‹ Les prix: du commencement du XIIIe siècle a la fin du XIIIeChapitre 3 sur 36 · TOME CZXXV · texte numérisé non relu

TOME CZXXV

Au moyen âge, tout tournait en fief, même les services de Tartisan qui souvent, pour accomplir une certaine besogne, recevait une rente perpétuelle, en nature ou en argent, et transmettait à ses héritiers le privilège de sa fonction. Au xvi* siècle, on voit beaucoup de propriétaires se dégager par rachat de cette obligation féodale qui les liait à leurs sommeliers, tonneliers, menuisiers, etc. En général le service fieffé était cher, c'est-à-dire que le titulaire de l'office faisait peu de besogne, relativement à la rente dont il était bénéficiaire.

Quand on lit dans un texte du xv" siècle que des manœuvres recevaient 2 sous par jour, il n'est pas une personne tant soit peu versée dans cette matière qui prenne cette expression au pied de la lettre dans le sens qu'elle aurait de nos jours. Le sou était une monnaie qui, du temps de saint Louis, représentait un poids d'argent à peu près égal à celui d'un franc, et le potivoir de l'argent était 4, comparativement à ce qu'il est sous la troisième république. Sous Louis XII, le sou ne contenait que 2 grammes d'argent, mais le pouvoir commercial de l'argent était 6 ; le manœuvre pouvait, par conséquent, acheter à peu près autant de marchandises avec ses 2 sous qu'on le ferait aujourd'hui avec 2 fr. 80.

En général, lorsqu'on ramène les moyennes du salaire d'autrefois au pouvoir actuel de l'argent, on s'aperçoit qu'il n'y a pas, entre le temps présent et le moyen âge, d'aussi grandes différences qu'on se l'imaginerait. Toutefois M. d'Avenel fait remarquer avec raison que cette différence devient plus accusée quand on tient compte dans 1^ calcul des recettes de l'année des fêtes chômées, lesquelles étaient plus fréquentes autrefois qu'aujourd'hui.

Si Touvrier peut faire actuellement environ 300 journées, il n'en faisait guère alors que 250 ; le gain de l'année se trouvait réduit d'autant. « S'il y avait aujourd'hui, dit M. d'Avenel, où l'industrie des textiles est centralisée dans des manufactures urbaines et où la moisson à la vapeur exige cinq fois moins de temps que par le passé, la même quantité de bras dans les champs qu'il y en avait au moyen âge, comme le souhaitent certains amis dévoués de la classe rurale qui se plaignent de la dépopulation, on n'aurait à coup sûr pas besoin de faire venir des « aoûterons » du dehors dans les départements à eéréales, mais durant dix mois de l'année les malheHreux indigènes, privés d'ouvrage, crèveraient de faim. » ^

Le salaire du journalier non nourri était , d'après M. d'Avenel, de fr. 60 dans la seconde moitié du xin^ siècle ; au xiv® il s'est élevé graduellement jusqu'à fr. 90 dans la période 1381-1375 pour redescendre à fr. 50 dans la période 1476-lSOO; enfin, au xvi* siècle, il est remonté et a atteint Ofr.78 en 1576-1600.

Le salaire du maçon, celui du charpentier, celui du peintre, celui même des domestiques de ferme nourris par leur maître et celui des femmes, qui n'était guère dans le passé (il était de 75 à 53 p. 100), comme il l'est dans le présent (il est de 60 p. 100 en moyenne), que les deux tiers du salaire des hommes, subissent les mêmes variations. Les différences, non plus que les variations, ne sont donc pas dues au hasard. On découvre aisément l'influence de l'offre et de la demande qui se manifeste par des effets divers : accroissement de la demande de bras au commencement du xvi*" siècle; rareté des bras dans la dernière période de la guerre de

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Cent ans se faisant encore sentir longtemps après cette guerre; accroissement du pouvoir commercial de l'argent à la fin du xv® et au commencement du xvi® siècle ; diminution de ce pouvoir à la fin du xvi® siècle. Ces causes agissaient sur les salaires, tantôt dans le même sens que sur la propriété, tantôt dans un sens inverse ; c'est pourquoi il importe de ne pas confondre les deux séries de phénomènes dans une même moyenne.

Ainsi, dans la seconde moitié du xv® siècle, le salaire nominal était très bas, parce que l'argent était devenu plus cher; mais alors Thectolitre de blé coûtait peu et, par suite, le revenu et le prix de la terre étaient fort diminués ; alors le manœuvre, avec son salaire de fr. 60 en 1451-1475 ou de fr. 58 en 1476-1508, pouvait acheter 18 litres 1/2 (1451-1475), ou 14 litres 1/2 (1475-1500) de froment. 11 n'en achète aujourd'hui, avec ses 2fr.50, que 12 1/2, à peu près autant que dans la première moitié du xvi* siècle. Lorsque, au contraire, dans la seconde moitié du XVI® siècle, l'argent est arrivé en abondance sur le marché et que le prix de toutes les marchandises, y compris la terre, a augmenté très rapidement, le salaire n'a suivi qu'à distance la hausse générale*; il a marché pour ainsi dire à la remorque des denrées, les salariés n'obtenant une augnientation qu'après Tavoir longtemps réclamée. Les ordonnances des rois ont interdit à cette époque à maintes reprises aussi bien les augmentations de salaires que les augmentations de prix des marchandises ; ni les unes ni les autres n'ont prévalu contre l'avilissement de la monnaie; elles ont été néanmoins défavorables aux ouvriers, aux réclamations desquels elles ont fait obstacle. Avec ses fr. 78, la classe des manœuvres en l'an 1600 n'achetait que 3 lit. 90 de froment. Elle

avait vu déchoir son bien-être de période en période à mesure que le prix des denrées haussait : 14 liv. 60 de froment de 1501 à 1825, 10 livres de 1826 à 1880, 6 liv. 25 de 1851 à 1878, enfin 3 liv. 90 de 1876 à

On voit, au xvp siècle, la même cause agir de la même manière sur le salaire des ouvriers de l'industrie, qu'ils appartiennent à des métiers jurés, c'est-à-dire organisés en corporation, ou à des villes libres (car le monopole corporatif ne paraît pas avoir eu pour effet d'élever le taux des salaires) et sur le prix des façons. L'élévation de prix du travail n'atteint pas le niveau, toujours croissant, du prix des marchandises. Aussi dans la classe des salariés, y a-t-il des souffrances et entend-on des plaintes. Ce n'est pas la seule fois qu'un phénomène de ce genre s'est produit dans l'histoire économique par suite d'un avilissement de la monnaie.

J'ai dit que le journalier non nourri gagnait en moyenne fr. 78 en 1600. Dans le premier quart du xvii® siècle, son gain n'est plus que de D fr. 76; mais le prix de la vie a diminué davantage et, par suite, le salaire réel paraît avoir un peu gagné. Dans le second quart, de 1626 à 1680, il est tombé à fr. 74 en même temps que les denrées renchérissaient : d'oîi amoindrissement du salaire réel. Porté à fr. 80 dans la seconde moitié du xvii° siècle, il ne s'est pas amélioré pour cela, puisque le pouvoir de l'argent tombait en même temps de 3 à 2. La première moitié du xviu® siècle a été naturellement une époque de salaire bas (0 fr. 70 et fr. 68), puisque le pouvoir de l'argent augmentait et que le prix de la terre et des denrées diminuait. Le salaire est remonté à fr. 75 et à fr. 82 dans la seconde

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moitié du xviii^ siècle ; mais, comme le prix de la terre et des denrées augmentait alors plus rapidement encore, le salarié a vécu plus misérablement pendant que l'agriculture prospérait. C'est peut-être en partie parce que la population, qui avait diminué au commencement du XVII' siècle, s'accroissait de nouveau dans cette seconde moitié : les salaires subissaient l'influence de la concurrence.

Le travail agricole, malgré la modicité du salaire, paraît avoir été plus coûteux alors qu'il n'est aujourd'hui : ce qu'explique Tinfériorité des instruments de travail. On moissonnait à la faucille et on n'employait d'ordinaire la grande faux que pour les prairies, dans la crainte d'égrener les épis; on labourait avec une charrue qui, à en juger d'après la surface déterminée par les chartes pour le travail d'un jour, faisait un tiers moins d'ouvrage que la charrue actuelle traînée par deux bœufs, quoique les labours aujourd'hui soient en général plus profonds.

4* Les produits et les consommations. — M. d'Avenel traite en dernier lieu du prix des consommations. II est nécessaire de connaître ce prix pour apprécier le salaire réel, pour comprendre les variations du revenu et pour établir, dans la mesure où il est possible de le faire, le pouvoir commercial de l'argent.

Si le blé ne suffit pas pour mesurer ce pouvoir, il entre pour une forte part dans la moyenne des prix à l'aide desquels on le calcule; car, s'il compte aujourd'hui à raison de 28 p. 100 dans les dépenses annuelles du manœuvre, il comptait vraisemblablement dans une proportion plus forte au moyen âge. M. d'Avenel a calculé, année par année (excepté pour quelques années du

xiii« siècle, où les documents lui ont fait défaut), la moyenne annuelle du prix du froment en France. J'ai, d'après ces chiffres, dressé la courbe du prix du blé, de 1200 à 1790 ; j'en ai contrôlé les chiffres à l'aide d'autres séries de prix du blé dont j'ai donné également les courbes comme termes de comparaison. J'ai continué cette courbe de 1797 à 1891, de manière à présenter la suite complète du prix du blé depuis le temps le plus reculé où nous puissions remonter avec une probabilité suffisante jusqu'à la plus récente année connue (1). La ressemblance de ces diverses courbes témoigne en faveur du travail du vicomte d'Avenel. Les moyennes annuelles qu'il a calculées peuvent donc être acceptées comme suffisamment exactes, du moins jusqu'à ce que des recherches plus étendues prouvent qu'il y a quelques chiffres à rectifier dans la série.

On peut dire que le prix du blé, qui, d'une année à l'autre, varie suivant la récolte et variait dans le passé beaucoup plus qu'aujourd'hui, a moins varié en somme dans la suite des siècles que celui de la plupart des marchandises. L'hectolitre de blé a valu en moyenne 21 fr. 32 dans les vingt-cinq dernières années, c'est-à-dire de 1866 à 1890 (l'auteur donne le nombre rond de 20 francs). Au xviie et au xvin° siècle, les moyennes par quart de siècle ont varié entre 11 francs et 19 francs; du xiii® à la fin du XVI® siècle, entre 3 fr. 28 (1481-1575, période où la culture était délaissée et où l'argent avait une grande valeur) et 20 francs (1876-1600).

H n'en a pas été de même de la viande. Le prix en a certainement beaucoup augmenté. Celui d'un bœuf a été,

(1) Voir à la fin de cette étude la note explicative de la figure du prix du blé et la figure elle-même.

d'après M. d'Avenel, de 20 francs à 60 francs, et en moyenne de 27 francs au xiii*' siècle; au xv® siècle, de 27 francs en moyenne et, à la fin du xyi" siècle, de S6 francs. M. d'Avenel a trouvé qu'en 1454, à la Haye-du-Puits (Cotentin), une vache valait autant que 160 litres de froment; elle en vaudrait aujourd'hui 380. D'où vient cette différence? Dans un état agricole où les vaines pâtures occupent une grande partie du sol, le bétail coûte peu à nourrir, mais les bêtes étant médiocrement soignées pèsent peu: deux raisons pour qu'elles ne vaillent pas cher. Il y a moins de différence entre les prix anciens et les prix actuels pour le kilogramme de viande que pour le bœuf sur pied : c'est une conséquence et en même temps une preuve de Tétat chétif du bétail. En somme, le manœuvre pouvait acheter, avec son salaire journalier, plus de viande au moyen âge qu'aujourd'hui : 4 kil. 27 en 1451-147S, période du maximum; 1 kil. 78 en 1226-1278, période du minimum. Il peut en acheter aujourd'hui 1 kil. 56. Mais autrefois il usait peu de cette puissance d'achat, car il ne mangeait pas en général beaucoup de viandef.

Le vicomte d'Avenel ne partage pas l'opinion comune sur la durée des vêtements que portaient nos pères. Par de nombreux exemples, il prouve que les personnes riches, hommes ou femmes, changeaient souvent de coiffures, de robes et de chaussures et que les robes et chaperons ornés de broderies et même de pierres fines coûtaient beaucoup plus que les robes de nos élégantes. Les femmes étaient, suivant le dicton populaire, « parées comme des châsses ». Je ne citerai qu'un exemple, celui de la duchesse de Bourgogne qui, en 1375, commandait une robe de drap d'or, semée de paons, pour le prix de

4,d30 francs, valeur intrinsèque ; cette somme, d'après le pouvoir de Targent, correspond à 12,800 francs actuels. Mais les riches ne sont dans tous les temps qu'une très petite minorité. Il faudrait prouver que le pauvre ne conservait pas longtemps les mêmes habits de corps et je suis enclin à croire que la masse des paysans renouvelait rarement ses habits de laine grossière ou de toile qui étaient d'ordinaire confectionnés avec le fil filé pu le tissu tissé à la maison. De linge, le paysan en avait peu ou point. L'usage des bas ne date que du XVI® siècle et, à cette époque, les paysans couchaient nus presque partout. Les chemises de nuit que possédait la reine de Navarre étaient signalées de son temps comme un luxe. Le vicomte d'Avenel affirme que, si aujourd'hui le manœuvre peut avec son salaire (2 fr. 50) acheter 50 centimètres de drap grossier, il n'en achetait que 15 à 20 au xv® et au xvi® siècle. Les produits manufacturés (sauf quelques marchandises, comme les chaussures) étaient relativement plus chers qu'aujourd'hui.

5° La. relation du taux des salaires et des prix des consommations. — De la comparaison du prix des choses et du prix du travail il semblerait résulter, en somme, qu'au moyen âge la situation du salarié au point de vue de la puissance d'achat de son salaire n'était pas pire qu'aujourd'hui, peut-être même qu'au xv® siècle elle était supérieure; elle serait devenue inférieure à partir du moment où l'affluence de l'argent américain a changé, au XVI* siècle, les conditions économiques de la vie. Cette conclusion est assurément un peu paradoxale; je ne l'enregistre qu'en me réservant de revenir quelque jour sur l'étude de cette question.

M. d'Avenel montre bien que des circonstances par-

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ticulières ont aggravé la situation de l'ouvrier rural au XVI® siècle. Dans la première moitié de ce siècle, la population augmentant, on a défriché beaucoup de bois et de vaines pâtures; le plus souvent, le profit était pour le seigneur qui s'appropriait et affermait les terrains, et le détriment pour les manants qui avaient joui auparavaut de la communauté et qui se plaignaient de l'usurpation. C'est le temps des « enclosures » en Angleterre. Cette révolution dans l'économie rurale s'accomplissait, mais elle n'était pas encore complète au commencement du XVII® siècle, puisque Olivier de Serres, recommandant l'élevage du bétail aux agriculteurs, disait : « d'autant qu'avec peu de dépense le bétail s'entretient eu égard à celle qu'il convient de faire pour le recouvrement des blés et des vins. » La situation de l'ouvrier rural, recevant alors un salaire réel moindre, et privé de ces ressources accessoires, devenait plus précaire ; s'il y a de l'exagération, il doit y avoir aussi une part de vérité dans la comparaison du présent et du passé que faisait en 1860 un sieur de Gouberville. « Du temps de mon père, on avait tous les jours de la viande; les mets étaient abondants; on engouffrait le vin comme si c'eût été de l'eau, mais aujourd'hui tout a bien changé ; tout est coûteux ; la nourriture des paysans les plus à leur aise est bien inférieure à celle des serviteurs d'autrefois. » Terres, loyer de l'argent, denrées, objets fabriqués, salaires, toute chose vénale a son prix et les variations du prix de chaque chose sont déterminées en partie par des , causes générales, en partie par des influences particulières. Si l'on dressait la courbe de chacune de ces choses pendant une suite des siècles, on verrait un enchevêtrement, inextricable au premier abord, de lignes

montant, descendant et se croisant. Ces lignes ne serpenteraient pas cependant au hasard ; elles se grouperaient en écheveau. Suivant que l'ensemble des lignes qui composeraient cet écheveau emmêlé aurait une allure ascendante ou descendante, on pourrait dire que le pouvoir de l'argent a une tendance à diminuer ou à augmenter. Si la ligne des salaires se trouvait au bas de Técheveau, la condition de l'ouvrier serait mauvaise, même quand l'écheveau serait placé haut sur l'échelle du tableau : c'est ce qui est arrivé à la fin du xvi* siècle. Si elle se trouvait au haut de l'écheveau, on aurait le droit d'en conclure que la condition est bonne, même quand cet écheveau serait placé bas, comme en Tan 1500. Avec les documents recueillis et interprétés par M. d'Avenel peut-on dessiner la courbe définitive de toutes les marchandises qui font la matière de ses statistiques? Non sans doute. Beaucoup de prix donnés par lui ne sont que des éléments premiers de connaissance qu'il sera nécessaire de fortifier en apportant des éléments nouveaux. Toutefois, malgré la diversité des influences particulières, la plupart des prix que Tauteur mentionne portent bien, à travers les âges, la marque commune de certaines causes générales et peuvent être expliqués par des lois économiques, en même temps qu'ils contribuent à mettre en lumière les effets de ces lois. Ils se groupent réellement en écheveau et la conformité des principales inflexions des courbes qu'ils décrivent est une garantie de vraisemblance.

En lisant le mémoire de M. ZoUa on voit qu'il a été écrit par un savant auquel toutes les questions agrono-

miques sont familières. Il est composé d'après un plan simple et clair. Il ne traite d'ailleurs que du xvn® et du XVIII* siècle. Bien que la méthode d'exposition et les sources où les documents ont été puisés soient autres que celles du mémoire du vicomte d'Avenel, les conclusions sur les grandes périodes d'abaissement ou d'élévation des prix sont les mêmes. Les auteurs ayant travaillé chacun de leur côté sans s'entendre, leur accord sur les points essentiels est une preuve de l'exactitude des principaux résultats auxquels tous deux sont arrivés par des chemins différents.

M. Daniel Zolla ne s'est pas dissimulé les difficultés du problème que l'Académie avait posé. Il fait remarquer que, non seulement le prix varie d'un champ à l'autre, suivant la position, la qualité du sol et les circonstances accessoires; mais, en outre, qu'autrefois, la multiplicité et la diversité des charges que supportaient la plupart des terres rendaient souvent bien incertaine la connaissance de la valeur réelle du fonds. M. Zolla répète, après Adam Smith, que la rente augmente, en général, à mesure que la culture s'améliore, mais il ajoute que la proportion de cette rente au produit brut devient moindre.

Il a beaucoup plus limité le champ de ses recherches et le plan général de son œuvre que le vicomte d'Avenel. Il n'a pas eu laprétention d'établir par lui-même le pouvoir de l'argent; il s'est contenté de reproduire le tableau donné par M. de Foville dans le nouveau Dictionnaire d économie politique, et de déclarer que, des trois évaluations portées dans ce tableau (celle de Leber, celle du vicomte d'Avenel et celle de l'abbé Hanauer), sa préférence est pour la dernière. L'abbé Hanauer n'a pourtant puisé ses documents qu'en Alsace, province qui a eu un

régime économique particulier, même depuis les traités do Westphalie, puisqu'elle était traitée en matière de douanes comme pays d'étranger efTectif. Je n'insiste pas sur ce point, parce que les difTérences entre les trois évaluations sont peu considérables au xyu** et au xvnie siècle, les seuls sur lesquels porte le travail de M. ZoUa. Dans le cours de son mémoire, l'auteur reproduit les prix du blé tels que je les avais calculés pour La Question de l'or,

La partie vraiment originale de son travail est relative au prix de vente et au revenu de la terre. Il a établi Tun et l'autre sur des textes peu nombreux, mais très précis et bien choisis. Ce sont les archives des communautés religieuses ou des hospices et les archives départementales qui les lui ont fournis ; les domaines qu'il étudie à l'aide de ces textes sont situés sur les territoires de Montpellier et de Béziers, du Mans et d'Angers, dans le Parisis et le pays Chartrain. Les moyennes qu'il donne sont calculées sur un très grand nombre de données authentiques. Il a complété ses renseignements à l'aide du travail de M. Guyot sur la Lorraine. Lorsque des domaines situés dans le sud, l'ouest, le centre et l'est de la France accusent la même tendance, il est vraisemblable que cette tendance est générale. L'auteur fait remarquer qu'avant 1789 il y avait en Languedoc beaucoup plus de terres en labour qu'en vignes ; les chemins de fer ont modifié les proportions.

Sous le règne de Henri IV, grâce à la paix et à la prospérité qui en a été la conséquence, l'auteur constate une augmentation du prix des baux; il n'a pas trouvé une seule exception dans les trente et un domaines appartenant aux chapitres de Saint-Nazaire de Béziers, de Saint-

Pierre de Montpellier et de THôtel-Diéu d'Angers. De i600 à 1610, cette augmentation varie de 28 à 49 p, 100 sorvant les fermes. Elle continue jusqu'en 1620 avec une progression mrâis rapide. Ces faits concordent exactement avec Tindicatîon qtie j'ai donnée sur le pouvoir de l'argent dans La Question de Por; ils rentreatinoins exactement dans le cadre des périodes tracées par le vicomte d'Avenel.

Fait digne de remarque : ce ne sont pas seulement les fermages en argent, mais les fermages en nature qui augmentent; ainsi, la ferme de Melhas, louée pour 160 setiers de blé en 1596, Test pour 198 en 161 S. L'abaissement de la valeur de l'argent n'est donc pas la seule cause à laquelle on doive attribuer le changement.

Sous Louis XIII, les fermages, après avoir haussé jusqu'en 1630, baissent durant la seconde partie du règne : phénomène que M. ZoUa attribue, comme M. d'Avenel^ à la politique glorieuse, mais coûteuse, de Richelieu.

Ensuite s'est produit une hausse, peu prononcée, de 1640 à 1650, beaucoup plus forte depuis 1650 et dont le point culminant se trouve vers 1660-1675. Après cette époque, il y a eu un recul considérable ; les deux auteurs l'ont signalé. M. ZoUa prouve qu'il s'est produit dans lea fermages en nature aussi bien que dans les fermages en argent. « La diminution de la richesse, disait à la fin du siècle Boisguillebert dans le Détail de la France, qui a commencé en 1660 ou environ, continue tous les jours, avec augmentation, parce que la cause en est la même, qui est la diminution du revenu des fonds qui ne sont pas, l'un portant l'autre, à la moitié de ce qu'ils étaient en ce tempsrlà. »

M. ZoUa attribue ces changements à trois causes : la

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48 É. LEVASSEUB.

politique générale, les impôts, le prix des denrées. La politique de Henri IV et de Sully avait été économe et réparatrice. Celle de Richelieu, habile sans doute et heureuse, a coûté beaucoup d'hommes et d'argent, « La postérité, a écrit le cardinal, aura peine à comprendre que dans cette guerre le royaume ait été capable d'entretenir sept armées de terre et deux navales, sans compter celles de ses alliés à la subsistance desquels il n'a pas peu contribué. » La Lorraine, plus éprouvée que la France par cette guerre, a vu en cinquante ans le prix de ses terres diminuer des trois cinquièmes. Louis XIV, après douze années d'une administration pendant laquelle l'industrie se développa et les finances furent restaurées, entra, par la guerre de Hollande, dans une voie de conquêtes qui valut d'abord à la France l'éclat de la gloire et le profit d'agrandissements territoriaux, mais qui coûta beaucoup d'argent dès 1672 et qui finit par coûter bien plus cher encore sans procurer ni l'un ni l'autre avantage. La lourdeur croissante des impôts fut la conséquence des entreprises ambitieuses de la politique. Cependant ni la politique ni même les mesures prises par Colbert contre l'exportation et la libre circulation des grains ne portent seules la responsabilité des difficultés économiques qu'a subies le xvii® siècle; car, en Angleterre comme en France, le prix du blé a baissé vers la fin du xvii" siècle. Les comptes qu'a dépouillés M. Zolla n'accusent pas de changement caractérisé dans le taux des salaires durant le xvii* siècle. L'auteur en conclut que, puisque le prix âes denrées avait baissé, l'ouvrier pouvait en acheter davantage, mais qu'en somme il ne devait pas avoir plus de bien-être parce qu'il payait plus d'impôts. Cette conclusion n'est pas en contradiction avec celle du mé-

moire de M. d'Avenel qui donne les chiffres de fr, 76, fr. 74, fr. 80 pour le salaire du manœuvre dans les deux premiers quarts et la dernière moitié du xvn" siècle.

Au xviu® siècle, M. ZoUa montre, comme le vicomte d'Avenel, la valeur vénale et le revenu de la terre baissant jusque vers 1740, puis remontant rapidement, surtout depuis 1763 (1). Cette hausse paraît à Fauteur constituer à elle seule un des phénomènes économiques les plus remarquables dans Thistoire de la propriété rurale. <c II y a peu de choses, dit de son côté Arthur Young, dans réconomie politique de la France qui fassent aussi bon effet que cette hausse générale des prix depuis vingt ans. ))

A quelles causes attribuer la hausse de la propriété foncière? M. ZoUa écarte Thypothèse de progrès culturaux; il croit qu'en 1789 Fagriculture n'était pas beau-

1. Voici les prix de location de l'ensemble des domaines de divers Chapitres et Hospices recueillis par M. ZoUa.

17 Domaines du Chapitre de Saint-Pierre de Montpellier.

19 Domaines de V Hospice du Mans.

11 Domaines de V Hôtel-Dieu de Rouen.

Terres de l'Abbaye Saint-Antoine {Paris).

TOBfE CXXXV.

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coup plus avancée qu'au temps d'Olivier de Serres, où Tassolement en usage était biennal ou triennal et où l'on ne pouvait pas espérer plus de 5 à 6 fois la semence, c'est-à-dire plus de 10 à 12 hectolitres de froment par hectare. Arthur Young, en 1789, disait que les terres de Normandie rendaient 6 fois la semence au plus et n'en rendaient ordinairement que 4. M. ZoUa cite une ferme de Brie appartenant à l'hospice des Quinze- Vingts qui avait, d'après un inventaire détaillé de l'an 1750, un capital d'exploitation de 70 francs par hectare ; dans la même contrée, ce capital est aujourd'hui d'environ 600 francs. Il croit que l'augmentation du loyer de la terre tient surtout à l'élévation du prix des denrées. Le prix du blé a haussé rapidement sur tous les marchés à partir de 1760. Le prix du bétail aussi; un bœuf, qui ne valait que 106 francs en 1735 à Angers (il en avait valu 201 en 1715), était payé 240 francs en 1785. La viande avait monté de fr. 25 à fr. 35 ; la pièce de vin, de 42 francs

Ferme de Bellay (420 arpents)^ à l'Hospice de Chartres.

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Terre de Ver et de Sainte-Lup

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en nature).

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