CHAPITRE Vm
Jamais on n'a expliqué comment naissent les idées. La philosophie spiritualiste les a considérées comme des formes de la pensée antérieures à toute sensation, semblables à des moules où se versent des liquides; cette théorie platonique des idées innées n'a rien d'incompatible avec une doctrine qui subordonne tout travail cérébral à la forme des éléments anatomiques du cerveau. Le sensualisme a regardé les idées comme des sensations condensées en quelque sorte, dépouillées de leurs caractères accidentels et passagers : Tœil, par exemple, frappé à tout moment des images de chevaux noirs, blancs, gris, petits, grands, calmes, fougueux, finit par conserver perpétuellement Timage idéale qui se nomme « le cheval ». Les idées ne seraient alors que les empreintes profondes laissées dans la matière. c«érébrale par le perpétuel martellement des sensations. Les impressions se dépouillent lentement, et comme par un rayonnement graduel, de ce qu'elles
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ont de plus éphémère, de plus accidentel ; elles composent, modèlent^ achèvent des formes idéales, des typesr que naut» portons dans l'esprit.
Mais ce n^est ïk qu^une vue grossière des phéno* mènes de l'intelligence; car celle-ci ne se contente point de résumer en un type les êtres visibles de même espèce ; elle ne fait pas seulement des classifications, elle opère aussi des analyses. Elle distingue la dureté du corps ilur, la pesanteur du corps lourd, la couleur de Tobjet coloré; elle n'est pas seulement réceptive, elle est créatrice. Voyez la géométrie : elle ne prend pas seulement ses formes dans le monde extérieur, elle les compose, et il n'y a aucune limite, en quelque sorte, à sa fécondité.
Où est la part de la sensation dans Tœuvre de ceux dont Tesprit engendre systématiquement des formes dont rien ne reproduit autour de nous la beauté tout idéale, les courbures variées, les élancements vers Tinfmi ? Il est bien vrai que nos sens sont de véritables analyseurs et ne saisissent jamais dans l'objet que des éléments particuliers ; les ramifications du système cérébral sont en exacte correspondance avec les distinctions et les opérations de la pensée.
II faut considérer aussi que l'esprit, qui se meut librement dans les abstractions, ne peut cependant se passer d'un certain symbolisme. Sans le langage, sans récriture, jamais Tintelligence humaine n'aurait pu faire les conquêtes qu'elle a faites. Et qu'-est-ce que le langage, sinon un perpétuel symbolisme? Sitôt que rhomme a inventé des signes pour représenter des
objets^ monuments, lettres, chiffres ou mots articulés^ ces signes représentatifs sont devenus comme les/or-
ganes de la machine mentale. I/idée concrète nous
apparaît toujours avec des formes réelles : je ne puis parler de la Vénus de Milo sans apercevoir ses nobles contours; Tidée pure^ l'idée abstraite se montre sous un symbole^ une image^ une forme traditionnelle^ un mot.
Penser, c'est parler bas. Dieu n'est qu'un mot jusqu'à ce que je l'aie déOni. Et avec quoi puis-je le définir? Avec des mots.
Le développement de Tintelligence humaine a forcément été parallèle au développement du symbolisnae ; l'homme a créé les arts et le langage; maiSj réciproquement^ les arts et le langage ont pour ainsi dire faityj'ljomme. Associer un signe à un objet, quoi de plus siniplé en apparence? et pourtant tout est là.
Les matériaux trouvés , Tâme a pu composer son architecture mobile d'idées, suivant les temps, les besoins, les circonstances. La genèse des grammaires est devenue la genèse même de la pensée. Les modalités de la vie intérieure ont trouvé dans les langues 4inr inslEunientjt'uné exquise souplesse, en même temps que la rigidité et la stabilité des mots ont donné de la fixité aux analyses de l'esprit, ordonné ses opérations et garanti ses conquêtes. Nous sommes si habitués au symbolisme de l'écriture et de la parole, que nous pouvons à peine en comprendre le rôle et l'importance. . Il esLâussi impossible de penser sans mots que de faire de l'algèbre sans notations. Qu'est-ce qu'une penséu
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qui ne peut $tre exprimée? Pendant que je médite, images et signes coujtent à mon insu dans la nuit de mon cerveau^ plus rapides que réclai|r„ plus pressés que les molécules au sein d'un corps, infatigables, toujours préparés^ toujours dociles.
Si l'on remonte à Ti^rigine. des langues, on trouve d'abord un petit nombre de racines très- simples, monosyllabiques^ qui toujours se rapportent à quelque chose de physique et en expriment un caractère très-apparent : ces embryons de mots composent la première grammaire, toute matérielle encore, faite d'interjec tions, d'onomatopées, de cris spontanés. Mais cette grammaire primitive subit bientôt des transformations sans fin : les mots prennent une sorte de vie propre ; ils croissent, végètent, s'articulent; ils sont détournés graduellement de leur sens primitif, ils dérivent du sens f)hysique au sens rationnel et psychologique. La langue devient spirituelle. Quand, par suite de conquêtes ou d'invasions, deux langues se rencontrent, elles se mêlent comme feraient deux populations marines tout d'un coup réunies par la rupture d'un détroit. Les mots luttent ei^tre eux comme les faunes et les flores.
Que de siècles ont dû s'écouler depuis les temps obscurs où la langue n'était qu'une poussière incohérente de mots, jusqu'aux jours où elle s'est trouvée complètement organisée ! La philologie cherche à fixer des périodes dans cette longue transformation; elle montre certaines populations, certaines races encore
attachées à de^ phases que les langues anciennes
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ont depuis longtemps dépassées; elle fait voir comment les idiomes durent autant que les civilisations, naissent, grandissent, meurent et se renouvellent avec elles.
, Cette science nouvelle, qui commence à avoir les règles précises d*un corps de doctrine, démontre clairement que l'indépendance de la pensée individuelle n'est point absolue. La pensée ne saurait échaj^per entîèrement h Tobsessibn du symbole ; mais cette faculté merveilleustc, «Ï^V^^'otis permet d^associer un mot à un caractère^ un signe à une qualité, à un type, à une abstraction, à une idée enfin, voilà ce qui demeure constant au milieu de toutes les variations du langage.
D'où' vient cela? Sans doute de ce qu'à l'origine toute chose prend à nos yeux une vie propre : dans toute langue primitive ou rapprochée encore de ses origines, les mots représentent tous des objet», des êtres ayant leur existence particulière. L'homme a conscience de son individualité; le monde se peuple à ses yeux d'entités de tout genre et de toute espèce. Nous mettons partout quelque chose de nous-mêmes; les abstractions elles - mêmes , les qualités, les propriétés générales prennent corps. De cette tendance instinctive à tout personnifier sont issues toutes les raythologies : derrière les effets, les phénomènes, l'homme voit toujours le mouvement de causes animées, créatrices, et pour ainsi dire vivantes.
Ce symbolisme perpétuel est plus ou moins large, plus ou moins étroit. On le trouve dans la religion grossière qui divinise l'eau, le fe»i la pierre, l'éclair,
le désir^ la force, lu beauté; on le retrouve encore dans la science la plus achevée. Celle-ci ne s'enquiert point des causes premières; mais ses analyses, ses inductions, ne trouvent de repos et de consécration que dans des lois générales qui ont le caractère de la permanence, qui survivent à toutes les manifestations passagères, qui dominen^et asservissent les faits. Le monde entrevu à travers toutes ces lois s'idéalise, il devient l'expression changeante d'une pensée, le symbole d'une volonté divine. Pour le naturaliste, les plantes et les animaux ne sont que des lettres d'un incompréhensible alphabet : tous les mammifères, depuis la baleine jusqu'à Thomme, se résument pour Tanatomiste en ce type « le mammifère ». La poussière des étoiles, les nébulosités, les soleils et les satellites sem* blent à l'astronome les matériaux d'une géométrie transcendante. L'historien voit dans les peuples innombrables, dans les races diverses, les acteurs d'un drame dont le nœud toujours se serre et se défait. Nous cherchons partout un sens, un but, une loi, une raison.
Les sciences expérimentales seraient comme une toile sans trame, et la méthode inductive n'aurait aucun sens s'il n'y avait dans le monde aucune continuité, aucune mesure durable, aucune fixité. Nous croyons que si telle combinaison de causes produit aujourd'hui tel effet, elle le produira toujours. Mais d'où nous vient cette assurance ? En serait-il ainsi si le monde phénoménal n'était point la représentation et le symbole d'une pensée ? Les lois sont contenues dans
les faits, mais les faits sont aussi contenus dans les lois^ et en sortent comme d'une matrice éternellement féconde.
L'abstraction, qui est la source de toute idée gênérale^ limite forcément son objet en Tisolant dans la mêlée des phénomènes et des êtres : la limitation des mots n*est que la fidèle image de la limitation des choses pensées. Mais Tabstraction conduit Tesprit par une pente naturelle jusqu'à la négation, et le précipite ainsi d'un monde contingent et fini dans les domaines de l'absolu. Car Tinfini n'est que la négation du fini, Téternité^ que la négation de la durée. Ces termes grandioseSj qui marquent les catégories les plus hautes de la pensée^ ne peuvent se définir que par des contrastes. C'est ici qu'éclate la grandeur de la pensée; échappant aux mailles serrées des choses sensibles, mouvantes, éphémères, traversant les lourdes atmosphères de la matière, elle monte d'un vol tranquille et assure aux sphères infinies. Notre vie semble un néant jeté entre le passé et l'avenir, et cette courte mesure, faite de douleurs et de joies que rien ne saurait fixer, nous révèle le temps sans commencement ni fin. De ce point presque invisible où s'attache notre corps plus invisible encore, nous dardons nos regards sur Tespace sans bornes. A travers nos vaines querelles, les souflrances de notre égoïsme, les blessures de notre cœur, nous sentons pénétrer jusqu'au fond de nous-mêmes Tidéc du bien, de la justice; les changeantes couleurs et les formes du monde nous révèlent la beauté. Étrange mystèrr, qui fait à la fois notre joie et notre tourment !
ridée de l'infini nous berce et nous endort comme des enfants en nous consolant de l'injustice des hommes et des ironies du destin, en enveloppant dans le môme néant et la même indifférence tout ce qui agite et émeut les hommes; mais elle est aussi la source secrète de nos maux, de cette mélancolie que rien ne peut charmer, de cet ennui sans remède que nourrit sans cesse le contraste entre la grandeur de nos ambitions et la petitesse de nos efforts. La pensée nous fait vivre et nous tue : son ivresse fatale a des réveils trop cruels.
Que ne puis-je, sans songer à moi-même, jouir des cieux infinis et calmes, de la beauté silencieuse du monde, des vérités éternelles, de la suave douceur qui s'exhale d'une vie pure, de la joie qui soutient les âmes héroïques ou naïves? Pourquoi faut-il sans cesse que je retombe sur moi-même, sur mon impuissance, «la faiblesse, mon ignorance? Pourquoi le divin ne ïn'apparaît-il que par échappées soudaines ? Pourquoi n'ai-je des yeux que pour être ébloui , des bras que pour saisir le vide?
Je ne sache point que Tanatomie et la physiologie puissent éclairer de la plus faible lumière ces mondes obscurs de la pensée : la science positive, qui va timidement des causes secondes aux causes secondes, voit un gouffre ouvert sous ses pieds dès qu'elle veut passer de Kétude de l'organisme cérébral à l'analyse de l'intelligence et de la volonté.
La dynamique de Tunivers interne n'a point rétâé ses lois : les attractions, les polarités des idées^ des.
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impressions^^ des souvenirs, n*ont point trouvé de Newton; Cette géométrie vivante et mobile, qui règle la transformation dfes sensations, qui fournit des moules à la métamor'^hose des idées, ne laisse rien deviner de ses règles. Cette énergie, enfermée au centre de la vie, et constamment çlépensée en mouvements intérieurs, , cache ses régulateurs délicats. L'organe ne trahit point la fonction.
Mais la fonction existe : Phomme a une vie idéale parallèle à la vie organique; les pe^séps naissent, croissent, se développent, comme les instîjicts, fe's appétits et les passions. Tandis qae' Tâme spécifique mène la machine animale, l'âme personnelle; individuelle, construit son idéal, l'embellit, le rehausse, 'en assure les fondements. J'entends par Tidéal Tensemble des abstractions, dés principes, des croyances générales, des notions esthétiques, scientifiques, religieuses, morales, politiques, qui se rencontrent chez Thomme, à tout âge, en tout temps, toute race, tout pays; le livre que chacun de nous porte au dedans de lui-même ; ce qui pour le moment nous apparaît comme le souverain bien, la souveraine vérité. Cette construction mystique sert de centre, de support et d'ancre à notre vie morale, comme la colonne dorsale relie tout notre squelette. Que d'ouvriers n'a-t-il point fallu pour en fonder et en élever les assises 1 L'intelligence naissante, toute mobile et réceptive, est pétrie par les phénomènes, les paroles, les enseignements, par les plaisirs et les souffrances, par les jeux de l'école et les leçons de l'histoire. Par mille canaux s'infiltre en nous l'idéal des
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aieux et celui des contemporains. Nous voyons Dieu dans nos temples, et nous ne Je trouvons plus dans ceux de Tétranger. Les parcelles de vérité que charrie comme des diamants, le flux agité de notre vie, nous semblent toute vérité. La pression continue du milieu moral nous écrase sans cesse à notre insu, et pèse sur nous comme la colonne d air atmosphérique pèse sur le corps. * Nous arrivons à vingt ans, armés de doctrines, de théories, d'idées que nous croyons nôtres"^ et qui sont simplement des armes forgées par notre Jaraille, notre race, notre pays. Hien de plus lyramrtqué ni de glus intolérant que celte foi d'emprunt;. elle a riûsolente vigueur de la jeunesse, la roidçup.d'un glaive, la cruelle acuité de la passion. L'expérience seule peut apprendre aux individus comme aux nations à corriger leur idéal : le moment arrive oii l'écart semble trop grand entre le rêve et la réalité. Mais les idées propres à une race, à une famille humaine ne se déracinent pas facilement; elles sont . pareilles aux barres de fer autour desquelles des plantes grimpantes enroulent leurs flottantes dentelles. Il reste encore quelque chose de la foi primitive dans rincrédulité la plus sceptique : nous ne pouvons jamais dépouiller tout à fait le vieil homme.
Philosophes qui croyez pouvoir offrir à l'humanité un code moral, fondé uniquement sur des considérations humaines, savez-vous ce que dix-huit siècles do christianisme ont pu opérer au fond de vous-mêmes? N'êtes-'VouS point hanté, sans le savoir, par le spectre du Christ? Serlcz-vous ce que vous êtes si du fond de
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Thisloire n'était descendu sur vous ce rayon d*angélique pureté ? Votre vertu ne doit-elle rien au courage des martyrs^ au désintéressement de tant de saints qui ont pratiqué le renoncement, rien à Socrate, rien à Marc-Aurèle? Votre idéal vous appartient-il tout entier? et votre âme ne fait-elle point partie de Tâme de rhumanité?
La plupart des hommes sont toujours emportés par lo courant de la passion, absorbés par le labeur quotidien, lé souci de vivre, pressés par Taiguillon du besoin, de la passion : acteurs^ non spectateurs, ils acceptent un idéal traditionnel; une foi emprisonnée en formules, le code d'airain des lois, de la coutume; leur ignorance est d'autant plus redoutable, qu'elle est plus sincère. Il n'y . avait point d'hésitation dans l'âme de ces inquisiteurs, qui plaçaient Timage d'un Dieu de paix sur Tautel de Moloch, de ces terroristes "qui tuaient au nom de la liberté. Bien peu d'hommes sont capables de sortir d'eux-mêmes et de se regarder du dehors : le scrupule, l'examen, le remords, le tâtonnement, font perdre du temps ; le doute s'accompagne de trouble, de mansuétude, et que peuvent la mansuétude et le trouble contre ces volontés tendues, brillantes de beauté, de génie, qui mènent à leur suite, comme autant d'esclaves dociles, les volontés de l'humanité ?
11 n'est pas besoin de la géologie pour démontrer l'antiquité de notre espèce. Que de temps n'a-t-il point fallu pour la mener de l'animalité la plus immonde ^u point où elle est arrivée? Combien la genèse de ridéal a dû être lente, difficile, douloureuse ! une
idée natt dans un cerveau, que va-t-elle devenir, seule? Il faut qu'elle trouve des prosélytes, des missionnaires. La petite flamme avance timidement, dans l'ombre, étendant par degrés son cercle lumineux; mais le peuplement de Tunivers n'ira-t-il pas plus vite? A mesure que la civilisation fait des êtres intelligents, rinstinct animal refait des barbares. Comment l'éducation morale et intellectuelle suivra-t-elle le torrent toujours grossi de la population ?
Quel douloureux contraste Tbistoire ne révèle-t-elle pas à chacune de ses pages entre les faits et la justice? Et ^cette justice pourtant n'est point chose étrangère à l'humanité, elle est sortie de la pensée : la sociabilité, qui n'est point affaire de choix, mais de nécessité, ne peut se passer de règles morales : elfe est pressée de trouver des lois ; partout où il y a une famille, une tribu, une race, une nation, un code est nécessaire. Il ne faut donc point s'étonner que l'idéal moral se soit développé le premier dans l'esprit humain, a Toutes les bonnes maximes, dit Pascal, sont dans le monde, on ne manque qu'à les appliquer. » L'âme la plus pure et la plus raffinée a peu de chose à ajouter aux préceptes des philosophes de l'antiquité; on n'imagine guère un progrès sur la doctrine du Christ. Il y a une certaine perfection dont l'image adorable plane depuis des siècles au-dessus de la mer des passions, comme un soleil lointain, toujours présent, mais, hélas ! toujours inaccessible.
Les racines tenaces des instincts, les fibres saignantes de la passion, nous retiennent et nous empêchent tou-
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jours d'y atteindre. Mettez en contraste l'idéal moral ^ f^s peuples modernes avec leur législation et leur politique ! La loi d'amour du Christ est depuis dix-^huit siècles la religion de l'Europe» et depuis dix-huit siè* des TEurope reste un champ de bataille. Depuis com« bien de temps a*l-on aboli la torture î Où la loi recon- " lialt-^elle Végalité des deux sexes? Quand les peuples cesseronWis de se regarder comme des ennemis? Quand la force, la haine, Tenvie, cesseront-elles d'être les premiers ministres de l'histoire T Des millions de Volontés testent les esclaves de quelques volontés soli« taires i la tyrannie off^e toujours aux peuples la sinis* tre égalité de la servitude. Il y a toujours des légistes pour couvrir ses usurpations de maximes et de sophis^ mes, des poètes pour la chanter^ des prêtres pour la bénir*
L^esprit ne construit pas seulement un idéal de so-» ciété, il ne spécule pas seulement sur les rapports des hommes» sur leurs devoirs^ sur leurs actions^ il est aussi conduit à des conceptions générales sur le monde, sur la nature^ sur la création. A côté d'une morale l'es^prit humain fonde toujours une métaphysique^ une science. Mais les développements, les floraisons, si Ton peut parler ainsi ^ de la science et de la morale^ n^ont jusqu'ici rien eu de commun. La sainteté, la pu^* reté, la vertu, peuvent, ce semble, s'accommoder d'une cojûQplète ignorance ; et le génie scientifique, la possession de tous les trésors qu'ont accumulés le labeur ûeÈ savants» des érudits, des penseurs de tous les temps, né parait point ajouter k Tftme une grâce, un charme.
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une verlu. Savoir n'est pas vouloir, connaître n'est |>as aimer. La science, obligée de débuter par les phénop mènes les plus simples, commence à peine à appliquer ses méthodes aux phénomènes sociaux et politiques. Dans le drame de la vie, qu'importent les lois éternelles qui régissent les planètes, la voie lactée, les mondes silencieux des minéraux et des végétaux t La science pourtant a fitit une conquête dont la lumière commence à rejaillir sur le monde moral et sur l'histoire de rhumanité, c'est l'idée même de la loi ; idée toute moderne, dont la puissance s'impose de plus en plus ^ toutes les investigations de l'esprit.
Devant cette grande notion s'évanouiront toutes les distinctions vaines entre le naturel et le surnaturel ; les religions anciennes et les métaphysiques laissaient flotter sur le monde je ne sais quel arbitraire, quelle force soustraite à toute règle, sans lien avec le passé, et pourtant maltresse de l'avenir ; la science a rendu enfîn les esprits familiers avec les idées de la mesure, de la proportion réglée entre les moyens et les fins, de la solidarité des phénomènes successifs, de l'unité des forces cosmiques. Si une certaine philosophie s'arrête aux causes secondes et se contente de connaître les rapports des choses sans chercher à en pénétrer l'essence, l'âme peut toujours franchir cette barrière artificielle; mise en face de lois immuables, d'où les phénomènes sortent comme les œufs font de l'ovaire, elle n'est pas forcée de regarder ces lois comme de vaines formules 5 elle peut les attribuer à la pensée divine. Le monde alors lui apparaît comme
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une chose pensée^ comme une chose voulue, et la science comme un rayon d'un soleil éternel. Gomment a-t-on pu croire qu'il y ait rien de bas ou de vulgaire dans une telle conception, rien de périlleux, ajouterai-je^ pour la dignité humaine? Si Thomme doit trouver quelque part des règles sûres de conduite, ce ne peut être ailleurs que dans la connaissance des lois qui ont présidé à sa naissance et qui président à son développement. La science, restée si longtemps comme étrangère et indifférente à Thumailité, commence à prendre une âme. L'économie .politijoiuo; qui s'occupe de nos l^esoihs les p]us vulgaires,** mais qui a des méthodes scientifiques, a déjà fj»lt\plus pour Thumanité que beaucoup de pbHospphies ; la physiologie, k médecine, Vhygiène/la préserveront quelque jour de plus de maux que n'a pti faire la morale dé pur' sentiment Je ne me dissimule point' que des esprits étroits peuvent faire incliner la science vers Iç plus grossier matérialisme, mais la science échappe à leurs mains maladroites; elle' voit le monde sous une double face, Tidée^ dans le phénomène^ la. loi invlsibte' dans lé développement visible. Si elle n'est^^pâ^ tout le vrai^ elle cherché du moins le vrai; et le chercher d*un cœur honnête, que pouvons-nous faire de plus ?