Jérémie, chap. v, v
sauveurs qui sont toujours près du péril de leurs semblables, ces ouvriers compatissants, ces honnêtes gens de tous les degrés et de toutes les conditions qui font obscurément et patiemment le bien, qui le poussent parfois jusqu'au dévouement, sans en être plus fiers et sans croire avoir plus mérité de Dieu et des hommes, voilà les véritables sauveurs de la société, parce qu'ils sont les véritables instruments du bien moral. Otez-les un instant du monde par la pensée ; que le mal prévale et l'emporte sur le bien ; faites sortir de Jérusalem le juste unique que le Dieu miséricordieux de Jérémie lui disait de chercher dans Jérusalem pour qu'elle fût rachetée de sa ruine, à l'instant même la société périt et disparait dans l'abîme.
Honorons donc, messieurs, honorons les vertus qui se découvrent chaque année à nos yeux, honorons celles qui se cachent encore et celles qui se cach~eront toujours; vénérons ces servantes fidèles à la pauvreté de leurs maîtres, ces femmes qui s'épuisent de soins et de fatigues au lit des malades les plus abandonnés, ces familles où tout le monde soutient et où tout le monde est soutenu, ces pauvres qui sont bons et compatissants, ces petits qui assistent les plus petits qu'eux au lieu d'envier les plus grands : voilà, croyons-en la parole de Dieu et l'expérience de l'histoire, voilà les rédempteurs quotidiens de la société, voilà le sel de la terre et qui l'empêche de se gâter et de périr. Ne dédaignons même pas les plus petites bonnes pensées, les plus petites bonnes actions. Nous avons besoin de toutes les oboles pour notre rachat ; ne méprisons donc nulle part le bien, pas même en nous-mêmes, si peu que nous le fassions ; et quand nous avons une bonne pensée, un sentiment de commisération et d'assistance, ne craignons pas de nous V livrer; laissons-nous aller avec confiance: ne disons
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pas : Qu'est-ce que ma pauvre aumône pour soulager tant de maux? qu'est-ce que mon faible effort pour lutter contre tant de désordres? C'est peu, vous avez raison ; mais ne dédaignez pas ce peu, car que savez-vcms si ce peu de bien que vous allez faire ne sera pas le grain qui fera pencher la balance en faveur de l'ordre moral ? Rien ne se fait en vain dans le monde, et Dieu, 'qui sait le compte des feuilles des arbres et des cheveux de notre tète, compte aussi le bien et le mal que nous faisons, non-seulement pour savoir si l'appoint que nous allons donner au bien ou au mal poussera la destinée de notre société vers le salut ou vers la ruine, et si nous vivons, grands ou petits que nous sommes, pour la conservation ou pour la perte d'Israël.
Récit des actions vertueuses j^our lesquelles des niédoÂlles ont été données 2^c(r V Acadéinie dans la séance jmhlique du 19 août 1858 i.
Geneviève-Charlotte Barillet, demeurant à Étampes (Seine-et-Oise), rue de la Cordonnerie. — Geneviève- Charlotte Barillet, célibataire, ancienne ouvrière, est née en la ville d'Étampes.
Elle perdit son père à l'âge de deux ans; sa mère, restée veuve avec huit enfants (quatre garçons et quatre filles), était sans fortune. Geneviève, dès l'âge le plus tendre, laisse apercevoir dans l'intérieur de la famille, par ses procédés envers sa mère, ses frères et ses sœurs, les sentiments d'humanité qui l'animent.
On était en mars 1814; des soldats en masse, dont le licenciement venait d'être ordonné, sont dirigés sur
1. Ces noiices sont extraites des mémoireà a'iressés à l'Acadéiflie.
l'hospice d'Étarapes ; le typhus se déclare parmi eux : riiospice est encombré de malades, on est obligé d'établir une ambulance jusque dans l'église Notre-Dame d'Etampes. La veuve Barillet sent son cœur s'émouvoir; sa fille, alors à peine âgée de quatorze ans, veut aussi apporter son contingent de dévouement et de charité ; sa beauté, sa jeunesse, rien ne l'arrête : Dieu l'inspire, la charité la soutient. Elle quitte la maison, la famille, et en compagnie de sa mère elle se place à THôtel-Dieu au chevet des malades, des mourants, des pestiférés ; elle y demeure, jour et nuit. La mort fait de nombreuses victimes : les sœurs hospitalières, les domestiques succombent, la veuve Barillet est atteinte gravement ; Geneviève continue la mission qu'elle s'est imposée; son courage va jusqu'à concourir de sa personne à l'ensevelissement des malheureux mourants, défigurés par la souffrance et par la maladie; enfin, atteinte elle-même de la fièvre typhoïde, elle reste malade pendant quatrevingts jours.
Orpheline, sans ressource aucune, Geneviève travailla pendant quelque temps dans des maisons honorables, où elle apprit la couture. Agée de vingt-trois ans, l'hospice d'Etampes lui confie des petites filles trouvées ou abandonnées; elle en a élevé ainsi plus de quarante, et on ne saurait dire les tendres soins qu'elle eut et qu'elle a encore aujourd'hui, malgré son âge et ses infirmités, pour ses petites pensionnaires, les sentiments de piété et de bonne conduite qu'elle leur inspira. Chacun à Étampes se rappelle avec plaisir combien ces petites filles étaient bien tenues, bien propres, et cependant Geneviève était pauvre. Il est des êtres secourables qui, n'ayant rien, si ce n'est leur cœur et leurs bras, trouvent le moyen de devenir la providence des autres ; d'autres qui, lorsqu'ils ont quelque chose, prennent sur leur né-
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cessaîre pour venir en aide à leurs semblaJjles qui soiiifrent ou qui ont faim. Geneviève avait un coaur ouvert pour tous les malheureux, pauvres ou orphelins comme elle.
Aussi lorsque ces petites filles étaient grandes, que la pension de l'hospice cessait, elles quittaient Geneviève, qu'elles appelaient leur bonne tante, avec les larmes aux yeux ; elles aimaient à considérer son domicile comme le leur; elles y revenaient continuellement. La bonne tante avait bien de la peine, à l'aide du travail de son aiguille, à satisfaire à tous ses besoins, et cependant elle se laissait émouvoir : ces petites filles étaient sans famille, sans ressources. C'est ainsi qu'elle a gardé et nourri les unes plusieurs mois, les autres une année, les autres six et neuf ans, dans le but de leur assurer un abri contre les dangers qui les menaçaient sous tant de formes ; elle voulait les arracher aux pièges que la corruption pourrait semer sous leurs pas, aux séductions de l'oisiveté, et détournant leurs yeux des mauvais exemples, en faire des filles chrétiennes et laborieuses.
Plusieurs de ces orphelines sont aujourd'hui placées ou vivent du fruit de leur travail; leur bonne tante est sur le point de ne pouvoir plus vivre sans secours : ces pauvres filles se cotisent entre elles pour lui faire de temps à autre quelques faibles cadeaux, et regrettent de ne pouvoir faire davantage pour l'aider à soutenir sa frêle existence.
Jacques Cotte, demeurant à Dijon (Côte-d'Or). — Jacques Cotte, d'une famille de braves journaliers de Tournus (Saône-et-Loire), a commencé à seize ans sa carrière de dévouement en sauvant un de ses camarades tombé dans la Saône. Pendant les dix ans de son séjour à Tournus, il se jeta treize fois dans l'eau pour sauver .de malheureux imprudents. Il s'était acquis l'estime et
radmiratioii de tous, d'abord à ToLiriius, puis à Guisery ^Saône-et-Loire), où il s'était ensuite établi avec sa femme, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite union, et dont il eut vingt-deux enfants.
Pendant l'inondation de 1840 la rivière de la Seille (Saone-et-Loire) était devenue un torrent ; Cotte n'a pas hésité un seul instant à porter secours aux malheureux habitants, et il a exposé sa vie pour sauver les efl'ets des pauvres inondés. Il fut trois jours sans rentrer dans sa demeure ; sa femme désespérait de le revoir : pendant ce temps il arrachait plusieurs victimes à la mort, entre autres une dame qui voyageait dans le pays et "qui, par reconnaissance, offrit de se charger d'un des enfants de son sauveur. Cotte refusa de confier le sort de son enfant à une étrangère, et préféra continuer à travailler pour tous.
En 1847, le caporal Desprez, du 16'' de ligne, se jette dans la Seille ; Cotte se précipite après lui, et parvient à le ramener au rivage, malgré les efforts que faisait le malheureux pour entraîner son sauveur avec lui.
Enfin, en 1848, Cotte fut atteint d'une maladie cruelle (épilepsie), que les médecins ont déclaré être causée par ses nombreux actes de dévouement. Malgré ses crises périodiques, il donna encore plusieurs fois des preuves de son admirable courage.
En 1857, le 3 août, il était, avec sa femme et plusieurs de ses enfants, dans une barque sur le canal. On s'écrie que le nommé Bornette vient de tomber à l'eau. Le canal était en cet endroit chargé de grosses pièces de bois qui rendaient tout essai de sauvetage fort dangereux. Personne dans la foule qui criait sur le bord, ni dans les barques voisines, ne songeait à se jeter à l'eau. Malgré les cris de sa famille, Cotte se précipite et retire le malheureux Bornette.
Simon Faiyre, éclusier, demeurant à Paris, rue Guénégaud, n° 1. — Simon Faivre, à dix ans, sauve un de ses frères, plus jeune que lui; l'année suivante il sauve encore un autre frère, âgé de huit ans : ces deux sauvetages se font dans la Saône, et en plein hiver.
En 1833, un caporal était tombé dans la Saune et allait périr; Faivre se jette tout habillé dans l'eau, et l'arrache à une mort presque certaine. Depuis ce moment jusqu'à l'an 1857 il ne se passe pas une année où Faivre ne prouve son dévouement, au péril de sa vie, soit dans les incendies, soit dans les eaux. Dans les temps de trouble qui ont si tristement ensanglanté une partie de la France, il a donné les preuves les plus éclatantes de son courage et de son bon esprit ; il a quitté femme et enfants pour porter un secours efficace à la gendarmerie ; il a mérité les éloges de l'autorité ainsi que les sympathies de tous les honnêtes gens.
En 1845, il arrache du milieu des flammes une pauvre veuve et ses deux enfants; il dispute au feu, pièce à pièce, son chétif mobilier, puis, lorsque l'autorité lui décerne une récompense pécuniaire, il la donne tout entière à la mère de famille dont il a sauvé les enfants et le mobilier. C'était sa première récompense ; il en fit un noble usage.
En mars 1850, des mariniers montaient un bateau qui, par suite d'un accident, allait couler bas; ils étaient six, et n'avaient aucun moyen de sauvetage. A leurs cris Faivre accourt, voit le danger, se précipite dans l'eau glacée, plonge sous le bateau, et à force de courage et de persévérance parvient à boucher le trou par où l'eau entrait. Les six hommes sont sauvés, et Faivre reste six mois dans son lit. Un acte de dévouement devait cependant l'en faire sortir : le 1:2 juin 1850, la fièvre ne l'avait pas encore quitté, il entend des cris de dé-
4o0 PRIX DE VERTU.
tresse ; il n'écoute que son cœur, il s'élance, c'était l'abbé Patriat qui était tombé dans l'écluse. Il se jette après lui, soutient une longue lutte au fond de l'eau ; malade, il oublie ses souffrances, il plonge six fois ; ses efforts ne sont pas vains, il a pu sauver l'abbé Patriat.
Au mois d'août de la même année, il plonge huit fois pour retirer de l'eau un postillon, tombé avec ses six chevaux. Il a eu la douleur de ne pouvoir ramener qu'un cadavre ; mais quand on. lui offre une gratification de 50 fr., il la donne aux pauvres.
Le 19 février 1857, à huit heures du soir, un homme tombe accidentellement dans l'écluse de la Monnaie. Faivre s'en aperçoit; il se jette aussitôt après le malheureux, qui a perdu connaissance, le ramène, le soutient à la surface de l'eau, jusqu'à ce qu'un sergent de ville, attiré par ses cris, vienne l'aider lui-raêuie à sortir de recluse. Il le transporte sur son lit, le réchauffe, le ranime, et par les soins les plus touchants le rappelle à la vie. Aussi humain qu'il a été brave et dévoué, il apprend que celui qui lui doit la vie est un honnête père de famille, sans ressources ; aussitôt il fait toutes les démarches possibles pour assurer l'avenir de celui qu'il a sauvé. Son bonheur a été complet, il a réussi. Il y a une famille qui lui doit la vie de son chef et le pain qu'elle mange.
86 personnes lui ont dû la vie.
21 sauvetages ont eu lieu dans l'eau ;
10 sauvetages dans des incendies.
Dans ces diverses circonstances Faivre, simple marinier, a été blessé dix fois et a eu deux maladies graves. Certes, il est difficile de citer une vie plus complètement dévouée que celle de Simon Faivre. Il a reçu du gouvernement six médailles d'honneur et la croix.
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Jean-Joseph Monteil, demeurant à Joyeuse, arrondissement de TArgentière (Ardèche). — Le père de MonteiJ, veuf et exerçant la profession de cabaretier, mourut à Joj^euse le 22 octobre 1854; il laissa six orphelins, la plupart en bas âge. Son héritage consistait en une maison et en dettes absorbant bien plus que la valeur de cette maison.
Le jeune Monteil faisait en ce moment ce qu'on appelle son tour de France, afin de se perfectionner dans la profession de serrurier-mécanicien qu'il avait embrassée.
Dès qu'il apprit la mort de son père, il s'empressa de revenir à Joyeuse et de se mettre à la tète de sa maison, avec la ferme résolution de servir de père à ses jeunes frères et sœurs.
D'abord il essaya de continuer l'exploitation du cabaret ; mais il s'aperçut bientôt que ce genre d'industrie, oii son père s'était ruiné en partie, était loin de lui donner les moyens de pourvoir aux besoins de sa famille.
D'autre part, les créanciers de son père exigeaient qu'on les payât. Le pauvre Monteil ne manquait pas de soucis, sa position était pénible et difficile ; il lui fallait une certaine somme : où la trouver?
Que fait-il alors? C'était au moment de la guerre d'Orient ; le prix des remplacements militaires était trèsélevé: il vit là un moyen de salut. Sans hésitation il se sacrifie pour ses frères et sœurs, et, malgré une certaine répugnance pour le service militaire, il se décide à remplacer.
Il recommande sa famille à quelques bons parents et se rend immédiatement à Toulon, où il met son projet à exécution : c'était en avril 1855.
M. Chavade, l'un des adjoints du maire de Joyeuse,
se trouvait à cette époque à Marseille; Monteil vint lui remettre la somme de 2,300 francs, prix de son remplacement, avec prière, à son arrivée à Joyeuse, d'en employer une partie à solder les créanciers les plus pressés et de consacrer le restant à Tentretien de ses frères et sœurs.
M. Chavade remplit religieusement la mission qui lui était confiée, et s'il n'apporta pas l'aisance à ces pauvres orphelins, du moins il arrêta la misère prête à les accabler. Ce n'est qu'avec admiration que M. Chavade parle des sentiments manifestés par ce jeune homme.
Monteil fut envoyé à bord du Magellan, frégate k vapeur de l'Etat, et employé dans la l^^ compagnie comme ouvrier mécanicien-chauffeur. Il passa ensuite sur le vaisseau VEijlau, où, à raison de sa conduite exemplaire, il fut fait ouvrier de première classe.
Depuis son embarquement jusqu'à ce jour, Monteil n'a pas cessé d'économiser tout ce qu'il a pu sur sa solde, et la envoyé entièrement à ses frères et sœurs.
Après de longues et laborieuses traversées, jamais il n'a succombé à la tentation de suivre l'exemple de ses camarades, qui se livraient aux plaisirs.
Il faut aussi ajouter qu'il a sacrifié sans hésitation à ce dévouement fraternel la proposition d'un étabhssement avantageux, que sa bonne réputation et quelques agréments extérieurs lui avaient fait offrir. Mais c'était au moment que ses frères et sœurs devenaient malheureux, et ce qui en aurait éloigné tant d'autres l'attacha invinciblement à leur sort.
Depuis quelques mois, il a obtenu un congé de semestre renouvelable comme soutien de famille; il se livre à un travail pénible et assidu, dont le produit entier est consacré à ses frères et sœurs.
\oilà plus de trois ans que sa noble conduite ne s'est
pas démentie un seul instant, et Ton peut espérer à coup sûr qu'elle ne se démentira pas plus tard, car c'est une âme ferme dans le sentier de la vertu.
N'y a-t-ilpas quelque chose de touchant et d'admirahle dans ce désintéressement, cette abnégation, cet amour fraternel? Monteil, en cette circonstance, n"a eu d'autre guide que la pureté de son âme, d'autre conseil que ses instincs généreux et ses sentiments natureliement enclins à la vertu.
Marie-Marguerite Antoine, veuve Poize, demeurant à Paris, rue des Messageries, 5. — Marie-Marguerite Antoine, femme Poize, née àEirun, arrondissement d'Avesnes (Nord), le 31 décembre 1785, et son mari, maître ébéniste, prennent chez eux la petite Louise-Pauhne- Fanny Richard, née à Paris le 3 février 184:2, baptisée trois jours après sa naissance, et sur le point d'être déposée par sa mère aux Enfants-Trouvés.
Avant de rendre le dernier soupir, à l'âge de vingtdeux ans, la demoiselle Richard, pénétrée de reconnaissance pour le dévouement de la femme Poize à l'égard de sa fille, la lui recommande de nouveau, et celle-ci lui jure de ne jamais abandonner l'enfant qu'ils ont adopté.
Aucun sacrifice, en effet, ne lui coûte pour tenir sa promesse: le sieur Poize, ayant été victime de sa confiance et entraîné dans de mauvaises affaires, fut ruiné complètement en 1844. M. et madame Poize n'en gardèrent pas moins l'enfant, et cependant ils avaient encore à élever leurs deux filles. M. Poize mourut en 1848, laissant sa femme dans la plus affreuse misère. Une de leurs filles vint aussi à mourir. Au milieu de toutes ces épreuves, le courage de la dame Poize ne se démentit jamais.
Devenue âgée et infirme, elle mit tout en œuvre pour soutenir l'existence de son enfant d'adoption ; en vain la pressait-on de mettre dans un hôpital affecté à cet effet la petite Louise, dont la nature frêle et l'enfance maladive coûtèrent beaucoup à la pauvre femme : elle refusa toujours de s'en séparer.
En 1850, la dame Poize, ayant un œil perdu et l'autre menacé de paralysie, et ne pouvant plus se livrer au travail delà couture, oublia les douceurs delà vie passée, et ne dédaigna pas de se livrer aux occupations les plus rudes pour subvenir à l'existence, à l'entretien et même à l'éducation qu'elle s'applique à faire donner à la petite Louise.
Ingénieuse pour gagner quelque argent, elle savait tirer parti de tout par mille moyens, toujours honorables, tels que faire des commissions, porter des -fardeaux, faire des ménages, laver du linge, etc. Elle parvint pendant quelque temps à payer pour l'enfant, toujours maladive, jusqu'à vingt francs par mois dans une pension.
En 1855, elle la mit en apprentissage chez une fleuriste. En 1856, l'enfant retomba malade et eut des fièvres réitérées. Les médecins reconnurent en elle un état scrofuleux et la perte du poumon droit.
Par des efforts inouïs, et, nous le répétons, par les seules ressources de son travail et de son industrie, cette femme incomparable parvint, outre ses charges, à payer, jusqu'à l'année 1852, le médecin et les médicaments que rendait souvent nécessaires le mauvais état delà santé de la jeune Louise.
A cette époque seulement et depuis lors, l'âge et les infirmités augmentant pour la dame Poize, le médecin et les médicaments lui furent accordés par le bureau de bienfaisance de son quartier.
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En septembre 1856 la jeune Louise touchait à sa quinzième année. Elle était depuis plusieurs mois dans l'état le plus languissant ; le bon air et un régime fortifiant étaient prescrits pour sauver cette vie menacée. La dame Poize n'hésite pas, et, trouvant dans son courage héroïque des forces presque surnaturelles, elle se livre, malgré son grand âge (soixante et onze ans), aux travaux de la terre les plus rudes et les plus pénibles pour la modique somme de vingt sous par jour, dont elle abandonne les trois quarts à des cultivateurs aisés, afin que la jeune fille, admise à leur table, ait une nourriture saine et abondante, tandis que la pauvre septuagénaire, épuisée de fatigue, ne se réserve pour vivre que cinq sous par jour.
Anne Pourtau, demeurant à Orthez (Basses-Pyrénées). — Anne Pourtau est née à Orthez le 8 octobre 1799 ; elle était fille de parents pauvres mais honnêtes, qui lui inspirèrent de bonne heure l'amour du travail et du devoir ; elle était destinée à offrir par sa vie un remarquable exemple de constance dans le dévouement et de persévérance dans le sacrifice.
En 1817, à l'âge de dix-neuf ans, elle entra comme domestique dans le ménage de Jean Labaigt, chaudronnier à Orthez, qui par son travail entretenait sa femme et ses cinq enfants dans une modeste aisance. Anne Pourtau était nourrie et logée par ses maîtres et recevait 60 francs de gages annuels ; elle se distinguait par ses habitudes laborieuses, une irréprochable probité, la pureté de ses mœurs et sa fidélité à ses maîtres. Économe et rangée, elle ne prenait sur ses gages que ce qui était nécessaire à l'entretien de ses vêtements et quelques petits dons qu'elle faisait à sa famille : elle se créait avec le reste une réserve dont elle devait plus tard faire le
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plus saint emploi. Cette situation se prolongea jusqu'à la fin de 1835. A cette date Anne Pourtau avait en sa possession une somme de 700 francs, fruit de ses économies de dix-huit ans. JeanLabaigt, son maître, mourut le 11 décembre 1835, laissant après lui une veuve et cinq enfants. Dans les dernières années de sa vie ses charges s'étaient accrues, en môme temps que son âge ne lui permettait plus de se livrer à l'exercice de son état avec le même succès. Il avait dû contracter de nombreuses dettes. Tous les biens meubles et immeubles dont sa succession se composait durent être vendus par autorité de justice ; les créanciers absorbèrent la totalité de la valeur, et il ne revint rien ni aux enfants de Jean Labaigt ni à sa veuve, qui, n'ayant du reste aucuns biens personnels, resta après la mort de son mari sans la moindre ressource. Cette pauvre veuve avait auprès d'elle à cette époque un fils aîné qui, se trouvant sans emploi, était pour sa mère une charge, et qui dut bientôt aller chercher ailleurs des moyens d'existence ; elle avait encore une fille, atteinte déjà d'une maladie de poitrine à laquelle elle ne tarda pas à succomber, et un troisième fils, Paul- Jean-Pierre Labaigt, infirme de corps et d'esprit, hors d'état de se livrer à aucune sorte de travail et qu'elle ne pouvait abandonner. Les deux autres enfants de la' veuve Labaigt étaient loin de leur mère, mais ne se trouvaient pas en j^osition de lui venir en aide.
C'est alors que la veuve Labaigt vint annoncer à Anne Pourtau que le moment d'une douloureuse séparation était venu, et que, ne pouvant pas lui payer le moindre gage, elle ne devait plus profiter de ses services.
Anne Pourtau, ne prenant conseil que de son courage et de son cœur, résolut de dévouer sa vie à la famille qu'elle avait servie dans de meilleurs jours et que le malheur désormais lui rendait sacrée.
Alors commença pour Anne Pourtau une existence toute d'abnégation et de sacrifices, qui se poursuit encore. Non-seulement elle continua à servir la famille Labaigt sans recevoir pour prix de ses services la moindre rétribution ; mais, faisant de sa vie deux parts, elle consacra Tune au service intérieur de ses maîtres, et l'autre à des travaux extérieurs, dont elle remettait chaque jour le produit à la veuve Labaigt, qui, personnellement incapable de tout travail et ayant épuisé jusqu'à ses dernières ressources, aurait dû tendre la main pour vivre si elle n'avait pas rencontré dans sa fidèle Anne Pourtau une providence toujours infatigable et toujours vigilante. Il y a vingt-deux ans que cela dure, sans que jamais Anne Pourtau ait senti son courage et sa résolution ébranlés, sans que jamais son ancienne maîtresse, devenue son amie, ait pu lui reprocher un manque de respect ou un défaut de soins ; il y a vingt-deux ans que la ville d'Orthez tout entière voit avec une admiration chaque jour croissante cette vertueuse fille accomplir, avec la i:)lus touchante simplicité, cette œuvre sublime d'abnégation et de dévouement.
Jeanne Labadesse, veuve Labaigt, est décédée le 15 août 1857, mais la tâche d'Anne n'est pas remplie tout entière. N'y a-t-il pas à côté d'elle Jean-Paul Labaigt, le pauvre infirme, âgé de trente-huit ans, faible de corps, presque idiot et atteint d'une maladie dartreuse qui exige les soins les plus assidus ? Dieu semble avoir voulu, dans sa miséricordieuse justice, dédommager ce malheureux infirme de ses souffrances en lui ménageant dans Anne Pourtau le bienfait d'une seconde mère. Cette noble fille, continuant sa vie de labeur et de sacrifices, partage son temps entre les soins dont elle entoure le fils de ses anciens maîtres et le travail auquel elle se livre pour gagner chaque jour le morceau de pain
qu'elle partage avec lui. La veuve Labaigt ne lui a-t-elle pas dit à sa dernière heure : « Je meurs tranquille, car je te laisse auprès de lui, et tu ne manqueras pas plus au fils que tu n'as manqué à la mère. »
Françoise-Augustine Vian, demeurant à Aix (Bouchesdu-Rhône). — Françoise-xiugustine Yian, née en 1801, était l'aînée de douze enfants, dont quatre sont morts en bas âge.
Ses parents, pauvres cultivateurs, avaient beaucoup de peine à entretenir par leur travail une si nombreuse famille.
Jusqu'à l'âge de vingt ans, Augustine resta dans la maison paternelle. C'est sur elle que retombaient tous les soins du ménage et l'éducation de ses frères et sœurs. Malgré ces charges pénibles pour son âge, elle trouvait encore le moyen d'aider son père dans les travaux des champs.
En 1835 elle était sans place, lorsque le cho]éra apparut dans la ville d'Aix. L'hôpital était envahi de malades, les soins leur manquaient ; Augustine, de son propre mouvement et sans demander de rétribution, se dévoue pour les soigner. Elle passe ses journées entières auprès d'eux, se reposant à peine une nuit sur deux et rendant les plus grands services.
Parmi tous ces malades, une fille de la charité qu'elle avait eu occasion de soigner dans d'autres temps, la reconnaît et la supplie de ne pas l'abandonner dans ces terribles moments. Augustine, quoique très-fatiguée, se met au chevet de cette pauvre fille, et la veille pendant quatre jours et quatre nuits ; mais enfin, vaincue par l'excès de la fatigue et le besoin du sommeil, sa tète tombe malgré elle sur le Ut de cette pauvre cholérique. Elle se réveille avec les lèvres noires et tuméfiées; elle
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est presque atteinte par le fléau. Elle ne s'effraye pas, rentre chez elle pour se guérir, et y parvient après trois jours de repos. Encore convalescente, elle rentre à Fliùpital pour continuer son œuvre de dévouement.
Cependant arrive un moment où le fléau devient moins intense. Augustine ne trouve plus à l'hôpital assez d'occupation pour exercer son zèle. Elle pense qu'en ville elle pourra se rendre plus utile : elle sort. A peine a-t-elle mis le pied dans la rue qu'on lui signale une pauvre femme atteinte de l'épidémie, abandonnée de ses enfants et de sa famille ; Augustine y court, trouve la malade gravement atteinte, seule et dénuée de tout. Elle s'installe auprès d'elle, lui ferme les yeux, l'ensevelit, met tout en ordre dans l'appartement, et en remet la clef aux enfants, qui la remercient à peine de ce qu'elle vient de faire pour leur mère.
Augustine, au milieu de ces soins, ne pensait pas à elle ; elle n'avait pas le temps de préparer sa nourriture ; elle se contentait de manger au chevet de ses malades un morceau de pain ; mais la nature a ses droits : on s'aperçut bientôt à l'hôpital que cette nourriture était insuffisante pour le travail qu'elle faisait ; alors l'administration décida qu'elle serait nourrie en partie à l'hôpital même.
A la suite du choléra, sa santé détruite l'obligea de rester chez elle, travaillant pour vivre quand ses souffrances le lui permettaient. Elle n'abandonnait pas pour cela son hôpital, qu'elle regardait comme son champ de bataille ; elle s'y rendait tous les dimanches pour aider les sœurs et les infirmiers.
Elle resta ainsi maladive jusqu'en 1837, époque où le choléra reparut dans Aix. Alors son zèle se ranima.
On avait pris dans un pensionnat de la ville une femme de mauvaise vie qu'on ne connaissait pas et qu'on
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ne tarda pas à renvoyer. Augustine, signalée aux religieuses de ce pensionnat, vint la remplacer. Mais cette femme avait déjà pris le germe de la maladie : elle succomba, laissant deux filles, l'une de dix-neuf ans, l'autre de sept ans, et un garçon d'une douzaine d'années. Augustine soigna cette femme, et parvint par ses exhortations à lui ouvrir la voie du repentir en la réconciliant avec Dieu à ses derniers moments.
Là ne se borne pas la sollicitude d'Augustine : elle ne perd pas de vue les enfants de cette malheureuse ; elle fait placer le fils à Marseille. Par sa bonne direction et ses sages conseils, elle inspire aux deux filles des sentiments de morale et de vertu, et les préserve ainsi du danger que courent de pauvres filles abandonnées. Ces deux jeunes personnes se sont faites depuis religieuses dans ce même pensionnat.
Ce n'est pas avec ses ressources particulières qu'Augustine fait toutes ses bonnes œuvres. Elle demande, elle quête, elle intéresse en faveur de ceux qui souffrent. Elle s'oublie elle-même, elle se dépouille pour les autres. Ainsi, en 1833 elle était possesseur d'une modique somme de 130 francs, fruit de ses petites économies ; elle n'hésite pas à ne conserver pour elle que 30 francs (Dieu pourvoit au reste) et à donner 100 francs à une pauvre famille qui manquait de pain et de vêtements.
Et sa famille à elle, va-t-elle l'oublier dans cet amour général de la grande famille humaine? Non. Ses nièces sont nombreuses ; elle veille à leur éducation ; par son influence elle leur fait donner de l'instruction, les entretient du fruit de son travail et les met à même de devenir d'honnêtes filles et de s'établir avantageusement.
Cependant le choléra n'a pas cessé ses ravages : il reparait en 1840 et en 1854; même dévouement delà
part crAiigListine, mêmes dangers à courir, même constance à les affronter.
En 1854, c'est la supérieure même de l'hôpital qui la demande, qui la fait appeler. Quand un malheureux est dans la peine on lui dit : Adressez-vous à Augustine. C'est la voix publique qui signale cette vie cachée de dévouement et d'amour.
Aujourd'hui Augustine n'est âgée que de cinquantesept ans; mais la vie de privations et de dévouement qu'elle s'était imposée l'a rendue infirme : une sciatique la retient souvent dans son lit ; elle est presque aveugle et ne peut plus travailler: son esprit et son cœur n'en sont pas moins occupés à chercher le bien qu'elle peut faire, le mal qu'elle peut guérir.
Joseph - Barthélémy Sanguin , demeurant à Lyon (Rhône). — En 1832 le sieur Sanguin (né le 13 mars 1814) sauva d'une mort inévitable la demoiselle Pélissier, d'Arles, âgée de dix ans, que le Rhône entraînait dans ses flots. En 1834, il se précipita dans les flammes qui dévoraient une maison et en retira au ^Déril de sa vie, sous les yeux de la foule, muette de terreur et d'admiration, deux jeunes enfants, qu'un instant d'hésitation de sa part aurait infaillibiement perdus. En 1835, à l'époque du choléra, bien loin de fuir le fléau qui désolait le pays, le sieur Sanguin se trouvait partout où il y avait du secours à porter; sa conduite fut telle que M. [le maire d'Arles lui en témoigna publiquement sa reconnaissance au nom de la cité. En 1839, le 2 août, un jeune homme déterminé à se suicider se porta un coup de couteau à la poitrine et se précipita dans le Rhône ; le sieur Sanguin, se trouvant sur. les lieux et voyant la victime disparaître sous les eaux, plonge, la saisit et soutient une lutte achcirnée dans laquelle il reçoit deux
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blessures, qui ne lui font pas lâcher prise. Tout sanglant, il vient, épuisé, déposer sur la rive l'homme qu'il a sauvé et s'évanouit à côté de lui.
En 1840, la crue des eaux aj'ant interrompu le passage de la malle-poste, deux bateliers transportaient les dépêches d'une rive du Rhône à l'autre ; tout à coup la barque chavire, et le flot va tout engloutir, hommes et dépêches : notre intrépide nageur sauve un des bateliers, que ses forces abandonnaient, et porte ensuite les dépêches en lieu de sûreté, à Arles. La même année, lors de la terrible inondation qui mit en émoi les habitants des Bouches-du-Rhône, le sieur Sanguin trouva maintes occasions de se signaler. Il retira des flots douze personnes, qu'il eut le bonheur de sauver, au péril de sa vie. En 1842 il faisait partie du mémorable et douloureux convoi de Versailles à Paris (8 mai) ; il se démit l'épaule en sautant de la voiture où il allait périr; emporté par un noble instinct de l'amour du bien, il décuple ses forces et, se relevant aussitôt, quoique meurtri et privé de l'usage du bras droit, il s'arme d'une pince, défonce plusieurs portières et parvient à arracher à une mort certaine un grand nombre de personnes.
Le 26 juillet 1842, il faisait partie d'un train qui allait de Nîmes à Beaucaire; le convoi sortit des rails et un wagon prit feu ; un désastre allait éclater, désastre d'autant plus terrible que le chargement se composait en grande partie de spiritueux : le sieur Sanguin cette fois encore, n'écoutant que son courage, aida, au péril de sa vie, à sauver les voyageurs et les marchandises.
Le 21 août 1845 il eut le bonheur, dans un incendie, de mettre une grande partie des registres de Tenregistrement et des domaines de Limoges à l'abri du feu et d'y sauver une personne au péril de sa vie.
En 1848, le 24 jum, à deux heures quarante-cinq mi-
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mites du matin, il reçut Tordre de M. le directeur général des postes, alors M. Etienne Arago, de prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires pour faire entrer à Paris les dépêches ds Strasbourg, de Genève, de Lyon, de Bàle. Ne consultant que son courage, le sieur Sanguin surmonta toutes les difficultés, et l'ordre fut exécuté conformément au vœu de l'administration.
Tous ces actes de dévouement et d'héroïsme, en raison desquels le sieur Sanguin a reçu pour récompense des mentions honorables et deux médailles commémoratives, sont signés par les autorités.
Jacques Bonnavion, demeurant à Firminy, arrondissement de Saint-Etienne (Loire). — Jacques Bonnavion, né à Firminy, canton de Ghambon (Loire), où il travaille dans les exploitations de houille, est âgé de vingt et un ans. Il y a douze ans qu'au hameau de Lachaux, de cette commune, vivait ou plutôt végétait un autre enfant, nommé Jean Pépier : c'était un pauvre infirme, que ses jambes ne pouvaient soutenir et dont les reins, sans vigueur, pliaient sous le poids de l'embonpoint extraordinaire des parties supérieures du corps; il ne pouvait faire un pas sans être soutenu, sans être supporté presque totalement, sinon il tombait lourdement sans pouvoir se relever. Bonnavion et Pépier, nés voisins, avaient grandi l'un près de l'autre, et dès leurs premières années Bonnavion avait entouré son malheureux compagnon d'une tendre amitié; quand ils arrivèrent ensemble à Tâge de neuf ans, cette amitié devint un admirable dévouement. G'était l'âge de l'école et du catéchisme ; mais l'école et le catéchisme se faisaient au chef-lieu de la commune, à plus de quatre cents mètres du domicile des deux enfants. Gomment Pépier, dans l'impossibilité de marcher et dont les parents ne sont que de pauvres
ouvriers, pourra-l-il acquérir linstruction nécessaire ? Son ami entreprend la rude tâche de lui en fournir les mo3^ens.
Chaque matin il s'en va dans la maison de son ami, le charge sur son dos et s'achemine en chancelant vers l'école ; mais l'infirme était d'un poids considérahle, tandis que son généreux camarade était mince et fluet. Après quelques pasBonnavion, haletant, était obligé de s'arrêter; il déposait avec précaution son fardeau animé sur le bord du chemin, reprenait haleine quelques instants, se chargeait de nouveau, faisait vingt marches entrecoupées d'autant de haltes, mais ils arrivaient toujours invariablement à l'école à l'heure précise de son ouverture.
Ce n'est pas tout : à onze heures du matin avaient lieu les exercices du catéchisme à l'église paroissiale : Bonnavion reprenait alors son fardeau ; mais le catéchisme se faisait à une tribune de l'église à laquelle on ne parvenait que par un escalier extérieur très-roide et couvert dans la mauvaise saison de neige et de verglas. Le courageux enfant ne reculait pas devant cette nouvelle tâche, et à l'heure fixée tous deux se trouvaient régulièrement à leur place, édifiant leurs camarades par leur exactitude et leur amitié. Après le catéchisme, Bonnavion, au prix des mêmes efforts, rendait Pépier à sa mère pour le diner, puis il revenait le prendre, le reportait comme le matin à la classe du soir, et quand la nuit arrivait il avait toujours rendu son cher dépôt au domicile de ses parents.
Si l'on réfléchit que pendant trois années Bouvion n'a pas manqué une seule fois à cet exercice pénible, on s'étonnera de son courage, de sa constance et de sa générosité.
Cette vie de dévouement ne cessa pas avec l'âge de
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Técole : après leur première communion, qu'ils firent ensemble. Bonnavion, dont la mère était veuve et pauvre, dut apprendre le rude travail des mines ; il y passait ses journées pendant que son infortuné compagnon devenait de plus en plus infirme ; mais chaque jour, après avoir terminé son travail et pris à la hâte son frugal repas, Bonnavion allait trouver son ami, et pendant que les autres ouvriers se dispersaient dans les jeux, on le voyait auprès du jeune infirme, causant avec lui et l'amusant comme un enfant, le promenant dans un petit char, plein enfin de mille attentions et de ces prévenances* qu'on ne peut attendre que d'une mère. Quand l'état de Pépier devint tel qu'il ne quittait plus le lit, c'était Bonnavion qui allait le lever, et le malade ne trouvait sa couche bonne que quand la main de son ami l'avait arrangée. Gela dura encore pendant huit années ; à ce moment de la jeunesse où Bonnavion eût pu, comme beaucoup de ses camarades, donner à la dissipation les heures qu'il consacrait à l'œuvre de l'amitié et du dévouement, le 30 avril I800, Pépier terminait sa douloureuse existence dans les bras de son ami.
Adèle Cléret, institutrice, demeurant à Paris, rue des Amandiers-Popincourt, 40, impasse Maurice, 4. — Mademoiselle Cléret, qui est née à Arras, le 22 octobre 1801, donna sans restriction, dans sa jeunesse, toute sa part de l'héritage paternel à son frère, afin de lui épargner un désastre commercial : plus tard elle lui sacrifia l'héritage maternel.
Après ce sacrifice complet, mademoiselle Cléret s'est chargée de sa mère infirme, et l'a soignée avec la plus délicate tendresse.
Outre son dévouement pour sa famille, elle a dans le département du Nord, à Landrecies, où elle était insti-
tutrice, élevé gratuitement à ses frais six orphelins (quatre filles et deux garçons) qui lui étaient complètement étrangers, et qui n'avaient d'autre titre auprès d'elle que leur jeunesse et leur misère. Leur seule ressource était d'aller mendier de village en village en couchant dans les granges où les paysans leur accordaient un asile pour une nuit. Cinq de ces enfants ont été élevés dans sa maison, où elle les a vêtus, logés, instruits, tout en leur faisant apprendre, un état qui leur permît ensuite de gagner leur vie honnêtement. Mademoiselle Gléret a pourvu, hors de chez elle, aux besoins du sixième enfant. ,
Une petite fille d'environ douze ans, presque nue, et ne sachant pas un mot de français, se présente un jour à sa porte ; elle portait quelque chose qu'elle cachait dans un jupon déguenillé. Mademoiselle Gléret s'avança vers la petite mendiante, qui lui montra alors qu'elle tenait un enfant nouveau-né, entièrement nu et tout souillé. La pauvre petite fille, par un geste suppliant, fit comprendre à mademoiselle Gléret qu'elle lui demandait de la suivre. Elle la conduisit dans une espèce de cave, où [elle trouva sur un véritable fumier, tout imprégné de sang corrompu, un pauvre étranger, ouvrier terrassier, mourant et en délire, faisant des efforts désespérés pour se lever et retombant toujours sur la paille mouillée, où il écrasait de son poids sa pauvre femme, récemment accouchée sans médecin ni sagefemme, et tellement affaiblie qu'elle ne pouvait plus se remuer ni se plaindre. Autour d'eux pleuraient une quantité d'enfants, presque nus, comme leurs parents et couverts de vermine.
Emue jusqu'à l'épouvante par cet affreux spectacle, après leur avoir donné les premiers secours, mademoiselle Gléret fit de vains efforts pour trouver, en payant.
des gens qui voulussent abriter et soigner ces mallieureux. Personne, après les avoir regardés, ne voulut les toucher ni même s'approcher d'eux. Un médecin fut seul assez humain pour braver avec mademoiselle Gléret la vermine et l'odeur suffocante de ce réduit infect. Elle ne trouva qu'un mendiant, bien sale aussi, qui voulut consentir à transporter la malheureuse famille dans une chambre. Là mademoiselle Cléret nettoya, soigna elle-même ces pauvres créatures. Pendant plusieurs semaines elle les a nourris, pansés, soignés jour et nuit de ses propres mains.
Mademoiselle Cléret n'a laissé sortir de chez elle cette pauvre famille qu'après lui avoir procuré un local habitable et de l'ouvrage pour ceux de ses membres qui pouvaient travailler.
Depuis que mademoiselle Cléret est à Paris, elle a donné gratuitement l'éducation, en dix-huit années, à plus d'une centaine de jeunes filles, enfants d'ouvriers malheureux, dont les unes, estropiées et infirmes, ne pouvaient se rendre aux écoles communales, trop éloignées de leur demeure, dont les autres étaient refusées partout, soit parce qu'elles étaient trop mal vêtues, soit parce que les écoles étaient encombrées. Tous ces pauvres enfants, appartenant aux familles les plus nécessiteuses, arrivaient à Técole le plus souvent avec un panier presque vide. Pendant de longues années mademoiselle Cléret a travaillé la nuit et a vécu uniquement de pain bis pour avoir la possibilité de nourrir ces malheureux enfants. Ces privations cruelles, ces fatigues inouïes, ont gravement altéré sa frêle santé.
Pendant plusieurs années elle a donné à une jeune sourde et muette les soins les plus dévoués; elle a réussi à lui apprendre à lire à haute voix, à bien écrire,
à compter, à parler, à faire toute espèce d'ouvrage à
l'aiguille.
Elle a donné les mêmes soins à une idiote paralytique. La pauvre jeune fille sait lire et écrire. Elle a pu apprendre son catéchisme et faire sa première communion. Son intelligence, sans être bien grande, s'est peu à peu développée, à force de soins et de patience, et est devenue suffisante pour lui permettre de gagner sa vie à filer, seule chose qu'.elle puisse faire, ne se servant que d'un pied et d'une main.
Après un essai si heureux, mademoiselle Cléret s'est alors- livrée avec un dévouement sans bornes à l'instruction des sourds-muets indigents, accueillant tous ceux qui ont eu recours à elle, et étant parvenue, à force de recherches et d'épreuves, souvent douloureuses, faites sur elle-même, à trouver le moyen de leur rendre l'ouïe et par suite à les doter de la parole et à les instruire comme les autres enfants.
Mademoiselle Cléret a déjà guéri plus de trente sourds-muets.
Madeleine Dickelmann, demeurant à Piainfaing, arrondissement de Saint-Dié (Vosges). — Madeleine Dickelmann, jusqu'à l'âge de douze ans, a été recueiUie par charité par les époux Petitdemange, pauvres manouvriers sans enfants. Ces époux ont eu pendant trois ans trois francs pour la nourriture et l'entretien de Madeleine Dickelmann, orpheline par la mort de sa mère. Madeleine Dickelmann, par les sacrifices qu'elle s'est imposés depuis l'âge de douze ans, les a récompensés des soins donnés à son enfance.
La femme Petitdemange, languissante depuis près de quinze ans, est dans l'impossibilité de gagner sa vie. Son mari a travaillé en qualité de manœuvre jusqu'à
Tannée 1855; mais, âgé et estropié, il est lomi3é malade, et dix-huit mois après il est mort. Qui a secouru ces infortunés époux? C'est Madeleine. Elle a nourri, logé, habillé ses deux bienfaiteurs.
Faut-il raconter un fait qui révèle encore davantage la vertu de notre pauvre fille ? Nous avons dit que Madeleine a perdu sa mère à l'âge de deux ans; son père est établi dans les États-Unis. Il a reconnu son enfant ; mais cette reconnaissance était devenue stérile par suite de manœuvres que nous voulons taire. On lui a proposé d'aller rejoindre son père, en l'assurant qu'elle deviendrait riche. Si elle eût consulté son unique intérêt, elle serait partie : on lui payait son voyage. Ou'a-t-elle répondu aux vives insta.nces réitérées qui lui furent faites pendant deux ans? « Je ne partirai pas, je ne veux pas abandonner mes bienfaiteurs; j'aime mieux rester pauvre ouvrière que de les abandonner au moment où ils ne pourront plus gagner leur vie ; et quand je ne pourrai plus moi-même leur aider, la Providence viendra à notre secours. »
Depuis l'âge de douze ans jusqu'à vingc-sept ans la conduite de Madeleine ne s'est jamais démentie, toujours sage, réservée, pieuse, gaie, mémo au milieu des peines qu'elle a éprouvées, surtout pendant les dix <lernières années ; modeste, résignée, elle trouve encore assez de temps pour visiter les malades de.': environs.
Les époux Lapie de Lafage, demeurant à Belleville (Seine), rue des Moulins, 16. — En juin 1847, M. Thomas-Louis-Philippe Lapie de Lafage, qui était à cette époque commissaire de police de la ville de Paris, apprit par un de ses collègues, M. Lalmand, que le médecin du bureau de bienfaisance du septième arrondissement de la ville de Paris, M. Bergues de Lagarde,