PRIX DE MILLE CI>'Q CE>'TS FRANCS
L'Académie décerne deux prix de 1,500 francs à Rosalie AuBERT, de Bernay, département de l'Eure, et à Madeleine-Adèle Grobot, femme Naud, d'Angoulème, département de la Charente, la première âgée de^^èoixante-douze ans, la seconde de soixante et un, dont la vie s'est écoulée tout entière dans un semblable dévouement.
Rosalie Aubert, de Bernay, naquit en 1782, précisément l'année de la fondation du prix de vertu ; elle grandit parmi les devoirs de famille les plus douloureux, comme pour se préparer à le mériter un jour. Après avoir nourri de son travail, jusqu'à leur dernière heure, une tante et une mère infirmes, qu'elle perdit en 1818, âgée déjà elle-même de trente-six ans, elle elnra, le 24 juin 1822, au service d'une famille Nicolas, qu'elle sert encore. Mais servir, pour elle, c'est donner sonexis-
tence entière. Elle n'est pas nourrie par ses maîtres, elle les nourrit ; ce n'est point à une génération qu'elle se dévoue ; son dévouement se transmet, depuis trentedeux ans, de père en fils. A peine entré dans cette maison, ses maîtres, qui étaient boulangers, virent leur commerce déchoir et se perdre. Elle pouvait les quitter. Elle reste ; elle supplée à tout par son activité, par son travail, par son abnégation. Elle soutient Nicolas père et sa,femme dans leur vieillesse. Après eux, elle suit dans sa misère Nicolas fils, qui a une famille de neuf personnes à faire vivre ; elle s'y consacre. Aujourd'hui, à soixante-douze ans, elle s'y emploie encore ; seulement, le temps de la vieillesse est venu aussi pour elle; ses veillas l'ont précipité. Rosalie ne peut plus travailler de nuit pour ses maîtres; elle n'a que les jours pour se sacrifier. Ils ne suffisent pas. Tout ce monde, dont elle est la principale ressource, s'affaisse avec elle. Mais, tandis que ses forces ne font que diminuer avec les années, sa vertu s'accroît de toute son opiniâtreté dans le dévouement et le courage . L'Académie croit faire un digne usage de son ministère en lui décernant l'un des deux premiers prix. Vous apprendrez avec intérêt que ses vertus ont pour témoins de chaque jour notre éminent confrère de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, M. Auguste Le Prévost, et une nièce de Geoffroy Saint- Hilaire, qui se connaît en charité. Elles mûrissaient également sous le regard d'un illustre personnage que j'aperçois à cette séance {M. le duc de Broglie)^ de toute son illustre maison, de qui s'inspire naturellement tout ce qui est bon et grand. J'habite le voisinage, et ces actions d'éclat si méritoires, mais sur un champ de bataille si étroit et si caché, ne sont pas de celles dont parle le monde : je les ignorais. Je les apprends en les couronnant. Vous croirez sans peine qu'on n'a pas cette
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fortune de les couronner en votre nom, sans être heureux d'avoir autour de soi de tels exemples, d'envoyer un premier prix, si honorable, au département auquel une foule de liens attachent. Nous sommes fiers tous, avec raison, pour notre village, du soldat qui a combattu vaillamment. Gomment ne pas l'être, pour sa contrée, d'un combat de trente-deux années pour la vertu?
L'autre premier prix trouve chez Madeleine Grobot, d'Angoulême, le même courage, le même oubli de soi, pour tout dire, la même vertu; Tunique différence, c'est qu'elle a consacré le trésor de son zèle et de sa résignation incomparables aux membres de sa nombreuse et indigente famille. Son père meurt, il y a quarante-cinq ans, laissant onze enfants à la charge de leur mère, qui devient folle, trop réellement folle, de douleur et d'épouvante, devant ce fardeau. L'aînée des enfants est l'intrépide Madeleine. Elle a seize ans à peine. Mais elle a grandi dans une foi vive, seul et heureux patrimoine des on^e orphelins. Elle voit le fardeau d'une âme plus soumise et plus courageuse que sa mère, malgré cet affreux incident qui vient le rendre plus douloureux et plus lourd. Elle l'accepte sans hésiter, tel que Dieu l'a fait. Elle sera la mère de famille de tous, y compris sa mère, qu'elle ne consent pas à livrer aux soins de la charité publique. Elle ne veut pas l'éloigner d'elle. Aujourd'hui encore, elle la conserve sous son humble toit, âgée à présent de quatre-vingt-huit ans, et ne sachant pas ce que, depuis quarante-cinq années, sa fille a fait pour elle. Pendant ce temps-là, elle élève ses frères, ses sœurs, •par son travail. Elle fait mieux que de les élever, elle les élève religieusement, saintement; elle les fait à son image, tous croyant en Dieu, tous travaillant pour l'œuvre commune. Elle les établit, elle les marie, pauvres, mais honnêtes, laborieux, estimés. Quand sa tâche est
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terminée, alors seulement elle pense à elle-même, ou plutôt, non! c'est à un autre, à un galant homme qui l'aimait depuis vingt ans, qui était resté fidèle à cet amour par admiration pour tant de vertus, et dont elle n'avait pas accepté le dévouement tant que sa tâche n'était pas finie, de peur de se laisser distraire, par de nouveaux devoirs, des premiers de tous. Alors donc, elle consent; elle a trente-sept ans. Naud l'attendait toujours. Elle met pour condition qu'ils garderont la vieille mère et seront deux à soigner sa longue enfance. Depuis vingttrois ans, cette condition est fidèlement remplie. Nous remarquons que Madeleine était née pendant la Terreur, quand le prix |Montyon disparaissait avec tout le reste. C'eût été le cas de le rétablir pour le ménage Naud. L'Académie l'envoie avec sécurité à ces braves gens ; je dis à ces braves gens : car évidemment le mari et la femme sont dignes de le recevoir; et ne pensez-vous pas qu'il leur sera. plus doux partagé?
MÉDAILLES DE MILLE FRANCS
L'Académie offre cinq médailles de 1,000 fr. :
A Marie Bourdet, de Navarreins, département des Basses-Pyrénées ;
Marie Dogimont, de Rœux, département du Pas-de- Calais ;
Anne Trepsat, d'Aurillac, département du Cantal;
Joséphine-Hortense de Yaugrigneuse, à Bécherel, département d'Ille-et-Yilaine ;
Françoise-Sabine Beaumont, à Boulogne-sur-Mer, dé-'^ partement du Pas-de-Calais.
Marie Bourdet, âgée de soixante-deux ans, a vécu de la vie de Rosalie Aubert. Domestique d'un ménage
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pauvre, où s'élevaient cinq enfants, qui se sont trouvés, un jour, abandonnés par la mort de la mère, par l'inconduite du père et sa fuite, elle les a, pendant vingt années, gardés, nourris, dotés d'un état, et, ce qui vaut plus, de principes excellents, si bien qu'une de ses filles d'adoption a obtenu le prix de vertu de sa commune. Le nôtre sera à sa place sous ce toit privilégié.
Marie Dogdiont a les mêmes titres. Agée de soixanteneuf ans, elle sert depuis quarante années dans la même maison; depuis seize années, sans gages. Elle soigne les infirmités de ses maîtres, infirmités qui nous seraient pénibles seulement à raconter; elle est l'intitutrice de leurs enfants ; elle vient en aide par son travail à toutes ces misères. La Société d'agriculture de Rœux a déjà consacré tant de vertus par une de ses médailles : nous ne pouvons mieux faire que de l'imiter.
L'histoire d'Anne Trepsat est la même. Entrée en 1820, à l'âge de trente-cinq ans, chez un tanneur d'Aurillac, après quelques années elle avait toute la famille à sa charge. La mort, des infirmités hideuses, des désordres plus hideux encore, lui laissèrent le fardeau de la grand'mère infirme, du père incapable de se venir en aide, de cinq enfants, dont un, qui était muet et idiot, compte aujourd'hui trente ans. Son âme n'a pas fléchi un jour; ses forces sont près de l'abandonner. Puisse notre juste hommage la soutenir !
Mademoiselle de Yaugrigneuse n'appartient pas aux classes pauvres ; la pauvreté lui est venue des longs malheurs de sa famille, qui ne s'est pas enrichie de la vie militaire de son père, colonel sous l'Empire. Elle était la septième fille du vaillarit officier. Elle a conservé, du
souvenir de jours meilleurs, l'habitude de la bienfaisance. Elle continue. Dans le lieu où la fixe un modique bureau de poste, elle a trouvé moyen de fonder une œuvre qui fait l'admiration de la contrée, pour l'éducation exemplaire qu'y trouvent, à ses frais, douze jeunes filles depuis plusieurs années. Les soins qu'elle donne aux malades sont plus sentis encore. Les populations demandent, pour payer leur dette, la récompense que nous lui décernons. Ses repas, ,dit le conseil municipal de Bécherel, se composent de pain, trempé quelquefois dans du lait, et ses nuits se passent aux travaux d'aiguille, qui assurent une solide nourriture à ses filles d'adoption. La personne qui honore sa vie par de telles actions s'appelle Hortense-Joséphine. On comprend d'où lui viennent ces noms ; ils se rattachent au grand drame dans lequel son père tint dignement sa place. Nous les rappelons, parce que cette mention peut lui être utile : j'en ai l'assurance en voyant qui m'écoute. {M, le maréchal Vaillant, membre de V Académie des scieaces, ministre de la guerre, présent à la séance, donne de vives marques d'assentiment.) Je suis heureux de ces assurances, et me féhcite d'autant plus d'avoir rappelé des noms qui ne retracent que le souvenir de deux choses dont devrait toujours se montrer accompagnée la puissance suprême : des sentiments généreux et de la bonté! A cet égard, mademoiselle de Vaugrigneuse fait honneur à ses garants. Sa médaille le constatera, en prenant place justement entre les titres d'honneur de son père.
Mademoiselle.BEAUMONT, deBoulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, est de la même famille de cœurs généreux que mademoiselle de Vaugrigneuse. Elle s'est faite pauvre par charité ; elle a consacré sa modique for-
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tune, revenu et capital, à une bonne œuvre. Elle brille au premier rang de ces personnes privilégiées devant Dieu dont le lot, dans ce monde, est de se faire une famille d'adoption avec les enfants des autres, quand les autres ne veillent plus sur ce dépôt. Dès 1829, elle recueillait quelques orphelines, et, en outre, quelques autres jeunes filles plus malheureuses encore, plus orphelines, dirons-nous : car Tinconduite et le vice venaient de les délaisser, et peut-être les allaient perdre. En 1849, devant le fléau qui semble si fatalement prendre racine au milieu de nous, comme pour ajouter au sentiment de la fragilité humaine, elle constitue d'une manière plus positive son orphelinat. Elle réunit, à l'exemple de monseigneur de Quélen, toutes les filles pauvres de la contrée qui n'ont plus de mères. Son établissement restait leur unique refuge. Elle le fait école, pensionnat, ouvroir surtout; car Fouvroir est un atelier qui soutient tout le reste. Les 4,000 francs de rente que possède, je veux dire que possédait la fondatrice, n'y suffiraient pas. Aujourd'hui, mademoiselle Beaumont compte ^-ingt-six élèves, ^ingt-six enfants adoptives qui ne la quitteront que pour être bien et sûrement placées. L'autorité municipale de Boulogne caractérise son dévouement d'une façon aussi élevée que touchante : le conseil académique du département du Pas-de-Calais le nomme sublime. Nous n'avions plus à délibérer : ce mot fixera la valeur morale de nos médailles.
MÉD-ULLES DE CINQ CENTS FRANXS.
Dix-sept médailles de 500 fr. iront instruire du suffrage de l'Académie autant de personnes signalées à notre justice par des actions de même nature que celles que nous venons de raconter, quoique peut-être à des degrés différents.
Pour les années de services de quelques-uns de ces serviteurs qui s'attachent à leurs maîtres jusqu'au tombeau, ou même au delà, et s'y attachent, non pas à cause des profits et des jouissances, mais à cause de la misère, de la ruine, de la mort, à cause d'enfants à nourrir, à élever, de vieillards, d'infirmes, d'idiots, quelquefois même d'ivrognes et de débauchés, à ne pas laisser mourir de misère, et leur malheureuse famille avec eux ; serviteurs incomparables, plus nombreux qu'on n'oserait l'imaginer, si nous en jugeons par la foule des propositions qui nous sont adressées de toutes parts :
Marguerite Jacquot, de Sapois, département des Vosges, âgée de quarante ans : vingt-cinq ans de semblables services, dans lesquels il faut que la charité publique vienne à son secours pour l'aider à aller jusqu'au bout.
Victoire Roulin, au Pecq, département de Seine-et- Oise, âgée de soixante ans : trente-trois ans de séjour dans la même maison, dont dix-huit d'une abnégation et de sacrifices que Dieu seul peut bien récompenser.
Cléonice Lacroix, à Foigny, département de l'Aisne, âgée de soixante et un ans : continuation de ses soins aux cinq enfants de son ancien maître, enfants nés dans de tristes conditions, qu'elle régénère par une éducation excellente, qu'elle fait religieux, honnêtes, laborieux, qui, depuis vingt-quatre ans, bénissent en elle une tendresse et une sollicitude maternelles.
Peyronne Maréchal, de Crohat, département du Puyde-Dôme, demeurant à Paris, âgée de cinquante et un ans : persévérance de trente-cinq années dans une bien-
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faisante et pieuse résolution. Entrée à dix-sept ans chez des maitres, riches alors, dont toute la fortune s'écroula, et qui voulurent, en conséquence, se séparer d'elle, elle trouva que ce n'était pas le moment de se séparer d'eux; elle resta. Elle y est encore. Seulement ses maîtres n'y sont plus. Elle a soigné leur mort comme leur vie, et maintenant elle tient leur place auprès d'une orpheline qu'elle élève, qu'elle appelle sa maîtresse, et qui l'appelle samère . Un de nos confrères, l'illustre auteur de la dernière Histoire de la Convention^ est l'un des témoins, il est l'un des garants de ce touchant tableau, qui doit le consoler de tous ceux que sa plume a si fortement reproduits. M. le curé de Saint-Sulpice nomme héroïque l'abnégation de Peyronne Maréchal. Le mot étonnerait cette pieuse et sainte fille; mais il ne nous étonne point. Nous savons gré au vénérable pasteur de l'avoir tracé : le sentiment public le ratifiera.
Pour des services du même mérite, en étant quelque peu d'une autre nature, car ils n'ont pas commencé avant la misère, mais après la misère et à cause d'elle, par besoin d'aller à ce qui souffre, de secourir la pauvreté, la faim, la maladie, les plaies, la folie, d'arracher des enfants à l'abandon et au vice, enfin de se dévouer à autrui, ce qui est évidemment un des instincts du cœur des femmes.
Marie Bénézet, âgée de soixante et un ans, de Montsahy, également du Cantal, une de ces contrées où l'on craint Dieu, ce qui a l'avantage de nous rendre secourables à ses créatures. Nous trouvons sur ses états de services des octogénaires, des aveugles, des infirmes, d'autres misères, enfin des enfants qu'elle nourrit, et que, de plus, elle catéchise : car elle ne juge pas cela moins
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utile. Une sœur de charité libre ^ dit le rapport. Que dire de plus?
Rose Malafosse, de la Parade, département de la Lozère, âgée de quarante-liuit ans, est, de préférence, la servante des orphelins et des malades qui ont besoin de ses secours. Elle a la vocation des épidémies. Gomme Marie Bénézet, elle porte dans sa commune le nom de sœur de charité. Ce nom-là nous dispense toujours d'un long examen.
Thérèse Collin, de Saint-Maurice-sur- Vingeanne (Gôte-d'Or), âgée de soixante-dix-huit ans, encore jeune pour la charité qui a consumé sa vie. Il y a cinq ans, ne se croyant pas encore de droits au repos, elle a pris à sa charge deux octogénaires, si repoussants que la charité publique reculait devant eux. Elle n'a pas reculé. Elle a voulu se préparer là-haut des titres de plus, et voilà les trois vieillards, dont deux n'avaient que les secours et les soins vraiment héroïques de la pauvre Thérèse pour se soutenir péniblement, faisant la route ensemble, ensemble cheminant vers Dieu !
Catherine Guillemete, d'Auch, département du Gers, est également chargée d'ans autant que de bonnes œuvres ; car elle compte soixante-quinze années, et ses concitoyens déclarent qu'on ne peut compter ses bonnes œuvres que j3ar Jy2z7?z^r5.' Elle conserve, sous le poids de l'âge, pour tous les dévouements et tous les sacrifices, le feu natif de ce sol privilégié qui a donné tour à tour à la France les guerriers admirables que tout le monde connaît, et des sœurs de charité, tout aussi admirables, qu'on ignore. Guillemette voulait être l'une d'elles. Un frère qui revint des campagnes d'Italie
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blessé, infirme, ne pouvant se passer de ses soins, l'a retenue dans le siècle. Elle y a été ce que Dieu visiblement l'avait faite. Depuis soixante ans, il n'y a pas de pauvres si cachés qu'ils aient échappé à ses secours, de plaies si hideuses qu'elles aient échappé à ses soins. Les misères qui nous font horreur, la lèpre qui nous épouvante, sont les seuls attraits de cette âme qui vit déjà dans le ciel. On cite des infirmités qu'elle est allée soigner de ses mains pendant huit années entières. Elle est, depuis quinze ans, la servante d'une vieille aveugle qu'elle soutient et console. On ne peut lire sans une émotion profonde un mémoire où les autorités, les magistrats, les ecclésiastiques, la foule des citoyens honorables, expriment leur reconnaissance, avec cette même chaleur d'àme de la contrée que Catherine met dans sa charité. Ils disent très-bien que, si un homme avait fait une seule des actions qui ont rempli sa vie, nous n'hésiterions pas à le couronner... Contrée heureuse où les hommes ont tant de modestie et les femmes tant de vertus !
Monique et Élisa Loppe, de "NVimiUe, département du Pas-de-Calais, relativement jeunes, jeunes pour des rosières de M. de Montyon; car elles n'ont que quarante et quarante-trois ans. Ce sont deux sœurs qui ont vieilli promptement dans le respect public par leurs bonnes actions. Elles ont été dans le Nord ce qu'est Catherine Guillemette dans le Midi. Il est arrivé qu'une famille de neuf personnes restât, douze ans de suite, à la charge de leurs soins, de leur travail, de leur dévouement inépuisable. Cette contrée si religieuse s'étonne elle-même des miracles de leur foi. Nous ne séparons pas dans la récompense ce que Dieu a uni dans les œuvres. Nous en- V0V0I5S formellement la médaille aux deux sœurs.
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Pour les adoptions généreuses d'enfants orphelins ou délaissés, adoptions accomplies sous la seule inspiration de la charité :
Anne-Françoise Biétrix, veuve Ponçot, d'Amagney, département du Doubs, âgée de soixante-cinq ans : adoption d'un enfant abandonné, qui grandit pour être valétudinaire et infirme toute sa vie, qu'elle garde et soigne pendant vingt-huit années ; adoption d'un autre orphelin, dont elle ne se sépare que grand, devenu homme, après lui avoir donné un état et l'avoir marié ; adoption, enfin, d'un troisième enfant sans asile, à qui elle donne onze ans de sa vie. Cette vie exemplaire s'est écoulée tout entière dans ces soins généreux.
La veuve Barbier, rue Jean-Jacques Rousseau, à Paris, ouvrière, âgée de soixante ans : adoption des enfants d'une amie qui mourait désespérée de laisser sans appui deux filles au berceau. Elle les a recueillies, elle les a élevées. Veuve jeune, elle trouvait des établissements favorables. Mais sa vie était prise, comme s'expriment très-bien les autorités : elle avait à continuer son ouvrage. De ses filles, car on ne les nomme pas autrement, elle fait, dit M. le curé de Saint-Eustache, des modèles de piété, Y édification de sa paroisse. Vous remarquerez, messieurs, que nous trouvons toujours la religion au fond de toutes nos vertus, même rue Jean- Jacques Rousseau !
Jean Fouillet, instituteur à Saint-Symphorien-des- Bois (département de Saône-et-Loire). Un homme, enfin ! et nous aimons particulièrement à le rencontrer dans cette élite d'âmes secourables à tout ce qui souffre; car c'est un instituteur de l'enfance : nous voudrions
les voir tous environnés de la confiance publique. Adoption, qui dure depuis dix ans, de quatre jeunes sourdsmuets des deux sexes, des plus indigents de la contrée, et pris dans le plus bas âge, qu'il dispute, par un sentiment très-élevé, à leur abandon et à leur indigence, qu'il traite avec ses faibles ressources comme ses propres enfants, qu'il nourrit enfin et vêt comme eux. L'intrépide instituteur s'est résolument appliqué à rendre la liberté à ces intelligences, à ces âmes captives, en rétablissant, par une industrieuse instruction dont il trouve le secret dans son dévouement, leurs communications avec le reste des hommes, qu'une mystérieuse dispensation de la Providence avait interceptées.
Les communes environnantes, en se réunissant pour recommander cet homme généreux à nos suffrages, rapportent une foule d'autres traits honorables, qui prouvent qu'une fois que les âmes sont saisies de l'amour du bien, cette noble passion fait des miracles. Mais nous nous attachons surtout à cette adoption exemplaire. On est ému en voyant, parmi les signataires du mémoire de proposition en faveur du bienfaiteur, les jeunes objets^ du bienfait. Leur écriture est superbe. Sa fille aînée en Jésus-Christ! signe Pierrette Bernet, qui est au nombre des quatre infortunés. Le curé constate, en le déclarant admirable, le dévouement désintéressé du charitable émule de l'abbé Sicard. « Grâce à ses constants efforts et à leurs heureux résultats, dit-il, je pourrai répandre les connaissances religieuses dans cette terre d'abord si ingrate, que la charité a su rendre féconde. » Ensuite, il ajoute ces belles paroles, qu'on voudrait pouvoir faire arriver à toutes les communes, à tous les instituteurs de France : <* Puisse ce nouveau genre de dévouement, couronné d'un beau succès, et encouragé par la récompense que sollicitent pour lui la reconnais-
sance et Tadmiration publiques, servir d'exemple aux instituteurs de nos campagnes ! » Le digne pasteur a raison. Il y a dans le modèle qu'il apprécie et recommande si bien un élément de libération morale pour trente mille enfants de la France, les égaux de tous les autres, qu'une barrière accidentelle sépare de nous, et que demain un zèle pieux pourrait restituer tout entiers à la famille, à la religion et à la société. Le cœur tressaille, à songer à tout ce que pourraient devenir quelques-uns de ces enfants de Dieu. Qui sait s'ils ne nous paraîtront pas privilégiés un jour, à mesure que tous ces esprits se seront développés grâce à nous et grâce à eux-mêmes, successivement cultivés par l'instruction, fécondés par l'étude, fortifiés par la méditation, sauvegardés par ces fortes barrières du recueillement et du silence, tenus par là, ce semble, plus près de l'idéal que noï»5 faisait en quelque sorte entrevoir, au commencement de cette séance, le confrère éloquent qui nous en a parlé si bien !
Pour dévouement aux sentiments de la famille, au delà du strict devoir et des bornes communes :
Hortense Jenot, de Yillers-Sire-Nicole, département du Nord, âgée de quarante ans. Elle était née dans l'aisance ; le malheur a frappé ses parents. L'indigence, la vieillesse, l'apoplexie, tous les maux ont fondu sur eux. Elle s'est faite couturière ; elle travaille la nuit; elle assiste ses parents le jour, et, deux de ses neveux ayant perdu leur mère, elle les a appelés. Elle a cru que Dieu ajouterait à son fardeau ; nous justifierons son présage !
Anne Pioger, de Fyé, département de la Sarthe, âgée de cinquante-six ans, la providence de sa famille, famille
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qui semble inexplicable en misères comme elle-même Test en dévouement. Jeune , elle éleva six frères et sœurs ; plus tard, elle a son père et sa mère, vieux et impotents, à sa charge. En même temps, elle recueille quatre de ses neveux qui sont orphelins, et, mère admirable, elle ne leur laisse quitter son giron que pourvus d'un état. Des parents éloignés, mais indigents et infirmes, viennent accroitre ce catalogue. Elle suffit à tout; mais tant de soins ne lui suffisent pas. Elle sort de ce cercle de famille, qui a cependant off'ert matière, d'une façon démesurée, à son zèle et à son courage. Déjà vieille à son tour, elle donne abri à une malheureuse octogénaire qui exige des soins de telle nature qu'à eux seuls nous les reconnaissons pour des actes de vertu.
Claude Gollot, de Bellefond (Côte-d'Or), âgé de cinquante-huit ans. C'est la mème^'ie qu'Anne Pogier, sauf que Claude est un homme, et qu'il aurait pu chercher fortune loin du toit maternel ; car il n'avait plus de père. Il est resté. Mesurant sa tâche dès l'âge le plus tendre, il a voulu élever quatre frères et sœurs plus jeunes que lui, nourrir de son travail sa mère infirme de bonne heure, et garder un frère, qui est idiot dès l'en fance et insulte tout ce qui l'approche. Gollot n'a jamais réclamé une aide, jamais accepté un secours. Il a refusé tout étabUssement, trouvant qu'un tel lot n'est pas de ceux qu'on joartage. Il y a quarante ans que cela dure. Son frère a cinquante-quatre ans, sa mère en a quatre- Aingt-sept. Par malheur il vieillit ; ce labeur sans repos a usé ses forces, tout en n'usant pas son courage. Mes compatriotes du Gers diraient que c'est une nature d'homme héroïque comme une femme. Ils auraient raison. Je le répète d'après eux ; car on ne peut pas mieux dke.
Théophile Derlique, d'Havrincourt (Pas-de-Calais), âgé de cinquante-cinq ans : même vie, mêmes misères, même piété filiale, même courage, et celui-là rare et difficile, car ce n'est pas sur le champ de bataille. La plus grande différence avec Claude Gollot, c'est que Derlique a avec lui, outre sa mère, outre une sœur idiote, une autre sœur, folle furieuse, qu'il n'a pas voulu céder aux maisons d'aliénés. Il tient à ses droits. L'infortunée est née sous le toit paternel ; elle doit y mourir. Voilà comment il raisonne ! Lui aussi a commencé son œuvre à quatorze ans ; il y a quarante-deux ans qu'elle se poursuit. Ce sont des vertus qui ont des chevrons.
La dernière que j'aie à dire, dans l'ordre des dévouements prolongés, a très-réellement des chevrons et de bien glorieux : car la Légion d'honneur les surmonte.
Il s'agit de Joseph-Henri Bonnival, de Die, département de la Drôme, âgé de cinquante-quatre ans comme le siècle, mégissier de son état, puis soldat, sergent, adjudant au 5^ de ligne et chevalier de la Légion d'honneur. L'honneur, en effet, et la piété filiale ont dominé cette simple et ferme existence, l'ont dominée tout entière. Jeune, il abandonne des droits maternels assez considérables pour payer les dettes de son père. Dans le même but, après avoir répondu à l'appel pour son compte, fait la campagne de 1823, obtenu les galons de sergent, passé sept ans sous les drapeaux, il s'engage ; il s'engage successivement cinq fois, ce qui lui fait passer nombre d'années sous le rude soleil d'Afrique, pour achever de dégager son père, et puis aussi pour élever au petit séminaire son frère beaucoup plus jeune que lui, pour conduire ce néophyte jusqu'au bout de ses études, le donner à la milice des autels, en faire un
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digne prêtre qu'il est aujourd'hui. Ses pécules de remplaçant, sa solde d'adjudant, sa paye de légionnaire, ont été employés à écarter une tache de son nom et une difficulté de la carrière sainte de son frère. N'étes- Tous pas touchés, messieurs, de cet autre soldat, je parle de celui de l'Évangile, professeur aujourd'hui d'un séminaire, qui doit son état, son rang, son ministère, sa science, ses vertus, à cette glorieuse épargne du soldat de nos armées? Et remarquez que ce sous-officier, qui fait des séminaristes avec le prix de son sang, est un homme qui sert sérieusement et vaillamment. Ses grades, cette croix, qui est le prix de vertu de l'armée, attestent ce que le remplaçant admirable était à son corps. Nos belles campagnes de l'Algérie n'ont pas eu de combattants plus fermes et plus braves. Comme dit le conseil municipal de Die, un si bon fils ne pouvait être qu'un bon soldat. (3/. le maréchal Vaillant aj)plaudit.) Le ministre de la guerre ne pouvait manquer d'être de cet avis. Enfin le moment est venu où le soldat blanchi a dû rentrer dans ses foyers. La ville de Die a dédié au vétéran un logement dans les édifices municipaux. Elle demande pour lui un de ces prix Montyon qui sont la croix d'honneur des vertus civiles. « Vous savez comme moi, écrit le maire au sous-préfet, que les vertus de Bonnival font depuis longtemps l'admiration de la cité qui l'a vu naître. )> — « Les classes pauvres, nous disent les habitants, se réjouiront de voir mettre en rehef le mérite d'un de leurs enfants. » Ils ont raison : Bonnival est un de ces cœurs qui sont bons à donner en exemple aux pauvres et aux riches, à la cité et à l'armée.
3oS PRIX DE VERTU.