ne porte en soi aucun caractère d'abaissement et d'infériorité, que le nom de décadence n'atteindra pas des générations qui ont été, par tant de côtés, fécondes et glorieuses, autant j"ai le bonheur de penser qu'en tenant compte de tout, en ne s'arrêtant pas aux superficies, aux accidents, à des émotions qui passent, cet inventaire montrerait l'état moral de la société française dans un progrès plein de consolation et d'espérance. Pour procéder à l'un ou à l'autre de ces jugements, il faut se détacher du point de vue contemporain, faussé toujours par la multitude des objets et la vivacité des impressions.

Ainsi, on ne voit, dans l'histoire, les hommes supérieurs qu'à distance, et dans le vide que le temps fait autour d'eux. De leur vivant, ils dépassaient de peu de chose la foule échelonnée à leurs côtés. La preuve, c'est qu'on les méconnaissait î Maintenant, ils dominent de toute leur hauteur le cours de l'histoire. Ils peuplent seuls, comme des statues immortelles, tout ce passé qui, sans eux, serait muet et désert. La même chose ad\iendra du temps où nous sommes. Nous n'avons pas de mesure certaine pour fixer la taille et le rang de nos contemporains illustres. Nous les touchons de trop près. Nous voyons leurs côtés faibles ; ce sont les grands que verra l'avenir. Considérons déjà ce que sont quelques noms des premiers jours du siècle, quelques fortes images qui se détachent par degrés de la foule, et soyons assurés qu'au jugement de la postérité, redevables à Dieu de nous avoir fait naître dans un grand pays, nous le serons encore de nous avoir fait vivre dans une grande époque, en société de ces statuer i/nynortelles dont je parlais, aujourd'hui pleines de vie, et

attendant de l'avenir quelquefois à leur insu, leur plénitude de renom et de gloire.

De même pour l'ordre moral. Le demi-siècle que nous avons déjà fourni a été marqué par un caractère général dont tout homme de sens doit lui tenir compte : c'est l'opposition à l'esprit du siècle précédent, opposition qui est à elle seule un témoignage marqué du rétablissement des grandes conditions de la moralité humaine parmi nous. Au milieu du va-et-vient des entreprises et des pensées, l'ordre a été l'idée dominante depuis cinquante ans, en y comprenant, bien entendu, un long et généreux effort pour les libertés régulières et sensées, dans lesquelles je salue le dernier terme de l'ordre, mais qui ne le sont qu'à la condition d'être possibles, c'est-à-dire d'être en effet régulières et sensées, de s'appuj^er à tous les principes sociaux, puissants et respectés.

Les incertitudes, les défaillances, les changements même, ont porté un caractère de délaissement des vieux préjugés, de répudiation des prétentions extrêmes, de retour aux idées conservatrices, et par suite de rapprochement des divers éléments de la société française, qui constitue un état moral où le bien est possible plus qu'il ne l'a été réellement parmi nous à aucune époque de notre orageux passé. Qu'on me pardonne de chercher le bien à travers mes propres mécomptes, et de m'applaudir si je l'y trouve! L'optimisme désintéressé est une offrande qu'on peut toujours adresser à son pays.

Indépendamment de nos sentiments exclusifs, de nos naturelles et glorieuses partialités, nous avons tous, pour apprécier notre temps, une difficulté profondément morale, qui tient à ce que le mal nous blesse plus que le bien ne nous étonne. C'est le mal que nous remarquons; ce sont les ombres du tableau qui frappent nos yeux, qui se déploient, qui nous importunent. On ne prend pas

garde à la lumière, quand on y vit. Mais parcourez, sur les pas des guides les plus favorables et les plus illustres, la première moitié de ce grand dix-septième siècle, qui ne fut jamais plus admirable qu'aujourd'hui. Quoique ses orages aillent à peine jusqu'aux premiers mouvements des tempêtes dont nous avons épuisé les fureurs et les inconstances, on peut affiruier que les caractères se sont trouvés, de notre temps, plus fortement trempés, que les âmes ont soutenu plus facilement de plus difficiles épreuves, que nous sommes injustes pour nousmêmes quand nous ne remarquons pas, en très-grand nombre, les actions, les sentiments, les idées qui ennoblissent une époque dans l'histoire. Tout le monde peut se complaire à cette louange et y souscrire : car c'est une part de la richesse publique. Jamais, en particulier, l'adversité, qui est le signe de la valeur morale des époques historiques, n'a été si bien portée. Quelquefois héroïque, elle a été digne toujours. Elle a été calme, patriotique, faisant des vœux pour la fortune de la France. Nous aurions tort de l'oublier, surtout les jours où nous rendons hommage à la vertu. Car nous avons ce destin que l'adversité ait été presque invariablement , depuis 1789, une des gloires de la France. Gondé aujourd'hui ne se séparerait pas de sa maison pour se réunir aux ennemis. Il n'aurait pas de feuillets à arracher de son histoire, pas de sentiments à arracher de son cœur.

L'avouerai -je? les femmes mêmes du dix-septième siècle, au péril de paraître contester un idéal des intelligences supérieures que je respecte, que je ne veux pas détruire, mais simplement rapprocher de nous, me semblent, par les grands côtés de la vie, inférieures aux modèles que notre temps offre. Je doute qu'on eût trouvé au même degré, chez les plus admirées, ce sceau de pureté naturelle et supérieure, de dignité simple et forte,

de facilité à tous les sacrifices, d'inspiration toujours haute et généreuse, de calme de l'existence avec l'activité de l'esprit, de vertus de la famille avec tous les dons du monde, qui font le charme et Thonneur du siècle où nous sommes. Dans ce passé brillant et illustre, qui emprunte inévitablement une partie de son éclat, et à la distance des temps qu'on oublie, et aux hiérarchies que nous avons tant dédaignées, on rencontre, je le sais, beaucoup de parties de ce noble sceau, mais en ayant bien souvent à les chercher dans les repentirs.

Je suis obligé de dire que le concours de M. de Montyon, tel qu'il est établi, restreindrait fort, à lui seul, la revue morale que j'indiquais. Il ne pouvait s'étendre jusqu'aux vertus publiques, trop manifestement placées au-dessus de notre juridiction. Il ne s'applique pas non plus aux vertus privées, qui sont les vrais fondements de l'état social, et qui, on peut le dire, n'eurent jamais plus d'empire qu'aujourd'hui. La pratique des devoirs domestiques est considérée comme constituant le droit commun. Nous ne sommes appelés à couronner que les exceptions.

Encore ces exceptions, malheureusement, ne concernent-elles pas les classes élevées, riches, ou seulement aisées. C'était une conséquence et un malheur de l'institution, de ne pouvoir s'étendre aux rangs de la société où il serait le plus utile de saisir et de mettre en lumière les vertus hors ligne. Elle serviraient à faire tomber la barrière de vieux préjugés et d'idées fausses que l'esprit de désordre, dans ses compositions de chaque jour, s'attache encore à maintenir entre le grand nombre et les classes qui ont été retrempées par nos malheurs, où les vertus de la famille, simples, touchantes, puisées à leur vraie source, commandent partout le respect, chez qui les titres anciens sont sans cesse ravivés par des services

nouveaux, dont l'active bienfaisance s'égale à la fortune et quelquefois la surpasse. Cette omission inévitable, qu'il est bon de constater, nous donne du moins l'occasion de dire que les hautes classes ne furent jamais plus dignes de leur rang. Que cette pensée soit un de nos éléments de satisfaction et de sécurité, car les nations ont besoin de toutes leurs forces. Trop de conséquences fatales suivent le divorce avec l'illustration séculaire, avec la fortune ancienne et honorée, avec les influences consacrées de longue date, avec tout ce qui fait partie de la valeur morale d'un grand peuple et des éléments de stabilité d'un vaste empire. Qui pourrait ne pas comprendre ces vérités, dans un temps où celui de nos confrères illustres qui s'appelle Mathieu Mole a pu dire ici même, avec une si légitime fierté : a Nulle part le riche ne vit plus rapproché du pauvre, nulle part il ne se souvient autant qu'il est enfant du même Dieu ! »

Ainsi, le concours sur lequel nous statuons n'est ouvert qu'au sein des classes pauvres, celles où le travail pour corrompre les idées, et par suite inévitablement les mœurs, exerce encore trop de ravages, mais celles aussi où la foi reUgieuse s'est fortement retranchée et porte des fruits admirables. On verra quels conseils elles savent y puiser. Cette démonstration est un des côtés les meilleurs de l'institution.

Les vertus d'exception qu'il nous faut exiger se bornent exclusivement à des actes de dévouement. Ils se produisent sous deux formes dont la société porte en soi des types héroïques, l'une dans l'abnégation patiente du prêtre, de la religieuse, de la sœur de charité, l'autre dans l'abnégation toujours prête, mais instantanée, du soldat : celle-ci, qui est le sacrifice soudain et entier de la vie; l'autre, qui est le même sacrifice accompli lente-

ment, tous les jours, sans émotion, sans éclat, tant que les forces y suffisent.

Personne ne s'étonnera que la vertu continue soit plus particulièrement l'apanage et l'honneur des femmes. Les femmes chrétiennes ont un ministère et un rang à part. Elles seules pouvaient montrer au monde le miracle perpétuel et vivant du dévouement de ces saintes sœurs qu'admirent nos cités, qu'admirent et vénèrent nos armées, pour qui elles sont à la fois la religion, la patrie et la famille! On va voir que, dans le pays entier, leurs exemples semblent une semence heureuse qui aurait partout fécondé le sol.

La bonté qui souffre des souffrances dont elle a le spectacle, et qui, si elle peut, les soulage, est si naturelle au cœur des femmes, qu'elle ne devient méritoire que par la persévérance. La persévérance atteste l'intérêt sérieux et durable, qui est la meilleure des consolations. C'est la persévérance qui fait de la femme secourable le bon ange d'une autre existence, et lui obtient en effet ce nom, si élevé que seul il exprime bien ce qu'il veut dire, et si naturel qu'il est sans cesse employé. Des âmes blessées par la douleur, blessées par de cruels et faciles parallèles, sentent vivement cette assistance qui descend tout à coup sur elles. On l'appelle angélique, parce qu'elle semble, en effet, venir du ciel. La lassitude dans le bien ferait sortir du mal des maux plus grands : le mécompte, l'abandon le désespoir. La bonté dévouée, qui ne se décourage pas, a une récompense que tout le monde ne saurait pas sentir, mais qui convient aux âmes d'élite ; c'est une existence consolée, soutenue, j'ajoute ; dirigée. Car le cœur reconnaissant, qui bénit la main étendue sur ses maux inguérissables, ne s'arrête pas là. Une fois en chemin, il monte jusqu'à Dieu.

Femmes de toutes les conditions, vous ne sentez pas

assez combien vous pourriez être utiles et secourables autour de vous, quels maux différents vous pourriez guérir, quelle influence heureuse vous pourriez exercer ! Combien d'âmes inquiètes, oisives, entraînées dans des voies mauvaises, que votre naturel empire, si fatal dans des sociétés faibles et corrompues, si bienfaisant dans celles qui sont fortes ou se relèvent, pourrait régler et fixer î II y a un prosélytisme du devoir et de l'honneur, de la dignité personnelle, du bon et noble emploi de la vie, de la culture sérieuse des intelligences et des âmes, de la sollicitude sur les obligations du rang et de la fortune, que vous pourriez accomplir avec autant de fruit que l'apostolat de la charité. C'est une œuvre digne d'esprits et de cœurs éclairés par une sainte lumière. Ne la croyez ni au-dessus de vos forces nlau-dessous de votre mission ; c'est votre mission même. Sœurs de charité de maux que le monde ignore ou dédaigne, et qui le blessent au cœur sans qu'il y prenne garde, soyez secourables à la faiblesse qui s'abandonne et à la force qui s'égare. Il doit être doux de guider un grand cœur où il doit aller, de guider les autres où ils n'iraient pas seuls. Sans doute, toutes les femmes n'auront pas la fortune de Béatrix ; elles ne trouveront pas toujours ce Dante, brillant et terrible, à inspirer; mais elles créeront des mœurs sérieuses et dignes. Dans tous les cas, le mal qu'elles éviteront sera à lui seul un réel et grand bien. Nous leur avons rendu ou plutôt elles ont reconquis le respect que le dernier siècle leur ravissait : qu'elles sachent y joindre, noble et pure, l'influence qui le leur avait fait perdre. Les vicissitudes diverses et terribles qu'elles ont vues comme nous, les grandes institutions qu'elles ont traversées, les grands événements qui ne cessent de nous environner, n'ont pas été pour elles de vains spectacles. Qu'elles nous aident à préparer à la

seconde moitié de ce grand dix-neuvième siècle, grand, dis-je sans hésiter, quoiqu'il ait été tour à tour bien hardi et bien timide, son véritable sens. L'ordre moral s'est raffermi par le seul effet de nos malheurs. L'ordre religieux s'est relevé. Ce concours annuelle prouve, à lui seul, pour les classes populaires. Fortifions de plus en plus dans tous les rangs ces deux colonnes du temple, pour restituer pleinement à la société, trop faible encore, l'appui de toutes deux. Œuvre de sagesse, assurément ! œuvre de temps î œuvre de retour sur nous-mêmes. mais à laquelle est attaché tout l'avenir de la France î

Cent soixante demandes environ nous sont parvenues, Un examen préliminaire les a réduites à cent trente. Nous écartons toutes celles qui ne sont que des demandes de secours, car les autorités et les notables se laissent quelquefois entraîner à confondre l'assistance et la récompense. On sollicite les prix Montyon pour l'infortune : ils n'appartiennent qu'au sacrifice. Quelquefois aussi les intéressés réclament eux-mêmes, et nous sommes à cet égard inflexibles : l'iVcadémie ne reconnaît pas le droit de pétition à la vertu.

Dans le nombre, Adngt-six ont fixé définitivement, à des rangs et des titres divers, les suffrages de la Compagnie. En proclamant les noms qui vont prendre place dans les fastes de la vertu, nous avertissons qu'il ne faut pas s'attendre à ces faits éclatants, à ces dramatiques scènes qui ont quelquefois saisi vivement l'attention publique, quand, par exemple, le petit-fils du grand Sully venait ici, aux pieds de la statue de son aïeul, se jeter, tout en pleurs, dans les bras du serviteur généreux qui élevait son enfance, en promettant à lui et à nous de faire honneur un j our au sang qui coulait dans ses veines. Cette fois, ce qui fait le mérite des héroïsmes que nous

couronnons, c'est leur touchante, leur uniforme simplicité. Ce sont, pour la plupart, de pauvres femmes, qui possèdent, dans leur indigence, la richesse du cœur, la raine inépuisable du travail et de l'abnégation pour secourir des infortunés, à peine plus à plaindre qu'elles, bien souvent, hormis en une seule chose : c'est qu'ils ne se dévouent pas. Il n'y a rien là à raconter. Dire un jour, c'est dire la vie entière, et découvrir de telles '^•ies, c'est apprendre que la vraie fraternité, tant cherchée, est celle des sociétés chrétiennes. Elle consiste dans l'égale noblesse des sentiments, des sacrifices et des vertus.

Actes de dévouement .

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