‹ Les problèmes de l'âmeChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La pa«Sion nait du mariage Qntre Tinstinct et Tiotel- . Ugence; de ià son caractère complexe et ambigu^ les .. éléments permanents et indélébiles qui s'y rencontrent en même temps que des. éléments variables^ mobiles et capricieux. L'idéal ce peut abolir les forces qui' appartiennent à Tespècé, il ne saurait arracher de l'homme les désirs inconscients qui le tourmentent : il ne peut empêcher le sang, la race, la chair, le temgèrâment, d'agir comme des ressorts perpétuelle.mpn( \^ tendus. ' ^,

' Mais le raisonnement, la pensée, peuvent modifier de mille façons le travail^ des forces' intérieufes. De jnôme que la pression de la vapeur est utilisée pour les fins les plus diverses , l'énergie qui nous anime* peut trouver les emplois les plus différents. La passion est en quelque sorte le trait d'union' entre la chair et l'esprit : contenue, réglée» dirigée par l'idéal, elle sert de régulateur à rinstinct. Elle trempe au fond

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même de l'animalité^ mais s'élève jusqu'aux cimes les plus hautes de la pensée. Elle n'est pas aussi libre que rintelligenceypas aussi esclave que le désir spécifique. La double nature de l'homme s'y montre tout entière. C'est pour eela que la classification des passions est chose si difficile. A côté de certains caractères constants^ il en est d'autres qui sont trop arbitraires. ]Qne seule pas'sio.n peut prendre racine dans plusieurs instincts; un seul instinct peut distribuer sa force à plusieurs passions. A mesure que l'idéal humain se transforme, les tendances secrètes de l'être subissent elles-mêmes de l'entes déviations.

On peut encore adopter aujourd'hui la définition que Descartes donne des passions^ si l'on remplace par r «instinct», ce qu'il nomme le ic mouvement dès esprits n .

«c II me semble qu'on peut généralement les définir : des perceptions, ou des sentiments^ ou des émotions dé l'àme, qu'on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, et entretenues, et fortifiées par quelque mouvement des esprits.

» J'ajoute qu'elles se rapportent particulièrement à l'âme, pour les distinguer des autres sentiments qu'on rapporte, les uns aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs; les autres à notre corps, comme la faim, la soif, la douleur. J'ajoute aussi qu'elles sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits (par quelque instinct), afin de les distinguer de nos volontés, qu'on peut nommer des émotions de l'âme qui se rapportent à. elle, mais

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qui sont causées par eIIe«iQéiné, et aussi aflu â*espltquer leur dernière et tilus proohaiue cause» qui les dis- Ungue derechef des autres sentiments (1). »

L'instinct, ce mouvement des esprits dont parle Des* carteà, cause donc, et entretient et fortifie les passions. Pour préciser davantage, on pourrait dire que les pas* fions ^pnt des mouvements de la pen^ occasionnés pac des mouvements de l'instinct.

. En analysant les éiats de Tàme, Desoartes conclut qu'ils peuvent tous être ramenés à six passions primi* tives : T^dmiration, Tamourj lahaine, le désir, la joie et la tristesse. Toutes Içs autres passions sont compo* sées, -suivant lui, de quelques-unes de ces six, ou bieit en sont des espèces. 11 en fait sortir Testime, le mépris, fa générosité, Torgueil, la vénération, le dédain, Tespé* rance, la crainte, la sécurité, le désespoir, la jalousie, l'irrésolution, le courage, la hardiesse, Témulation, la lâcheté et la peur, le remords, la moquerie, l'envie, la pitié, la satisfaction de soi-môme, le repentir, la recon« naissance, l'ingratitude, Tindignation, la colère, la gloire, la honte^ Timpudence, le dégoût, le regret, l'allégresse. Mais cette genèse des passions a quelque chose d'artificiel, et ces espèces de la vie morale ne se précisent point comme les espèces chimiques ou animales. Les plis de Tàme ne sauraient se comparer à un dessin géométrique. Les détours et les enchevêtrements de rétre intérieur ne peuvent être fixés par aucune .géographie. Chacune des dispositions, chacun des états

(1) Descartes^ le» PatHons â$ Vàme.

particuliers que cherche à peindre d^un mot la langue des moralistes suppose et nécessite le concours de tous les instincts. 11 n'y a pas plus de rayons dans le spectre solaire qu'il n'y a de couleurs dans cette flamme qui se nomme passion. Dans Tamour, il peut y avoir de l'oi^eil, de Tespérance, de la crainte, de la jalousie, du désespoir, de la lâcheté, du remords, de la pitié, etc. Dans Tadmiration se glisse la haine, la crainte, rironie.

Gratiolet (1] a subdivisé les passions en homogènes et hétérogènes. Il range au nombre des passions homogènes :

Le plaisir. la douleur»

La joie la tristesse,

La volupté l'angoisse.

Le contentement Tennui,

La confiance le doute,

Le calme la colère.

L'énergie la mollesse,

La fierté l'humilité.

L'orgueil • . la bassesse,

L'impudence la honte,

L'amour • • la haine.

L'estime le mépris.

L'admiration l'horreur,

La bonté la méchanceté,

La générosité l'avarice.

Le courage la peur.

(1) De la physionomie et des mouvements d'expression.

Les passions mixtes ou hélérogènes résultant de deux passions contraires simultanément développées sont :

La eompauion,

La Ténération^

Le dédain,

L'hypocrisie^

L'hésitation,

La jaloiuie et l'envie,

La nioquerie«

La ruse.

Il y a dans cette classification beaucoup de finesse. La compassion^ en effet, est faite à la fois de tristesse et d'amour; dans la vénération^ il y a de Tadmiration en même temps que de l'humilité. Le dédain est composé de Tamour de soi-même et du mépris d'autrui. La moquerie est un mélange de joie et de mépris. La jalousie et l'envie sont des mélanges d'amour et de haine. L'hésitation est un composé de désir et de crainte.

On ne finirait point si Ton voulait entreprendre celte analyse. Ce n'est pas assez d'ailleurs de dire qu'il y a des passions doubles : il en est de triples^ de quadruples, ou plutôt elles vivent en perpétuelle mêlée, toujours ondoyantes, tantôt plus caressantes, tantôt plus furieuses. Ce qu'il importe de reconnaître, c'est que dans chaque tempérament, dans chaque caractère, dans chaque individu, il y a une passion dominante et maîtresse ; c'est ainsi que, dans une teinte composée,

une couleur élémentaire domine toujours.

lia U PASSION.

Les anomalies apparentes et les bizarreries de la vie humaine s'expliquent par les redressements imprévus, par la tension continuelle de cette force, ployée par les résistances du dehors, par la volonté, par les contraintes de réducation et du monde, mais jamais vaincue. La morale doit sans cesse fouiller ces cryptes de rame humaine, ces étages où sont cachés les piliers qui soutiennent Tédifice.

La critique se platt aussi à ces analyses : dans toute œuvre d*art elle cherche la source de l'inspiration; dans tout génie le ressort permanent et caché, le trait individuel, égoïste, humain. Les chambres les plus obscures de la pensée s'ouvrent dans chaque homme avec une seule clef. Tel génie est constamment et douloureusement tendu vers le sublime : amour, plaisir, gaieté, tendresse, douleur, tout prend chez lui quelque chose de surhumain, de grand, de démesuré. Tel autre respire la volupté facile, heureuse, éternellement jeune, naïve et féconde. Ici perce toujours la pointe de Tinstinpt cruel, sous l'ironie comme sous la tristesse, tantôt déchirant les frôles gazes du plaisir, tantôt le lourd manteau des religions et des lois. Ailleurs, l'instinct d'imitation trouve des apôtres diserts, échos sonores, brillants reflets , miroirs magnifiques , mais sans flamme ni vie propre, sans troubles, sans scrupules, tyrans d'opinion, tyrannisés par l'opinion.

A peine l'homme a-t-il conscience de sa nature intime ; que de poôtes n'ont jamais écrit de vers ! que de rimeurs qui n'ont rien du poëte ! Chez Shakespeare, rimagination est si débordante, elle sème les images

U PASSION. liO

et les idées en telle abondance, que lorsqu'il veut peindre un sot, ce sot a de Tesprit. L'Adam et Je Satan de Milton sont des théologiens^ des docteurs. Ce n'est point faire la critique de Racine, de (Corneille, que de répéter avec les romantiques que leurs Romains sont des Français, leurs Romaines des Françaises. On ne peut véritablement bien peindre que soi : la couleur locale^ le costume, le jargon des temps anciens, sont de vains oripeaux qui couvrent toujours une âme vivante^ agissante et personnelle. Quelque sujet que traite Michel-Ange^ il est Michel-Ange; les femmes sortent gigantesques de ses mains, les enfants grandioses. Le doute de Montaigne a toujours le sourire aux lèvres; son analyse est impitoyable, son cœur plein de pitié. Son ironie n'est pas un glaive ; elle ondoie comme une caresse, voltige comme un souffle frais et léger. Chez Pascal, le doute devient angoisse : il est plein de visions, de terreurs; il tient rtme sus* pendue au-dessus des abtmes.

Les œuvres d'art montrent plus fidèlement que le actions humaines la puissance de la passion ; car l'action est sans cesse contrariée par les événements, les hasards, les obstacles insurmontables du dehors; dans Tœuvre d'art, la liberté est sans entraves et visiblement créatrice. La force qui Tanime suit sa direction naturelle, comme une fumée qui monte dans les airs ou une pierre qui descend dans l'eau. Aussi le musi« cien se trahit-il plus complètement dans ses accords, le sculpteur dans ses courbes, le peintre dans ses couleurs, Técrivain dans ses livres, que le général

dans des plans de bataille ou le jurisconsulte dans des lois.

Il faut que la puissance de la passion soit bien impérieuse pour qu'elle soit Tinspiration cachée des créations purement idéales de l'esprit. Dans l'orateur, dans le moraliste, dans le politique, dans le poète, cherchez toujours rhomme. Chaque existence est comme un tableau dont il faut trouver le vrai point de vue. Mais, au-dessous même des passions dominantes qui impriment à toute vie. en dépit de Tincohérence et des contradictions des faits, un caractère de profonde unité, il y a quelque chose d'encore plus intime, de plus fixe, de plus permanent : c'est Tinstinct, dont la passion n'est que la manifestation capricieuse et changeante.

Si l'on veut réduire l'homme, pour ainsi dire, à sa plus simple expression, on ne peut s'arrêter à la passion, il faut descendre jusqu'à l'instinct. L'instinct génésique, par exemple, peut se définir ; mais comment définir l'amour? Spinosa parle de «l'amour de courtisane, "c'est-à-dire du caprice d'engendrer qui naît de la forme » : voilà bien l'instinct animal et spécifique. Mais ce caprice, ou plutôt ce besoin, est sans cesse transformé par la passion et par l'esprit. Les lois, la pudeur, les mœurs, l'éducation, la religion, jettent sur sa nudité des manteaux si pesants que parfois ils semblent l'étoufier entièrement. La procréation était son objet : l'idée d'engendrer pourra disparaître entièrement dans le plaisir, ou même en arrêter les transports. La stérilité ne porte point des coups mortels à l'amour; au lieu de s'attacher à la beauté des formes, a

des charmes fragiles, tendres comme une fleur que le froid d'une nuit peut flétrir, Tamour peut se fixer à une àme ; au lieu de s'enivrer de regards^ il peut s'eni* vrer de paroles; il peut vivre de chasteté comme de volupté, d'inanition comme de nourriture. L'amour de la chair ignore les douceurs durenoncement, les triomphes de la fidélité, les mystiques ardeurs de deux ftmes assurées Tune de l'autre et perdues Tune dans l'autre, ayant-trouvé un sûr asile contre tous les maux, contre toutes leis agitations humaines/occupées à resserrer des liens plus forts que ceux de la chair et à chercher des plaisirs plus durables que ces voluptés qui naissent et qui meurent avec un frisson.

Et l'amour de soi ? de combien de passions diverses ne peut-ii se couvrir? A peine en est-il une où l'on ne puisse le découvrir. Mais ce moi, qui remplit l'existence, qui arme le bras, qui darde le regard, qui aiguise l'intelligence, n'est pas forcément la béte qui ne songe qu'à de vils besoins; il peut avoir d'autres idoles et d'autres maîtres que la faim et la soif; le devoir, la vérité, la justice, l'amour, peuvent s'emparer de l'âme avec une telle puissance qu'elle ne puisse plus concevoir ni rechercher le bonheur autrement que dans leur service. L'idéal fait partie de nous aussi biert que les .muscles, le sang et les nerfs; la pensée a ses appétits comme la chair. Les ambitions les plus hautes ne sont point celles qui se contentent de la matière, des trésors palpables et visibles, des applaudissements d'une foule avilie, des murmures de la crainte, des adulations de la médiocrité. « Et pourtant, disait Mazarin malade en

se traînant dans sa riche galerie de tableaux^ il faudra quitter tout cela. » Ce qui est hors de nous-mêmes ne nous appartient jamais véritablement. Nos pauvres sens ne peuvent dévorer Tunivers. Si Tâme est le vrai moi, le renoncement, le sacrifice, sont les plus beaux triomphes de régoîsme.

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