‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 8 sur 43 · DISCOURS DE M. SCRIBE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. SCRIBE

DIRECTEUR DE l'ACADÉMIE

Prononcé dans la séance publique annuelle du 29 août iS44.

J'aurais désiré pour moi, et surtout pour vous, qu'une voix plus imposante que la mienne vint proclamera cette tribune les noms de ceux qui ont remporté les prix de vertu fondés par M. de Montyon dans ce testament récompense et modèle à la fois de la vertu, ce testament, dont nous sommes les exécuteurs et dont les pauvres sont tous les légataires. Mais cet honneur, je ne l'ai point demandé ; je l'ai accepté, c'était mon devoir.

L'Académie nomme ceux qui doivent la représenter, et pour vous prouver que vous êtes bien ici dans une république... la république des lettres, des trois consuls qu'elle a choisis, l'un est, dans ce moment, un ministre du roi, l'autre est un poëte, le troisième un auteur dramatique, et cette dignité temporaire dont mes collègues ont daigné m'honorer vous dit assez qu'on ne reconnaît dans cette enceinte aucune espèce d'inégahté... Je me trompe, messieurs, il y en a une qui existera toujours, celle des talents.

LïUustre orateur qui m'a précédé à cette tribune avait une tâche facile. . . il avait à vous parler de l'éloquence ! . . .

C'était rester dans sa sphère, c'était, pour ainsi dire, ne pas sortir de chez lui ; mais pour moi, liahitué aux jeux delà scène et aux fictions du théâtre, venir vous retracer desmisères véritables et des douleurs qui ne sont pas feintes, porter au milieu de vous une parole grave et sévère, c'est une mission qui n'est pas la mienne, et je regrettais de n'avoir pas plutôt à vous tracer quelque drame où je fusse moins faible et moins inhabile, lorsqu'en parcourant ces annales où brillent tant de péripéties naïves et touchantes, tant de scènes presque invraisemblables de dévouement, de persévérance et d'abnégation, il m'a semblé que ce simple récit, déroulé à vos yeux, était le drame le plus beau, le plus pur, le plus instructif à vous offrir... drame qui ne ressemble à aucun autre ! car ceux qui le racontent sont véridiques ; ceux qui y paraissent, sublimes ; ceux qui l'ont écouté, meilleurs !

David-Pierre Lacroix est né à Dieppe, et Dieppe s'en félicite, car, depuis qu'il existe, David Lacroix a préservé de la mort cent dix-sept malheureux... Oui, messieurs, Ç(?nt dix-sciit de ses concitoyens dont il est le sauveur ; et si vous demandez quel est son état, on vous dira presque qu'il n'en a pas d'autre. David Lacroix est un homme simple et sans prévoyance, qui n'a jamais pensé à lui ni à son avenir! Sa tâche de chaque jour, c'est sa vie qu'il expose pour ses concitoyens.... et sa tâche... il l'a commencée de bonne heure, car à seize ans son coup d'essai pensa lui être fatal. En atteignant le rivage avec celui qu'il venait de sauver, il perdit connaissance, et pour le rappeler à la vie, pour lui faire rendre l'eau qu'il avait bue, ceux qui lui portaient secours ne trouvèrent rien de mieux, dans leur ignorance, que de le suspendre la tète en bas... c*est-à-4ire i'de lui

donner une appoplexie... il en devait mourir! Mais rassurez-vous... trop de jours dépendaient des siens pour que Dieu ne lui vint pas en aide... Et il semble que cet homme généreux ait fait vœu de consacrer aux périls des autres cette vie qu"un miracle venait de lui rendre.

Dès qu'un orage se prépare, dès qu'un bateau pêcheur apparaît au loin, battu par la tempête, David Lacroix est là, debout sur la jetée, sentinelle avancée, épiant le danger, et au premier cri d'alarme il est à la mer I

Ainsi le flambart le Saint-Charles de Calais, qui avait six hommes d'équipage, le Saint-Jean de Boulogne, quinze, et la Catherine^ quatorze; ainsi, le bateau de pèche le jeune Henri ^ qui portait vingt-cinq personnes à bord... se seraient perdus corps et biens, si David Lacroix n'avait été, au milieu d'une mer furieuse, leur porter à la nage une amarre qui les sauva et les fitentrer auport.

En novembre 1841, par un coup de vent terrible, un brick anglais nommé Ver allait être jeté contre les rochers, à l'est de. Dieppe. Aux cris d'effroi qui s'élèvent, David Lacroix, qui demeure au bord de la mer, s'élance hors de chez lui, malgré sa femme et ses enfants, car David Lacroix est marié, messieurs, et ceux pour qui il allait exposer ses jours n'étaient pas ses compatriotes... Huit hommes, qui composaient l'équipage, sont sauvés par ses efforts et ceux de ses camarades. Mais le capitaine est resté le dernier sur le brick, et la mer devient à chaque instant plus furieuse.

David Lacroix, quoique déjà blessé , à la jambe, se précipite de nouveau vers le navire; il y monte, enlève le capitaine, qu'il ramène à la nage, et quelques minutes après le bâtiment était en pièces et ses débris flottaient sur l'eau.

Vous croyez peut-être que David Lacroix regarde son œuvre comme terminée!... Non, d'autres devoirs lui restent encore à remplir... Celui qu'il vient de sauver a tout perdu... il n'a plus d'asile. Lacroix lui en offre un... Le capitaine anglais est devenu son hôte... Il le garde plusieurs jours... il partage avec lui son feu, son pain, ses vêtements... il ne voit dans un marin comme lui, dans un marin anglais, qu'un frère et qu'un ami !

Je vous ai dit que David Lacroix était un homme simple, sans défiance, sans prévoyance, qui a fait son devoir, et qui le ferait encore, même aujourd'hui !

Le capitaine anglais est parti dispos et bien portant, et Lacroix reste chez lui malade... car-sa jambe gauche a manqué d'être fracassée, et il lui faut trois mois pour guérir ses blessures.

A peine rétabli, et pour réparer Je temps perdu, il sauve sept hommes du brick français la Mauve de Saint- Malo, capitaine Juhel, qui, jeté à la côte, allait périr ; et comme si Tintrépide Lacroix était né pour combattre et vaincre les éléments les plus furieux, dans l'année où nous sommes, en mars 1844, un incendie éclate à bord de la goélette l'Active^ et ce qui redoublait les alarmes, c'est qu'il y avait dans le port trente ou quarante navires prêts à partir pour Terre-Neuve. L'incendie pouvait les atteindre... Pas un moment à perdre, et tous ceux qui étaient à bord du navire enflammé s'étaient hâtés de l'abandonner.

Ce feu si terrible que chacun fuyait, voici quelqu'un qui y court ; il descend par un sabord où son corps pouvait passer k grand'peine, et, au risque d'être suffoqué parla fumée ou dévoré par les flammes, il travaille tranquillement et arrête lïncendie.

Cet homme, qui semble vivre dans le danger, vous l'avez déjà reconnu... c'était celui que la ville de Dieppe

nommait?^ Sauveur... Aussi lorsque le roi, qui ne laisse aucune gloire du pays sans récompense, eut envoyé au brave marin la décoration de la Légion d'honneur, elle lui fut remise devant les troupes sous les armes, aux acclamations de la population entière, et, selon l'expression de M. le maire de Dieppe, ce fut un jour de fête nationale.

Tous ces traits, messieurs, et bien d'autres encore nous sont attestés par ceux-là mêmes qui, chaque jour, en furent les témoins... par les magistrats et les habitants de Dieppe. Parmi tant de signatures, il en est une que nous avons lue avec un pieux respect, et qui, à défaut de toute autre, aurait suffi pour notre conviction! Cette signature, pour ne pas dire cet ordre, est de la petite-nièce de M. de Montyon, madame de Balivière, aujourd'hui religieuse à la congrégation de Notre-Dame du Roule.

L'Académie décerne à David Lacroix un prix de 3,000 francs.

Ne croyez pas cependant, messieurs, que ce genre de dévouement soit rare dans notre pays. Il est des peuples chez qui tout est réfléchi et calculé, même les bons sentiments. En France, tout est d'élan et d'inspiration... on réfléchit après ; mais on est humain et brave d'instinct. Aussi vous concevrez aisément que l'Académie ne puisse récompenser tous les traits d'humanité et de courage qui lui ont été signalés... Elle a dû choisir, et son choix s'est arrêté sur Pierre Tbiane, dit Cayanne, ne à Moissac, département de Tarn-et-Garonne. Gomme David Lacroix, c'est un intrépide marin, et comme lui il n'a jamais craint d'exposer ses jours... Le théâtre est moins vaste, le courage est le même... Ge n'est plus l'Océan, c'est le Tarn, c'est la Garonne, qui sont témoins des traits les plus héroïques.

Neuf fois de suite, il se précipite dans le Tarn pour arracher à une mort certaine neuf malheureux que l'un après l'autre il ramène au bord.

Pendant trente ans, on le trouve toujours prêt à répondre aux cris de détresse des naufragés ; et enfin, en 18i2, au moment où il travaillait comme ouvrier dans la commune de Malauze, il entend plusieurs voix appeler du secours.. Un jeune homme de quinze ans, l'espoir de sa famille, venait de tomber dans un 'endroit où la Garonne offre le plus de danger. Il luttait en vain contre l'impéluosité du fleuve qui l'entraînait! Trente personnes, témoins de son agonie, poussaient des cris de désespoir et n'osaient le^secourir,

Gayanne, qui vient de quitter son ouvrage, arrive haletant, couvert de sueur... Il ne réfléchit pas que les eaux glacées du fleuve peuvent lui donner la mort. . . Il ne pense pas au danger qui le menace, il ne voit que celui de la victime et se précipite tout habillé. Quelques minutes après il avait rendu un pauvre enfant à sa famille ; mais lui, il était perdu pour la sienne. Son dévouement lui avait coûté cher.... Des fièvres intermittentes ont épuisé ses forces, et des douleurs cruelles l'ont forcé de renoncer à ses travaux.

L'Académie accorde à Pierre Thiane, dit Gayanne, un prix de 2,000 francs.

C'est peu, sans doute ; mais songez, messieurs, qu'il est encore d'autres actions à récompenser, qui, pour être moins éclatantes, n'en sont pas moins héroïques et moins sublimes.

Les actes de courage brillent au grand jour, ils éclatent à tous les yeux... Les vertus dont je vais vous parler se cachent, et il faut aller les chercher... Si elles sont trahies, c'est par le pauvre qu'elles ont secouru, par

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l'orphelin qu'elles ont recneilli, par le malade dont elles ont pansé les plaies... C'est la reconnaissance qui seule les dénonce à notre admiration.

Telle est dans les communes de Bourg-lez-Yalence et de Châteauneuf, département de la Drôme, une pauvre femme qui est la sœur de charité, l'institutrice et la providence du canton: c'est Julie-Jeanne Mazade. A peine a-t-elle même de quoi vivre, et elle porte secours à tout le monde... Sa bienfaisance a su se créer des ressources, non pour elle, mais pour les autres. Son humble chaumière s'est transformée en hospice et en salle d'asile.

Y a-t-il un malade dans le village, Jeanne va à Valence chercher un médecin. Les médecins ne refusent point Jeanne ; ils viennent î Pour les soins à prodiguer, pour les nuits à passer, c'est Jeanne qui s'en charge; et cette charité de tous les instants, ce dévouement constant, infatigable, tout le monde s'en étonne, excepté elle. C'est son droit, c'est son privilège ; tous les malheureux lui appartiennent.

Une nuit, un grand brait se fait entendre dans le village. C'est une pauvre femme dont le désespoir et la misère ont égaré la raison ; elle est prise d'un accès de folie, de folie furieuse ; elle menace les jours de son mari, de ses enfants ; personne n'ose en approcher. — Jeanne, Jeanne, venez !... — Et Jeanne accourt. Ses soins et l'ascendant de sa parole contiennent et calment cette malheureuse insensée qui bénit Jeanne, comme si elle avait sa raison. Mais ce n'est rien encore : cette femme ne peut rester au village, elle ne peut y être soignée. Il faut la faire admettre à l'hospice Saint-Alban, près de Grenoble. Mais comment l'y conduire? De Bourg-lez- Valence à Grenoble il y a plus de dix-huit lieues. Dix-

lieues à pied ! car on n'a pas les moyens de voyager autrement; et à chaque moment les accès de fureur redoublent. Lïnsensée a tenté d'étrangler son vieuxfpère et a déchiré avec ses dents la joue de sa sœur qui l'embrassait. Comment, pendant dix-huit Heues, lui servir de compagne et de guide ! Qui oserait le tenter? — Moi, dit Jeanne, je partirai. — Et elle part ! Je ne vous parle point de ses jours qu'elle expose, je vous ai dit qu'ils appartenaient aux malheureux. Mais, pendant ce long voyage, que de soins, que de patience, que de dévouement sublime ! On le conçoit pour son père ou pour son enfant; mais pour un étranger ! Ah! c'est que pour Jeanne il n'y a pas d'étranger ; tout ce qui souffre est de sa famille.

Et cette famille s'augmente chaque jour, car la maladie envahit le pays. Il faut du linge, des médicaments; elle les trouvera. Il y a à Valence un homme qui a compris le dévouement de Jeanne, et qui est digne de s'associer à ses vertus. Cet homme, dont nous trahirons le nom, c'est le docteur Salette. C'est à lui que Jeanne a recours ; et, forte de ses conseils et de son appui, elle court au chevet du pauvre et de Fouvrier. Là, ce sont des maladies longues et pénibles, elle les soigne ; contagieuses, elle les brave ; repoussantes, elle ne les voit pas. La charité ne voit rien... que l'infortune à secourir.

Là, c'est une jeune fille de huit ans, Joséphine Clerfont, atteinte d'un mal au pied tellement grave, qu'on juge l'amputation inévitable. Jeanne seule ne désespère point, elle parcourt tous les jours l'espace d'une lieue pour venir panser la pauvre enfant, dont les parents habitaient une cabane près de l'Isère ; et quand elle voit enfin son zèle et ses efforts insuffisants contre les progrès du mal, elle songe à sa providence, au docteur Salette, qui

seule sauvera sa malade ; mais pour cela il faut la conduire près de lui, la lui amener tous les jours ; et le docteur est loin. Il demeure à Valence, et la jeune fille ne peut marcher. Jeanne trouvera encore des moyens de transport. Sa charité est une puissance à laquelle chacun obéit ! Par un impôt volontaire qu'elle vient de créer, tous ceux dans le village qui sont assez riches pour avoir charrette transporteront tour à tour à la ville la jeune fille, que Jeanne escorte et surveille à pied.

Joséphine Clerfont n'est pas la seule à qui Jeanne a ■servi de mère. Elle avait déjà, depuis longtemps, recueilli et pris à sa charge trois petites filles appartenant à des familles pauvres et nombreuses, lorsque au mois d'octobre dernier un malheureux fermier, poursuivi par des créanciers impitoyables, se jette, dans son désespoir, sous la roue d'une voiture et meurt, laissant une femme enceinte et quatre enfants. Jeanne prend les quatre enfants ; elle les élèvera : comment ? Dieu y pourvoira ; car sa charité ne s'étend pas seulement sur ces enfants qui sont devenus les siens, mais sur tous ceux du pays, qui, pendant que leurs parents sont à l'ouvrage, trouvent chez Jeanne un asile, des soins, de l'instruction, et mieux encore, l'amour de Dieu, qu'elle leur enseigne par ses paroles et par son exemple.

Vous vous demandez, ainsi que nous, messieurs, comment une pauvre femme, qui n'a d'autre bien que le produit de son aiguille, peut suffire à tant de bienfaits, et comment'elle peut vivre. Hélas! c'est à peine si elle vit, et les austérités des plus saints anachorètes n'égalent point les privations qu'elle s'impose.

Un magistrat de Valence, dont j'emprunte le récit, a rencontré dernièrement Jeanne, pâle et se soutenant à peine, non que ce soit une femme qu'aucune douleur morale puisse abattre, mais elle cédait en ce moment à

une faiblesse, à un anéantissement physique indépendant de sa volonté et de son courage; et, pressée de questions, elle avoua enfin, avec une émotion qu'elle cherchait de son mieux à surmonter, mais que trahissaient de grosses larmes, qu'elle n avait pas de quoi raanger !

Quoi, vous, Jeanne! qui avez séché tant de pleurs, vous pleurez ! Vous qui avez donné du pain à tant de monde, vous n'avez pas de quoi manger ! Ah I que dïcià quelque temps, du moins, ce mot cruel ne sorte plus de votre houche. M. de Montyon avait pensé à vous; il vous avait devinée. Recevez ces 3,000 francs qu'il vous envoie! Et vous, pauvres enfants qu'elle a recueillis, malades qu'elle soigne, indigents qu'elle fait vivre, vous voilà riches pour quelques jours : Jeanne a 3,000 francs.

Vous remarquerez, messieurs, que toutes les passions, même celles du bien, portent avec elles un caractère d'exaltation. La vertu elle-même s'exagère ses devoirs et ne croit jamais avoir assez fait pour les remplir.

Ce que Jeanne Mazade fait pour son village, Germaine Paris le fait pour sa famille et pour tous les siens.

Germaine est une ouvrière dévideuse de coton à Arcis-sur-Aube. A l'âge de seize ans elle a perdu sa mère; elle reste l'unique soutien de son père et de neuf frères et sœurs. Mais Germaine gagne 40 à 50 centimes par jour; et, grâce à ce revenu, elle ne désespère pas de soigner, d'élever et d'établir ces pauvres enfants dont elle se regarde comme la mère. Et puis elle a un oncle, son oncle Deschamps, un soldat qui montera en grade et lui viendra en aide. Or, ce que je vous raconte se passait en 1814. Un soir, après une grande bataille livrée contre les Russes, on frappe à la chaumière de Germaine. C'est son oncle le soldat dangereusement blessé ; il a

perdu un Ijra?, et ne peut plus rien faire, pas même se battre. Il s'appuie sur sa femme, accablée comme lui par la maladie et la misère, et tous deux viennent demander un asile et du pain à leur nièce, qui s'écrie : « Entrez, mes bons parents 1 » Et Germaine ne pense qu'au bonheur de voir tous les siens réunis autour d'elle. Elle travaillait le jour, elle travaillera la nuit; c'est son devoir, elle le fera ; et cette résolution n'est pas l'effet soudain d'un enthousiasme passager : voilà trente ans, messieurs, trente ans que cela dure. La femme du soldat est morte, mais le vieux soldat existe encore. Avec les années se sont augmentés ses maux, ses besoins et le zèle de l'ange qui veille sur lui 1 Germaine a établi ses frères; elle a marié ses sœurs, et ne s'est pas mariée. Germaine, qui eût été une si bonne épouse et une mère si tendre, a renoncé au bonheur du ménage et aux joies de la famille. Elle en a une que Dieu lui a envoyée, et elle n'en veut pas d'autre. Je me trompe, messieurs : près d'elle sont deux vieilles voisines infirmes, paralytiques, aveugles. Germaine se fait leurservante.il luireste du temps et des soins pour toutes les misères. Quant aux siennes, elle n'y a jamais pensé, tant sa foi est ardente, tant la charité lui parait une mission sainte qu'elle est appelée à remphr î

Sa récompense n'est pas de ce monde, messieurs : Dieu seul peut payer tant de vertus ; et, en lui décernant un prix de 2,000 francs, nous avons fait comme Germaine, nous avons pensé, non pas à elle, mais à ceux qui l'entourent.

Outre les quatre grands prix dont je viens ,de vous parler, TAcadéinie a accordé cette année seize médailles, les unes de 1,000 francs, les autres de 500 francs, car l'année a été riche en belles actions, et je voudrais bien

VOUS les dire toutes ; mais, avare de T attention que vous daignez me prêter, je crains d'en abuser; et vous concevez alors la peine que j'éprouve, non pas à choisir, c'est facile, mais à passer sous silence tant de traits généreux.

AAuxerre, c'est la femme Potenot, qui a cinq enfants et qui n'a pas tous les jours du pain à leur donner. Elle vient implorer une grâce... laquelle? Elle désire sans doute que la charité publique se charge d'un ses cinq enfants qu'elle ne peut plus nourrir? Non, elle vient en demander deux autres ! deux orphelins qui appartiennent à ses anciens maîtres ; elle se plaint et crie à l'injustice, parce qu'on ne lui en accorde qu'un seul.

A Savenay, c'est Mathurine Méha qui se dévoue pour son frère.

A Gompiègne, c'est Marie Paul qui résiste à toutes les offres de fortune pour consacrer sa jeunesse et sa santé à sa maîtresse, en proie à une maladie épouvantable et hideuse, dont M. de Maistre nous a dépeint les horribles effets dans le Lépreux de la cité d'Aoste.

Dans le Calvados, à Baveux, c'est Anne Desbuissons, jeune fille qui, à dix-sept ans, a quitté la ferme de son père pour entrer au service d'une famille, tombée plus tard dans l'infortune, et qu'elle soigne pendant trois générations sans un sou de gage, sans espoir de récompense. Elle fait plus, elle va vendre le champ qui lui revient de son père, pour nourrir son vieux et dernier maître ; et comme elle se hâtait de lui en rapporter le prix, la voiture qui la conduisait se brise... Anne Des-

buissons a les deux bras cassés au-dessus du poignet... Et quand son modeste héritage est épuisé, que va devenir la pauvre servante, qui, ^ieille elle-même, et désormais infirme, ne peut plus travailler? Comment nourrirat-elle celui-ci auquel elle s'est dévouée?.... Elle n'avait bravé jusqu'ici pour lui que la misère, la souffrance et le malheur ; plus courageuse encore, elle bravera les refus, le dédain, la honte!... Et les 1,000 francs de M. de Montyon sont tombés dans cette main généreuse qu'elle tendait, non pour elle, mais pour son vieux maître.

Auprès de ces tristes et sombres peintures, permettezmoi, messieurs, de vous offrir un tableau d'intérieur d'un autre aspect, tableau de mœurs naïves et patriarcales.

A Versailles, dans l'avenue de Saint-Cloud, n'^O, on voit une petite maison bien simple, bien propre et surtout bien tranquille... Le dernier étage ne compte que deux locataires. Madeleine Dubois, la plus jeune des deux, a quatre-vingts ans. Elle ne travaille plus, mais elle fut autrefois une bonne ouvrière, et elle a amassé une petite somme qui, placée en viager, lui assure un revenu d'à peu près cinq sous par jour... C'est peu pour tenir son ménage ; mais sa sœur aînée, Delphine Dubois, qui a quatre-vingt-un ans, est, grâce au ciel, bien plus riche qu'elle, riche du double : elle a par jour 10 sous de rente, placés de même en viager. Les deux sœurs ont réuni leur fortune et leur existence, comme leurs souvenirs et leurs peines... Que dis-je ? des peines, elles n'en ont plus... Seule on est pauvre, mais à deux quelle différence I Chacune d'elles a une garde-malade, une servante, dont la seule occupation est de soigner et d'aimer

sa maîtresse qui le lui rend bien... Enfin, et dans un autre genre d'affection, c'est le ménage de Philémon et Baucis!... Mais quelque parfaite qu'on soit, on n'a pas toutes les vertus : Madeleine, la sœur cadette, aimerait volontiers le luxe et la dépense... Delphine est plus raisonnable : c'est tout simple, elle est l'aînée. Mais malgré l'économie sévère qu'elle apporte dans le ménage, la vie est chère à Versailles. Les étrangers y abondent, et les deux sœurs se plaignent du tort que cela fait aux rentiers! Elles voient avec effroi le désordre se mettre dans leur fortune et, avec le désordre, la détresse arriver.

Par bonheur le ciel avait placé près de nos octogénaires, et dans la même maison, une protectrice, un ange gardien, Catherine Ghasseraie, veuve sans enfant, et maîtresse de son bien. Or, Catherine Chasseraie est à elle seule bien plus riche que nos deux sœurs réunies, car elle jouit d'un revenu perpétuel d'environ 30 sous par jour. Mais que faire de la fortune, si on ne l'emploie en bonnes œuvres?... Catherine, qui a vingt-cinq ans de moins que ses voisines, se dévoue tout entière à ces deux pauvres femmes qu'elle aime, parce qu'elles sont bonnes et aimantes; qu'elle respecte, parce qu'elles sont vieilles, et qu'elle traitera désormais comme ses parentes, parce que pour Catherine l'âge et le malheur sont une parenté. Depuis ce jour, et il y a de cela neuf années, messieurs, Catherine s'est privée de viande et de vin pour en donner à ses deux filles d'adoption, qui ont aujourd'hui, l'une quatre-vingt-neuf ans et l'autre quatre-vingtdix. Elles sont presque tombées en enfance; mais, comme aux jours de leur enfance, elles ont une mère qui veille sur elles, qui, aux dépens de son bien-être, les soigne, les nourrit, les entoure d'une exquise propreté et d'un confortable jusqu'alors inconnu... Et cependant

l'aînée des deux sœurs est parfois triste et pensive, parfois l'inquiétude vient sillonner son front d'un ride de plus... La vieillesse est prévoyante, et la pauvre femme, dont les 10 sous de rente sont placés en viager, craint pourl'avenir de sa sœur cadette. « Si je mourais, ditelle de temps en temps à Catherine, j'emporterais avec moi tout mon bien ; je ne pourrais pas le laisser à ma sœur : que deviendrait-elle alors?.... » Et Catherine se hâte de calmer ses alarmes, en lui disant avec confiance: « Soyez tranquille, mon enfant, je ne l'abandonnerai jamais.... car je suis riche ! oui, riche !... » La pauvre femme'.... riche de ses privations... Et c'est pour venir en aide à son opulence que l'Académie décerne à Catherine Chasseraie un prix de 500 francs I Quant à l'embarras que pourront lui causer ces capitaux inattendus, nous nous en sommes peu inquiétés ; nous connaissons la manière dont elle place son argent.

Mais à côté de ces vertus de la vieillesse, dernières lueurs dont s'éclaire, comme dit la Fontaine, le soir cVun beau jour, voici s'offrir à nous le dévouement et le courage d'un enfant, vertu qui apparaît et brille pour nous consoler de celle qui va s'éteindre !

Non loin de Paris, une jeune fille de douze ans, Louise- Hortense Boyer, qui habite Montfaucon, voit de pauvres enfants tomber et disparaître dans ce gouffre immense et infect, nouveau marais de Lerne, placé aux portes de la capitale, et où s'entassent chaque jour toutes les immondices de Paris. A l'aspect de ces abîmes pestilentiels, qui exhalent l'asphyxie et la mort, David Lacroix lui-même, et le brave Gayanne, ces hommes intrépides dont je vous parlais tout à l'Jieure, auraient peut-être hésité... La jeune fille n'hésite pas : « Je savais bien qu'il y allait de

ma vie, dit-elle plus tard, mais je ne pouvais pas laisser périr ces pauvres enfants. »

Trois sont ainsi sauvés par elle, et lorsque, en lui envoyant une médaille d'honneur, on lui fait demander ce qu'elle désire de plus pour récompense, elle implore une grâce, non pour elle, mais pour un coupable qui est presque de sa famille... Son beau-père, homme violent et emporté, dont elle a souvent subi les mauvais traitements, son beau-père, dans une querelle avec un de ses camarades, a porté à son adversaire des blessures qui ont occasionné la mort... lia été condamné à huit ans de réclusion ; et, adoucissant la juste sévérité des lois, le roi, dans sa bonté, a diminué de moitié la peine, non pour lui, mais pour son enfant... Les vertus de la jeune fille ont racheté les crimes du père.

Et vous, par qui les fautes sont remises, courage, jeune fille, continuez! restez fidèle aux promesses de votre jeune âge, et que ces enfants que vous avez sauvés, que vos compagnes, voyant l'estime dont on entoure votre jeunesse, s'instruisent par vous aux actions courageuses comme aux nobles sentiments. On dit que le vice est contagieux, et se communique ; pourquoi le contact de la vertu ne produirait-il pas les mêmes effets ?

Vous le voyez, messieurs, j'avais raison de vous dire que l'année était bonne et la moisson abondante. En vain des esprits mécontents et frondeurs vous répètent chaque jour dans Jeurs écrits que l'égoïsme étouffe chez nous toutes les vertus... C'est calomnier le pays! Çà et là la terre peut être inculte, mais elle n'est jamais stérile. De bons sentiments y germent toujours. Ce qui parfois les empêche d'éclore, c'est notre légèreté, c'est notre insouciance, et surtout, j'aime à le croire, l'ignorance des maux qui nous entourent.

ANiNÉE 1844. 99

Dans nos jours de détresse, nos pères s'écriaient autrefois : Ah! si le roi savait!... Il sait tout aujourd hui : la tribune et les journaux lui disent la vérité, la vérité tout entière... pour le moins! Mais de nos jours, et avec plus de justice, on pourrait s'écrier : Ah! si les riches savaient! s'ils savaient, et puissent les nobles actions que je viens de vous raconter arriver jusqu'à eux, s'ils savaient que d'héroïsme obscur, que de sublime patience, que de vertus et de misère se taisent et se cachent dans les mansardes ! S'ils savaient ce que les yeux du pauvre contiennent de larmes et son cœur de désespoir, s'ils savaient qu'il y a tel moment fatal où le secours le plus léger peut éloigner une pensée coupable ! iJs courraient sur-le-champ tendre la main au malheureux, l'arracher à sa ruine, et au crime peut-être î... Quelques gouttes d'eau tombées du ciel raniment et relèvent la plante qui se dessèche et va se flétrir !

Récif des actions vertueuses pour lesquelles des médailles ont été décernées par V Académie dans la séance publique du 29 août 1844.

Marie-Anne Desbuissoxs, âgée de soixante-huit ans, née à la Bazoque (Calvados), résidant depuis cinquante ans à Bayeux, même département, comme domestique de M. le docteur Vallée. — Marie-Anne Desbuissons est l'un des plus parfaits modèles d'un genre de dévouement si peu rare en France, que l'Académie, limitée dans les ressources dont elle dispose, est obhgée, chaque année , après en avoir couronné plusieurs, d'en écarter du concours un plus grand nombre, et de choisir, parmi les plus éclatants, les plus persévérants, les^ plus douloureux.

Parmi ceux-là, sans doute, celui crAiine Desbuissons tient le premiei^rang. Son dévouement a duré cinquante ans : il a embrassé toutes les générations et tous les membres de la même famille ; il a entraîné le sacrifice de tout le produit de son travail, de tout son patrimoine ; il a résisté aux plus rudes travaux, aux plus dures privations, à raffaiblissement des facultés morales des objets de ses soins, à ses propres infirmités, aux suites funestes d'un accident, conséquence même de son dévouement. Elle a servi ses maîtres sans récompense ; elle leur a tout donné; elle a travaillé pour eux; enfin, quand elle n'a plus rien eu à donner, quand ses membres fracassés n'ont plus pu travailler, elle a mendié pour celui dont elle ne voulait pas confier les derniers jours à la charité publique.

Marie-Anne Desbuissons naquit en 1778 dans le Bocage, cette contrée qui rappelle d'héroïques souvenirs et de grandes âmes, dans une obscure condition. Sa famille était nombreuse et vivait de son travail, mais elle n'était pas dépourvue d'une certaine aisance. A dix-sept ans, lorsque Anne quitta le toit paternel, son père lui remii une petite somme de 140 francs qu'elle plaça chez ses maîtres en entrant à leur service. Ses gages furent fixés à peu près à la même somme, augmentée successivement plus tard, nominalement du moins. A dix-sept ans, avec une bonne santé, l'amour du travail, l'avenir était rassurant pour la jeune paysanne. Elle ne tarda pourtant pas à s'apercevoir que l'aisance dont paraissait jouir le docteur Vallée n'était qu'apparente, et qu'il était, en réalité, dans une position pleine de gêne et d'inquiétudes. Peutêtre songea-t-elle à chercher une condition plus sûre ; mais six mois après son arrivée dans la maison, madame Vallée mit au monde une petite fille dont la naissance lui laissa une maladie cruelle et sans espoir. L'enfant

elle-même, née sous ces tristes auspices, ne semblait pas devoir conserver sa frêle existence. Dès ce moment le sort d'Anne fut fixé auprès de ces êtres souffrants. Quoique chargée seule de tout l'ouvrage de la maison, elle partagea ses soins entre le lit de la mère et le berceau de l'enfant; prenant à peine la nuit quelques instants de repos, elle soutint pendant quatre ans une fatigue au dessus des forces humaines. Au bout de ce temps, madame Vallée succomba à ses cruelles douleurs. Avant d'expirer, elle fit promettre à sa fidèle servante de ne jamais quitter sa fille ni son mari. Anne le promit, elle a tenu parole ; elle a aimé d'un amour de mère l'enfant confié à ses soins, et que trente ans plus tard elle a eu la douleur de réunir à sa mère dans le même tombeau.

Dans l'intervalle, M. Vallée s'était remarié ; sa seconde femme, atteinte d'une longue et incurable maladie, perdit, durant les dernières années de sa vie, l'usage de sa raison. Anne la soigna aussi, non pas peut-être avec la même tendresse, mais avec le même courage qu'elle avait montré pour sa première maîtresse. A cette époque, mademoiselle Vallée existait encore, et, avec elle, tout le bonheur que ses rares quaUtés pouvaient encore fixer dans sa triste maison ; mais, après sa mort, le désespoir,! l'affreuse misère, toutes les infirmités, toutes les privations 1, et la démence enfin, devinrent le partage de son malheureux père.

1. La ruine de M. le docteur Vallée a une origine singulière et touchante. M. Despréaux, oncle de M. Vallée et ancien lieutenant civil et criminel du bailliage de Bayeux, avait doté les hospices de cette ville d'un grand nombre de lits. Le frère de M. Vallée, ancien chanoine de la cathédrale de Bayeux, avait été chargé du payement des rentes pour l'enlrttien de ces fondations. Devenu hors d'état de les acquitter, par suite des événements de la première révolution, ses biens furent, à sa mort, insuffisants pour désintéresser les hospices.

Voilà le sort auquel Anne'Dusbuissons, déjà âgée alors de soixante-quinze ans, lit vœu de se consacrer jusqu'à sa mort. Elle a tenu cette seconde promesse.

Nous ne nous appesantirons pas sur les détails de ce sombre tableau. Une grande partie des efforts et des sacrifices d'Anne ne seront jamais connus que de Dieu. Elle n'avait jamais touché un sou de ses gages, non plus que des cent quarante francs déposés chez ses maîtres en y entrant ; son petit héritage, en argent et en imobilier, leur avait été également abandonné ; une montre d'or lui restait, souvenir de sa mère; elle y tenait plus qu'à tout le reste ; ne pouvant se résoudre à s'en séparer pour toujours, elle la met d'abord en gage, puis elle la vend ne pouvant la retirer. Enfin une petite maison lui restait dans son village ; sa famille la pressait de s'y retirer après la mort de son maître, âgé presque de quatrevingt-huit ans. Anne avait cru pouvoir accepter cette espérance ; mais toutes les ressources de son maître sont épuisées ; il n'a plus d'asile que l'hôpital enrichi par sa famille; Anne ne peut plus penser à l'avenir. Elle part pour son village, elle vend sa petite maison, elle en rapporte le prix avec une joie que comprendront les âmes sœurs de la sienne. Mais en approchant de Bayeux, le cheval qui conduisait la voiture d'Anne Desbuissons s'emporte, entraîne la petite voiture dans un fossé, et la pauvre Anne a les deux bras cassés au-dessus des poignets. Après deux mois d'atroces souffrances, Anne Desbuissons est condamnée à ne jamais retrouver l'usage du bras gauche ; elle soigne son maître avec le bras qui lui

M. le docteur Vallée était débiteur solidaire de ces rentes non payées. De là l'origine dts nombreuse; poursuites qui finirent par consommer sa ruine, surtout après que la mort de sa fille eut abandonné aux droits de ses créanciers les bi' ns qu'elle possédait en propre et qu'il héritait d'elle.

reste ; elle repousse les instances qu'on lui adresse pour le faire transporter à Fiiospice ; ce ne sera pas lui qui subira la honte de la charité publique, c'est elle qui va mendier le soir pour lui. Ce dernier dévouement, plus difficile que tous les autres, Anne se Test imposé pendant plus de dix-huit mois.

Enfin, le 19 septembre 1843, M. Vallée a expiré dans ses bras, sans pouvoir remercier même d'un regard intelligent sa généreuse bienfaitrice.

L'Académie a décerné à Marie-iVnne Desbuissons une médaille de 1,000 francs. Elle n'a pas prétendu la récompenser. Le cœur se serre à la pensée d'une vie si uniformément douloureuse, et dont l'héroïsme ne peut faire oublier les souffrances. On aime à se rappeler du moins que la pauvre Anne est bien près du terme où l'attend une autre récompense *.

Marie-Anne Prévost, âgée de soixante-neuf ans, née à Moyaux, canton de Thiberville, arrondissement de Bernay, département de l'Eure, actuellement à Rouen (Seine-Inférieure). — Voici une vie, au contraire, à qui tout a réussi dans l'exercice de toutes les vertus, qui a atteint son but, qui a recueilli le fruit de ses travaux et de ses sacrifices, qui a semé et moissonné dans la paix.

Marie-Anne Prévost, née d'une famille de cultivateurs aisés, entourée de bons exemples, éclairée par de pieux enseignements, a senti naître dès l'âge de onze ans la vocation qui l'appelait à aimer, à soigner et à instruire les enfants. Si jeune encore, elle réservait les heures de ses récréations pour les réunir autour d'elle et leur com-

1. Faits attestés par M. le maire et M, le sous-préfet de Bayeux et par un grand nombre de notules.

muniqiier les petites connaissances qu'elle avait déjà acquises. Elle épargnait son pain pour le partager avec l'enfant du mendiant. L'époque de sa première communion accrut la ferveur de son zèle et augmenta le nombre de ses élèves et de ses protégés. A Tàge de dix-neuf ans, elle dut quittercette douce existence; elle entra, en qualité de femme de chambre, au service de madame de Plainville, à Pont-Audemer. Ses nouveaux devoirs ne changèrent rien à ses habitudes de charité ; elle sut les concilier, sans que sa maîtresse eût jamais à s'en plaindre, durant les vingt-huit^ ans qu'elle a passés à son service. Soit à Rouen, où sa maîtresse passait la moitié de l'année, soit à Pont-Audemer, sa chambre fut transformée en école de charité ; elle changeait d'élèves, mais non pas d'occupation. C'était le soir, après avoir conduit madame de Plainville dans le monde, qu'elle revenait s'occuper de ses enfants et des pauvres.

Marie-Anne Prévost était depuis vingt-huit ans au service de madame de Plainville, lorsque celle-ci mourut en lui léguant une rente viagère de 600 francs. Marie possédait déjà de patrimoine un revenu de 350 francs. Elle est devenue à la fois riche et libre ; l'emploi de sa fortune et de sa liberté ne peut être douteux ; elle emploie l'une et l'autre à étendre et à consolider son œuvre. Elle s'établit dans une maison, rue du Petit-Maulevrier, à Rouen, où elle recueillait déjà quelques pauvres jeunes filles ; elle en augmente progressivement le nombre, qui s'élève maintenant à quarante. Elle les reçoit depuis l'âge de trois ans, et les garde jusqu'à dix-sept. Elle leur donne les leçons élémentaires de lecture, d'écriture, de calcul. Elle leur enseigne le ménage et tous les ouvrages des mains par lesquels une femme peut gagner sa vie. Le chant des cantiques éga3'e le travail et élève la pensée.

La Société d'émulation de Rouen, témoin des heureux

résultats de cet établissement, a décerné à Marie-Anne Prévost une médaille d'or ; TAcadémie française lui en a destiné une de 1,000 francs.

On a calculé que, dans le cours de sa vie, Marie Prévost avait donné le bienfait de l'instruction à plus de trois mille enfants des deux sexes. Et cependant ce n'est pas là tout son dévouement ; elle a encore trouvé du loisir et des ressources pour d'autres besoins ; les malades, les pauvres, les coupables même, l'ont toujours trouvée accessible. Parmi les divers moyens qu'elle' a employés pour les secourir, les soulager, les ramener, il en est un dont l'ingénieuse simplicité devrait trouver des imitateurs.

Elle a loué à Pont-Audemer et à Rouen quelques chambres ; elle les a meublées de ses meubles, et ces petits appartements sont momentanément à la disposition de ceux qui n'ont point d'asile. C'est une famille noble, mais ruinée; c'est une femme au désespoir; c'est une jeune fdle qu'une faute a brouillée avec sa mère, et qu'elle réconcilie avec elle ; c'est une autre jeune fille qui retombe à plusieurs reprises dans '^des fautes diverses, qu'elle recueille toujours sans se décourager, qu'elle soustrait au châtiment, et qu'elle parvient enfin à ramener à un véritable repentir et à un durable amendement ; ce sont des familles entières de pauvres malades qu'elle abrite, qu'elle soigne, qu'elle nourrit dans leur convalescence, en retranchant sur sa propre nourriture. Et presque toujours le succès couronne sa persévérance; le bien-être de ses protégés est la récoiupense de ses sacrifices.

En comparant la vie de Marie-Anne Prévost avec celle de la pauvre Marie-Anne Desbuissons, on est frappé de l'inégalité de ces deux destinées, si semblables par le principe de leur dévouement. Il est évident que la vertu

ne conduit pas toujours au bonheur, de même que le crime ne conduit pas toujours au châtiment. «Le prix de la victoire n'est pas toujours pour celui qui a le mieux combattu, ni le prix de la course pour celui qui a le mieux couru. » Cette apparente injustice dans la rémunération est un grand mystère. Il donne un grand besoin de croire à cet autre monde où tout sera complété et réparé, « où toutes larmes seront essuyées, parce que toutes choses seront faites nouvelles ^. )>

Marguerite Jeakniot, âgée de cinquante-deux ans, née à Riaucourt (Haute-Marne), actuellement à Montmort, arrondissement d'Épernay (Marne). — Marguerite Jeanniot a commencé par sa famille la carrière de dévouement qu'elle accomplit auprès de ses maîtres : jeune fille, aussi longtemps qu'elle a touché des gages, elle les a abandonnés à sa mère ; plus tard elle a renoncé en faveur de ses cohéritiers à sa part d'héritage. Entrée en 1813 au service de la famille Defrance, à Ghaumont, elle est encore au service de cette même famille, soignant toutes les générations, dans les maladies contagieuses, dans les revers de fortune, dans les afflictions domestiques les plus poignantes ; elle a tout partagé, tout consolé, tout supporté. Depuis plus de vingt ans, elle n'a rien touché sur ses gages ; deux fois elle a donné 200 francs, tout ce qu'elle possédait au monde, pour aider ses maîtres. Maintenant elle partage ses soins entre le chef de la famille, aff'aibli par l'âge et le chagrin, et une pauvre enfant, fille de son fils et privée de mère. M. le maire de Chaumont lui disait un jour :

i. Fails attestés par toutes les aiUorites de Rouen et de Pont-Aude" mer, MM. les membres de la Société iibre d'émulation, et plus de quarante signatures de notables civils et ecclésiastiques de l'une et l'autre ville.

ANNÉE 1841. i07

<( Marguerite, avez-vous du pain pour votre vieillesse ? — Ce n'est pas de ça qu'il est question, » lui réponditelle en embrassant la fille de son maître i.

L'iVcadémiea décerné à Marguerite Jeanniot une médaille de 1,000 francs.

François Vallet, âgé de soixante-quinze ans, né à Thoissey, arrondissement de Trévoux, département de l'Ain. — François Vallet, serrurier, a commencé à l'âge de quinze ans une vie toute héroïque ; à cet âge, où la loi n'admet pas encore le discernement pour le crime, il avait atteint déjà toute lénergie de la vertu.

Un père d«e famille (le sieur Gésas) était tombé dans l'eau, il allait y périr; Vallet s y précipite, et lui sauve la vie.

En deux autres occasions il retira au péril d'une mort affreuse quatre malheureux ouvriers asphyxiés dans une fosse. L'an d'eux avait déjà cessé de vivre.

Lors de l'inondation de 1840, dont la ville de Thoissey a été si cruellement atteinte, Vallet lutte contre le fléau avec un tel succès, que personne n'a péri dans la commune. Nuit et jour il répond au premier cri d'alarme: les vieillards, les malades, sont enlevés par lui de leurs maisons submergées, descendus dans les barques et conduits en lieu de sûreté. Plusieurs fois, au moment où sa barque s'éloigne, la maison qu'il vient de quitter s'écroule derrière lui.

L'année suivante, un incendie menace la ville de Thoissey ; le feu a pris à une maison attenante à un magasin de fourrage. Vallet dirige les pompiers ; mais le

1. Faits atteslés par M. ternaire de Ghaumont, M. Xoirat de Frécourt, vicaire; MM. Ariet et Malarme, prêîres; un grand nombre d'habitaDts notables de Chaumont, et par M. Defrance fils, dont le témoignage fait le plus grand honneur à l'élévQtion de ses sentiments.

i08 PRIX DE VERTU.

verglas couvre les toits, nul n'ose se hasarder sur leurs pentes glissantes ; Valiet seul, aussi adroit qu'intrépide, se dévoue ; il parvient au faite ; une poutre, qui allait communiquer le feu, est coupée par lui, et la ville est sauvée.

Chez cet homme excellent, Fliéroïsme n'est pas un effort, c'est l'élan involontaire de sa noble nature ; l'heure du péril passée, il est doux, humble, simple, affectueux. Il aime les pauvres et les malades, il les sert, dit le rapport que nous avons sous les yeux, il leur rend des soins que d'autres ne se décident à donner qu'avec une extrême répugnance, et puis, il les encourage, il les console, il fait rentrer l'espérance et la résignation dans des âmes désespérées.

En lisant ces détails, on croira lire deux histoires, celle d'un brave soldat et celle d'une tendre sœur de charité ; mais non, ces deux histoires ne sont que la vie d'un seul homme, du pauvre serrurier Yallet*.

L'Académie lui décerne une médaille de 1,000 francs.

Jean Duteil, cordonnier à Saint-Flour (Cantal). — Depuis vingt-cinq ans, Jean Duteil a quatorze fois exposé sa vie pour tenter d'arracher à une mort certaine des malheureux tombés dans des gouff'res formés par les torrents qui descendent de ces montagnes ; et tel était le danger de ces eaux profondes, que sept fois seulement il a eu le bonheur de ramener vivants, sur la rive escarpée, les imprudents pour lesquels il exposait sa vie.

Le dévouement de Jean Duteil est d'autant plus généreux, qu'il est lui-même marié, père de huit enfants,

1. Faits alteslés par M. le préfet de l'Ain, M. le curé de Thoissey, U. le maire, MM. les députés de l'Ain, MM. les notables de la ville, etc.

qui n'ont que lui pour soutien. Le soin de sa propre conservation aurait pu lui paraître aussi un devoir i.

L'Académie accorde à Jean Duteil une médaille de 1,000 francs.

Jean Garcuac, né à Lédinac, conton de Bozouls (Aveyron), actuellement à Concoures, même canton et même département, âgé de quarante ans. — Nous voudrions pouvoir transcrire tout entière la notice qui a été adressée à l'Académie sur Jean Garcuac. Elle est écrite avec une émotion et un accent de vérité qui témoignent en faveur du héros de cette simple et touchante histoire. Nous ne pourrons, dans un extrait si abrégé, conserver les détails qui font le charme de ce récit.

« Jean Garcuac, nous dit la notice, ne se distingue, au milieu de la classe à laquelle il appartient, que par plus de souffrances et de disgrâces physiques. Il est bègue, sourd et boiteux, mais sous cette enveloppe peu favorisée se cache, ou plutôt rayonne, une âme aimante et dévouée; sa physionomie porte l'empreinte inaltérable d'une ineffable bienveillance. Au fond de son œil bleu et intelligent il y a une douceur attrayante, et je msais quel reflet d'une âme généreuse qui a su ennoblii la servitude par la fidélité, et élever par le sacrifice do soi-même les affections de famille jusqu'à l'héroïsme. » Le pauvre Jean, dès l'âge de dix ans, entra au servico en qualité de petit berger ; de grade en grade il s'est élevé successivement jusqu'à celui de bouvier en chei". Les gages de ces divers emplois étaient si minimes, qu le total des sommes qu'il a reçues des maîtres durai trente et un ans ne s'élève pas au delà de 2,200 franc .

1. Faits attestés par M. le préfet d a Cantal, MM. !es ecclésiaitiqui^ ei notables habitants du faubourg Sainte-Christine, à Saint-Flour.

II 4. Prix de J'en tu. 7

Cependant, après avoir pourvu aux frais de son entretien, à l'âge de trente ans Garcuac possédait environ 700 francs d'économie. Ce résultat, du à son esprit d'ordre, son peu de besoins, n'était pas la preuve d'un caractère intéressé, et nous verrons bientôt que, s'il avait peu de besoins pour lui-même, il était libéral pour ceux des autres. A cette époque, il crut pouvoir songer à un établissement et à devenir chef de famille ; mais la Providence, qui en avait décidé autrement, lui Imposa tout à coup la sainte mission et les rigoureux devoirs d\ine paternité d'adoption.

Une de ses sœurs avait épousé un maçon de Concoures, pauvre comme elle; elle était déjà mère de quatre enfants, et elle allait donner le jour à un cinquième, orsque son mari mourut, épuisé par un travail que l'accroissement de sa famille avait porté jusqu'à l'excès. r;étaitenl839.

Jean Carcuac accourt auprès de sa sœur désolée ; il .-énonce à ses projets de mariage pour devenir le souien de la veuve et le père des orphelins. Mais sa pauvre œur, frappée au cœur par le chagrin, suivit de près son nari, et mourut à son tour peu de temps après avoir mis m monde une fille, son cinquième enfant. La pauvre petite créature, marquée du sceau de la douleur, vint ai monde paralysée du côté droit, et n'a jamais pu se nouvoir sans secours. Carcuac comprit dès lors le farleauqui lui serait imposé pour le reste de sa vie ; mais on courage n'en fut point ébranlé, sa tendresse n'en fut )oint refroidie. « Que vont devenir mes i:)auvres enunis ? » s'écriait Jeanne Molinieràses derniers moments. ■X Ne suis-je pas là, ma pauvre sœur? répondait Carcuac n pleurant; ne t'inquiète pas, je serai pour eux plus [u'un oncle : tant que ]e bon Dieu me laissera des bras our travailler, ils ne manqueront jamais de rien. »

ANNÉE 184Î. m

Il n'a point failli aux saints engagements de ce contrat funèbre. Il a pris pour lui seul la rude tâche de nourrir, d'élever et de diriger les cinq orphelins quïl avait adoptés au lit de mort de leur père et de leur mère. Il n'a pas même sollicité dans cette œuvre d'héroïque charité le concours de son frère et de sa sœur, moins dévoués, mais du reste aussi pauvres que lui.

Au moment où commença pour Carcuac cette pieuse mission (en 1832), l'aînée des orphelins avait neuf ans, la quatrième avait deux ans. Qu'on juge de ce qu'il a fallu d'efforts, de prévoyance, d'ingénieuse sollicitude à un homme seul et pauvre, obligé à un travail sans relâche, pour tenir lieu de mère à une si nombreuse et si jeune famille ! Il plaça d'abord les orphelins chez une femme de Concoures, à qui il payait leur pension : plus tard, pour être plus sûr qu'un intérêt mercenaire ne présiderait pas seul à leur première éducation, il plaça auprès d'eux sa propre sœur, et lui paya depuis cette époque un salaire égal à celui qu'elle recevait chez ses maîtres. Il se rapprocha lui-même du village où elle résidait avec les enfants; le dimanche, après avoir rempli tous ses devoirs de domestique et de chrétien, il accourait auprès de ses neveux, les prenait l'un après l'autre sur ses genoux, les comblait de caresses ; jamais il ne leur a fait comprendre leur dépendance etieurdénùment. Plein de maternelle complaisance pour ces pauvres petits, il s'est étudié avec un soin extrême à leur laisser ignorer ses bienfaits, à ne jamais leur faire goûter l'amertume du pain de l'aumône.

Sa paternelle sollicitude ne veillait pas seulement sur leur éducation physique, elle s'attachait surtout à leur éducation morale et religieuse ; à défaut d'école gratuite dans la commune de Concoures, Carcuac dut payer à des maîtres privés la rétribution mensuelle

exigée pour Tinstruction des cinq enfants à sa charge. Il leur a fait apprendre à lire, à écrire et à calculer ; mais il a fallu que ce pauvre domestique, qui ne savait pas lire lui-même, s'imposât de "l)ien pénibles sacrifices pour procurer à ses neveux une cuUure à laquelle il était étranger, et dont cependant son excellent esprit sentait tout le prix.

Jean Garcuac recueillait le prix de ses soins. Les orphelins, élevés chrétiennement, se montraient dignes des exemples de leur père adoptif ; ils étaient successivement placés, sauf la pauvre paralysée, à mesure qu'ils avaient atteint l'âge où ils pouvaient être employés aux travaux des champs. Il manquait encore à cette humble mais noble vie « ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu. »

Ce dernier trait ne lui a pas manqué. Il manque rarement à la vie du pauvre, et même à la vie de tout homme ici-bas.

Dans le désir de s'entourer de tous ses enfants adoptifs, Garcuac essaya de prendre à ferme un petit bien, dont l'exploitation peu considérable lui permettait de tirer des services de ses pupilles. Get essai ne lui réussit pas. 11 fut forcé de rentrer dans la dépendance, après avoir perdu en une année tout le produit de ses petites épargnes ; presque en même temps, un rhumatisme aigu vint lui enlever l'usage de ses membres et, pendant près d'une année, le livrer à d'atroces douleurs; après d'affreuses nuits d'insomnie, il se levait au point du jour et s'efforçait d'aller remplir presqu'en rampant une partie de son service. La délicatesse de sa conscience s'alarma bientôt d'accomplir si imparfaitement son devoir. Il vint en pleurant annoncer à ses maîtres qu'il devait les quitter. Mais ceux-ci se montrèrent dignes d'un tel serviteur ; ils lui refusèrent son congé.

lui donnèrent le temps de se rendre aux eaux de Bagnols, d*où il revint non pas guéri, mais dans un état assez amélioré pour reprendre ses travaux et gagner la subsistance de sa nièce paralytique. Quant à son propre avenir, il n'y pense pas : Dieu y pourvoira. Il compte sur celui qui habiJle le lis des champs et qui nourrit les oiseaux du ciel. Il a vécu comme eux en s'ignorant luimême, ne sachant rien de l'admiration qu'il inspire à ses concitoyens, ne sachant pas même que la joie qu'il éprouve dans ses peines est celle de sa bonne conscience*.

L'Académie a décerné à Jean Carcuac une médaille de 1,000 francs.

Jeanne Eulalie Pétricq, née à Limbezès (Basses-Pyrénées), actuellement à Paris, rue desMartj-rs, 4. — Voici encore un dévouement qui, pour n'être pas rare parmi nous, n'en est pas moins touchant, car c'est le sacrifice de tous ses intérêts, de toutes ses forces, de sa santé même, de toute une vie enfin, à un devoir volontaire, qui n'est imposé ni par la reconnaissance ni par les liens du sang.

Madame veuve Sergent (rue des Martyrs, n» 4), d'une bonne famille de Rochefort, prit à son service en 1835 Eulalie Pétricq, alors âgée de vingt et un ans. Très-peu de temps après, complètement ruinée par des revers inattendus, atteinte d'une maladie cruelle et incurable, madame Sergent vint à Paris. Eulalie l'y suivit et partagea sa misère. Son zèle suffit à tout : servante, garde-malade, elle devint encore la bienfaitrice de sa maîtresse ; elle travailla pour lui consacrer le produit de son tra-

1. Faits attestés par M. le préfet de l'Aveyron, M. le riu.ire de Concoures, MM. les curés et vicaires du canton, et plusieurs notables habitants du département.

vail ; elle prit de l'ouvrage chez elle; elle alla en journée ; après avoir pourvu le matin aux besoins de sa maîtresse, elle revenait le soir pour lui donner ses soins, et se privait de sommeil pour préparer la journée du lendemain. Sa tendre sollicitude, sa douceur inaltérable, ne se démentent pas un instant ; calme et résignée. Dieu est le seul principe et le seul confident du sacrifice héroïque qu'elle fait de sa vie.

Oui, le sacrifice de sa vie, car la généreuse Eulalie, atteinte d'une grave affection de poitrine, n'aura pas sans doute la consolation de terminer la noble et sainte tâche qu'elle s'est imposée.

C'est en vain que sa maîtresse, qui craint de lui survivre, veut en être abandonnée; c'est en vain que les médecins lui défendent de travailler davantage. «Il faut que je m'occupe d'abord de madame; je penserai ensuite à moi, » répond-elle avec une simplicité qui ne soupçonne pas le moindre mérite dans ces paroles.

L'x4cadémie a décerné à Jeanne Eulalie Pétricq une médaille de 500 francs. Elle a reçu cet honneur avec joie, car l'hiver approchait, madame n'avait plus de vêtements chauds, elle devait plusieurs termes de son loyer ; Eulalie a payé les dettes, elle a acheté les vêtements en rendant grâce à l'Académie i.

Radegonde Letuon, âgée de soixante-six ans, née à Mer (Loir-eî-Gher), actuellement à Metz (Moselle). — Gomme Eulalie, Radegonde Lethon, a sacrifié à son an-

1. Faits attestés par M. le maire du deuxième arrondissement; M. le docteur Piet, médecin du dispensaire; M. Du Bois, pensionnaire de l'Académie de France à Rome; M. Nanteuil, membre de l'Académie des beaux-arts; mesdames Veyreuc, Grivel, Mallet, comtesse do Maureville, comtesse de Bellacq, comtesse Ciauzei, Perron, de Lamoiidière, vicomtesse de Yillers, de Bourceret, etc., etc.

•cienne maîtresse son temps et le produit de ses modestes économies, et ce dévouement, continué pendant près de quarante années, n"a cessé que par la mort de madame de Seigneuralies, arrivée en 1842, à Tàge de quatrevingt-douze ans.

Madame de Seig'neuralles, née à Tlle de France d'une famille riche et ancienne, avait été habituée dans sa jeunesse au luxe et au bien-être des riches créoles. La rêvalution de 1793 la priva subitement de cette brillante existence ; elle en retrouva une plus modeste, mais suffisante, dans un emploi que M. de Seigneuralies obtint du gouvernement français à Mayence, où il mourut en 1812 directeur des postes. Les événements de 1814 ramenèrent madame de Seigneuralies en France. Elle vint se fixer à Metz et y vécut du produit de son travail et de celui de son ancienne femme de chambre. Bientôt l'âge avancé et les infirmités de madame de Seigneuralies ne lui permirent plus de supporter sa part des charges de cette laborieuse communauté. Elles retombèrent toutes sur Ra gonde, qui ne faiblit pas un instant sous le fardeau. Les soins les plus tendres, les plus assidus, adoucirent jusqu'au dernier instant les soufirances de sa maîtresse ; elle ne peut lui rendre le ciel de l'Ile de France, mais elle lutte pour elle contre l'àpreté du climat de Lorraine ; elle lui dissimule l'étendue de ses sacrifices et par de pieuses ruses, d'ingénieuses recherches, elle berce cette seconde enfance^.

Aujourd'hui, Radegonde Lethon est aveugle et à la charge de la charité publique. L'Académie lui a décerné une médaille de 500 francs.

1. Faits attestés par M. le préfet de la Moselle, M. Ardant, député, M. le maire, MM. les membres du consiil municipal et [.lusicurs autorités et notables habitanls de la ville de Metz.

116 l-'RIX DI-: VKHTL'.

Marie-Anne Paul, âgée de cinquante-quatre ans, élève' des hospices de Paris, est placée par euxà Glairoix (Oise), actuellement à Gompiègne, même département. — La triste diversité des misères humaines nous sauve malheureusement de la monotonie attachée aux récits successifs de tant de belles et bonnes actions. Le dévouement de Marie-Anne Paul s'est trouvé aux prises avec un mal presque fabuleux de nos jours, et dont le nom seul cause l'effroi... la lèpre.

C'est pour soigner une personne atteinte de cette horrible maladie, qu'elle a sacrifié sa santé et repoussé l'offre d'une fortune, presque fabuleuse aussi pour sa condition.

Marie-Anne Paul, née de parents inconnus, placée par les hospices de Paris dans une famille honnête et compatissante, où elle a trouvé les soins et l'affection que les liens du sang n'assurent pas toujours, élevée chez les sœurs de Sainl-Yincentde Paul, a répondu à l'éducation de tant de bons exemples par une conduite irréprochable et l'accomplissement scrupuleux de tous ses devoirs. Son excellente réputation fit désirer à plusieurs personnes de Gompiègne de l'attacher à leur service, lorsqu'elle perdit une maîtresse qu'elle avait servie longtemps ; elle choisit celle qui lui parut avoir le pins besoin de ses soins. Son choix fut complètement désintéressé. Madame de la Rivoine, après avoir joui d'une existence opulente, était réduite à une situation voisine de la misère ; elle ne pouvait offrir qu'un gage très-modique ; il n'y avait après elle aucun espoir de dédommagement. Marie-Anne Paul accepta néanmoins cette tâche peu attrayante, parce qu'on lui dit qu'elle y ferait du bien. Elle savait que sa nouvelle maîtresse était infirme et souffrante, 'mais elle ignorait la nature de ses iniirmités. En les découvrant, elle fut épouvantée : elle persista néanmoins ; elle avait promis.

Elle commença son office d'infirmière. Nous n'en donnerons pas de détails : notre délicatesse ne supporterait pas pendant quelques secondes lïmage des maux dont, pendant plus de quatre ans, Marie-Anne a supporté la réalité. Quinze jours après son entrée chez madame de la Rivoine, elle disait à une amie de sa maîtresse : «J'ignorais, en entrant ici, combien le service que j'acceptais était pénible ; si je l'avais su, peut-être aurais-je reculé ; mais aujourd'hui je ne le pourrais plus, Dieu m'a placée ici ; et qui sait si une autre voudrait rendre à ma malheureuse maîtresse les soins que sa position exige? »

Yers cette même époque, un ancien officier, M. Paulet, fit proposer à Marie-Anne d'entrer à son service. Ce vieux militaire, à la suite d'un coup de feu qu'il avait reçu dans la tête, éprouvait des accès momentanés de folie, qui lui faisaient sentir le besoin d'être servi par une personne sure, attentive, dévouée, telle enfin qu'il connaissait Marie-Anne ; celle-ci refuse ses ofTres. M. Paulet insiste, et tel est son désir de s'assurer les soins d'une garde si fidèle, qu'il s'engage, s'il elle accède à sa demande, à lui laisser à elle, pauvre fille abandonnée, la somme énorme de 20,000 francs et tout son mobilier. Marie-Anne est ébranlée un instant ; mais bientôt cette l»ensée : « Qui pourra me remplacer auprès de ma maîtresse? » a dissipé toutes ses incertitudes. Elle refuse la fortune qui venait la chercher.

Une épreuve plus dure, pour un cœur comme le sien, l'attendait encore. Sa sœur de lait, la fille de sa mère adoptive, est tombée malade; elle conjure Marie-Anne de venir vivre avec elle, la remplacer dans sa maison, et lui assure, pour prix de son consentement, la possession d'un petit bien, où elle pourra finir en paix ses jours. La perspective de cet avenir d'aisance et de paix n'est pas ce qui ébranle si profondément le cœur de Marie-

Anne ; mais affliger l'affection de sa sœur adoptive, lui paraître indifférente, ingrate, la sacrifier à une étrangère, voilà le sacrifice qui lui semble au-dessus de ses forces, au delà de son devoir. Dans cette cruelle perplexité, elle tombe dangereusement malade ; retenue dans son lit, elle ne peut plus faire le service de sa maîtresse; des voisins charitables s'offrent à la remplacer ; mais dès le premier pansement, leurs forces défaillent : ils s'avouent dans l'impossibilité de faire une seule fois ce que Marie-Anne faisait tous les jours ; elle alors, au risque de sa vie, à Theure du pansement, se lève tous les jours malgré la fièvre et, par un miracle de charité, trouve des forces égales à son dévouement. Cette épreuve lui trace sa route. « Puisque je ne puis être remplacée, dit-elle. Dieu veut que je reste ici, » et elle refuse sa sœur adoptive, et elle a la douleur d'apprendre sa mort, sans avoir pu la revoir et se justifier à ses yeux.

Tout était consommé pour Marie-Anne par ce sacrifice. A peine parlerons-nous du refus qu'elle fit encore d'une pension viagère de 600 francs que lui assuraient M. et madame de Montigny, de Gompiègne, pour l'attacher à leur service. Sa charité, qui avait triomphé de ses affections les plus chères, ne pouvait céder à des tentations d'intérêt personnel.

Cependant sa tâche devenait chaque jour plus redoutable. La lèpre, qui n'avait d'abord atteint que les extrémités, s'était étendue à tout le corps ; des émanations contagieuses altéraient le sang de Marie-Anne ; les veilles et l'excès du travail épuisaient ses forces ; les efforts exagérés qu'elle était obligée de faire pour transporter, à elle seule, le corps inerte de sa maîtresse l'avaient condamnée à une infirmité cruelle et incurable. L'excès des souffrances portait parfois l'impatience et le désespoir

AiNNÉE 1844. lit

dans l'âme de sa maîtresse. Marie-Anne, toujours douce, égale, attentive, compatissante, gaie même, pour distraire sa pauvre malade, a continué jusqu'au dernier souffle -de cette douloureuse existence la mission obscure, mais vraiment sublime, à laquelle elle se croyait obligée par le précepte de l'amour du prochain *. L'Académie a décerné à Marie-Anne Paul une médaille de 500 francs.

Françoise Rochelimagne, veuve Terle, âgée de quarante-neuf ans, née au Puy (Haute-Loire). — Le dévouement de Françoise Rochelimagne, quoiqu'il n'ait eu pour objet que sa propre famille, a attiré sur elle l'admiration de ses concitoyens, tant il a été courageux, persévérant et disproportionné avec les ressources d'une faible femme.

Mariée en 1815, à l'âge de dix-neuf ans, à Michel Terle, relieur, à peine était-elle mariée depuis trois ans, que son mari l'abandonna, laissant à sa charge deux enfants, l'un de deux ans, l'autre de quatre mois. Le travail de ses mains pourvut à sa triple existence ; un an plus tard, en 1819, sa sœur, mariée à Jacques Yazioux, cordonnier, est également abandonnée par son mari, ainsi que ses trois enfants : moins forte que sa sœur contre le chagrin et la misère, elle tombe malade; pendant quinze mois, Françoise lui sert de garde -malade et sert de mère aux trois enfants. La femme Yazioux meurt, Françoise adopte les trois orphelins. L'aîné avait trois ans. Son père revient et l'emmène

1. Faits attestés par M. le préfet de l'Oise; MM. Je sous-préfet et le maire de Compiègne; MM. Obry et Trouvelot, curés de Compiègne; M. le comte de Tocqueville, député; mesdames la comtesse de Béthune, Roger du Tranoix, dePommery, de Ghamplieu; MM. Lanusse, Demonchey, Bazenery, Lesrade, etc., etc.

avec lui à Brioude. Quelque temps après, Françoise apprend que son beau-frère est malade, et que son petit neveu est abandonné à la charité des autres ouvriers. Elle part pour Brioude ; son neveu était à Langeac ; elle s'y rend aussitôt, le ramène avec elle, et sollicite comme une grâce, de l'administration des hospices, le droit de garder ses trois pauvres neveux, s'engageant à les élever sans aucune indemnité.

Au bout de douze ans, son beau-frère Jacques Vazioux, le mauvais mari, le mauvais père, revient auPuy, atteint d'épilepsie ; elle le recueille elle soigne pendant deux ans.

En 1837, son frère aîné, Joseph Rochelimagne, ébéniste au Puy, meurt, laissant une veuve et cinq enfants dans la plus affreuse misère. Françoise vient à leur aide, en place deux dans des établissements charitables, recueille chez elle l'un d'eux que It? mauvais état de sa santé ne permet de placer nulle part.

Pour soutenir les quatre orphelins, non-seulement Françoise a beaucoup souffert, mais elle a dû faire souffrir ses propres enfants ; elle a retranché, non pas de leur superflu, mais de leur nécessaire, pour que ses neveux pussent vivre aussi. C'est de l'héroïsme dans une mère ; sa santé s'est détruite sous le poids de ce fardeau au-dessus des forces humaines, et les certificats des médecins attestent que l'épuisement nerveux auquel elle succombe n'a point d'autre cause que l'excès du travail et les privations. Quand le pauvre fait l'aumône, c'est son sang qu'il donne; dans une légère aumône, il en donne une goutte ; dans une aumône de toute la vie, il en tarit la source *.

1. Faits attestés par M. le préfet de la Haute-Loire, par monseigneur l'évêque du Puy, MM. de Villeneuve, de Parmon, de Montagnac, Gerbier, etc.

L'Académie accorde à Thérèse Rochelimagne, veuve Terle, une médaille de oOO francs.

Mathurine Méha, âgée de quarante-neuf ans, née à Bé-anne ^Morbihan), actuellement au Groisic, arrondissement de Savenay (Loire-Inférieure). - Srles exemp e qui précèdent prouvent que la culture de 1 espnt n e.t pas nécessaire au développement des plus noble. Qualités de I-àme, l'histoire qu'on va lire P™;^^-« ^'-ll^^ habitudes d'une éducation plus so.gnee et plu, dehate peuvent ne rien ôter à l'énergie du caractère, même dan^ 1p sexe le plus faible. . .

Mathurine Méha, flUe dun instituteur prn«au-e du Morbihan, devint orpheline de bonne heure et ren.p h tous les devoirs d-une mère auprès de son frère, plu= jeune quelle de quelques années. Elle consacra a son éducation une somme de 2,000 francs quelle a a tieudllie dans la succession paternelle, et lo-que, a 1 -de de ce sacrifice, elle fut parvenue a le fa.re entrer a l'école normale de Rennes, elle attendit qu u devint instituteur pour continuer auprès de lui la mission qu elle

s'était imposée. . r-„„io

Le jeune Méha, après deux années d études a école normale, fut envoyé au Croisic, où il se maria. Mathurine partagea tous ses travaux, contribua au succe= de »on école sans réclamer jamais aucune part des produits Elle avait consacré à son frère tout son patrimoine et les plus belles années de sa vie; mais son dévouement devait être mis à de plus fortes épreuves. Meha fut atteint d'un mal mortel. Pendant le cours de sa maladie, sa sœur le remplaça dans tous ses devoirs dinslituleur. U mourut après dix-huit mois de souffrances, laissant une femme hydropique et cinq enfants, dont l'ainé louche a sa onzième année.

Matbiirine restait le seul appui de cette femme mourante et de ses cinq enfants. Depuis longtemps elle les avait nourris avec les ressources que lui procurait un travail intellectuel conforme à ses goûts et aux habitudes de toute sa vie. Vouée dès sa jeunesse à l'éducation, il lui manquait cependant le brevet de capacité légale ; il lui fallut renoncer à l'enseignement. Par une résolution vraiment héroïque, Mathurine chercha dans les travaux les plus rudes, qui n'appartiennent ni à son sexe ni à son âge, l'existence delà famille qu'elle a si généreusement adoptée. Depuis quatre ans elle gagne 1 franc par jour en transportant des pierres sur la jetée au Croisic.

Ce dévouement de tous les jours s'accomplit sous les yeux d'une population qui admire tant de vertus, mais qui est trop pauvre pour secourir tant de misère.

Depuis quatre ans, Mathurine ne s'est pas reposée un seul jour; elle poursuit sa tâche avec une résignation modeste, comme si elle s'acquittait du plus vulgaire de tous les devoirs.

Les certificats des entrepreneurs des travaux pubhcs chargés de la jetée du Tréhic attestent que Mathurine Méha, employée au transport des matériaux et au service des maçonneries, est une laborieuse ouvrière, et que sa conduite, au milieu des ouvriers auxquels elle est mêlée, a toujours été parfaitement respectable*.

L'Académie a accordé à Mathurine Méha une médaille de 500 francs.

Thérèse Lavé, veuve Lefebvre, âgée de soixante-douze ans, née à Lamarche (Vosges). — Thérèse La\é, veuve

1. Faits attestés par M. le prcfet de la Loire- Inférieure, M. le souspréfet de Savenay, M. le maire du Croisic, MM. les membres du bureau de bienfaisance, et un grand nombre d'au'res !i;ibilants, employé?, etc.

ANNÉE 1S44. i23

Lefeb^Te, reçut en pension, il y a dix-neuf ans, une petite fille de treize mois dont les parents s'éloignaient momentanément de la ville. Ils ne sont jamais revenus, ils n'ont jamais donné de leurs nouvelles, ni acquitté un denier de la pension qu'ils avaient promise.

Les époux Lefebwe étaient très pauvres ; le mari, aigri par la misère, reprochait à sa femme la charge que sa'^crédulité avait imposée à leur pauvre ménage. A force de douceur, d'activité, d'économie, Thérèse parvint à réconciher son mari avec le fardeau dont il partageait le poids. La pauvre petite abandonnée fut élevée comme

leur enfant.

Bientôt Thérèse devint veuve ; elle n'était ni d une bonne santé ni très-inteliigente, mais elle savait souffrir et se dévouer; elle parvint à élever, à faire instruire sa fille adoptive, à lui faire apprendre un état. Mais bien avant que sa tâche envers celle-ci fût accomplie, le neveu et la nièce de Thérèse disparurent tout à coup en laissant à l'abandon deux enfants, l'un de cinq, 1 autre de quatre ans. La bonne Thérèse les recueille, les réunit à sa première orpheline, et, avec le faible produit de sa quenouille, les enfants sont élevés et entretenus honoraUement, dit la notice que nous avons sous les

veux

Il semble que la Providence ait renouvelé pour la veuve Lefebvre le miracle de la veuve de Sarepta, et que la poignée de farine qu'elle partage avec les orphelins, l'huile qui éclaire leurs travaux, soient inépuisables.

L'Académie a décerné à Thérèse Lavé, veuve Lefebvre, une médaille de 500 francs.

1 Faits attestés par M. le préfet des Vosges, par M. îe maire de Lamarche, et par tous les offic:er. pubUcs et notabes habitants de la ville.

Elisabeth Marcilly, femme Potenot, née à Auxerre (Yonne). — Elisabeth Marcilly avait été quelque temp>. au service d'une famille d"AuxeiTe, qu'elle quitta pour se marier à un vigneron. Elle était devenue mère de cinq enfants, lorsque la famille de ses anciens maîtres, frappée de revers imprévus, tomba dans la misère. La femme, accablée sous le poids du chao-rin, mourut en laissant huit enfants en bas âge. Aucun parent ne les réclamait, mais l'amitié vint à leur secours. Plusieurs allaient être distribués entre les amis de la famille, lorsque la femme Potenot accourut pour en demander sa part. Elle ne consent pas à en recevoir moins de deux, a J'ai cinq enfants, dit-elle; mais, avec la grâce de Dieu, nous en nnui-nrons bien sept. «

Elle ne peut toutefois obtenir que la moitié de ^a demande : Fun des deux orphelins était déjà promis à une autre mère aduptive ; mais Elisabeth trouvera le moven de ne pas borner à lui seul ses soins maternels.

Une fièvre typhoïde se déclare au petit séminaire d Auxerre, où fun des frères de son pupille a été placé' elle s en alarme: elle obtient des directeurs delà maison a permission de l'éloigner du fover de la contagion à laquelle ont déjà succombé plusieurs de ses condisciples • elle 1 emmène chez elle, le couche dans son lit, le veille jour et nuit, épuise en quelques semaines pour lui les provisions de Tannée, et ne le rend à ses études que parfaitement rétabhi.

L'Académie accorde à Elisabeth Marcillv, femme Potenot, une médaille de 500 francs.

i. Faits atiestéspar M. ie prefel do l'Vonne, par M. le maire d Auxerre et par plus de soixante signatures de MM. les membreTd„

t n fde a'^il ^n'A """'' '' l'adrni..islr.tion et des notables habixanis (Je la ville d Auxerre,

ANNÉE 1844. 12o

Thérèse Picard, âgée de quarante-quatre ans, née à Dijon (Gôte-d"Or\ actuellement à Châlon-sur-Saùne (Saône-et-Loire). — Thérèse Picard est une sœur hospitalière qui n'a point fait de vœux, et qui, pour cette raison même, accomplit une tâche beaucoup plus difficile ; car la règle, le cadre dans lequel on est placé, l'exemple de ceux qui vous entourent, les engagements pris envers les autres et envers soi-même, le sacrifice de sa volonté fait une fois pour toutes, sont d'un merveilleux secours dans la carrière de l'abnégation et du dévouement.

Il y a dix-huit ans que Thérèse Picard forma avec une amie (la demoiselle Richard) une association de travail. Il y a dix ans qu'à la suite d'une chute, mademoiselle Richard fut atteinte d'une maladie nerveuse étrange, terrible, incurable : Thérèse Picard resta auprès d'elle pour la soigner ; elle lui donna ou dépensa pour elle tout ce qu'elle "avait de patrimoine ou d'économie, se priva de sommeil la nuit et de repos le jour, et, ce qui était plus grave encore, fut forcée de renoncer au travail qui la faisait vivre, les soins qu'exige mademoiselle Richard ne lui permettant pas d'autre occupation.

Les deux amies furent ainsi réduites aux seuls secours de la charité.

Mademoiselle Picard a reçu beaucoup d'offres avantageuses d'établissement; elle les a toutes refusées pour ne pas quitter son amie. Ce douloureux dévouement ne s'est pas un instant démenti depuis huit années *.

1. Faits attestés par M. le préfet de Saône-el-Loire, M. le maire et M. le sous-préiol de Ghâlon, M. le curé de Saint-Pierre, M. le curé de Saint-Vincent. MM. Fraujeon et Brossaud, ju-es, les médecins, etc., etc. Plus de vinîït signatures.

L'Académie a décerné à Thérèse Picard une médaille de 500 francs.

Accoutumée à voir croître chaque jour le nombre des actions qu'elle est appelée à récompenser, l'Académie éprouve un sentiment plus doux que l'étonnement, le sentiment de l'égaUté des âmes dans l'inégalité des conditions, la confiance dans les nobles sentiments de la classe malheureuse.

Et pourquoi s'étonner de les y rencontrer? « L'Evangile a été annoncé aux pauvres. » Ce sont les pauvres qui l'ont à leur tour prêché au monde ; quoi de surprenant que les pauvres en mettent plus parfaitement en pratique le précepte suprême de la charité?

DISCOURS DE M. DUPiN

DIRECTEUR DE l'ACADÉMIE

Prononcé dans la séance publique annuelle du 11 décembre 184o.

Ornari res ipsa vetal, contenta doceri.

Un auteur italien du siècle dernier, Beccaria, inspiré par les idées de réforme qui fermentaient au sein de la société française, venait de publier son célèbre Traité des délits et des peines^ lorsqu'un de ses compatriotes (Dragonetti), persuadé que la tâche n'était qu'à moitié remplie, fît paraître un Traité des vertus et des récompenses.

Plus d'un publiciste, en eflet, dissertant sur les institutions positives des sociétés, ne craint pas d'assigner à ces institutions une double mission : celle d'organiser dans l'Etat, à côté de la justice pénale^ une justice réraunérative.

Ce serait certes une noble magistrature, celle qui aurait pour charge de rechercher l'existence de tous les actes vertueux, comme on recherche celle de tous les délits ; d'en rassembler, d'en débattre toutes les preuves ; d'en juger, d'en récompenser les auteurs. — Ces causes seraient de nature à reposer les juges, les ora-

i^8 PHIX DE VEKTU.

teuis et le public des tableaux affligeants de nos assises criminelles, et de ces circonstances atténuantes à l'aide desquelles on s'efl*orce quelquefois d'excuser les parricides !

Mais ne sommes nous pas en pleine utopie? Une telle rémunération est-elle possible ici-bas?

Un de ces publicistes dont je viens de parler, auteur anglais qui a pris pour unique base du droit et de la morale fufilifé, à qui l'on ne peut refuser toutefois Toriginalité et souvent la profondeur des aperçus, a écrit, avec la puissance d'analyse qui le distingue, une Théorie des peines et des récompenses^. Or, il s'est trouvé, à la suite de toute cette analyse, que Fauteur avait tracé des règles pour récompenser, non pas les vei'tus, mais les services.

En effet, on peut récompenser les services ; on peut rémunérer les talents, le savoir, le mérite dans tous les genres, et les œuvres qu'ils ont produites. Mille moyens se présentent pour acquitter cette partie de la dette publique ; il n'est pas de gouvernement qui ne s'en préoccupe ; le plus difficile, l'essentiel pourtant, est de faire en sorte que la justice, et non la faveur, préside à cette dispensation. — Mais comment récompenser la vertu? — La vertu, qui ne consiste que dans l'abnégation et le sacrifice ! et qui cesserait d'être vertu, du moment qu'elle aurait l'intérêt ou l'ambition pour mobile !

Comment soumettre, pour la constater, à des investigations, à un examen, à des débats publics, la vertu qui ne cherche point « un plus ample ni plus riche théâtre pour se faire valoir, que sa propre conscience ; » qui ne marche que couverte d'un voile, et dont la pudeur souffre et se sent blessée chaque fois que ce voile vient à être soulevé ?

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