DE L'USAGE DU VIN ET DE L'IVRESSE
Influence du froid sur les ivrognes ; leur déraisonnement ; effet du vin trempé d’eau ; infécondité des ivrognes ; leur tremblement ; les enfants n'aiment pas le vin ; effets de l'ivresse sur le sens du
"goût ; tournoiement de tous les objets dans l'ivresse ; multiplication des objets aux yeux de l’ivrogne ; diflérence du vin doux et du vin pur causant l'ivresse ; ivresse du matin ; effets de l'exercice ; actions diverses du vin sur les ivrognes ; influence du chou sur l'ivresse ; vomissements dans l'ivresse : effets de l'absorption plus ou moins rapide du vin; cas où le vin peut être mortel ; larmes faciles des ivrognes ; influence de la dimension des coupes sur l'ivresse ; explication du tremblement auquel les ivrognes sont sujets; insanités dans la demi-ivresse ; différence du vin doux et du vin ordinaire: les ivrognes aiment à se chauffer au soleil ; bégaiement des ivrognes ; leur impuissance ; urination des ivrognes, jeunes ou vieux ; effets de l'huile contre l'ivresse.
Pourquoi, malgré la chaleur du vin, les ivrognes
ont-ils de la peine à résister au froid, et sont-ils en-
$ 1. De l'ivresse. Théophraste avait fait aussi un ouvrage sur l'ivresse, comme il en avait fait un sur la sueur, sujet de la section précédente. Voir l'édition Firmin-Didot de Théophraste, fragments 116, 118, 119, 121 et 123. C'est Athénée qui cite cet ouvrage du disciple d’Aristote.
Il est assez probable que l'auteur de cette IIIe section aura fait des emprunts aux théories
de Théophraste, comme il lui en a fait pour la section précédente sur la sueur. Il est possible aussi que ce soit au contraire Théophraste qui ait fait des emprunts à son maitre. — Ont-ils de la peine à résister au froid, Il a été constaté bien des fois que l'ivresse avait causé la mort par un temps très froid. — Par des pleurésies. L'école Hippo-
cratique reconnait aussi que la
levés si vite par des pleurésies et autres affections du même genre ?
N'est-ce pas parce que le liquide, qui est en grande quantité, cause un grand froid en se refroidissant, de telle sorte que le froid l'emporte sur la chaleur naturelle ? Il se produit alors le même effet que quand les vêtements sont détrempés par un froid humide; et la chair du dedans subit cet effet fâcheux.
Pourquoi ne sont-ce pas les gens tout à fait ivres qui déraisonnent le plus, mais bien les gens qui n’ont qu'une demi-ivresse ?
N'est-ce pas à la fois qu'ils ont trop bu pour être dans l’état de gens à jeün, et qu'ils n’ont pas bu à ce point de ne pouvoir plus se tenir, comme il arrive quand on ἃ trop bu? Ajoutez que, quand on est à jeun, le jugement est beaucoup plus droit, tandis que les gens qui ont bu outre mesure et qui sont ivres, n’essayent même pas de rien raisonner et de juger surtout. Les gens qui sont à moitié ivres raisonnent encore, parce que leur ivresse n’est pas complète ; mais ils raisonnent mal; car ils sont loin
pleurésie est causée souvent un peu différente, que je n'ai pas
par un excès de boissons fortes ; Hippocrate, Littré, tome VI, p. 193, S 26.
8. 2. Tout à fait ivres.. demiivresse. Voir la même question, plus loin, ὃ 27; voir aussi section XXX,S 1, sur les mélancoliques. — Qui déraisonnent le plus. L'expression ἃ une nuance
pu reproduire en français. Il ne s’agit pas seulement de la déraison des gens ivres, mais de toutes les extravagances que le vin peut leur inspirer. — De ne pouvoir plus se tenir. Ou « d'être tout à fait désorganisés ». — Raisonner… juger. ΤΊ n'ya qu'un même mot dans le texte. — Znsul-
»π mon CR je té dé HÉhHÉRENN oé ιςι,..ι
SECTION III, LE VIN ET L'IVRESSE, ὃ ὃ 91
d'être à jeûn. Ils se laissent aller bien vite à insulter les autres, et ils croient que tout le monde les insulte.
Pourquoi a-t-on plus mal à la tête quand on boit du vin mélangé d’eau que quand on prend du vin tout à fait pur ?
© N'est-ce pas parce que le vin trempé d'eau, étant plus léger, pénètre plus aisément dans plus de lieux et dans des lieux plus étroits, et parce que le vin pur y pénètre moins ? Par suite, le vin mélangé d’eau est plus difficile à expulser. Ou bien n'est-ce pas aussi que l’on boit moins de vin pur parce qu'on ne peut pas en boire davantage, et parce qu’on le rejette plus facilement ? En outre, comme le vin pur est plus chaud, il digère le reste, et il se digère mieux lui-même. Au contraire, le vin trempé se digère moins bien.
Ler les autres. L'observation est juste ; et les gens à moitié ivres sont en général querelleurs.
δ 3. Du vin mélangé d’eau.
Voir plus loin, $ 14 et 22, la même question présentée d’une manière un peu différente. Il faut d'ailleurs admettre qu'on ἃ pris de l'eau rougie en trop grande quantité, et que par là on est arrivé à l'état d'ivresse.
L'expression grecque peut avoir cette double signification, qu'on est ivre ou qu'on a mal à la tête par suite d'ivresse. Si l’eau rougie produit plus d'effet que le
vin pur, c'est que l'ingestion du liquide a été plus considérable.
— Dans plus de lieux. Le mot de Lieux doit être entendu ici dans le sens de Vaisseaux. — Parce qu'on le rejette. Le texte dit précisément qu'on le vomit. — Le reste. L'expression est trop vague ; mais le sens n'est pas douteux. — /l se digère mieux lui-même. C'est en quelque sorte un feu qui se consume luimême, en consumant aussi ce qu'on y a jeté. Voir Hippocrate, Littré, tome V, p. 139, $ 30, et VII, p. 15:
Pourquoi le sperme des ivrognes est-il généralement infécond ?
N'est-ce pas parce que le tempérament du corps est détrempé et par trop liquide? Or le sperme quand il est liquide ne féconde pas; mais il faut qu'il soit compact et épais.
De
Pourquoi les ivrognes tremblent-ils d'autant plus qu'ils prennent plus de vin pur?
Le vin, qui est naturellement chaud, produit de la chaleur ; or le tremblement vient surtout du froid ; et c'est pour cela que les gens qui ont froid tremblent violemment. On a vu des gens qui ne buvaient que
8 4. Généralement infécond.
Voir une remarque analogue dans Hippocrate, Littré, tome VIII, p. 501. — Détrempé et par trop liquide. 11 n'y a qu'un seul mot dans le texte. — Quand il est liquide, ne féconde pas. Ce fait est constant, et la physiologie contemporaine le constaterait, s’il était encore à constater. — Compacte etépais. Dansle Traité de la Génération des auimaux, Aristote a fait de très longues études sur le sperme ; et il signale les canses qui le rendent stérile; voir spécialement livre IT, ch. 9, ὃ 12, de ce traite.
ἃ 5. Tremblent-ils. Le delirium
tremens avait été observé dans
l'Antiquité, comme il l'est de nos jours; mais aujourd'huic'est surtout l'alcool qui le produit.
Hippocrate s'était occupé aussi du tremblement accompagné de frisson, sans étudier le tremblement particulier que cause un usage immodéré du vin. Voir plus bas, ὃ 26, la même question, traitée avec plus de développement encore. — Le tremblement vient surtout du froid.
Cette généralité est exacte ; mais le tremblement des ivrognes est essentiellement nerveux, et les ivrognes sont bien loin d'avoir froid. — Tremblent violemment.
Ce fait est exact également ; mais le tremblement que cause le froid n'a pas de rapport avec
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du vin pur en guise d'aliments, être pris de tremblements si forts qu'ils échappaient aux mains qui essayaient de les retenir; et que mis dans des bains chauds, ils y restaient tout à fait insensibles. Ou bien, n'est-ce pas parce que le tremblement est causé par le refroidissement ? Et alors, ou la chalenr intérieure se concentre sous l’action du froid extérieur, comme en hiver ; ou la chaleur naturelle s'éteint sous l’action de son contraire, comme elle s'éteint par l’âge et la vieillesse. Ou bien encore elle disparait par l'excès de la chaleur étrangère, ainsi qu'il arrive quand on est exposé au soleil ou à un feu ardent. C'est ce qu'on éprouve également quand on ne boit que du vin pur. Le vin étant déjà chaud par lui-même, s'il est excité en outre par la chaleur propre du corps à laquelle il se mêle, il l’éteint. Le corps étant éteint et refroidi, le tremblement vient à se produire. Mais outre toutes ces causes de refroidissement, il y en a encore une autre. La matière qui entretient la chaleur dans cha-
dente. — De son contraire. Τὶ faut entendre ici que c'est la
celui de l'ivresse. — En guise d'aliments. On a toujours re-
marqué que les ivrognes prenpent très peu de nourriture so- 1146. C’est vrai surtout des alcooliques. — Qu'ils échappaient aux mains... Le texte présente des variantes assez diverses. La lecon que j'ai adoptée semble de beaucoup la plus
vraisemblable. — Mis dans des bains chauds. Ou, « Aspergés d'eau chaude ». — Le tremble-
ment est causé par le refroidissement. Voir la remarque précé-
chaleur factice du vin qui est le contraire de la chaleur naturelle. — Par l’âge et la vieillesse.
La vieillesse peut passer pour un véritable refroidissement. — — Par l'excès de la chaleur étrangère. Comme un feu exces- 51 éteint un feu plus faible. — C’est ce qu'on éprouve également.
La cause est tout autre. — Le corps étant éteint et refroidi.
C'est ce qui est en question. — Encore une autre. Cette seconde
cun de nous étant épuisée, la chaleur disparaît aussi. C'est ce qu’on peut voir aisément même sur les objets sans vie, par exemple sur une lampe ; la lumière finit dès que l'huile est consommée. Dans les êtres doués de vie, la vieillesse produit le même effet, ainsi que les maladies chroniques et les maladies de consomption. L'aliment de la chaleur étant détruit ou atténué, la chaleur même vient à cesser. C’est en effet l’humide qui entretient et nourrit la chaleur; mais ce n’est pas un humide quelconque; c'est un humide coulant et abondant. Or, dans les maladies dont on vient de parler et dans un àge avancé, ce genre d'humide est épuisé ou très altéré; au lieu d'être coulant et onctueux, il devient âpre et sec, et il finit par disparaitre. Ce qui prouve bien la vérité de ceci, c’est la manière dont on traite les malades qui se meurent de consomption. Si l’on peut leur faire prendre quelque liquide nutritif, on voit leurs forces se relever, avec leur appétit, comme si leur dépérissement ne tenait qu’au défaut d'alimentation. C'est précisément là ce qui se passe dans ceux qui s'enivrent de vin pur. Le vin, qui est chaud par lui-
cause n’est pas plus réelle que l'autre. — Sur les objets sans ve. La comparaison n’est pas très juste; mais elle semble assez naturelle, et c'est ainsi qu'on dit de quelqu'un qui se meurt sans maladie qu'il s'éteint, parce qu'il ny a plus d'huile dans la lampe. C'est la même pensée qni est exprimée ici, quand l’auteur parle de mala-
dies de consomption. — L’humide qui entretient... la chaleur.
C’est une théorie bien connue qu'Aristote a toujours soutenue.
L’humide entretient la chaleur, comme l'huile entretient le feu de la lampe. — Ce genre d'humide. Ou « De liquide ». — Quelque liquide nutritif. Ou, « Quelque nourriture liquide ».
— C'est précisément là ce quise
même, venant à se Joindre à la chaleur naturelle, consume davantage les matières qui, dans le corps, sont les producteurs de la chaleur qui lui est propre. Aussi, parmi les ivrognes, les uns deviennent hydropiques ; d’autres ont des fluxions ; d’autres ont des gastrites. Toutes les humeurs qui sont restées en eux s’aigrissent; et les liquides qui viennent à entrer dans le corps, étant mous, ne peuvent pas s’épaissir, parce que la chaleur propre est trop faible. La chaleur est faible parce que la matière qui pourrait l’entretenir n’est que comme un feu de paille; car cette espèce de feu est plus faible que le feu de bois, parce que la matière qui le produit est plus faible aussi.
Pourquoi les ivrognes sont-ils plus sujets au froid, quoique le vin ait de la chaleur, et pourquoi sontils exposés à des fluxions de poitrine et autres maladies analogues, qui les enlèvent en très peu de temps ?
N'est-ce pas parce qu'une grande quantité de liquide cause en se refroidissant un froid non moins grand, capable de dominer toute la chaleur naturelle ? Tout
passe. Le rapprochement n'est pas juste. — Parmi les ivrognes.
J'ai ajouté ces mots pour plus de clarté. — Etant mous. Ce serait plutôt Liquides qu'il faudrait dire. — Comme un feu de paille. Autre comparaison qui n'est pas plus exacte que les autres.