XVII» SIÈCLE
1631. — Grande disette.
1648. ^L'avocat général Orner Talon écrivait : « Il y a, sire, dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits aboucher sur la paille. »
1649. — Le setier de blé vaut 36 livres, a Tout est pillé, les gens de guerre se mettant dans les fermes font battre le blé. »
1651. -r « Les habitants de la Champagne et de la Picardie sont
réduits à ramasser quelques bribes de blé et d'avoine. Les herbes
et les racines sont la seule nourriture. »
1658-1659. — Hiver très froid; récoltes en partie perdues. 1660. — Récolte nulle. Le blé valut jusqu'à 30 livres le setier. 1662. — Cruelle famine surtout au nord de la Loire. Les pauvres
de la Brie vécurent ;de racines et d'herbes. Le boisseau de blé
valut 100 sous à Provins. • 1662-!l663. — (c La moisson n'a pas été bonne ; le blé sera en-
core cher toute l'année. » Gui Patin.
1667-1668. — Hiver très rigoureux.
1675. — Famine cruelle dans le midi de la France; mauvaise
récolte en Champagne et en Brie.
1693-1694. — Afireuse disette.
CORRESPONDANCE DES . CONTROLEURS GÉNÉRAUX DES FINANCES AVEC LES INTENDANTS DE PROVINCE RELATIVEMENT A LA DISETTE DE 1692-
Comme spécimen de l'état des provinces et des mesures administratives prises en temps de disette au xvii® siècle, j'extrais les passages suivants du tome I de la Correspondance des contrôleurs généraux avec les intendants des pror vinces publiée par ordre du ministre des Finances par M. de Boislisle. Ils sont relatifs à la terrible disette des années 1693 et 1694. L'année 1694 est celle où le blè a été le plus cher au xvii* siècle.
Lettre de M. de Bernières de Bautot, procureur général au Parlement de Rouen, au Contrôleur général.
i9, octobre 1692. — « ... La récolte a été si mauvaise que le blé vaut 5 et 6 1. le boisseau. Il en est arrivé un peu du dehors, et le premier président, M. de Montholon, a obtenu pour les marchands
là permission d'en faire venir de la Picardie et de riîe de France ; mais les fermiers généraux ne sauraient en trouver pour l'approvisionnement de la marine royale, à moins d'aller à Dantzick, où il 7 a abondance... »
Lettre de M. (TAbleigéSf intendant en Auvergne, au Contrôleur gênéraL
24 octobre 1692. — «Ce qui est à craindre est une grande disette de blé, non seulement pour Tannée qui vient, 1693, mais encore pour l'année 1694.' La plupart des terres ne sont pas semées dans la Haute-Auvergne... »
Lettre de M. de Creil, intendant à Orléans, au Contrôleur génétaL
8 décembre 1692. — «Les grains n'augmentent et ne diminuent guère; mais ils sont à si haut prix, que sûrement la famine arrivera dans cette généralité, si l'on continue à en transporter les blés à Paris comme Ton fait. J'en ai trouvé le pavé tout couvert, et bien plus de charrettes de blés que devins. Les pauvres assiègent les portes dans tous, les lieux. Le pain bis vaut près de 20 deniers la livre.... »
Lettre de 3f. de Bérulle, intendant à Lyon, au Contrôleur général.
2 mars 1693. — «Il annonce par un courrier extraordinaire, que la ville de Lyon n'est pas approvisionnée pour huit jours, tandis que la Bourgogne, quoi qu'en dise M. d'Argouges, et malgré, tous les achats du munitionnaire, regorge.de grains. Certains particuliers ont fait de grands achats dans cette province, et, si les prix ont haussé, c'est un effet des accaparements et du peu de soins que les intéressés aux vivres ont pris pour cacher leurs opérations. Cependant le blé n'y est. encore qu'à 3 1. 14 s. le bichet, et à Lyon, suivant les carcaheaux^ il vaut 4 1. 12 s. »
Lettre de M. de Montholon, premier président du Parlement de Rouen, au Contrôleur général.
18, 19 et 20 avril 1693. — - « Il déclare qu'une sédition a eu lieu à Rouen, provoquée par une hausse subite du blé (il est à 15 1. la mine) et par la crainte que les boulangers ne demandassent une augmentation du prix du pain... Cette disette vient de ce que le marché d'Elbeuf et le pays de Caux, d'où la ville tire depuis long-
temps son approvisionnement, ont été dégarnis... que les étrangers enlèvent les blés et le pain jusque sur la place de Rouen... »
Lettre de M, de Beuvron, lieutenant général en Normandie, au Contrôleur général,
4 mai 1693. — « Je dois vous rendre compte de Testât où j*ay trouvé les choses en arrivant en cette province, où la misère et la pauvreté est au delà de tout ce que vous pouvez imaginer, et principalement dans le pays de Gaux qui est le long des côtes de la mer. Une infinité de peuple y meurt fréquemment de faim, et le reste languit et aura le même sort, s'il n'est secouru. Non seulement l'argent y manque pour acheter du blé, mais ceux qui en ont n'en trouvent pas. Beaucoup de ces peuples se sont voulu retirer à Rouen ; on ne peut les y recevoir, la ville estant accablée et surchargée de pauvres ; il y en a vingt-un ou vingt-deux mille à recevoir journellement Taumosne, sur Testât qui en est fait, et plus de trois mille demandant par les rues, et un très grand nombre d'artisans qui, faute de travail, et ayant mangé si peu qu'ils avaient, vont estre au mesme estât. Le blé enchérit tous les jours, et par conséquent, il faut augmenter le prix du pain... »
« Il assure que tout ce qui sort de la ville et tout ce qui pourrait y entrer est pillé sur les routes dans les campagnes... »
Lettre de M. de Bezons, intendant à Bordeaux, au Contrôleur général,
21 juillet 1693. — « Il dit que la récolte ne s'étant élevée, en général, qu'aux deux tiers de ce qu'elle avait été en 1692, il faudra pourvoir à la subsistance des peuples, et Ton a déjà écrit aux receveurs des tailles de laisser à chaque particulier une quantité de grains suffisante pour faire les semailles, en prenant des précautions pour que les contribuables ne puissent abuser de cette tolérance, ou que leurs créanciers personnels ne fassent plus saisir ces semences. »
lettre de M. de Canaples, commandant en. Lyonnais, au Contrôleur général,
18 août 1693. — « Il le remercie d'avoir accordé les passeports nécessaires pour le transport des blés à Lyon. (La disette devint telle que le Consulat distribua les cent derniers sacs de blé qui se trouvaient à TAbondancé et que M. de Canaples dut l'autoriser à . prendre quinze cents ânées au dépôt des munitionnaires.) »
Lettre de M. de Sève, intendant à Metz, au Contrôleur général,
21 septembre 1693. — « Il annonce qae la visite des greniers de Metz et de Verdun a permis de constater qu'il y restait très peu de grains, et la récolte, qui a été niellée, est d'un si mauvais rendement que les munitioiinaires épuiseront inévitablement la province (on trouva une telle disette, que M. de Sève eut ordre de la cacher. Le blé se vendait, à Metz, 101. la quarte de cent livres.) »
Lettre de M. BouchUf intendant en Dauphiné, au Contrôleur général,
26 septembre 1693. — « Il rend compte à M. Pussort de Tétat de la province en ce qui concerne les grains et des mesures prises pour remédier à la disette.
a L'exécution des visites que vingt subdélégués ont commencé à faire ne saurait être ni assez prompte, ni assez sûre pour donner le résultat qu'on en attend. Un pareil travail, ordonné au mois de mai pour constater ce qui restait de la dernière récolte, n'est pas encore terminé, et si Ton attend que les commissaires aient vérifié par tout le royaume dans quels lieux il y a abondance et dans quels autres il faut envoyer des secours, le prîx du blé, qui de i8 1. est déjà monté à 23 1. augmentera, d'autant plus que les détenteurs de grains sont prévenus et qu'ils remettront leur vente à un moment favorable.
u II faut espérer quelque chose de la vie dure à laquelle ces peuples sont accoustumés, telle qu'il n'y a point d'exagération à dire que, depuis l'année 1690, la plus grande partie des provinces de Tarentaise et de Maurienne ont vécu de coquilles de noix moulues, dans lesquelles les plus aysés des habitans ne meslent qu'un dixième ou environ de farine d'orge ou d'avoyne. M. de Ghamlay est un fidèle témoin de cette vérité, et a porté au Hoy du pain de cette qualité, à son retour du voyage qu'il fit à Plgnerol.
« La ville de Grenoble n'ayant pas un sol de revenu, je n'ay rien cru de plus propre à pourvoir à sa subsistance, mesme à faciliter celle du reste de la province, qu'en faisant un marché avec un particulier, pour fournir^ à 3 I. 10 s. le quartal (de vingt-sept livres) dix-huit mille setiers, ou vingt mille quintaux poids de marc, de blé en cette ville. »
Lettre de M, de Creil, intendant à Orléans, au Contrôleur général,
26 octobre i 693. — « Quoique le pain soit moins cher à Blois qu'à Orléans (le blanc est de 3 sols 1 liard, le bis, à 26 deniers la livre).
120 È. LEVASSEUB.
une sédition a eu lieu dans la première de ces villes; le lieutenant général a été blessé, en protégeant un bateau de blé qui passait, et e désordre n'a été apaisé que par Tévêque. »
Lettre de M, de Bérule, intendant à Lyon, au Contrôleur général.
24 octobre et 4 novembre 1693. — « Il se plaint que le Consulat de Lyon s'oppose par toutes sortes de moyens à l'arrivage des blés achetés par les particuliers en Languedoc, et que les intendants de ces deux pays soutiennent cette manœuvre, qui doit avoir pour but d'amener les marchands à céder leurs achats au profit de l'échevin envoyé à Arles. »
Lettre de M. de Bezons intendant à Bordeaux, au Contrôleur général, .
Octobre et novembre 1693. «... Il parle d'une grande mortalité de bestiaux qui sévit dans le Périgord; plusieurs métairies ne sont pas labourées faute de bestiaux... Il faudra plusieurs .'années au Périgord pour le remettre de ce qui est arrivé. Il y a des lieux où les blés ne sont pas battus, à cause du grand nombre de malades. Le Périgord était un pays très peuplé ; il est mort dans les élections de Périgueux et de Sarlat plus de soixante mille personnes, y compris les petits enfants, depuis un an... >«
Lettre de M. d'Ableiges, intendant en Auvergne, au Contrôleur général,
4, 6 et 25 novembre 1693. — « Je fais tout ce qui m'est possible pour éviter de vous demander des blés, comprenant très bien la peine qu'il y aura d'en obtenir. Je voudrais vous pouvoir éviter cet embarras et je mets tout en œuvre pour cela. Le froment, dont le setier pèse 200 livres, poids de marc, vaut 20 1, dansClermont; le seigle est aussi cher dans les montagnes. Vous pouvez juger par là de la rareté, car il y a quatre ou cinq ans qu'il ne valait qu'un écu. Cette province est affligée depuis trois ans d'une grande disette de blés, et c'est la seule du royaume, avec le Limousin, qui soit tombée dans ce malheur... »
Lettre de M, de Bernage, intendant à Limoges, au Contrôleur général,
25 février 1694. — « Il conteste l'exactitude des procès- verbaux de la visite des blés.
« Les habitants seraient déjà morts de faim, s'ils n'avaient pas plus recueilli de grain qu'ils n'en ont déclaré ; cependant ils vivent encore, leurs marchés sont assez fournis, et le prix n'y est pas con-
sidérablement augmenté depuis le dernier décera])re. Mais je vous prie de ne pas conclure tout à fait de cette preuve que la province soil assez abondante pour subsister sans secours jusqu'à la fin de Tannée, car je ne vous envoyé cet estât que pour vous faire voir combien il est difficile de parvenir à une connoissance bien sûre de la récolte d'une généralité, puisque tous les soins qu'on a apportés à celle-ci n'ont pu conduire à rien sur quoi on puisse compter, n semble mesrae qu'en cela les vues générales soient plus certaines que les particulières, et que le détail ne serve qu'à affoîblir le vray de l'opinion commune. »
Lettre de M. l'évéque de Montauban au Contrôleur général.
i6 avril 1694. — «.., Il s'est répandu un bruit, et on commence à en voir les effets, que le commissaire des vivres de Piémont a permission d'enlever quatre mille setiers de blé de cette province, ce qui en a augmenté le prix si excessivement, que les pauvres ne peuvent plus en acheter. Nous trouvons presque tous les jours à la porte de cette ville et sur nos remparts 7 ou 8 personnes mortes, et, dans mon diocèse, qui contient 750 paroisses, il meurt bien 400 personnes tous les jours, suivant le calcul que j'en ay fait à peu près, faute de nourriture. Je vous assure cependant que Ton fait beaucoup d'aumosnes et beaucoup de charités, et qu'en mon particulier, je nourris plus de 300 pauvres par jour, soit en cette ville, soit dans les terres de mon évesché. »
Lettre de M. de Nointel, intendant en Bretagne, au Contrôleur général.
2 mai 1694. — « La crainte de là disette commence à se manifester en divers endroits par des émotions populaires.
« L'abondance avait pourtant été exceptionnelle dans le pays, et, le 15 décembre 1693, le sieur des Grassières, receveur général du domaine, écrivait qu'on pourrait emporter au moins 1800 tonneaux de froment, 3200 de seigle et 2000 d'avoine. »
Lettre de M. de Bérulle, intendant à Lyon, au Contrôleur général.
2 et 5 mai 1694. — « La disette s'étant déclarée subitement par tout le pays qui environne Lyon, les paysans affluent dans cette ville et en enlèvent clandestinement le blé ou le pain. D'autre part, l'augmentation des prix en Languedoc fait craindre que les peuples de ces pays et ceux de la Provence ne s'opposent à la sortie de leurs blés, ou que les marchands ne revendent sur place ce qu'ils avaient acheté. »
122 É. LËYASSKUR.
Leitre du sieur Daspe, maire de Toulouse, au Contrôleur général,
5 et 2ô mai 1694. — « Il rend compte de plusieurs émeutes survenues à Toulouse, mais qu'il ne croît pas provoquées par la cherté
du pain. Quelques autres troubles eurent lieu à Albi et à Gaillac, occasionnés par la cherté du blé (25 s. 1. le setier). »
Lettre M. Larcher, irUendant en Champagne, au Contrôleur général.
6 mai 1694. — « La proyinee se trouve épuisée par lès enlèvements de grains qui se sont faits pour Paris ou peur Içs armées, et les prix augmentent encore à chaque marché. A Vitry, le froment s'est vendu 40 1. le setier de 236 livres. »
Lettre de M^ de BouvUle, intendant à Orléans, au Contrôleur général.
11, 18 et 20 mai 1694. — (cLa misère de mon département augmente tous les jours, et principalement en plusieurs endroits qui sont réduits à manger du pain de racines, qu'ils font broyer après les avoir fait sécher dans le four à plusieurs reprises. »
1700. — Récolte mauvaise.
XVIIie SIÈCLE
1701-1702. Récolte mauvaise.
1709. — Gelée du 9 janvier au 28 ; seconde gelée en février. Un
avis du Conseil du roi, d'après une estimation précipitée, défend . de faire de nouvelles semailles. Pas de blé, hausse énorme du prix
du blé. Émeutes en Brie, etc.
CORRESPONDANCE DES CONTROLEURS GÉNÉRAUX DES FINANCES AVEC LES INTENDANTS DE PROVINCE RELATIVEMENT A LA DISETTE DE 1709 (extrait du 3® volume de la Coirespondance des intendants, communiqué en épreuve par M. de Boislisle).
Lettre de M. Le Gendre, intendant à Montauban, au Contrôleur général.
27 février 1709. — « ...Il est survenu une gelée qui a fait perdre toutes les espérances que l'on avait d'une belle récolte dans ce département. Cette gelée a été si forte, que, trouvant encore les terres pleines d'eau du premier dégel, elle a fait mourir la moitié du blé qui était semé dans les bonnes terres, en sorte que Ton est obligé de labourer présentement et de ressemerde menus grains.
LES PBi;iL. 1^3.
Gela a fait considérablement renchérir le blé» et il ne faut pas douter que cette année ne soit dure à passer pour le peuple. Il y a déjà plusieurs communautés où les habitants se sont attroupés pour empêcher la sortie des blés... »
Lettre de M, Ravat^ prévôt des marchands de Lyon,
au Contrôleur général.
Mars et avril 1709. — « Des empêchements ont été mis, en Provence et en Languedoc, le long du cours du Rhône, au transport des blés achetés pour le compte de la ville de Lyon, certaines barques, parvenues au port de Tain, ont été arrêtées par ordre du commandant du pays de Vivarais, et leur contenu distribué aux habitants de Tournon ; cet exemple a été imité à Valence, eh suite d'une délibération régulière du consulat. »
Sur la Saône, l'opposition des habitants et la conduite des consuls sont les mêmes (9 avril). — « M. l'évêque de Mâcon me fait l'honneur de m'écrire le 7, qu'il a fait ce qu'il a pu jusques à présent pour nous faire donner la liberté de passage, maif qu'il craint à l'avenir de n'être pas le maître, et qu'il ne pourra pas prévenir les désordres qui ne manqueront pas d'arriver par les violences des gens que la faim presse, à moins que nous ne remettions à Mâcon le dixième des blés qui descendront pour Lyon, comme si Mâcon n'était pas dans un port plus près de la Bourgogne que nous, et qu'il fût en droit de nous faire composer et nous ôter la subsistance que vous nous avez accordée. C'est un désordre si grand dans tous les endroits le long de la Saône, que l'on ne peut plus aller en sûreté : les paysans s'attroupent, ils enlèvent tout ce qu'ils peuvent, et rien ne les contient... »
Lettre de Desmarets à Vintendant.
!«' avril 1709. — « La consternation que la rigueur et la longue durée de l'hyver avoient jettée dans la pluspart des esprits n'a pas peu contribué aux bruits qui se sont répandus en certaines provinces, que les grains y avoient beaucoup soufert et qu'il y en avoit une grande quantité de perdus... ont peut-être donné lieu à des désordres qui sont arrivez, quoique de peu de durée. »
Lettre de Desmarets.
5 avril 1709. — « Le blé est si cher et la disette si grande en Dauphiné qu'il ne faut pas penser à empescher totalement le trans* port des blés de la Haute-Provence vers Gap, w
Lettre de M. de Bemières, intendant' en Flandre, au Contrôleur général.
Avril 1709. — « ... Il n'y a pas, dans tout le pays, de quoi faire vivre les peuples jusques à la récolte prochaine, qui ne donne aucune espérance... La ville de Douai, qui est la mieux fournie, n'a que pour faire vivre ses bourgeois et habitants de sa dépendance pendant dix-neuf semaines, à raison d'une livre et demie de pain par tête pour chacun jour... »
Lettre de M^ d'Angervilliers, intendant en Dauphiné,
au Contrôleur général,
16 avHl 1709. — « ... Tous MM. les intendants des provinces voisines, à qui j'ai écrit, paraissent peu disposés à nous aider. La compagnie des vivres a absolument abandonné le service. Toutes sortes d'autres entreprises, comme d'étapes et d'hôpitaux, sont de même tombées. Je n'ai pas un sol pour faire payer le prêt aux troupe^; les peuples sont presque à la famine. Je vous répète encore qu'avant trois semaines, il arrivera une catastrophe funeste sur cette frontière... » '
Lettre de M. Foucault de Magny, intendant à Caen,
au Contrôleur général*
Avril et mai 1709. — « Les religieux bénédictins de cette ville, que j'avais avertis de porter du blé au marché, n'y en ayant fait porter qu'un sac par manière d'acquit, j'en envoyai sur-le-champ prendre dans leur abbaye douze sacs, que je fis vendre à moitié de diminution du prix du marché, pour les punir du mauvais exemple qu'ils donnaient et de leur désobéissance. Je me suis encore servi, pour faire diminuer le prix du grain dans quelques marchés, d'un moyen que j'ai ouï dire que feu M. Colbert pratiquait : j'ai obligé quelques personnes sûres et affidées d'exposer en vente dans les marchés plusieurs boisseaux de blé à quelque chose de moins que le prix courant; ce qui m'a si bien réussi, que j'ai fait baisser le prix du blé dans le dernier marché, tant dans cette ville qu'aux environs... »
« ... Je me crois aussi obligé de vous donner avis que la plupart des officiers des bailliages ont mal pris et mal entendu la déclaration du 27 avril dernier, qui borne simplement leurs fonctions, par rapport aux blés, à recevoir les déclarations des grains des particuliers, ils se sont persuadé que cette déclaration leur attri-
Lies PRIX. 125
buait la police générale des blés : en sorte qu'ils donnent des ordonnances à tort et à travers, et renversent ce que nos subdélégués font par nos ordres et suivant les instructions que nous leur donnons. Le mauvais effet que ce contre-balancement d'autorité fait, s'il est permis de parler ainsi, a été très sensible, car le blé a augmenté généralement partout en même temps, et pour ainsi dire en un instant... »
Ce qui est en deçà de la rivière, j'oblige de le porter au marché de Caen avant de pouvoir aller à ceux d'Atgences et de TroUard, et je me sers pour cela de la situation de la rivière qui en fait la séparation : je fais garder les bacs et passages qui sont sur cette rivière, afin de mettre les habitants qui sont en deçà dans la nécessité de passer par Caen... »
Lettre de M. de Bdvillè, intendant en Languedoc, au Contrôleur généraL
23 avril 1709. — « La difficulté pour le transport des blés augmente tous les jours par la* terreur panique des peuples, qui n'ont, en beaucoup d'endroits, que le mai qu'il se causent euxmêmes en empêchant le commerce et la circulation des blés. Ce qu'il y a de singulier est que les personnes principales de cette province, à commencer par MM. les évoques, s'abandonnent à cette peur. Chacun se cantonne dans son diocèse et fait ce qu'il peut pour que rien n'en sorte... »
Le 18, M. l'évêque de Carcassonne écrivait: « ...Nous avons travaillé aux rôles de la capitation ; ils ne sont remplis que de mendiants déclarés et affirmés tels par des suffrages unanimes. Il n'est pas malaisé de le croire : on a déjà essuyé trois ou quatre années sans récolte; la cherté excessive du blé fait qu'il n'est plus à la poi'tée du menu peuple... Le dernier hiver renouvelé trois fois dans la même année a achevé de ruiner toutes les communautés; les semences sont entièrement pourries dans la terre; j'en ai fait faire l'expérience en plusieurs endroits, je l'ai fait moimême en d'autres : elle ne justifie que trop qu'il n'y a plus d'espérance sur la récolte, et que des hivers aussi rudes que le dernier né contribuent pas à l'abondance... Il est certain que général ementy dans toutes les communautés,. bourgs et villages, il ne parait non plus de récolte que dans une chambre... »
« La perte des bestiaux qu'on appelle ici cabauXf et par conséquent de la richesse du pays, est une autre suite des malheurs du dernier hiver; on demande aujourd'hui 10 francs d'un mouton,
{^ É«. LEVâSSEUR.
eomme on en demandait 4 îl y a six mois. Les champs et les chemins sont semés de carcasses dies bèies mortes. Les trou-* peaux avaient déjà diminué de près des deux tiers : l'autre devient sujet à des maladies si nouvelles et si firessantes, que je distribue tous les jours des permissions de faire des prières publiques sur les animaux^ sur leurs pâturages et sur les écuries et étables qui les contiennent... »
Lettre de M. Dague^eau père, conseilter au Conseil royal,
au Contrôleur général,
24 avril 1709. — « ...Rien n'est si terrible, ni si dangereux, que de laisser le blé au prix excessif où il est et de souffrir que le commerce s'en fasse avec autant de désordre et de confusion qu'il se fait. Les magistrats des villes ne veulent pas en laisser sortir du blé pour la campagne, et la campagne ne veut pas en laisser sortir des villages pour le transporter dans les villes. Ceux qui sont possesseurs des blés et autres grains n'en sont pas les maîtres ; les peuples attroupés en disposent comme ils veulent et les enlèvent de force dans les greniers des villes et de la campagne et sur les grands chemins^ même, en quelques endroits, ceux qui ont été achetés pour le roi : de sorte que tout le monde est dans un état très incertain et très violent. ».
Lettre de M. Lebret fils, intendanê^ en Provence, au Contrôleur généraL
1«' et 6 mai 1709. — « ...L'état où nous s'ommes est bien différent de celui où on était en 1693 et 1694; la disette n'était ni si grande ni si générale, nous étions les maîtres de la. mer, et nous avions du crédit chez les Turcs et les Barbares. Je doute qu'avec toute l'attention et la sagesse possibles, on. évite un bouleversement général ; cette province en est à la veille, et il n'y a qu'un miracle qui puisse nous en garantir..^ »
Lettre de M. Daguesseau fils, procureur général au Barlenient de Paris^ au Contrôleur généraL (Intendance de Champagne.)
2 mai 1709. — « ... Nous nous sentons obligés indispensablement par le devoir de nos charges de vous informer de la famine qui est dans Reims et dans tous les villages circon voisins. En conséquence de l'ordre de M. de Harouys, notre intendant, on a mis le «taux aux grains, visité toutes les maisons et fait le dépouillement
de toutes sortes de grains qui y sont renfermés. On a trouvé plus de trente mille personnes, dont les trois quarts sont dans une misère afîease, et vingt-deux mille se tiers de tous grains. Aussitôt les laboureurs ont cessé d'amener leurs grains en cette ville. Au précédent marché, il n'y avait que huit setiers de grains, et, au dernier, il n'y en avait point du tout; c'est ce qui a été cause que nous avons été obligés de lever le taux. Outre le peuple de Reims, il y avait, de la campagne, quatre mille personnes, qui demandaient des grains avec rumeur et fureur ; mais les laboureurs ne viennent plus, appréhendant d'être pillés sur les chemins. Les bourgeois sont tellement alarmés, qu'il y est arrivé une émotion populaire le jeudi 18 du présent mois : on a escaladé les murailles chez les Dominicains et les Gordeliers ; on y a pillé tout le grain qu'on y avait mis de la part de l'hôtel de ville; il y a eu une fille étouffée et deux autres personnes blessées à mort... »
« Les pauvres qui sont au pain du bureau de U miséricorde, au nombre de plus de douze mille, meurent sur je pavé. On leur donne du pain d'avoine ; encore ne pourra-t-on plus leur en donner sans un prompt secours. On en fait de même pour les paysans et les gens de la campagne, et Reims en est rempli tous les jours. Les juridictions sont cessées, les maisons désolées; les boutiques des marchands et artisans sont fermées, crainte d'insulte, et les boulangers ne font plus de pain, faute de grains; et on ne voit plus dans les rues que les personne qui composent la Chambre générale de la police, les pauvres elles paysans... »
Lettre de M. Vévéque de Troyes au Contrôleur général,
6 mai 1709.— v ...Parmi les curés, ceux qui ont été assez heureux pour avoir du blé donnent beaucoup; ils y sont même forcés, et plusieurs ont, jusqu'à présent, fait subsister leurs paroissiens; d'autres ont été volés et pillés, et sont fort à plaindre, n'y ayant plus aucune sûreté à la campagne. La plupart, ou n'ayant que. portion congrue, ou ayant été obligés de vendre le peu de blé qu'ils avaientpour payer leurs taxes, qui sont très fortes, manquent eux-mêmes de tout, et me demandent tous les jours de quoi les faire subsister. Les plus gros laboureurs vivent tous d'avoine. Les propriétaires n'ont presque rien reçu l'année dernière qui a été stérile; ils sont sans aucune espérance pour la présente, et ne savent comment ils pourront semer pour la prochaine : sans quoi' tous les fermiers quittent et refusent de labourer. .. •>»
Lettre de M. Lebret fils, intendant en Provence, au Contrôleur général,
i2 avril 1709. — Il rend compte que ron estime que les particuliers de Marseille devaient avoir dans leurs greniers douze ou treize mille charges de blé, il ajoute : « J'ai clit aux échevins qu'il fallait entièrement négliger les riches, qui ne mourront de faim que par leur faute, et qui ne feront point de désordre quand ils viendront à manquer de pain, mais qu'il fallait s'attacher à en fournir aux pauvres dont l'émotion serait à craindre ; que, pour cela, je ne voyais point de meilleur expédient que celui de faire du pain semblable au pain de munition, et de n'en point faire d'autre... ï»
Lettre de M. Quan^é, procureur général de Dijon , au Contrôleur général,
1" juin 1709. — » ... Les syndics de Bresse se sont adressés au Parlement pour avoir un règlement qui diminue la prestation des cens ou servis en froment et en seigle qui sont dus par les particuliers. Ils voudraient qu'à l'égard des cens échus à la Saint-Michel du mois de septembre dernier, les débiteurs puissent les payer aujourd'hui en argent, conformément au taux des grains dans ce temps-là. Plusieurs curés ont aussi présenté une requête pour avoir la permission de prendre la dîme sur les menus grains. Ils conviennent de n'en avoir pas le droit ; mais la perle entière des froments et seigles paraît exiger qu'on supplée par une autre voie à leur entretien et à leur subsistance. Cependant cette demande réveille déjà tous les gros décimateurs qui ont des ressources que les curés ne peuvent trouver dans leur patrimoine, ni dans les revenus trop modiques de leur bénéfice; et si la. prétention devenait générale, elle serait fort à charge aux gens de la cam> pagne... »
M. Quarré annonce, le 17 août, que la requête des curés de Bresse a excité une réprobation générale, et que tout le Parlement a été d'avis de la rejeter : On a appréhendé de décourager les ; laboureurs, si l'on chargeait d'un droit nouveau des grains qu'ils ont semés avec tant de dépense, et on a estimé que les villageois auraient encore plus de peine à payer la taille et les autres charges ordinaires^ que les ecclésiastiques n'en auront à payer les décimes..* »
Lettre du Contrôleur général aux Intendants.
28 juillet 1709. — « ... 11 y a longtemps qu'un très grand nombre de personnes, de toute condition et de toutes les provinces du royaume, demande avec empressement, par des mémoires et par des lettres, la fixation du prix des grains, comme Tunique moyen d'assurer les semences prochaines et la subsistance des peuples jusqu'à la récolte de 1710, en un mot comme le salut de l'État. Le Roi ne s'est point déterminé jusqu'à présent, d'autant plus que plusieurs personnes des plus sensées du royaume, les premiers magistrats et les plus expérimentés, ont toujours considéré cette fixation comme une chose impossible dans l'exécution et sujette à de très grands inconvénients : c'est vouloir forcer les hommes à agir contre leur intérêt, qui trouvera cent sortes de moyens pour l'éluder; on l'a vu par la fixation du prix de l'orge faite par un arrêt du Parlement de Paris, au mois d'avril dernier, laquelle a fait disparaître cette espèce de grains, en sorte qu'on n'en a vendu depuis qu'en cachette, dans des bois et lieux écartés, et que le prix, qui était déjà excessif, a plus que doublé. En effet, la fixation est inutile, si l'on ne peut obliger tous ceux qui ont des blés à les vendre, et, par conséquent, si l'on n'a une connaissance presque certaine de tout ce qu'il peut y en avoir, mais, quelque précaution que Ton prenne et quelque exactitude qu'on ait, cette connaissance est toujours très imparfaite... »
Lettre du Contrôleur général à M. Le Gendre, intendant à Montauban,
21 août 1709. — «J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire du 14, par laquelle vous proposiez de défendre la sortie des grains de chaque province et généralité, si ce n'est en vertu de permissions signées des intendants, conformément à l'arrêt du Conseil du 2 avril dernier. Rien ne serait plus contraire aux intentions du Roi qu'une pareille défense. S. M. a fait rendre l'arrêt du 2 avril dans un temps auquel la consternation générale causée par la perte des blés semés l'automne dernier le rendait nécessaire; mais, à présent que le commerce se rétablit de jour en jour, et qu'une heureuse récolte en orges et autres menus grains, et même en blés dans quelques provinces, fait espérer que le reste de la présente année et la prochaine jusqu'à la récolte se passeront plus tranquillement et avec moins d'inquiétudes que les premiers mois de celle-ci, surtout depuis qu'on s'est aperçu du mal causé par le froid excessif de l'hiver dernier, le Roi ne