SECTION XXIX DE LA JUSTICE ET DE L'INJUSTICE
Les peines portées contre le vol plus graves que les peines portées contre la calomnie ; abus de confiance par refus de rendre un dépôt; considérations secondaires dont les juges tiennent compte; on commet de petits délits sans être capable d'en commettre de : plus grands ; abus de confiance plus coupable que l'usure; fortune facile aux gens malhonnèêtes ; défense des morts plus nécessaire que celle des vivants ; utilité des bonnes sociétés ; meurtre d'une femme plus odieux que celui d'un homme ; position des parties au tribunal ; partage égal des votes favorable à l'accusé ; vols commis dans des lieux publics ; insultes aux magistrats ; vol et calomnie.
Pourquoi le tort qu’on nous fait étant nécessairement plus grand, quand on nous enlève un plus grand bien, et l'honneur étant le bien le plus précieux de tous, le dommage qui nous prive injustement de notre fortune parait-1l surtout être un tort à notre égard, et pourquoi ceux qui attentent à notre fortune nous semblent-ils les plus coupables ?
N'est-ce pas parce qu'on fait plus de cas de l'argent que de l'honneur, et que ce sentiment est le plus
δ 1. Le tort qu'on nous fait.
Cette question est fort délicate, et l'on voit que le sentiment de
— On fait plus de cas de l’argent. Cette critique peut s’appliquer à tous les temps et à
l'honneur pouvait être chez les Anciens aussi vif que chez nous, — Le plus précieux des biens.
Nous ne saurions dire mieux.
toutes les sociétés. Il y a très peu d’âmes assez hautes et assez raisonnables pour mettre l’argent au second rang, et donner
commun chez tout le monde? L'honneur ne touche qu'un petit nombre de gens, et l’on y fait rarement
appel.
De.
Pourquoi est-ce un délit plus grave de ravir à quelqu'un le dépôt qu'il vous a confié que de ne pas acquitter une dette ?
N'est-ce pas parce qu’il est honteux de faire tort à un ami? Or, quand on frustre quelqu'un du dépôt qu'on en a reçu, c’est à un ami qu’on fait tort, puisqu'on ne remet jamais un dépôt à quelqu'un que si l’on ἃ confiance en lui, Mais celui à qui l’on doit n’est pas un ami; car un ami ne prête pas, il donne. N’estce pas parce qu'en ceci l'iniquité est plus grande ἢ Car, outre le tort qui est causé, il y a de plus trahison de confiance; et cette confiance seule aurait dû être un motif suffisant pour s'abstenir d’une telle injustice. Ajoutez qu'il est mal de ne pas savoir rendre la pareille. Ainsi, l’un a donné son dépôt comme à un ami;
ὃ 2. Un délit plus grave.
la préférence à l'honneur. —
Chez tout le monde. Le texte est un peu moins précis. — Appel.
Le texte dit positivement :
« usage ». Voir la Morale à Nicomaque, où le cinquième livre tout entier est consacré à la théorie de la justice ; il n’y ἃ pas d'ailleurs une discussion spéciale sur les torts faits à l'honneur. Il en est plus particulièrement question dans la Morale à Eudème, livre III, ch. 5, $ 10.
Toute cette question est exposée avec autant de clarté que de justesse. Elle n’était pas difhecile sans doute à résoudre: mais il était bon cependant de la traiter. Elle n’a pas besoin de commentaire, bien que ce soit une sorte de casuistique. — Rendre la pareille. C'est-à-dire, service pour service, et se conduire envers les autres, comme ils se sont conduits envers nous.
Voir plus loin, $ 6.
l’autre, en le fraudant, l’a traité comme un ennemi, tandis que celui qui a prêté à intérêt n’a pas donné l'argent comme ami. En outre, d'un côté, la remise du dépôt n’a été faite que pour qu'on le gardàt et qu’on le rendit ; le prêt, au contraire, n’a été fait qu'en vue du lucre. Lorsque nous cherchons à faire un gain, nous sommes moins indignés de perdre notre argent, comme des pêcheurs qui perdent leur amorce; car le risque est de toute évidence. Enfin, on ne fait guère ordinairement de dépôt que quand on est exposé à quelque poursuite, ou qu’on est dans l’infortune, tandis que c’est au contraire lorsqu'on est dans l’aisance que l’on peut prêter. Or, on est plus coupable de faire tort à un malheureux qu’à quelqu'un qui est fortuné.
Pourquoi les tribunaux prononcent-ils parfois en vue de la famille du défunt, plutôt qu'en vue des clauses du testament ?
N'est-ce pas parce que, sur la famille, il n’y a pas moyen de se tromper, et qu'il faut dire ce qui est, tandis que les testaments se sont évidemment trouvés faux bien des fois ?
Pourquoi la pauvreté est-elle le lot des honnêtes gens plus souvent que le lot des coquins ?
ἃ 3. En vue de la famille. Ceci cession arbitrairement selon les semble indiquer que les Anciens degrés de parenté. C'est peutcroyaient pouvoir tenir assez être quelquefois plus équitable; peu de compte des testaments. mais c’est fort scabreux.
Les tribunaux réglaient la suc- S4. La pauvreté. Cette pré-
N'est-ce pas parce que la pauvreté, détestée et repoussée par tout le monde, se réfugie auprès des gens honnêtes, pensant qu'auprès d'eux elle sera plus en sûreté et qu'elle v pourra demeurer ? Si elle allait chez les coquins, ils ne resteraient pas longtemps dans la même position ; mais ils seraient gens à voler et à commettre des actes de brigandage, qui feraient qu'elle ne pourrait rester longtemps dans leur compagnie. Ou bien, n'est-ce pas parce qu’elle pense que les honnêtes gens en useront bien à son égard, et qu'elle n'aura pas à craindre en quoi que ce soit d’être maltraitée par eux? De même donc que nous confions le dépôt de notre fortune à d’honnètes personnes, de même la pauvreté cherche à prendre cette précaution pour elle-même. N'est-ce pas aussi parce qu'étant femme, elle est plus dénuée de ressources, et que dès lors elle ἃ besoin de l'honnêteté des gens? Ou enfin, n'est-ce pas qu'elle-même, sentant qu'elle est un mal, elle ne veut pas aller vers le mal ? Si, en effet, elle préférait le mal, elle serait absolument incurable.
ee Pourquoi des délits plus graves ne se commettentils pas en paroles, comme ils se commettent dans
vention contre la richesse, qui ne va qu'aux malhonnêtes gens, est donc bien ancienne: elle n'en est pas plus juste, et le succès des malhonnêtes gens n'est jamais qu'une exception.
— Pensant qu'auprès d'eux...
Tous ces détails sont empreints
d'une singulière affectation; et ils sont peu aristotéliques. La timidité féminine de la pauvreté n'a rien de bien sérieux. — Ælle préférait le mal. Le texte est aussi vague. Voir plus loin, 8.
ὃ 5. En paroles. Il paraîtrait, d'après la traduction de Gaza,
tout le reste? Et, par exemple, quelqu'un qui dit un mot sans importance ne revélerait pas ce qu'il est défendu de révéler, tandis que, si l’on trahit un individu on est capable de trahir sa patrie, et que, si l’on peut prendre une obole, on est capable de prendre un talent. N'est-ce pas parce que, si certains délits plus coupables ne sont pas commis, c’est uniquement parce qu'on ne peut pas les commettre ἢ
Pourquoi est-on plus coupable en refusant de rendre un dépôt, même de peu de valeur, plutôt qu'en refusant de payer un trop gros intérêt sur un prêt ?
N'est-ce pas parce qu’en frustrant quelqu'un de son dépôt, on trompe une personne qui vous a supposé honnête ? N'est-ce pas aussi que, si le coupable ἃ fait l’un de ces deux actes, il aurait pu tout aussi bien fure l’autre ἢ
qu'il aurait eu sous les yeux un texte un peu différent, où il se-
on ne le fait pas, c’est qu'on ne peut pas le faire.
rait question de richesses au lieu de paroles. Cette variante résulterait de l'addition d'une seule lettre. Le texte vulgaire se comprend, et il nya pas à le changer. On dit une parole légère ; mais on ne trahirait pas un secret, tandis que, si l'on trahit un ami, on est capable de trahir aussi la patrie, et que, si l’on vole une obole, on volerait à plus forte raison un talent. Si