‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 7 sur 43 · DISCOURS DE M. FLOURENS · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. FLOURENS

DIRECTEUR DE l'aCADÉMIE

Prononcé dans la séance publique annuelle du 20 juillet 1843.

En instituant des prix de vêrtii, il semble que M, de Montyon ait voulu fonder l'enseignement pratique de la morale.

Observateur aussi éclairé que bienveillant, il vit les instincts généreux du peuple former partout les premières bases des sociétés humaines ; il vit partout des malheurs, mais à côté du malheur il vit partout la compassion ; et l'inépuisable charité lui parut établie de Dieu pour servir de contre-poids éternel au mal éternel qui est sur la terre.

La Providence est le dernier mot de toutes les études sérieuses : Newton la découvrait dans l'ordre, admirable et un, qui régit les mondes ; Descartes la prouvait par l'intelligence ; M. de Montyon la trouva dans le cœur de l'homme.

En effet, toutes ces vertus qu'une pieuse fondation nous a révélées, ces dévouements, ces courages, ces abnégations sublimes, toutes ces vertus sont de Dieu, et la Providence est partout où est la bonté.

Cette année, comme toutes les autres, l'Académie a reçu

de nombreux rapport? sur les faits les plus méritoires; et, cette année comme toutes les autres, elle regrette de ne. pouvoir présenter à la iTCORnaissance publique tout ce qui lui a paru digne d'estime.

Une pensée du moins la console : c'est que le petit nombre de belles actions auxquelles elle s'est arrêtée suffirait seul pour prouver que M. de Montyon ne s'est point trompé, que l'homme tel qu'd l'a vu est bien le véritable homme, que l'héroïsme anime toujours cette terre, et que la charité fait toujours des miracles.

Il est, au sem de nos grandes populations, des êtres privdégiés, inconnus de tous, excepté des malheureux qu'ds soulagent, et qui semblent ne vouloir que Dieu pour témoin de leurs bonnes actions.

Près de l'enceinte même où je parle, à l'étage le plus élevé d'une maison modeste, est une petite chambre où Ion ne voit qu'un fauteuil, qu'un lit, qui n'a pour ornement qu'un crucifix : c'est là que demeure mademoiselle Pierrette Len'Et; c'est là qu'une femme de soixanteseize ans travaille dix-huit heures par jour, s'impose les privations les plus dures, vend ses meubles, ses effets, se cache à tous, et accomplit, dans le silence, un de ces beaux et rares dévouements qui, une fois connus, deviennent un titre d'honneur pour l'humanité entière.

Mademoiselle Linet comptait déjà soixante années, remplies de bonnes œuvres, lorsque près d'elle, dans une mansarde voisine de celle qu'elle occupe, vint se réfugier une pauvre vieille femme, madame Billy, veuve d'un ancien employé des postes.

Madame Billy n'avait pour tout moyen d'existence qu'une pension viagère de 30 francs par mois. Mais le dénùment, la misère, n'étaient |pas ce qui l'affligeait. Tristement parvenue au terme de la vie, une douleur

profonde accablait son âme : sa fille était infirme, idiote, sourde, muette. Où lui trouver un appui, et comment supporter l'idée de la laisser seule?

Chfique jour ajoutait au désespoir de la pauvre mère, lorsque mademoiselle Linet, émue de compassion sur tant d'infortunes, vint doucement s'initier aux chagrins de la mère, aux besoins de La fille, et se placer, comme une seconde Providence, entre ces deux êtres.

Alors madame Billy put mourir ; et, à sa dernière heure, confiant sa fille à son amie, elle entendit celle-ci répéter : « Jamais, non, jamais je ne la quitterai. »

Ne songeant plus qu'à remplir cet engagement sacré, mademoiselle Linet a commencé, à soixante-cinq ans, une tâche de dévouement pour laquelle elle s'est inspirée de toute une tendresse de mère.

A peine madame Billy eut-elle fermé les yeux, que mademoiselle Linet fit transporter la pauvre orpheline dans son petit réduit. Là il n'y avait qu'un lit, ce lit fut pour la malade. Mademoiselle Linet travaillait déjà dix heures par jour, elle en travailla dix-huit; quand le travail ne suffit plus, elle vendit ses meubles.

Que ne peut la passion de la charité ? Jusqu'alors un seul être au monde avait pu comprendre les gestes et les sons inarticulés de la malheureuse infirme : l'ingénieuse vertu de mademoiselle Linet lui donna la clef de ce langage.

Depuis onze ans, elle cache sa charité de tous les instants. Elle a toutes les inquiétudes, tout l'amour troublé d'une mère, sans en avoir jamais eu les joies ni les espérances : jamais un sourire, jamais une marque d'affection ne la payent des soins qu'elle prodigue ; et quand on lui parle de l'impossibilité de continuer à son âge cette vie de perpétuels sacrifices et d'une résignation surhumaine, elle lève les yeux au ciel, et de là les por-

tant sur sa fille adoptive, elle répond avec confiance : « Je Tai reçue de sa mère, et je ne la rendrai qu'à Dieu. »

L'Académie décerne à mademoiselle Linet un prix de 3,000 francs.

Nous venons de voir, messieurs, tout ce que peut la charité, inspirée par la sensibilité douce et patiente d'une femme. La charité de l'homme est surtout dans le courage uni à l'humanité, dans le dévouement intrépide.

Cette année l'Académie est assez heureuse pour avoir à proclamer les noms de deux hommes, dont la vie entière n'est qu'une suite des plus beaux faits : l'un de ces hommes est Jean Prévôt, l'autre est Gilbert Bellard.

Jean Préyot est un ancien marin, attaché depuis seize ans, comme surveillant, au port de Libourne.

Placé sur le bord de la mer et au confluent de deux fleuves, les occasions de dévouement ne devaient pas lui manquer, et il n'a manqué à aucune. Pour lui, l'héroïsme est une vertu de chaque jour. Il vit au milieu de la tempête. Si un vent d'orage s'élève, si une tourmente s'annonce. Prévôt est là, toujours là, toujours prêt à disputer aux flots leurs victimes.

Jeune encore, les périls qu'il a tant de fois bravés ont usé sa vie, dont chaque année peut être comptée par un père rendu à sa famille, par un citoyen rendu à la patrie. Aucune infortune ne le trouve insensible. Père de cinq enfants, il partage souvent le fruit de son travail avec les malheureux qu'il sauve.

La population de Libourne est fière de Jean Prévôt. Elle proclame avec orgueil son dévouement, son désin-

téressement, son intrépidité secourable. Un danger survient-il, tous les yeux le cherchent. L'aperçoit-on, un cri d'espérance se fait entendre.

Ses forces, son habileté, son courage, sont le patrimoine de tous ceux qu'un péril menace. Yingt-sept familles lui doivent un père, un fils ou un frère ; et vingtsept voix reconnaissantes répondront à Dieu interrogeant une si belle vie.

L'Académie décerne à Jean Prévôt un prix de 3,000 francs,

Gilbert BELLARDest un de ces vieux soldats de l'Empire qui ont puisé sous les drapeaux de nobles inspirations. Licencié en 1815, le département du Puy-de-Dôme, son pays natal, devint son asile. La commune d'Artonne le choisit pour garde champêtre ; et dès ce moment Bellard sembla ne plus vivre que pour cesjconcitoyens.

Bientôt un violent incendie est arrêté par les secours qu'il organise.

Plus tard, un jour d'une terrible inondation, il apprend qu'un village voisin, le village de Combronde, est presque entièrement submergé. Il y vole, arrache plusieurs habitants à la fureur des flots ; et, concevant tout à coup un moyen de donner de l'écoulement aux eaux, il emtreprend un périlleux travail de mineur, et réussit : les eaux disparaissent.

Bellard se retire, mais le génie du bien l'accompagne. Fn habitant d'Artonne, traversant la rivière qui a débordé, est entraîné dans le courant avec sa mofnture : Blellard accourt et le sauve ; un peu plus loin il tire de ce même courant deux vaches qui faisaient toute la fortune d'une pauvre famille.

A quelques jours de la, un métayer lui doit encore la vie.

Toujours Bellard brave les dangers; et cependant il est père, il chérit une nombreuse famille. Depuis quinze ans il a recueilli dans sa chaumière une vieille parente infirme, que son humeur difficile a fait abandonner par les siens. Compatissant autant que courageux, il associe les soins d'un fils qu'il donne à cette pauvre femme à ses devoirs de père. Quatre petits enfants attendent de son travail le pain de chaque jour, et s'acquittent par des caresses qui font tout le bonheur du vieux soldat. Un fils aîné, sa plus chère espérance, et dont le secours commençait à lui être si nécessaire, lui est enlevé par la conscription : Bellard, qui n'a pas oublié son vieil amour pour la patrie, se résigne ; ce fils succombe sous les drapeaux, et pour la première fois l'àme forte de Bellard paraît abattue. Mais le ciel lui devait une consolation, c'est-à-dire une occasion nouvelle de dévouement, et bientôt le ciel la lui donne.

Le 25 juillet dernier, tandis que les cultivateurs d'Artonne et de Saint-Myon sont retenus au dehors par les travaux de la moisson, un orage épouvantable les surprend ; une énorme trombe deau, s'abattant subitement^ leur coupe toute retraite : la pluie, la grêle, poussées par un vent furieux, font déborder la ri\'ière de Morge, torrent impétueux qui se précipite des montagnes voisines. Les propriétaires des usines établies sur cette rivière paraissent d'abord les plus menacés, et déjà Bellard est au milieu d'eux.

Mais il leur est bientôt enlevé : de plus grands dangers le réclament. Toutes les populations voisines sont accourues, et la terreur les glace. Sur un très-petit espace que les eaux vont infailliblement envahir, cinq malheureux se sont réfugiés et attendent une mort contre laquelle tout secours humain semble impossible, car d'énormes troncs d'arbres, roulés par les eaux, se près-

sent, se heurtent, et rendent au plus habile nageur l'abord impraticable. Les cris de détresse de ces infortunés, les déchirantes supplications de leurs familles, portent la consternation à son comble. Leur pasteur désolé prie, et gémit en les bénissant.

Enfin Bellard arrive : il voit, il comprend ; au milieu du groupe de ces malheureux il distingue un père qui élève son jeune enfant et prie pour lui. Alors Bellard, le noble Bellard, s'adressant à ses concitoyens : « Je sais, leur dit-il, à quoi je m'expose ; si je péris, je vous lègue ma femme et mes quatre enfants. »

Aussitôt il plonge et commence une lutte affreuse, car il ne peut ramener chacun de ces infortunés que l'un après l'autre, et n'arrive, prêt à succomber sous le poids de celui qu'il sauve, que pour songer à ceux qui restent, renouvelant pour chacun d'eux tout ce que le plus intrépide courage peut inspirer de plus héroïque.

Les cris d'admiration des populations entières, les larmes de reconnaissance des mères et des enfants, le soutinrent sans doute, car après six heures d'aft'reux périls, tous furent sauvés, tous furent rendus à leurs familles.

L'Académie offre à Gilbert Bellard un prix de 2,000 fr.

Il est aussi, messieurs, d'autres dévouements. Il est des serviteurs, généreux et fidèles, qui ne se comptent pour rien, qui comptent leur maître, tombé dans le malheur, pour tout, et qui ennoblissent leur état par leur vertu .

Telle est Marie Girard. Née de parents pauvres, elle fut, dès l'âge de onze ans, l'unique soutien d'un père infirme et d'une mère épuisée. Devenu orpheline, le besoin qu'elle avait de s'oublier pour les autres lui imposa de nouveaux devoirs.

Elle servait depuis trente-neuf ans, à Étampes, une famille aisée, lorsque des événements imprévus ruinèrent ses maîtres. Marie, qui leur avait confié une somme de 3,200 francs,, fruit d'une vie entière de travail et déconomie, vit son petit trésor emporté dans une faillite. Elle crut alors n'avoir qu'à consoler et à soulager ; le produit d'un labeur forcé fut, chaque jour, apporté par elle dans la maison de ses maîtres.

Après quelques années de cette vie de privations, la fortune des époux Ménault parut un moment se relever. Marie, en partageant cette aisance temporaire, ne se permit rien pour elle : rigoureusement économe, elle songeait à un avenir, et ce n'était pas au sien.

Le jeune Ménault, arrivé à l'âge de s'établir, prit une maison de commerce à Rouen. En lui faisant ses adieux, Marie qui avait amassé 1,200 francs, lui remit sa bourse, a Yoilà tout ce que je possède, lui dit-elle ; mais ne songe qu'à tes parents, car je peux leur manquer. »

Le désir d'améliorer le sort de ces bons vieillards pousse le jeune homme à trop entreprendre ; ses espérances sont trompées; il tombe malade. Marie quitte pour la première fois ses maîtres, vole à Rouen, et là tout ce que la tendresse d'une mère peut apporter de consolations est prodigué par elle. Cinq mois de soins et de veilles ne peuvent sauver les jours de son enfant d'adoption ; il succombe, et laisse des créanciers qui viennent arrachera ses parents jusqu'à la maison qu'ils habitent. Ces derniers coups sont au-dessus des forces de la pauvre mère, que le chagrin réunit bientôt à son fils.

Marie reste seule alors avec un vieillard complètement infirme ; ne voulant pas lui laisser le temps de connaître toute l'étendue de sa misère, elle loue une petite chambre, y rassemble quelques objets écbappés

au naufrage, y conduit M. Ménault. Là son premier soin est de cacher à lui et aux autres que c'est du travail le plus rude qu'elle tire les ressources qui sauvent le maître qu'elle vénère des secours de la pitié publique ; elle le respecte trop pour ne pas imposer à tous le respect. La sérénité de son visage, le doux contentement qui lui ■vient du cœur, peuvent même laisser au vieillard quelque illusion de bonheur. Il est dans ces âmes privilégiées d'exquises délicatesses. Marie, qui pour elle oublie le nécessaire, se souvient que M. Ménault aime à lire son journal ; il le trouve chaque matm à son réveil, et sa tabatière a toujours été scrupuleusement remplie.

Alliant ainsi le respect à un dévouement si persévérant, aune abnégation si pure, Marie Girard, à soixanteseize ans, après cinquante ans d'une vie consacrée à un maitre qui aujourd'hui en a quatre-vingt-deux, paraîtra sans doute avoir bien mérité un prix de 2,000 francs.

Catherine AuGÉ, de Neufchâteau, dans le département des Yosges, est encore un modèle admirable de dévouement.

Elle est, depuis trente-deux ans, l'unique soutien de l'être infortuné auquel elle s'est attachée. Vainement sa maîtresse elle-même Ta conjurée plusieurs fois de ne pas associer sa vie, encore pleine d'espérances, à une existence brisée par le malheur. Le malheur n'a fait que redoubler la délicatesse, le] courage de cette généreuse

mie.

Yeuve d'un capitaine de cavalerie, et conservant dans la position la pins rigoureuse toute sa noblesse d'âme, puisse aujourd'hui la respectable maîtresse de Catherine Auge, qui n'a pu s'acquitter elle-mèms d'une deite du cœur, apprendre, à quatre-vingts ans, avec quoique bon-

heur que l'Académie décerne à sa vertueuse domestique un prix de 2,000 francs.

Deux médailles de 1,000 francs sont décernées : l'une à Anne Catton, pauvre journalière de Jussey (Heute- Saône), pour les soins gratuits qu'elle prodigue depuis dix-neuf ans à une famille dïdiots infirmes ; l'autre au sieur Laury, de Fontainebleau, qui, après avoir conquis sur nos champs de bataille la croix des braves par son courage, mérite d'y voir associé aujourd'hui, jDour ses actes d'humanité, l'un des prix destinés à la vertu.

Neuf médailles de 500 francs chacune sont accordées pour des actions qui, toutes, mériteraient d'être racontées: car on verrait des êtres pauvres qui n'ont rien et qui donnent, on verrait de bonnes femmes dont l'industrieuse charité a des secours pour toutes les infortunes, et qui font douter qu'il puisse exister des malheureux dans les lieux qu'elles habitent.

Enfin une médaille particulière de 1,000 francs a été votée pour un fait que je crois devoir citer, parce qu'il nous montre jusqu'où peuvent aller, dans une classe pauvre, la délicatesse de l'honneur et la distinction exquise des sentiments.

li y a quelques années que, dans la petite ville de Provins, une famille honnête fut complètement rumée par des entreprises hasardeuses. Après avoir donné tout ce qu'il possédait, le malheureux père, âgé et incapable de travail, devait encore près de 4,000 francs.

Déclaré insolvable, et n'ayant que des enfants mineurs, ses créanciers l'abandonnèrent. L'un de ces enfants était une jeune ouvrière de quatorze ans, qui travaillait depuis plusieurs années pour s'amasser une dot qui lui permît

d'entrer dans la vie religieuse ; c'était là l'unique objet de ses vœux.

Aussitôt que le désastre de sa famille lui fut connu, abandonner son petit trésor pour suffire aux premiers besoins, devenir par son travail l'unique appui d'un père infirme, d'un frère enfant, d'une grand'mère octogénaire, tout cela ne fut pas assez pour la jeune fille.

Sa mère, sa pauvre mère, est là, mourante, et ce n'est pas la misère qui la tue. L'ange qui veille auprès d'elle comprend des vœux que le cœur d'une mère ne laisse pas échapper, et toute sa vie y sera consacrée. Le travail du jour, celui des nuits, joints aux plus rudes privations, lui permettront d'acquitter les dettes de la famille, et un jour le nom de son père sera réhabilité.

La malheureuse mère ferme les yeux en ^bénissant sa fille. Peu après, celle-ci va trouver les créanciers, leur demande du temps, beaucoup de temps, et les supplie de laisser quelques effets à son vieux père.

On est ému à la vue de cette enfant, .mais son projet étonne : elle n'a que son travail, trois personnes sont à sa charge, et elle entreprend de payer des dettes qui ne sont par les siennes. Une résolution aussi forte, dans un âge aussi tendre, trouve des incrédules.

Il y a aujourd'hui vingt ans que mademoiselle Josse- RAND a pris ce noble engagement, dont elle a rempli toutes les obligations ; et elle semble croire que sa conduite n'a rien que de très-ordinaire. Son courage n'ayant jamais failli, une vie qui n'a été que la mise en œuvre d'une bonne pensée lui a laissé toute sa déUcatesse et toute sa modestie.

Elle a reçu les derniers vœux de sa grand'mère ; la vieillesse de son père a été honorée par elle et pour ollo; son frère lui doit une bonne éducation et un état ; il lui doit surtout un nom sans tache, car toutes les dettes ont

été acquittées ; et ce sont des créanciers payés, ce sont des voisins qui ont admiré en silence, qui viennent aujourd'hui, et à son insu, divulguer le secret d'une vertu qui s'ignore.

En terminant ce rapport sur des faits qui honorent à un si haut degré la nature humaine, il serait difficile de ne pas rappeler une fois encore le nom de M. de Montyon.

Après avoir admiré les belles actions que nous proclamons ici chaque année, notre admiration remonte naturellement au génie heureux qui a mis cette suite, cette grandeur, cet ensemble dans l'art de faire du bien aux hommes.

Je dis cet ensemble. En effet, les institutions diverses qu'il a fondées tiennent les unes aux autres, et ne forment toutes qu'une institution immense en faveur du pauvre.

Le pauvre est malade, M. de Montyon lui a préparé des secours pour ses maladies ; le pauvre se livre à des arts souvent insalubres, M. de Montyon a chargé une autre académie d'assainir ces arts, de rendre l'art de guérir plus constamment utile, de jeter les bases solides de la science du bien public; enfin, il vous a confié, messieurs, le soin plus doux, et sans doute non moins important, d'améliorer les mœurs par les lettres, et les lettres elles-mêmes par l'exemple, toujours présent, des vertus du pauvre.

M. de Montyon a reculé toutes les limites connues de la bienfaisance.

Il avait vu le peuple, sous Tinfluence d'une religion toute d'amour, faire de l'humanité la charité; et cela seul lui avait tout appris, car la charité est tout.

Bossuet a dit : « La pitié est le tout de l'homme ; » et

Newton termine l'un des plus beaux ouvrages qui soient sortis de la main des hommes, par ces paroles : « Sans la charité, la vertu n'est qu'un vain nom. »

Récit des actions vertueuses j^our lesquelles des raêdailles ont été décernées 'par V Académie dans la séance publique de 1843.

MÉDAILLES DE MILLE FRANCS

Dominique-François-Marie Laury, né à Long^^T (Moselle) le 5 septembre 1791, actuellement garde champêtre à Fontainebleau. — Ce n'est pas le courage du soldat que l'Académie avait mission de récompenser dans le sieur Laury, ancien militaire, mais c'est le dévouement du citoj'en, l'humanité du noble cœur, qui méprise sa propre vie et met celle des autres à si haut prix.

Dès l'âge de dix-sept ans, Laury, tambour dans un régiment, se distingua au siège de Saragosse; quelques mois après, il montra également la plus grande bravoure à l'attaque du couvent de Montetalevo (Espagne), montant le premier sur la brèche, entraînant ses camarades par son exemple, contribuant enfin au succès de l'attaque.

Deux ans plus tard, on le retrouve à Coïmbre (Portugal), battant le ralliement sous le feu de l'attaque.

En 1813, il traverse le Bidassoa à la nage, ayant sa caisse sur la tète ; il bat la charge, détermine les grenadiers français à passer la rivière à sa suite au gué, et la position occupée par les Espagnols est emportée.

En 1814, dans la glorieuse et fatale campagne de France, lors d'une sortie du siège de Soissons, il fait à lui seul seize prisonniers.

Enfin le 10 juin 1815, au pont d'Ouarre (Belgique), le porte-aigle du régiment, se voyant pris et blessé mortellement, jette, avant d'expirer, son drapeau dans la rivière. Cette dernière pensée, ce dernier mouvement de Ihonneur, sont encore dépassés par Laury. Il ne lui suffit pas que l'aigle française ne soit pas tombée captive aux mains de Fennemi, il veut la remettre en des mains françaises ; il se précipite dans la rivière sous le feu meurtrier de Fennemi, ressaisit le drapeau, et le remet sur l'autre rive au colonel Morisse, qui reçoit en même temps la mort d'une balle qui Tatteint à la tête.

L'antiquité n'offre point de figures plus héroïques que celles de ces trois hommes risquant ou sacrifiant leur vie à la conservation de leur drapeau. Et pourtant nul ne sait leur nom, tant l'héroïsme est chose commune dans nos armées.

La seconde partie de la vie de Laury est consacrée aux actes d'humanité et de dévouement que l'Académie a plus particulièrement mission de proclamer.

Depuis 1820 jusqu'en 1833, à plusieurs reprises différentes, Laury s'est précipité dans la Seine pour sauver des personnes qui se noyaient. Il a été assez heureux pour en sauver ainsi une dizaine. Dans toutes ces occasions, avec des circonstances et des périls divers, il a montré le même courage spontané, le même instinct héroïque, le même oubli des précautions qui pouvaient diminuer son danger.

Enfin, le 9 août 1842, Laury rencontra sur le chemin de Montereau la voiture d'un habitant de Fontainebleau dont le cheval s'emportait. Le conducteur, incapable de le maîtriser, voulut sauter à terre ; mais il tombe à la renverse, le corps dans la direction de la roue. A ce moment, Laury, par un mouvement prompt comme l'éclair, s'élance à la tête du cheval, l'arrête en lui comprimant

fortement les naseaux avec ses deux mains, et, quoique blessé d'un coup de timon dans la poitrine, il le maintient ainsi jusqu'à ce que le conducteur se fût dégagé de sa terrible situation *.

L'Académie a accordé à Dominique-François-Marie Laury une médaille de 1,000 francs.

Anne Gatton, âgée de cinquante-quatre ans, née et demeurant à Jussey, arrondissement de Vesoul, département de la Haute-Saône. — Depuis vingt et un ans, Anne Gatton, pauvre journalière de la commune de Jussey, a pour ainsi dire adopté une famille d'individus aveugles, idiots et scrofuleux. Elle nourrit, soigne, console ces malheureux qui ne lui appartiennent par aucun lien de parenté, de reconnaissance ou de réciprocité d'affection, qui ne peuvent pas même récompenser son admirable dévouement par leur gratitude ou leur amitié. La mère était idiote et presque aveugle ; le fils est idiot, paralysé, hors d'état de se suffire à lui-même ; le père était un pauvre mendiant, rongé de plaies scrofuleuses, horribles avoir et à approcher. Ainsi, pendant vingt et un ans, Anne Gatton a attaché sa vie à la plus grande des misères humaines, et son admirable charité ne s'est pas démentie un seul instant, n'a reculé devant aucune fatigue, aucune répugnance, aucun sacrifice. La vie déjà si dure que lui avait faite sa pauvreté, elle l'a rendue plus dure encore pour soulager la détresse de ses infortunés protégés. G'est en se levant plus tôt, en se couchant plus tard, en mangeant à la hâte, en se dérobant tous les instants de repos accordés aux ouvriers après le repas, qu'elle trouve le temps de remplir ses pieuses

i. Faits attestés par M. Michaux, procureur du roi, par M. de Gournon, sous-préfet à Fontainebleau, par M. Dudouit, maire, et par un grand nombre d'habitants.

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fonctions de garde-malade et, pour ainsi dire, de mère. C'est à la nuit qu'elle court à la fontaine laver chaque soir le linge qui lui sert à panser leurs plaies. L'été, lorsque les travaux de la campagne la forcent, pour gagner sa journée, à sortir de sa petite ville, elle trouve le moyen de continuer à remplir sa tâche et de revoir au moins une fois dans la journée les malheureux qu'elle n'ahandonne jamais. Elle s'offre à l'heure de son repa? pour aller chercher le repas des ouvriers ou pour suivre Ic^ voitures de foin, de gerbes ou de vendange, pour aider à les décharger ; puis elle se rend en courant dans la maison Gramand, et, son emploi d'infirmière rempli, elle retourne à l'ouvrage. Le soir, sa journée finie, elle ira comme de coutume laver le linge de la famille, et le lendemain, avant le jour, elle pansera encore des plaies dont personne n'oserait approcher. Les jours, les semaines, les mois, les années, se sont succédé depuis bientôt un quart de siècle, sans épuiser, sans lasser jamais ce sublime dévouement. Le père et la mère Gramand sont morts depuis près de deux ans. Leur fils est resté, âgé de trente-huit ans, idiot de naissance, placé par ses infirmités et son défaut d'intelligence au-dessous de la brute, paralysé des quatre membres ; il n'a jamais connu que les sensations du froid et du chaud et les aveugles instincts de l'appétit et du sommeil. C'est à cette déplorable créature qu'Anne Catton a continué ses soins; c'est en lui qu'elle a continué de voir son prochain, c'est envers lui qu'elle a si abondamment accompli le précepte i.

Marie-Thérèse Caron, femme Réyin, âgée de soixante-

1. Faits attestés par M. Amédée Thierry, le maire, le curé, les dames de ctiarité de Jussey, les membres du bureau de bienfaisance, du conseil municipal, les voisins, les notables, près de cent signatures.

deux ans, domiciliée à Sus-Saint-Léger, canton d'A- Yesnes-le-Comte, arrondissement de Saint-Pol, département du Pas-de-Calais. — La vfe de Marie- Thérèse Caron rappelle la vie de ces saintes femmes dont parle l'Écriture ; c'est une vie de travail, d'hospitalité, de sacrifices domestiques, d'amour de Dieu, des pauvres et des petits enfants.

11 en coûte de sortir une telle vie de son humble et pieuse obscurité. Du moins nous tairons-nous sur les vertus domestiques de Marie-Thérèse, sur les souffrances qu'elle a dû supporter du côté de son mari, sur ses efforts*pour le ramener au bien et à l'ordre; sur la douceur, le support, la patience qu'elle a toujours opposés à ses mauvais traitements. Elle n'a fait en cela que remplir, dans toute son étendue, un devoir difficile et privé de toute consolation humaine.

Mais au delà même de la limite sacrée du devoir est la charité de Thérèse Caron envers un pauvre vieillard de quatre-vingt-quatre ans, habitant la même commune qu'elle, infirme, malade, dénué, abandonné de tous et même de ses parents. Il ne le sera pas de Marie-Thérèse ; elle se consacre à lui, le soigne comme son père, le veille la nuit, surmonte toutes les répugnances pour le soulager dans une maladie repoussante, lui donne son linge, et, quand elle n'a plus à lui donner, elle quête pour lui. Elle lui assure tous les secours de la religion, ensevelit son corps et l'accompagne à l'église. * En 1841, son indulgente vertu vient au secours d'une pauvre fille idiote, indigente et déshonorée. Elle la réconcilie avec sa famille, prépare la layette de son enfant et le porte au baptême, aussi bien vêtu que l'enfant de la famille la plus aisée de la paroisse.

Sa maison est ouverte à tous les malheureux; étrangers, vagagonds, ceux qu'on repousse ailleurs, ceux qui

n'ont pas de quoi payer un gite pour une nuit, trouvent un -asile chez Marie-Tliérèse, une part de son frugal repas, une place à son foyer, un accueil fraternel.

Mais les enfants surtout sont l'objet de sa tendre sollicitude; elle leur enseigne à lire, elle leui' apprend le catéchisme et les prépare à leur première communion. Elle est toujours disposée à toute heure à recevoir chez elle les ignorants du village; elle leur explique les mystères delà religion dont son exemple leur montre la sainteté, et que sa ferveur leur apprend à aimera

Thérèse Lefebvre, âgée de cinquante-quatre ans, née et demeurant à Dieppe (Seine-Inférieure). — Comn-ie Thérèse Garon, Thérèse Lefebvre a consacré toute sa vie à l'exercice de la charité la plus généreuse. Née d'une famille pauvre et chargée d'enfants, elle fut, à l'âge de dix ans, recueillie par les époux Lameille, tailleurs à Dieppe, qui, n'ayant point d'enfants, se chargèrent de l'élever et lui apprirent leur état.

Cette bonne action n a pas été sans récompense. L'enfant recueillie par charité est devenue à son tour la providence de ses bienfaiteurs ; elle les a soignés l'un et l'autre avec la tendresse de la meilleure des filles. La dame Lameille a succombé il y a déjà vingt-quatre ans, à la suite d'une longue et douloureuse maladie ; son mari, atteint après sa mort d'un asthme qui lui ota les moyens de travailler, tombé dans l'hidigence, ne dut qu'à Thérèse la conservation de son existence et les nécessités de la vie. Bientôt son mal s'aggrava ; il devint incapable du moindre mouvement. Il est resté ainsi douze ans perclus sur un grabat. Le dévouement de Thérèse a

1. Faits attestes par le préfet du Pas-de-Calais, le maire, le curé de Sus-Saiiit-Léger et plus de cinquante signatures des habitants de la commune.

soutenu cette longue épreuve sans se lasser jamais. Sa tendre pitié a veillé constamment près du pauvre paralytique, pourvu à tous ses besoins, apporté à ses maux incurables l'assistance, les secours, les consolations qui les pouvaient adoucir.

Elle n'oubliait pas cependant les liens et les devoirs qui l'attachaient à sa propre famille. Dans une chambre voisine de celle où gisait le pauvre Lameille, Thérèse avait recueilli sa propre mère, pauvre femme chargée d'années et d'infirmités, ne quittant plus son lit, et qui, sans l'assistance de sa fille, eût été réduite à la plus affreuse indigence. Thérèse, sans autre ressource que le travail de ses mains, a suffi seule à cette double tâche. Confinée dans la société de ces deux êtres infirmes, elle leur a partagé ses soins avec une égale aff'ection, et au prix de continuels sacrifices et souvent de dures privations, elle a su prolonger leur existence jusqu'à une extrême vieillesse. La veuve Lefebvre est morte en mai 1840, âgée de quatre-vingt-six ans ; le sieur Lameille est mort en janvier 1841, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

Thérèse n'a recouvré sa liberté que pour la consacrer à un plus grand nombre de malheureux. Visiter les pauvres et les malades, panser leurs plaies, pénétrer dans les plus obscurs réduits, y porter de bons conseils et des consolations, distribuer les aumônes qui lui sont confiées, ensevelir les morts, arracher de pauvres jeunes filles aux funestes influences des mauvais exemples et de la misère, telles sont, avec le travail qui la fait vivre, les œuvres qui remplissent les jours et les veilles de cette généreuse fille. On conçoit que, dans une vie ainsi consacrée, beaucoup d'actes charitables restent ignorés; mais tous ceux qui connaissent Thérèse attestent qu'elle n'a jamais été témoin d'une misère ou d'uoe ftouffrance

sans V porter remède, que personne n'a réclamé en vain sa prompte et active sympathie, qu'elle est l'instrument, le lien et comme Tâme de la charité d"un grand nombre de personnes et de presque toute sa paroisse.

Déjà, du vivant du sieur LameiUe, elle avait recueilU à la fois cinq orphelines qui sont restées chez elle, les unes deux ans, les autres trois, une autre cinq: la dernière, presque dépourvue d'intelligence et incapable de se suffire à elle-même, est depuis dix ans à la charge de

Thérèse.

Nous ne citerons plus qu'un exemple de son dévouement absolu au soulagement de l'humanité.

Acceptant la part la plus difficile des efforts tentés pour arrêter la contagion d'une aftVeuse maladie (la teia-nel répandue dans les classes inférieures de la ville de^ Dieppe, elle s'est chargée de soigner les enfants atteints de ce mal, et c'est elle qui, chaque jour, les nettoie, leur applique les remèdes prescrits et panse leurs plaies.

L'on ne peut dire où s'arrêterait une si entière abnégation d'elle-même, si ses forces épuisées, sa vue affaiblie, sa santé détruite par l'excès du travail, par les veilles et les privations, n'annonçaient déjà une vieillesse hâtive pour laquelle Thérèse Lefebvre ne s'est réservé aucune épargne ^ .

Il est sans doute des vertus plus éclatantes et qui frappent davantage l'imagination ; mais il y en a peu de plus difticiles, de plus méritoires, de plus utiles que cette longue et obscure pratique du bien, que cette vie

1 Faits attestés par M. le préfet de la Seine-lnfériture, par M. le maire de la ville de Dieppe, M. le curé de Saint- Jacques, .M. l'aumônier de l'hospice, les dames et sœurs de charité, M. le président et MM. les membres du conseil des hospices et un grand nombre d'autres signatures honorables.

usée dans les détails de la charité, que ce renoncement et ce sacrifice sans réserve de soi-même aux autres.

Gabriel Dieudo^né, âgé de cinquante-deux ans, né et demeurant à Lille, département du Nord. — Gabriel Dieudonné a commencé par être savetier. Il est devenu plus tard messager de quelques commissionnaires des villes voisines de la ville qu'il habite. Il fait maintenant partie, et depuis dix-huit ans, du corps des sapeurspompiers, toujours le premier lorsqu'il y a des services à rendre et des dangers à courir.

Sa nature généreuse se révéla de bonne heure. Dès f'âge de seize ans il prit à sa charge sa mère malade et refusa de la laisser entrer à Thospice, quoiqu'il n'eût pour toute ressource que les produits si modiques de son humble métier. Plus tard il montra la même piété filiale envers sa belle-mère, la recueillit chez lui et la soigna jusqu'à sa mort.

Jusqu'ici Gabriel ne s'est acquitté que des devoirs de famille ; mais sa charité ne se renfermera pas dans ce cercle où la pénurie de sa position semblerait pourtant devoir la restreindre.

Un pauvre petit bossu, délaissé, sans ouvrage, se tenait dans les environs de l'échoppe où Gabriel travaillait habituellement : la pitié des passants était souvent stérile, et chaque jour n'amenait pas son pain pour ce malheureux. Gabriel recueillit l'infortuné, le logea, lui donna de l'ouvrage pour faire tomber dans sa main l'aumône sans humiliation, le soutint pendant plusieurs années, et ne lui retira son appui que lorsque par son crédit (l'autorité de sa vertu avait donné du crédit à Gabriel savetier) son protégé fut admis à l'hospice général.

Une jeune fille née de parents honnêtes, mais pauvres,

AxNNEE 1843. 71

avait été séduite par un jeune homme d'une condition un peu plus élevée que la sienne. Le séducteur refusait de légitimer par le mariage la naissance d'une pauvre petite fille livrée, ainsi que sa mère, à la plus affreuse détresse. Gabriel consola la jeune femme, la secourut, la préserva du désespoir : il tint sur les fonts, de baptême la pauvre petite fille, sourde et muette, accablée de maux affreux dès sa naissance ; il fit plus, il entreprit d'obtenir la réparation de l'honneur de sa protégée, et il y parvint. Deux autres enfants étaient nés de l'union que l'intervention de Gabriel avait rendue légitime, lorsque le mari succomba à une longue et cruelle maladie, durant laquelle s'étaient épuisées les ressources <ie la famille. Sa veuve restait chargée de trois petits enfants, dont l'aînée était à elle seule un terrible fardeau. Gabriel ou^Tit sa maison à la veuve et aux trois orphelins, et, d'accord avec sa digne femme, partagea avec eux le pain qu'il gagne avec tant de peine.

La jeune sourde et muette, soignée par ses protecteurs comme leur enfant chérie, termina dans leurs bras sa déplorable existence. Un autre enfant de la veuve, tombé malade à son tour, éprouve sans l'épuiser la pitié du charitable ménage, et le hasard seul a fait découvrir ce long dévouement à ceux qui l'ont signalé à l'Académie^.

Catherine Bûurgoin, née en 1753 à Châtillon-le-Duc, domiciliée à Besançon, département du Doubs. — Catherine Bourgoin entra à Tàge de quatorze ans au service d'une famille (la famille Morel, de Besançon) composée du père, de la mère et de huit enfants en bas âge. Dès

1. Faits attestés par M. le préfet du Norl, M. le curé de Saint- Étienne, MM. les membres du bureau de charité, M. Leclerc, chef de bataillon des sapeurs-pompiers, etc.

:t PRIX DE VERTU.

cette époque commença pour elle une vie de privations et de sacrifices de toute nature. Ses maîtres, devenus vieux et infirmes, ne tardèrent pas à succomber ; Catherine, qui les avait soignés jusqu'à leurs derniers moments comme une tendre fille, devint la mère des enfants orphelins, soutint leur courage, employa, pour leur procurer le nécessaire, le fruit de ses veilles et de ses économies. Plusieurs fois l'occasion se présenta de se créer un sort meilleur; mais sa sollicitude pour sa famille adoptive l'emporta sur tous ses intérêts, et toujours elle repoussa les propositions qui lui étaient faites.

Pendant le cours de la Terreur, elle dérobait au service de ceux qu'elle appelait ses maîtres quelques instants employés à adoucir par mille moyens ingénieux, par le sacrifice d'une portion de ses gages, les rigueurs exercées envers les malheureux qui, sous le nom de suspects, remplissaient les prisons. Elle a bravé beaucoup de périls, mue par cette courageuse pitié.

Aujourd'hui, elle n'a plus à sa charge que l'une des personnes de la famille Morel ; mais, pour comble de misère, elle est atteinte de paralysie. Catherine Bourgoin veille sur les derniers jours de sa dernière maîtresse comme elle a veillé sur ses premières années. Elle a maintenant quatre-vingt-dix ans, et il y a plus de soixante-quinze ans qu'elle suit d'un pas toujours égal cette longue carrière de dévouement*.

Jeanne Drouino, de Paris, femme de chambre de mademoiselle Lauger, rue de l'Université, n° 2, dixième arrondissement. — Jeanne Drouino n'a obéi qu'à des sentiments naturels, elle n'a rempli que des devoirs de

1. Faits attestés par M. le préfet du Doubs, MM. les président et juges du tribunal de Besançon, MM. Ordinaire, de Gallerange, etc.

famille; mais elle a éprouvé ces sentiments, elle a accompli ces devoirs avec un degré de bonté, de dévouement et d'abnégation d'elle-même assez rare pour exciter l'admiration de tous ceux qui l'ont connue.

Depuis vingt-quatre ans elle soutient sa sœur et les enfants de sa sœur, sans se rien réserver pour elle-même. La seule portion de ses gages qu'elle détourne parfois de cette généreuse destination est employée à secourir d'autres malheureux étrangers, et souvent ingrats.

Jeanne Drouino ignore elle-même sa bonté. EUejie comprend pas pourquoi sa sœur l'appelle un ange, pourquoi ses voisins lui montrent tant de respect. Comme une humble petite 'source limpide, mais cachée, elle répand la vie autour d'elle sans se montrer *.

Marie-Thérèse Boeuf, née à Marseille (Bouches-du- Rhône) et y demeurant. — Marie-Thérèse Bœuf était depuis treize ans (en 1828) au service des époux Zibibbi, d'origine génoise, lorsque des revers imprévus renversèrent la fortune de M. Zibibbi. Pendant trois ans, Thérèse fut la seule confidente de ses maîtres. Elle leur demande de les servir gratuitement et parvient à dissimuler au dehors la gêne qui se faisait sentir dans l'intérieur.

Après trois ans d'une lutte inutile et désespérée, M. Zibibbi succomba à ses chagrins. Thérèse comprend qu'il ne s'agit plus pour elle de ne rien recevoir, et que maintenant il faut donner. Elle se dépouille de ses effets, elle vend sa chaîne d'or, qu'elle avait achetée du fruit

1. Attesté par mademoiselle Lauger, M. le curé de Saini-Tliomasd'Aquin, M. le baron Hyde de Neuville, M. Coquebert, payeur du dé, parlement de Maine-et-Loire, M. HamoUe, mélecin à Paris, M. le maire.de Vannes, M. le curé de Saint-Patern, M. de Vannts, madame de Labaudière, M, l'abbé Hubeneck, prtHre trésorier de Saint-Germain des Prés.

de longues économies ; elle travaille jour et nuit ; elle multiplie les inventions ingénieuses pour se procurer un salaire qu'elle apporte tout entier à sa maîtresse. Elle accepte tous les genres d'ouvrages, réservant pour elle ceux qui sont pénibles et laborieux, donnant à sa maitresse ceux qui sont agréables. Depuis douze ans que madame Zibibbi est veuve, le dévouement de Thérèse ne s'est pas démenti un instant. Durant ces longues années, les offres les plus séduisantes lui ont été faites ; ses talents, son intelligence, son beau caractère, ont tenté plusieurs familles de Marseille, qui lui auraient donné volontiers le gage le plus élevé que l'on donne dans la province. Plusieurs propositions avantageuses de mariage lui ont également été faites. Rien n'a pu ébranler un instant sa fidélité.

Une dame charitable de Marseille, mademoiselle Lautard, témoin de ce généreux dévouement, conçut la pensée de demander pour Thérèse un des prix Montyon. Accompagnée d'un ecclésiastique heureux de s'associer à cette œuvre, elle s'est présentée chez madame Zibibbi pour recueillir son témoignage. La bonne maîtresse n'a pas cru devoir taire à sa bienfaitrice la demande qu'on se proposait de faire en sa faveur. Thérèse, surprise et saisie, fond en larmes et s'écrie : « Oh ! mademoiselle, Dieu vous a envoyée comme un bon ange; si je suis assez heureuse pour recevoir quelque argent, quoique je n'aie jamais cru l'avoir mérité, je vous en supplie, qu'il soit tout pour madame : je ne veux pas même le voir ni qu'il passe pai- mes mains; tout pour madame* ! »

1. Attesté par M. le préfet des Bûuches-du-P.hône, monseigneur l'évêque de Marseille, M. de Surian, député de Marseille, M. le maire et M. l'adjoint .!e la mairie. M. le secrétaire perpétuel de l'Académie, des magistrats, militairos, officiers de marine, notable.-, au ntrabre de quarante signatures des plus honorables de la ville.

Marie-Françoise-Florence Buard, née à Lavey-le-Monceau (Seine-et-Oise) le 22 janvier 1784, domiciliée à Paris, rue Saint-Honoré, n° 340, deuxième arrondissement. — Marie-Françoise-Florence Buard est entrée le l^"" juin 1819 au service de M. Lubin, alors âgé de quatre-vingtquatre ans; sa femme en avait soixante-quatre. M. Lubin est mort en 1830, âgée de quatre-vingt-quinze ans, admirablement soigné par Florence. Il laissait à sa veuve une fortune honorable, que son fils unique dissipa en peu de temps dans de mauvaises spéculations. Le fils Lubin s'enfuit en Angleterre, emportant, dans une banqueroute frauduleuse, les dernières ressources de sa mère et 2,000 francs que la pauvre Florence Buard lui avait confiés, fruit de ses longues épargnes.

Abandonnée de son fils, aveugle, octogénaire, privée de la raison par intervalles, madame Lubin ne connut pas toute l'horreur de sa position. On la fît subsister d'abord en vendant ses meubles, son argenterie, en s'imposant mille privations, en redoublant d'économie et de soins. Florence pourvut à tout, et sa maîtresse put croire encore à son ancienne aisance. Tout reste de fortune s'épuisa enfin, mais non rintelligente et rare sollicitude de la vertueuse domestique. A l'aide de son travail et des dons de la charité privée, elle acheva l'œuvre qu'elle avait entreprise. Elle s'accoutuma à lïnsomnie, à l'abstinence, aux exigences et aux inégalités d'un caractère aigri par la souffrance et d'un esprit affaibli par l'âge. Lorsque, dans ses derniers jours\ madame Lubin, étant tombée plus malade, semblait n'avoir plus absolument d'autres ressources qne l'hôpital, Florence en créa de nouvelles par son infatigable activité et son zèle assidu. Madame Lubin mourut dans son lit, chez elle, entourée de tous les soins de cette vertueuse fille, qui oubhait, en se sacrifiant à sa maîtresse, qu'elle-mèrae

était sexagénaire, crime santé délabrée par tant d'efforts, et privée, pour ses derniers jours, du pain qu'aurait dû lui assurer le travail d'une longue viei.

Anne Ribes, née et demeurant à Limoux (Aude), âgée de cinquante-six ans. — Un dévouement de la même nature que ceux que nous venons de raconter a fixé le choix de l'Académie sur Anne Ribes. Quelque grande que soit sa vertu, quelque touchante que soit sa bonté, nous ne lui consacrerons pas une bien longue notice: car il semble que son histoire soit faite d'avance par l'histoire de ses sœurs dans la charité. Nous ne nous plaindrons pas de cette heureuse monotonie : ces vies obscures et dignes d'admiration qui nous sont tout d'un coup révélées ont un même mobile intérieur qui doit se manifester de même au dehors. Ces belles actions ne sont semblables que parce qu'elles sont parfaites et qu'il est impossible de rien ajouter au dévouement de celles qui les ont accomplies.

Annes Ribes entra, à l'âge de dix-huit ans, au service de mademoiselle Marie Bourret. Elle y est encore, après trente-six ans d'un service complètement gratuit. Elle a consacré à sa maîtresse son temps, ses forces, toutes ses facultés ; elle lui a donné un petit capital de 500 francs, tout ce qu'elle possédait au monde. Maintenant qu'elle n'a plus rien à donner, elle intéresse la charité des autres au dénûment de sa maîtresse et la fait vivre par l'intérêt et la confiance qu'elle inspire.

Mademoiselle Bourret est aujourd'hui presque nonagénaire, paralytique ; ses besoins sont multipliés par ses

1. Attesté par M. le curé de la Madeleine, M. le curé de Saint-Roch, M. l'abbé Bussière, M. le docteur Delamare, M. Élie Petit, avocat à la cour royale, M. le juge de paix du deuxième arrondi;semenî et un grand nombre de personnes honorables du quartier.

souffrances : mais Anne suffit à tout. Le seul sacrifice qui lui ait quelquefois coûté, c'est celui des moments qu'elle trouverait tant de bonheur à passer au pied des autels*.

Etienne Garnayauld, né à la Bigottière, arrondissement de Laval, département de la Mayenne, le 24 juin 1801, et y demeurant. — Etienne Garnavauld, fils dlionnètes laboureurs, ne reçut, dans son enfance, que des leçons et des exemples de religion, d'honneur et de vertu. A dix ans, il était déjà orphelin; placé comme petit domestique chez un fermier du voisinage, il ne négligea rien pour lui témoigner sa vive reconnaissance de ce qu'il avait bien voulu le prendre à son service. Il était à peine âgé de onze ans, lorsque la femme de son maître tomba dangereusement malade. Le généreux enfant court à minuit, par un froid rigoureux, chercher un médecin à une distance de deux lieues. Il suit à pied le médecin à cheval; fait ces cRiatre lieues en deux heures, mais il a la douleur d'arriver trop tard : la fermière était morte. Les jours d'Étienno furent en danger par suite de l'excès de fatigue qu'il avait bravée et aussi par le regret de n'avoir pu contribuer à sauver la malade.

Dix-huit mois après, il était encore au service du même maître, lorsque le feu prend dans une partie des bâtiments de la ferme. Etienne expose sa vie avec un courage héroïque ; après des efforts inouïs, aidé seulement de son maître, il parvient à arrêter le feu avant qu'il ait atteint les autres bâtiments de la ferme.

Plus tard, un pauvre journalier tombe malade dans une autre ferme où servait alors Etienne. Incapable

1. Alteslé par .M, le préfet de l'Aude, M. Guiraud, de l'Académie française, M. le maire de Limoux, député, M. le curé de Saint-Martin de Limour,

d'aller plus loin, il se couche dans un coin d'une grange dont il trouve la porte ouverte : mais sa maladie est contagieuse ; maîtres, valets, camarades, tout le monde le fuit. Etienne seul court à l'homme abandonné, le soigne, le sert, l'assiste de toutes les manières, adoucit toutes ses angoisses et reçoit son dernier soupir et sa bénédiction. Alors encore sa tâche n'est pas terminée; il construit un brancard sur lequel il dépose le corps du pauvre étranger, détermine avec grand'peine un de ses camarades à se joindre à lui pour le porter à la paroisse, et ne se sépare du mort qu'après avoir obtenu pour lui les prières de l'Église et la sépulture chrétienne.

Avec tant de vertu une qualité manquait à Etienne, la prudence.. A peine âgé de vingt-deux ans, il devient passionnément amoureux d'une jeune et jolie fille, sans aucun bien, sans état, sans énergie. Il l'épousa, et avec elle la misère et les soucis entrèrent dans son ménage. Il ne s'irrita point, il ne se découragea point; il comprit qu'il ne devait compter que sur lui seul pour soutenir sa famille, qu'il vit s'accroître chaque année. Malgré ses efforts et les privations de toute espèce qu'il s'était imposées, ne vivant que de pain et de son détrempé d'eau, il avait bien de la peine à faire subsister sa femme et ses enfants. Il ne savait que labourer la terre et ne gagnait que 8 à 12 sous par jour; bien rarement son salaire s'élevait jusqu'à 1 franc,

'C'est dans cet intérieur si pauvre que, vers le commencement de l'hiver de 1830, Etienne recueillit la mère de sa femme, devenue veuve et sans secours. Il n'a pas de chambre, il n'a pas de lit, il n'a qu'à peine du pain. N'importe, il plante dans le coin le mieux abrité de sa cabane quatre piquets, y assujettit quelques planches, y rassemble tout ce qu'il a de meilleur coucher et y dépose sa belle-mère infirme.

Ce pauvre ménage se composa alors de huit personnes, cinq enfants dont trois ne marchaient pas seuls, la mère malade, et la grand'mère, qui dès lors ne quittait plus son grabat. Obligé de rendre à toutes ces faibles créatures des soins de tous les instants, tout travail salarié lui devenant à peu près impossible pendant lejour, il consacra la plus grande partie de ses nuits à tisser de grosse toile, seul moyen pour lui de gagner le pain de sa famille. En même temps qu'il se prive de sommeil, il se retranche également la nourriture. Il faut une part de plus à la grand'mère : Etienne la prend sur la sienne, déjà si réduite ; il prend la résolution de doneer tout son repas du soir à sa i belle-mère, et pendant cinq ans il accomplit ce sacrifice, qu'on peut appeler héroïque si Ton proportionne l'admiration au sentiment qui lïnspire. Souvent, le soir, le pauvre Etienne se sentait près de succomber au sommeil, à la faim, à la fatigue ; alors il priait bien ardemment ; il regardait sa pauvre belle-mère, qui semblait heureuse d'être au milieu de sa famille, et il se remettait courageusement à son métier.

Cependant chaque année la nombreuse famille de Garnavauld s'accroissait encore, et sa femme, en donnant le jour à son huitième enfant, perdit totalement la raison. Le pauvre Etienne, frappé au cœur, ne trouva que dans sa foi la force de supporter ce nouveau coup. Pendant deux ans qu'a duré cet état de sa femme, il n'a plus un instant de repos ni de consolation; sa santé ne résiste pas à tant de douleurs et de fatigues ; son sang se décompose, un mal affreux le prive de l'usage du bras gauche ; les chairs sont rongées jusqu'aux os, les os se carient, la souffrance est cruelle, le danger pressant. Etienne, courageux, résigné, continue à travailler de l'autre bras ; il fait à pied des courses de huit lieues par jour, afin de gagner quelque chose pour sa famille.

Sa probité est si bien connue, qu'on lui confie des sommes considérables pour les porter à de grandes distances. Mais malgré ses efforts, et même après la guérison de son bras, sa misère, augmentée par sa longue maladie, ne lui permet plus de payer son faible loyer. On lui donne congé. Il transporte sa famille dans une hutte abandonnée ; il y établit sa grandiiière avec des précautions infinies, lui donne la meilleure place, comme il lui consacre ses premiers soins, ces soins que le rapport de ses concitoyens appelle surhumains et qu'il est impossible d'énumérer.

En traçant ce récit fort abrégé d'une vie si douloureuse, le cœur se serre. On aurait besoin d"un rayon de soleil dans ce sombre tableau ; d'un instant de bonheur pour le pauvre Etienne. Ce besoin ne sera pas tout-à-fait trompé.

En 1842, Etienne est rétabh, sa femme a recouvré la raison, sa misère est un peu moins poignante. Ses enfants grandissent, les deux aînés des huit commencent à l'aider ; enfin, Etienne peut manger du pain cà son appétit. Il se sent tout joyeux d'un tel changement. Il remercie le cie] avec effusion. Il est touchant à voir dans Fintérieur de son pauvre ménage, où la paix et l'union ont toujours régné, le soir, au milieu de sa femme et de ses nombreux enfants, à genoux par terre, la tète découverte, priant Dieu à haute voix auprès du lit de la grand'mère. Qui ne serait profondément attendri et édifié à l'aspect de cette humble scène de famille !

Dernièrement Etienne disait : « Ma belle-mère s'affaiblit chaque jour ; je crains bien que ma tâche envers elle ne soit bientôt terminée.^Oh ! si j'avais été riche, la bonne mère n'eut manqué de rien. Du moins je ne l'ai jamais rudoyée, et je n'ai jamais souffert que mes enfants lui fissent la moindre peine. »

Il est presque superflu de dire qu'un si noble cœur n'a pas exclusivement concentré son dévouement dans le cercle delà famille. Quand on aime ainsi les siens, on n'est capable d'aucun égoïsme, même le meilleur.

Parmi les nombreux détails que le rapport soumis à l'Académie contient sur la charité de Garvanauld envers des étrangers, nous choisirons quelques traits.

Le 6 février 1832, au miUeu de la nuit, un de ses voisins vint frapper à sa porte et le supplier d'aller chercher du secours pour sa femme en mal d'enfant et près de pérk. La sage-femme demeure à une grande distance; la terre est couverte de neige et de verglas. Etienne n'a point de souliers, et l'on ne peut courir sur la glace avec des sabots. Etienne part nu-pieds ; il fait ainsi un long trajet dans la neige, par la nuit profonde, il traverse la forêt, ramène la sage-femme, et la mère et Tenfant sont sauvés.

Au mois d^aoùt 1833, dans le milieu de la nuit encore, il s'aperçoit que le feu a pris dans une maison isolée : il y court réveiller avec la plus grande difficulté les habitants profondément endormis, se précipite jusqu'à trois fois au milieu des flammes, et la maison s'afl'aisse dans Tincendie au naoment où il en passe le seuil pour la troi sième fois, emportant dans ses bras le dernier membre de la famille, un enfant encore endormi.

Au mois de mars 1835, le feu prend dans la forêt de Mayemie; c'est encore Garnavauldj qui s'en aperçoit le premier, qui court prévenir les ouvriers, et, au travers des plus grands dangers, contribue à éteindre l'incendie.

En novembre 183G, il rencontre sur le chemin de la Bigottière un homme évanoui qui parait avoir fait une chute ; il le ranime par ses soins, le relève, l'encourage, le conduit à sa cabane: là, il le réchaufle, partage son

pain avec lui et ne lui laisse continuer sa route que lors

que son état n'offre plus de danger.

En 1842, même rencontre; un voyageur pauvre est trouvé dans un fossé;; il a l'air d'être tombé d'inanition; il va périr. Etienne l'apprend, il accourt, il apporte le pain et l'eau dont il allait se nourrir lui-même ; le pauvre étranger revient à la vie et part fortifié *.

Dans cette notice, trop longue peut-être pour le recueil auquel elle est destinée, nous avons été forcé néanmoins de négliger un grand nombre de détails qui, dans le récit naïf où elle est puisée, ajoutent beaucoup de traits distinctifs au caractère.

Nous terminerons notre tâche par une seule réflexion :

Dans les onze biographies que nous venons d'esquisser, tous les dévouements, hors un seul, ont eu, nous dit-on, la religion pour base, pour mobile^et pour récompense. C'est une touchante preuve de plus de l'influence du christianisme sur les âmes, et cette nouvelle évidence d'une si salutaire vérité n'est pas une des moindres obhgations de la société envers l'institution des prix Montyon.

1. Attesté par M. le curé, M. le maire et tous les habitants de la Bigotlière.

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