DE L'INTEMPÉRANCE ET DE LA DÉBAÜCHE
De la modération et de l'intempérance; de la continence et dela débauche; continuation nécessaire des excès auxquels on se livre; il n’y ἃ que deux sens où l'on soit intempérant, le toucher et le goût ; nature différente de la colère ; dangers de la jeunesse et de la richesse; besoins comparés de la soif et de la faim; souffrance et plaisir de l'une et de l’autre; relations du besoin et du plaisir ; le rire provoqué par les choses connues d'avance.
Pourquoi, lorsqu'on a pris l'habitude de l’intempérance, est-on malade d'adopter un régime qui est plus modéré, comme on le raconte de Denys le tyran, qui, pendant un siège, ayant quelque temps cessé de boire, dépérit tout à coup, jusqu'à ce qu'il fût retombé dans ses excès ?
N'est-ce pas parce que l'habitude est toujours une chose fortimportante ἢ Carelleest devenue une seconde nature. De même donc que le poisson souffrirait de rester au grand air, et que l’homme ne souffrirait pas
$ 1. On peut rapprocher toute cette section XXVIII de la première section, où il est traité de la maladie, qui vient le plus ordinairement de quelque dérangement dans le régime. — Eston malade. Les médecins ont pu constater bien des fois l'exactitude de cette observation ; on
peut surtout la faire sur les
ivrognes el sur les fumeurs. — Denys le tyran. Ou, l'Ancien, fameux par ses débauches. Il vivait à Syracuse, sa capitale, de 430 à 367 av. J.-C. — Une chose fort importante. De là, la haute importance de l'éducation, qui peut donner de bonnes habitudes dès le commencement de la vie.—Le poisson. l'homme.
SECTION ΧΧΥ͂ΠΙ, DE L'INTEMPÉRANCE, Gr 298
moins de vivre dans l’eau, de même, quand on change d'habitude, on se sent fort mal à l'aise; et le seul remède alors efficace, c'est de reprendre ses habitudes anciennes, C'est-à-dire, de revenir en quelque sorte à son état naturel. C’est ainsi qu’on maigrit quand on s’est habitué à une nourriture abondante et spéciale, parce qu'en ne prenant pas sa nourriture ordinaire, on est comme si l’on ne prenait plus rien du tout. C’est que les excrétions, quand elles sont mêlées à une masse de nourriture, y disparaissent ; mais quand elles sont seules, elles restent à la surface et se portent sur les yeux ou sur le poumon, tandis que si on les joint à la nourriture qu'on prend d'ordinaire, elles s’y mêlent, deviennent liquides et ne font plus de mal. Or, il se forme une énorme quantité de ces excrétions chez les gens qui vivent d’une manière intempérante ; et pour peu qu'ils cessent, en une faible mesure, de mener leur vie habituelle, comme il reste en eux beaucoup de matière qui n’a pas été digérée par suite de leur régime antérieur, cette matière a fondu par la chaleur naturelle, comme fond une masse de neige; et il se produit des fluxions d’une force redoutable.
Pourquoi n’y a-t-il que deux sens pour lesquels on
Ces exemples sont bien choisis et très naturels.— Zes excrétions.
Ou: «les résidus de la digestion ».— Sur les yeux ou sur les poumons. Il aurait fallu dire pourquoi le mal se porte sur ces deux organes plutôt que sur les
autres; on n'en voit pas la raison. L'intempérance nuit à toute l'organisation. — Des fluxions.
C'est la traduction fidèle de l'original. — ARedoutables. J'ai ajouté ce mot.
δ 2. Que deux sens... La même
puisse dire que les gens sont intempérants, le toucher et le goût ?
N'est-ce pas parce que ces deux seuls sens nous procurent des plaisirs qui nous sont communs avec le reste des animaux ? Par cela même qu'ils sont ainsi communs, ce sont les plus dégradants; et c'est pour cela que ce sont eux qui déshonorent le plus, ou plutôt, les seuls qui déshonorent. Nous blämons celui qui se laisse vaincre par ces deux sens; et nous disons de lui qu'il est intempérant et incontinent, parce qu'il se laisse dominer par les plaisirs les plus vils.
Pourquoi dit-on des gens qu'ils sont intempérants uniquement à cause de leurs passions, bien que l'intempérance puisse s'entendre aussi de la colère, où l’on n’est plus maitre de 501 ?
N'est-ce pas parce que n'être pas maitre de soi s'entend de quelqu'un qui agit contre la raison, et que
question est reproduite plus de ces épithètes s'adresse au
loin, $ 7, et elle y est plus développée qu'ici.— Le toucher et le goût. Cette observation est exacte autant qu'ingénieuse, et l'explication ne l'est pas moins.
— Qui nous sont communs...
L'édition Firmin Didot donne une lecon un peu différente, sans d’ailleurs la justifier. — Les seuls qui déshonorent. C'est très vrai, quand on se rappelle les conséquences des excès de table et des excès vénériens. — /ntempérant et incontinent. L'une
goût, et l’autre au toucher. — Se laisse vaincre. La répétition est dans l'original.
$ 3. À cause de leurs passions.
Ou: «de leurs désirs ». Le mot grec a les deux sens.— L'intempérance. Dans notre langue, le mot d'Intempérance s'applique surtout aux excès de table; la nuance n'est pas tout à fait la même dans le grec. — δὲ l’on n'est plus maître de soi. Le texte est moins développé; mais il contient implicitement ce dé-
l'intempérance est une conduite déraisonnable ? Or, les passions sont généralement, on peut dire, l’opposé de la raison. La colère, au contraire, raisonne, non pas précisément parce que la raison lui fait entendre ses ordres, mais parce que la raison lui a montré l’outrage qui la provoque, c'est-à-dire, la cause de son emportement.
Pourquot apprécie-t-on la tempérance et la sagesse, surtout de la part de la jeunesse et des gens riches, et apprécie-t-on surtout la justice dans les pauvres ?
N'est-ce pas parce qu'on admire surtout l’homme qui sait s'abstenir de choses dont il a besoin, plutôt que celui qui s’abstient de choses dont il n’a que faire ? Or, le pauvre ἃ besoin de l’aisance, qui lui manque, comme le Jeune homme et le riche ne pensent qu’à la Jouissance et au plaisir.
tail, si l'on remonte à l'étymo- mentaire. Cette variante n’est logie. — L'intempérance est une pas importante; et la lecon vulconduite déraisonnable. Nous ne gaire est préférable, parce que saurions dire mieux aujourd'hui. c'est la raison qui indique à la
— Les passions. l'opposé de la colère la cause qui la fait naître.
raison. Non pas toutes; mais l'auteur fait une juste réserve, — La cause. L'édition Firmin Didot propose une variante qui tient à une seule lettre : «et l'insulte blessante. » Septali ἃ eu probablement cette lecon sous les yeux, si l'on en juge par sa traduction et son com-
S 4. La justice. C'est-à-dire, le respect du bien d'autrui. — On admire surlout.. Cette sentence est parfaitement sage. — De choses dont il n’a que faire. Le texte est moins explicite. — Ve pensent qu'à la jouissance. Ou, « n'ont besoin... » Le texte peut offrir les deux sens.
Pourquoi supporte-t-on la soif moins bien qu’on ne supporte la faim ?
N'est-ce pas parce que la soif est plus douloureuse ? Ce qui prouve bien qu'elle est plus douloureuse, c’est qu'on ἃ plus de plaisir à boire, quand on a soif, qu’à manger quand on ἃ faim. Or, ce qu'il y a de plus pénible, c’est le contraire de ce qui fait plaisir. N'est-ce pas aussi parce que la chaleur qui nous fait vivre, ἃ plus besoin de liquide que de sec ? N'est-ce pas encore que, dans la soif, on a le désir de deux choses, la boisson et le manger, tandis que la faim n’est que le désir d'une seule chose, le manger ἢ
Pourquoi savons-nous moins résister à la soif qu’à la faim ?
N'est-ce pas parce que la soif nous fait souffrir davantage ? Ce qui prouve bien que la souffrance est
ὃ 5. Supporte-t-on la soif fait exact, puisque la soif est moins bien. L'observation est intermittente et que la chaleur exacte, et chacun de nous peut naturelle ne l’est pas. — On a la faire. — δὰ soif est plus le désir de deux choses. L'ob-
douloureuse. Même remarque, ainsi que pour tout ce qui suit.
— Plus de plaisir à boire. L'explication de ce fait certain n’est peut-être pas la vraie. Le liquide touche à la fois plus de nerfs, dans la boucheet le pharynx, que n'en touchent les aliments secs. — À plus besoin de liquide. Ceci n'est pas tout à
servation est très ingénieuse.
Voir le 8 6, qui n’est que la reproduction de celui-ci, sous une autre forme.
S 6. Moins résister à la soif.
Voir le 8 précédent, dont celui-ci n'est que la répétitiou. Ce double emploi ne peut s'expliquer que par une négligence de l’auteur, ou des copistes.
plus forte, c’est que le plaisir aussi est plus vif. Quand on a soif, on sent le besoin de deux choses, la nourriture et le rafraîchissement ; car la boisson donne l’un et l’autre, tandis que, quand on ἃ faim, on n'a besoin que de l’un des deux.
ve
Pourquoi n'est-ce que relativement au plaisir que procurent les sens du toucher ou du goût, que lon dit des gens qu’ils sont intempérants, quand ils se livrent avec excès aux jouissances de l’un des deux ? On applique en effet le nom d’intempérants aux gens qui s’abandonnent sans réserve aux plaisirs de l'amour, et ceux qui se laissent aller aux jouissances de la table. En ce qui concerne ces derniers, la sensation de plaisir réside dans la langue, du moins pour les uns, et pour d’autres, dans le gosier. C’est pour cette raison que Philoxène souhaitait avoir un cou de cigogne.
Et pourquoi ne parle-t-on plus d’intempérance quand il s’agit des sens de la vue et de l’ouïe ?
N'est-ce pas parce que le plaisir que causent le toucher et le goût nous est commun avec le reste des
8. 7. Intempérants. Dans notre langue, ce mot se rapporte surtout aux plaisirs et aux excès de la table; mais on peut l’appliquer aussi aux excès vénériens, bien que le terme d’incontinent leur soit plus spécial. — En ce qui concerne ces derniers. Le texte est moins formel. Cette phrase pourrait bien n'être qu'une interpolation. — Phi-
loxène. Voir sur ce gourmand célèbre, la Morale à Nicomaque, III, 11, 10, et la Morale à Eudème, III, 12, 10. Les théories sur l'intempérance exposées dans ces deux ouvrages, sont tout à fait semblables à celles de ce 8. Quant au siège du goût, il parait bien qu'il est plutôt à l'origine du pharynx que dans la bouche même. — ÂMous est
animaux ? Ces plaisirs, étant communs à tous les êtres animés, sont par cela même les plus dégradés ; ce sont les plus déshonorants, où même les seuls qui déshonorent. Aussi, bläme-t-on l’homme qui se laisse dominer par ces passions. On dit de lui qu'il n’est plus maitre de lui-même, et qu'il est intempérant, parce qu'il saccombe à l'attrait des plaisirs les plus vils. Les sens étant au nombre de cinq, les animaux autres que l'homme ne trouvent du plaisir que dans deux des sens dont nous venons de parler; et quant à l’exercice des autres sens, ou ils n’y trouvent pas le moindre plaisir, ou s'ils en trouvent, ce n’est qu'indirectement. Quand, en effet, on voit quelque chose, et quand on sent une odeur, on jouit bien de ces sensations en les éprouvant; mais le besoin une fois satisfait, les jouissances de ces sens n'ont plus rien d’agréable pour nous, pas plus que l'odeur de la salaison ne nous plait quand notre appétit est pleinement rassasié. Ces choses ne nous plaisent que quand nous en sentons le besoin, tandis que l'odeur de la rose nous est toujours agréable.
commun avec le reste des animaux.La raison est très solide.
Elle est également donnée dans les deux Morales, qui viennent d'être citées. — Æt méme les seuls qui déshonorent. Cette remarque est profonde, et elle prouve que l'auteur est essenticllement spiritualiste. — Les plus vils. L'expression du texte n'est pas moins forte. — Le
moindre plaisir. C’est trop dire, et l’auteur se corrige lui-même sur-le-champ, par la réserve qu'il fait. — L'odeur de la salaison. Où d'une manière plus générale: « l'odeur des mets ».
— Tandis que l'odeur de la rose. Cette pensée ne tient pas assez étroitement à ce qui précède; mais cependant elle n'y est pas tout à fait étrangère.
SECTION XXVIII, DE L'INTEMPÉRANCE, δ᾽. 299
Pourquoi retient-on moins son rire quand on se
trouve en compagnie de gens que l'on connait ἢ
N'est-ce pas parce que, quand une chose est toute préparée, elle se met vite en mouvement ? La bienveillance nous porte à dire plus volontiers des choses gaies, et elle provoque le mouvement auquel on se
laisse aller.
ὃ 8. ÆRetient-on moins son rire. Septali trouve avec raison que ce ὃ ὃ ne tient en rien au sujet de cette 28e section, qui est l'intempérance; et il rappelle que le texte est très corrompu dans les manuserits. Mais il va trop loin en trouvant qu'il n'a presque pas de sens. Au contraire, l'observation est juste, bien qu'elle ne soit pas en place; 1] est certain qu'on se laisse aller à rire avec des amis plus aisément qu'avec des étran-
gers.— Toute préparée. C'est le seus le plus probable du mot du texte, — Ælle provoque le mouvement... Le texte n’est pas aussi développé. Pour toute cette section sur l'intempérance, il est bon d'avoir sous les yeux la Morale à Nicomaque et la Morale à Eudème, loc. cit. De part et d’autre, les théories sont les mêmes, bien que, dans les deux ouvrages de morale, elles soient plus régulières et plus systématiques.