‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 33 sur 43 · A mademoiselle Gleiet, unj nn^Juillo de oOO fr · texte numérisé non relu

A mademoiselle Gleiet, unj nn^Juillo de oOO fr

ceux qui vont périr, tout cela n'est-ii pas le besoin quotidien de la société? car il y aura toujours parmi nous des pauvres, des affligés, des malades, des périclitants. Mais à côté de ces malheurs, qui sont comme le fonds commun de la vie humaine, il y a des catastrophes extraordinaires, qui ne sont pas épargnées même aux plus simples et aux plus petits. Que sera l'âme humaine devant ces malheurs singuliers et presque romanesques? Quelle force aura-t-elle égale à l'épreuve? Et si dans ces aventures, qui encore un coup sont de toutes les conditions, les âmes se fortifient et s'agrandissent ; si la hauteur des sentiments atteint tout à coup la hauteur même de la catastrophe, et cela souvent dans les personnages les plus humbles et les plus obscurs ; si le malheur enfin, ce terrible visiteur de toutes les demeures humaines, rencontre jusque dans les plus modestes chaumières des cœurs dignes de la lutte qu'il leur prépare, n'admirerons-nous pas ces éclats inattendus de la dignité et de la force de l'âme humaine ? Ne serons-nous pas heureux de voir et de montrer que les plus grands sentiments et même les plus délicats, ceux, par exemple, de l'honneur, ceux de la fierté de soi-même et des siens, sont à l'usage de toutes les âmes ; et si, même après la première surprise et la première admiration, quelques doutes viennent nous forcer d'étudier de plus près une grande et belle action, jusqu'à ce que la vérité, recherchée avec un soin scrupuleux, nous apparaisse plus grande et plus belle encore que la légende qui nous était d'abord arrivée; si là, enfin, comme toujours, rhistoire vaut mieux que le roman, ne ressentirons-nous pas je ne sais quelle joie vaillante et généreuse en venant vous raconter une de ces actions qui témoignent de l'impérissable grandeur de l'âme humaine, cette grandeur que Dieu a mise partout, en bas ou en haut de la

société, comme pour nous montrer que son monde n'est pas réglé comme le nôtre et qu'il y a devant lui une autre hiérarchie que celle que nous faisons?

Toutes ces conditions se rencontrent, si je ne me trompe, dans l'histoire de la paysanne Durand, du village de Joucas, dans le département de Yaucluse, à qui l'Académie a décerné un prix de 3,000 fr. Je raconterai fort simplement cette histoire, et je raconterai en même temps l'étude que FAcadémie en a faite.

En 1821, un affreux assassinat fut commis à Joucas sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d'avoir commis le crime. Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les déhats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n'était pas coupable, s'avança, dit le mémoire qui nous a été adressé par le maire de Joucas, devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s'écria : « Mon pauvre mari est acquitté, mais il n'est pas lavé ; il est complétemeiit étranger, je le jure, au crime affreux qu'on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l'engagement solennel devant Dieu, qui m'entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de la justice sur la terre, d'amener bientôt sur ce banc d'infamie les véritables auteurs de l'assassinat de madame Boyer. » L'assemblée entière fut saisie d'attendrissement en entendant ces paroles énergiquement prononcées.

Et nous aussi, messieurs, en lisant pour la première fois ce mémoire, nous avons été ému, et notre émotion n'a fait que s'accroître en voyant comment pendant sept années entières la femme Durand a partout épié et

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surveillé ceux qu'elle soupçonnait d'être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin, en 1828, ayant surpris par hasard un signe d'intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui plus tard furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s'acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s'y renfermèrent. Madame Durand pensa que si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu'elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l'innocence de son mari. La nuit arrivait ; madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d'une croisée, et comme les contrevents n'étaient qu'à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue qui avaient une de ces conversations qu'ont presque toujours entre eux les complices d'un crime. Bourgue accusait Chou d'être bavard et d'avoir trop parlé ; Chou demandait à Bourgue de l'argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice. Enfin madame Durand était maîtresse du secret des coupables, elle pouvait justifier l'innocence de son mari. Dès le lendemain elle allait à Apt révéler tout au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu ; onze accusés étaient traduits devant la cour d'assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort et les autres à des peines plus ou moins fortes; enfin sur-

tout l'innocence de Durand, l'ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société. L'acquittement de Durand est de 1822 ; la condamnation de Chou et de Bourgue est de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari ; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d'intelligence, de courage, de dévouement, et au bout de sept ans un jour de joie et d'honneur!

Quel drame, messieurs, et avec quelle émotion l'Académie en suivait les diverses scènes ! Mais il j a des critiques ou des douleurs à l'Académie : si par hasard c'était un drame, une fiction? ou si la vérité avait été enflée, si d'une simple et honnête paysanne qui savait l'innocence de son mari et qui la disait partout, avant comme après l'acquittement, l'imagination municipale ou départementale avait voulu faire une héroïne ? Les paroles de cet engagement solennel pris devant la justice en 1822 étaient bien pompeuses pour une simple paysanne ; cette enquête de porte en porte, ces nuits sans sommeil racontées par le mémoire et employées, dit-on, à épier les coupables, cet entretien surpris derrière une croisée, au haut d'un treillage de fer, tout cela semblait singulier et romanesque; nous ne doutions pas de la vérité du fait principal, nous craignions seulement que la légende ne se fût ajoutée à la vérité et qu'elle ne la couvrît, comme le lierre fait de l'arbre qu'il semble parer et qu'il étouffe. Je raconte les doutes, les scrupules de l'Académie; peut-être même je les exagère, parce que je ne leur en veux pas, puisqu'en nous amenant à écarter peu à peu ce qui était de la légende, ils nous ont conduits à une vérité plus belle, plus touchante encore, plus digne de nos hommages.

Ce n'est pas que l'Académie ait le moins du monde

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l'intention de révoquer en doute ou de blâmer le mémoire qui lui a raconté l'admirable dévouement de la femme Durand. Elle a recherché et avéré tous les faits principaux ; elle en a même trouvé de nouveaux qui ajoutent encore à l'admiration. Comme le mémoire nous parlait de l'intérêt que madame Durand avait inspiré aux magistrats en 1822 et en 1829, nous avons pensé que c'était dans leurs souvenirs que nous retrouverions les témoignages les plus exacts et les plus sûrs du dévouement de madame Durand. Nous ne nous étions pas trompés ; le magistrat qui était procureur du roi à Apt en 1822, et qui avait reçu les premières confidences de madame Durand, qui en 1829 avait porté la parole et fait condamner les vrais assassins, est aujourd'hui un des principaux chefs de la magistrature et secrétaire général du ministère de la justice : c'est M. Sibert de Gornillon ; il a bien voulu s'entretenir avec moi des souvenirs qu'il avait gardés de cette affaire ; il m'a communiqué le rapport que M. le procureur 'général de la cour impériale de Nîmes a récemment adressé à M. le garde des sceaux sur la belle conduite de la femme Durand. Ces souvenirs et ce rapport sont plus touchants encore que le mémoire du maire de Joucas. Ils témoignent vivement de l'admiration que la conduite de madame Durand a inspirée aux magistrats, et ils en témoignent avec cette vérité d'impression personnelle que rien ne remplace.

Pendant l'instruction de l'affaire, en 1821, c'est la femme Durand, dit le procureur général de Nimes, qui soutint le courage de son mari à la cour d'assises; c'est elle qui l'assista, pour ainsi dire, et qui fortifia de son accent et de son attitude les protestations d'innocence du pauvre Durand. « La conduite de cette épouse dévouée, son attitude pendant les débats, ne furent pas,

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dit-il encore, sans influence sur la décision du jury ; mais Durand acquitté, sa femme ne regarda pas sa tâche comme terminée. Quoique simple paysanne, le sentiment de l'honneur était chez elle si puissant qu'elle résolut d'eflacer à tout prix la tache dont une accusation aussi injuste que flétrissante avait souillé le nom de son mari, tache que l'acquittement de celui-ci ne faisait pas entièrement disparaître aux yeux de l'opinion publique. « Vous reconnaissez ici, messieurs, dans le rapport du magistrat, l'engagement solennel que nous avons vu dans le premier mémoire. Ce n'en sont pas les paroles dramatiques, c'en est le sentiment : l'honneur de son mari, la dignité du nom que portaient ses enfants, tous ces grands sentiments qui sont à l'usage de toutes les conditions, voilà ce qu'a compris la femme Durand. Elle n'a pas voulu avoir pour mari, pour père de ses enfants, un acquitté, mais un innocent. Elle a senti que l'honneur était plus exigeant que la loi; que si les tribunaux s'arrêtent oii le doute commence, la conscience ne doit s'arrêter qu'à la vérité ; elle a senti enfin que c'est une triste innocence que celle qui n'a droit qu'à l'estime du code i^énal. N'y a-t-il pas là, messieurs, la vertu qui soutient les familles et la société? Que seraient en eft'et les familles et les sociétés qui, dans l'ordre des devoirs de l'homme ou du citoyen, se contenteraient toujours du nécessaire et n'iraient jamais jusqu'au superflu ? Je ne sais si en 18:22, au tribunal, madame Durand a exprimé tout cela dans un engagement solennel; je ne sais pas ce c[u'e]le a dit, je sais ce qu'elle a fait pendant sept ans. Trouvez-moi une parole plus éloquente que sept ans employés jour par jour à revendiquer l'honneur de son mari et de sa famille !

Le mémoire du maire de Joucas nous parlait des courses et des fatigues de la femme Durand. La convei

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sation et le rapport des magistrats ajoutent quelques traits nouveaux à ce récit, et ces traits ne sont pas les moins expressifs. Il fallait persuader les magistrats, il fallait les amener à transformer en instruction judiciaire cette enquête qu'elle faisait à sa manière. Quelle difficulté pour une simple paysanne ! Et combien cette difficulté a dii être plus pénible pour elle que ses courses et ses fatigues de jour et de nuiti Mais ne nous en plaignons point. Ahl si le dévouement ici-bas rencontrait dès le premier moment le but qu'il veut atteindre, s'il n'y avait pas pour l'éprouver et l'affermir le doute et lincrédulité, le dévouement ne serait plus une vertu, il ne serait qu'un bonheur. Dieu ne l'a pas voulu si facile et si doux; il a voulu surtout qu'il fût persévérant : la femme Durand non-seulement a été persévérante, elle a fait plus, elle a trouvé dans le sentiment qui l'animait une intelligence nouvelle.» Par une sorte d'inspiration et avec une sagacité naturelle, aiguisée par l'immense intérêt qui la dominait, dit le rapport du procureur général de la cour impériale de Nîmes, elle avait entrevu la vérité en assistant aux débats de la cour d'assises en 1822. L'attitude de certains témoins, les contradictions dans lesquelles ils étaient tombés, les signes de frayeur donnés par quelques-uns quand les questions du président prenaient une certaine direction, lui avaient fait croire que c'était parmi les principaux témoins à charge qu'il fallait chercher les coupables. » Yoilà donc , messieurs, le fil qui l'a conduite dans ses recherches ; voilà ce qui a fait pendant sept ans d'une simple paysanne le plus habile des juges d'instruction. Mais ce n'est pas la révélatrice d'un grand crime et l'instrument d'une juste punition que l'Académie honore dans madame Durand. Elle prend part, comme tout le monde, à la vengeance des lois ; mais c'est surtout le dévouement conjugal de

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madame Durand que nous signalons aux hommages publics. Ces meurtriers enfin punis, cet assassinat enfin expié, tout cela, pour la femme Durand, et pour nous après elle, ne signifie que linnocence de son mari enfin reconnue, que fhonneur d'une pauvre et honnête famille solennellement proclamé. Ce fut là le sentiment populaire; ce fut aussi celui des magistrats, plus sensibles comme hommes à cette glorieuse revendication de la vertu que comme juges à cette punition 'du crime. « Ce grand acte de justice,' dit le rapport du procureur général , que nous aimons à citer, parce qu'il consacre l'authenticité d'une grande et belle action, fut accueilli avec bonheur par l'opinion publique, et les témoignages les plus éclatants de sympathie et d'admiration furent prodigués à la femme héroïque dont les efforts persévérants avaient amené ce résultat. Voilà, dit-il encore, le tableau fidèle de la conduite tenue par la femme Durand dans les circonstances douloureuses où l'odieux complot tramé contre son mari avait placé cette famille. Cette conduite, rehaussée par toute une vie consacrée au culte de la vertu et aux saintes affections de la famille, constitue-t-elle en faveur de la femme Durand un titre suffisant au prix de vertu de l'Académie française? Il ne m'appartient pas d'examiner cette question, ajoute M. le procureur général, encore moins de la résoudre ; mais ce que je puis affirmer , c'est que l'héroïque dévouement de la femme Durand est encore vivant dans nos contrées, et que la haute récompense qui lui serait décernée aujourd'hui serait accueillie comme un grand acte de justice par l'opinion pubhque. »

L'Académie, une fois le fait avéré, n'a point hésité. Il y a là un grand et nolile sentiment qui élève une âme simple au niveau du plus grand devoir, et qui lui donne la force non-seulement de supporter le malheur, mais

de le vaincre. Jamais prix de vertu n'a été décerné d'une manière plus conforme aux intentions du fondateur.

Je n'ai plus qu'une rétlexion à faire. Chaque fois que je lis les rapports que l'Académie fait sur les prix de vertu, je me souviens involontairement des jjaroles de Dieu au prophète : « Allez dans les rues de Jérusalem, cherchez, voyez si vous trouverez quelque part un homme qui fasse le bien et qui cherche la foi, et si vous le trouvez, je serai favorable à cette ville et je la défendrai*. » Quelle puissance a donc l'intercession de la vertu ici-bas, puisqu'un seul homme de bien, un seul juste suffit à sauver toute une ville? Et notez qu'il ne faut pas même que le juste oppose sa prière à la sévérité de Dieu pour que Dieu préfère sa miséricorde à sa justice. La présence du juste dans la ville est une intercession muette qui sauve les pécheurs sans qu'ils le sachent. S'ils le savaient, en seraient-ils plus reconnaissants ? Viendraient-ils rendre hommage à ce juste obscur et le remercier du salut qu'il procure à la société ? Diraient-ils même, le jour de ses funérailles, voyant passer son humble corbillard : Yoilà le cercueil d'un de nos sauveurs? Non! Dieu seul sait dans sa miséricorde pourquoi et à cause de qui il sauve Jérusalem ; Jérusalem l'ignore et s'en soucie peu. Ne nous y trompons pas cependant, ce sont les vertus humbles et cachées, ce sont les vertus modestes et persévérantes qui sauvent les sociétés ici-bas ; ce sont elles qui mettent dans le monde cette dose de bien nécessaire à l'équilibre moral du monde. Ces épouses dévouées jusqu'à l'héroïsme, ces frères qui soutiennent et consolent leurs frères et leurs sœurs, ces bons fils, ces bonnes mères, ces bons domestiques, ces consolatrices pauvres de plus pauvres et plus infirmes qu'elles-mêmes, ces

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