CHAPITRE IV
Cherchons pourtant, cherchons encore : Taiiatomie, la physiologie^ les sciences positives n'éclairent pas çissez la nuit cérébrale : Tombre enveloppe les mécanismes, les mouvements intestins, les régulateurs auxquels se lie le plus noble travail de Texistence humaine. Le monde du cerveau est comme une voie lactée en désordre où l'on ne peut séparer les systèmes ; ne pouvant classer les organismes, la philosophie essaye péniblement de classer les fonctions; elle établit des catégories mentales, sans être assurée que ces catégories répondent à des réalités vivantes ; elle compose une àme psychologique, comme à travers un masque on chercherait à refaire un visage.
. , En ces études difficiles, où- il n'y a plus de méthode précise, oiji les inconnues se pressent, se mêlent, se superposent, il y a avantagé à rechercher d'abord des cas singuliers; ides états spéciarux ou la vie cérébrale se dépouille d'une partie de ses attributs. Le somnïeil,*
TiTresse^ la folie^ sont au nombre de ces états singuliers. Ils fourniraient quelques données sur les rapports mystérieux de Tftme et du corps si Fon réussissait à saisir des rapports constants entre certains troubles ou phénomènes de Tordre purement matériel et des modalités particulières de la vie psychique. En dépit de sa banale régularité^ le sommeil a de tout temps été l'objet des méditations de la philosophie.
Pbysiologiquement, le sommeil est un ralentissement de la circulation cérébrale : aussi toute accélération subite du flux sanguin le trouble ou môme l'interrompt; qu'elle soit produite par une douleur physique, un bruit insolite^ une forte émotion rêvée. L'ennemi le plus «acharné du sommeil, c/est la^^rébration volontaire, qui constamment attire le sang au centre encéphalique ; le travail de la réflexion volontaire consomme ce qu'il y a de plus précieux dans notre suc nourricier. Partout où s'exerce une fonction, le sang afllue ; le mouvement échaufi'e les muscles, la tension de l'esprit congestionne le cerveau. Tous les stimulants cérébraux gênent le sommeil, l'excès de chaleur en accélérant la circulation, l'excès de froid aux extrémités et à la surface en provoquant une réaction vers la tête, les troubles de la digestion, par les sympathies de cet organe avec le cœur et les poumons : mais les stimulants les plus tenaces et les plus subtils sont ceux qui ne viennent point du dehors. Les douleurs inconsolées, les angoisses de l'inquiétude^ les calculs de l'ambition, les «projets de la hainC; voilà les tristes^ompagnons qui pendant les jorigues nuits tiennent tant de paupières ouvertes. Qui
52 lE SOMMEIL. — LA FOLIE.
n'a senti, pendant la veille, une sorte de lucidité impitoyable, quand il demandait Toubli? Qui n'a été effrayé alors des prodigieux élans de sa propre pensée ? Qui n'a sondé inutilement les abîmes des souvenirs^ attaché en vain sa pensée^ comme un lierre suppliant; à des images indifférentes ou chères^ pour éviter quelque fantôme que la nuit rendait plus visible? Qui n'a dans ce silence universel des hommes et des choses, entendu des symphonies intérieures sans fin, des murmures et des voix plus pathétiques, des accents plus terribles ou plus doux? Nous sommes tous éloquents quand nous parlons à l'invisible. Mais l'invisible n'a ni merci ni pitié, et ces transports de la pensée, si T\én ne les interrompt, la poussent doucement sur la pente de ^halluc^lation et de la folie..
Si les stimulants de la circulation cérébraler s'opposent au sommeil^ tout ce qui agit en sens inverse peut' être considéré comme harcbtique; lai fatigue musculaire diminue l'excitabilité du cerveau : la fatigue cérébrall produit le mémi^ effet quand l'esprit a été exesfié sans être, trop irrité, le travail d^la digestion est aussi (eLY0rdh\e au sommeil, j[)arce' qu'il attire ie sang vers Testomac, à la condition que dans les aliments il n'y ait point de stimulants du cerveau. Le calme^ Téquilibre des facultés mentales, voilà pourtant le vrai Morphée. Ce n'est pas sans raison que le croyant plie les genoux avant de chercher le sommeil et élève son âme au-dessus des bruits terrestres pour la porter aux pieds de Dieu, a 11 donne^ dit le psaume, à ses bienaimés le repos. ».
Souvent on a cherché dans le sommeil la preuve de Texistence d'une âme libre : on la montre dégagée à demi du corps, appesanti dans le repos^ suivant sa capricieuse fantaisie et butinant au hasard dans le monde des images^ des formes, des souvenirs ; -rien pourtant de moins libre que le rêve, rien qui rappelle davantage la folie par le retour obstiné à des tableaux favoris, par réparpillement et le désordre des idées, par les misérables et vains efforts qu'il fait pour rattacher une trame sans cesse brisée, par ses courses efTarées à travers le temps et les lièyx, par ces abdications ignominieuses de la volonté devant quelque idole de Tin^tinct.
Le sonimeil est de fait îa déchéance momentanée de la vol'onté et de la conscience. Sous son toucher silen-
cieux, les régulateurs ^de la cérébration s'arrêtent; les ressorts de la vie intérieure se détendent ; les' pensées fuient en désordre sans que rien puisse les arrêter, et la Taison entraînée dans leur rapide tourbillon lâche bientôt toutes les rênes. Des trois grandes fonctions du cerveau, la fonction mentale, la fonction sensitive et la volonté, la dernière est dans le sommeil profond interroriipue >e plus complètement 'Aussi rien ne servant plus de lien entre la sensibilité et la pensée, celle-ci flotte d'imas^s en images et fouille au hasard dans les souvenirs. Il s'opère comme une dislocation momentanée entre la cérébration sensitive. et la cérébration intellectuelle. Plus le sommeil est profond, plus le divorce est complet; les idées, si elles surgissent encore, peuvent être si discontinues que leur succession
anarcbique ne mérite plus même le nom de rêve. L'individu est mort : il ne reste que des mouvements « des sensations^ des fonctions spécifiques.
Le sommeil, ai-je dit, est uni([mple ralentissement de la circulation cérébrale ; de ce seul fait, on peut conclure logiquement qu'au point de vue psychologique non plus qu'au point de vue physiologique, il ne saurait y avoir une limite tranchée, un vrai précipice entre le sommeil et la veille. Maine de Biran, regardant la volonté comme la faculté maîtresse de Tàme, crut devoir^ pour expliquer le phénomène du rêve, où disparait la volonté^ dédoubler Thomme ; il y met deux moi en présence^ le moi spirituel qui n'agit que durant la veille, et Une sorte de moi animal qui gouverne pendant l'absence ou l'engourdissement du premier. Jouffroy, qui a analysé très-finement les phénomènes du sommeil^ pense que l'âme, toujours douée de même énergie, veille, fait sentinelle pendant que la machine corporelle se repose et.jamais n'abdique sa souveraineté.
On peut considérer le rêve comme l'effet d'actions automatiques ou réflexes du cerveau lui-même ; tandis que le sang circule, que les poumons fonctionnent, que les intestins se contractent, que les glandes sécrètent , le cerveau, séparé du monde externe, continue à vivre d'une vie sourde et intérieure.
Y a-t-il pourtant quelques différences essentielles entre les images et les idées qu'élabore l'intelligence éveillée et celle que remue le rêve? Aucune. Le travail est différent, les matériaux sont les mêmes. Dans la veille, les visions, les perceptions, s'opèrent en face
même des objets; la sensation suit riropression aussi promptement que dans un miroir l'image suit les déplacements d'un corgs. Dans le réve^ les perceptions ne s'opèrent plus en face des objets : le fil qui rattaëhait Tobjet au sujet est depuis longtemps brisé ; l'objet a disparu, mais l'effet qu'il a produit sur le sujet a persisté; le cboc de la sensation s'use en vibrations^ en oscillations, en mouvements dont la persistance prodigieuse est attestée par la ténacité de la mémoire. De même un corps insolé laisse échapper lentement la lumière devenue phosphorescente.
En quoi les perceptions de la veille sont-elles plus réelles que celles du rêve ? Les premières s'opèrent devant les objets ; mais^ dans Tun comme dans l'autre cas^ la sensation est tout interne. TiC rêve ne crée rien, il trouve tout en nous : la médecine donne le nom d'hallucinations aux impressions perçues en l'absence des objets; le rêve n'est donc qu'une longue hallucination.
Les idées que réveillent la vie nocturne du cerveau ne sont point des spectres : hallucinations et images directes supposent des états d'ébranlement tout semblables dans le cerveau ; on ne peut pas plus les distinguer en essence que deux rayons lumineux : l'un qui vient d'une lampe à nos yeux, l'autre qui a mis quelques années à nous parvenir d'une étoile fixe.
La. veille et le sommeil sont d'ailleurs deux états extrêmes entre lesquels se placent des états intermédiaires qui laissent fort bien apercevoir l'unité des phénoniènes de la sensation. Dans la rêverie et la con-
templation, Tesprit perçoit à tour de r6Ie^ ou môme k la fois^ des images immédiates causées par des objets apparents et des images médiates, suscitées par la mémoire et Timagination ; en même temps que les sens du corps, fonctionnent ces deux facultés, qui sont^ pour ainsi dire, les sens de Tâme. Le raisonnement que je poursuis^ la rime que je cherche, ne m'empêchent point de sentir une douleur, de suivre le vol d'un oiseau; pendant que je discute avec le plus d'animation et d'ardeur, mon œil s'entête à suivre les formes d'un meuble, le dessin d'une étoffe. Chez les distraits, les sens de l'âme ont pris le dessus sur les sens du corps : leur vie est un long rêve.
Dans la rêverie, comme dans le sommeil le plus profond, et, pourrais-je ajouter, dans Tétat le plus lucide comme dans la rêverie, le cerveau a des modalités qui semblent absolument indépendantes de la volonté. Chaque tension, chaque excitation organique y détermine des rêves, des hallucinations : les sensations, les idées, ressuscitent sans le concours de ce qui primitivement les avait fait naître, par le renouvellement fortuit de rétat d'ébranlement qui en avait accompagné la naissance. Rien de plus excitable, de plus fugace, de plus fantasque que cette activité propre du cerveau l Le fumeur de tabac ou d'opium, le mangeur de haschich, l'ivrogne, s'en font les esclaves volontaires : la fièvre, la manie, remplissent le cerveau de rêves dont le caractère spécial tient à l'état des organes, au genre de la maladie ou de la démence.
Une fine psychologie sera amenée à conclure^ avec
beaucoup de médecins modernes (1) que rhallucinaiion n^est pas un phénomène absolument pathologique. Nul doute cependant que le désordre mental ne commence quand rhallucination devient illusion, quand la sensation interne s'associe à la croyance à la réalité d^un objet. L'homme devient alors le jouet de son propre rêve : il ne s'appartient plus, il est possédé I Cette obsession fatale trouble lentement toutes les facultés : réquilibre se rompt dans Tesprit^ l'attention est pervertie ; tantôt elle se concentre avec ténacité sur quelques points^ tantôt rien ne peut plus la fixer. La mémoire, rimagination^ le raisonnement, déraillent. La volonté et les penchants naturels se pervertissent. La manie, la monomanie triste ou lypémanie^ la stupeur, la démence, la folie puerpérale, la folie ébrieuse^ la folie épileptique^ la folie paralytique, l'idiotisme, le crétinisme, sont les catégories principales que distin» guent les médecins dans les maladies mentales; mais cette classification n'a rien de bien rigoureux. La science n'a pas d'ailleurs réussi encore à lier ces catégories à aucune lésion cérébrale bien déterminée. Il est impossible d'affirmer que la folie ait des caractères anatomiques constants : des lésions de tout genre ont été observées sur les aliénés; mais tout ce qu'on peut en induire avec quelque degré de certitude^ c'est que l'état de la cellule nerveuse cérébrale se lie intimement non-seulement à la circulation, mais encore à l'état chimique et à la composition du sang.
(1) Yoy. Des hallucinations, par Brierre de Boismont.