CHAPITRE V
Supposons que Forganisme du cerveau soit connu dans les moindres détails; qu'au lieu d'inductions et de probabilités on possède enfin des connaissances précises sur toutes ses parties, sur les phases de leur développement, sur leur histoire quotidienne, sur toutes les modifications qui s'y opèrent et les solidarités qui les lient, toute cette chimie, cette dynamique, cette physiologie, nous mèneront-elles plus près des mystères de Pâme ? A mesure qu'une barrière s'abaisse n'en voit-on pas s'élever une autre? et la curiosité n'estelle pas condamnée à échouer sur des obstacles toujours renaissants?
Vous me montrez des éléments organiques, vivant d'une vie propre, groupés en systèmes, ces petits systèmes, juxtaposés pour former un système plus général; je vous accorde que chacun de ces petits organismes , en se modifiant , soit capable par une série d'agencements délicats de modifier tous les autres, de
telle façon qu'un souffle^ un rien^ puisse^ en cet édifice admirable^ provoquer le déchaînement des plus puissantes énergies^ ou que, réciproquement, les forces qui assiègent Tétre puissent concentrer leur action sur quelques points invisibles, où elles creusent une (race silencieuse et profonde. Je comprends que les impressions qui de toutes parts enveloppent l'homme, comme la lumière enveloppe Tobjet lumineux, traversent les conducteurs nerveux pour se transformer dans le cerveau en sensations plus ou moins durables^ plus ou moins éphémères. Je vois d'autres conducteurs nerveux qui servent à porter les ordres des centres nerveux à toutes les parties du corps ; mais que se passe-t-il aux points où s'opère la transformation de la sensibilité en volonté ? Comment de défensif, le rôle de l'homme devient- il offensif? L'action touche à la passion, sort de la passion, et pourtant un inexorable inconnu les sépare, et nous ne savons comment saisir ce fil invisible mais tenace qui les unit.
Comme l'abîme appelle l'abîme, le mystère ici enfente le mystère. Car au moment où s'accomplit le mariage entre la passion et l'action, un troisième acteur apparaît : dans les centres dits secojQdaires, c'est cette intelligence spécifique et impersonnelle qu'on nomme l'instinct ; dans le centre noble du cerveau, c'est l'intelligence pure, ridée. Dans les premiers il semble qu'il y ait des matrices permanentes où les sensations enfantent les mouvements; dans le second, le moule est sans cesse changeant et ses formes plastiques se modifient par l'action même de l'activité individuelle. L'instinct
a des volitionSf rintelligence des volontés. Ici l'action obéit au.désir aveuglo, obstiné^ muet, à cette âme spécifique qui ne trouve de frein que dans les résistances du monde externe; là elle est gouvernée par une âme personnelle^ qui trouve en elle-même un frein et un guide. Ce que j'ai nommé la volition n'est point libre. C'est le trait qui part de la flèche et qui ne peut revenir en arrière, la pierre qui invinciblement retombe sur la terre ; sa tyrannie n'est embarrassée ni par le doute ni par le remords. Mais la volonté se croit, se sent libre^ et cette liberté est lé privilège de l'homme, la vraie marque de sa noblesse et de sa prééminence. Il y a sans doute dans les manifestations les plus élevées de l'activité humaine, dans l'entrelacement des passions^ des idées et des actes, un enchaînement de causes et d'effets aussi rigoureux que dans les plus grossières modalités de la vie animale; mais c'est vouloir fermer les yeux à l'évidence que de mettre au même étage les opérations de Tinstinct et celles de l'esprit.
La méthode scientifique diffère de la méthode psychologique en ce qu'elle aborde l'âme humaine par le dehors au lieu de s'y placer tout d'abord comme dans un centre et une citadelle. Si la vérité absolue nous était connue, si nos yeux pouvaient tout percer, il importerait peu que nous fussions à un point de vue ou à un autre. Mais nous n'avons qu'une vue bornée, et nous marchons dans le monde à tâtons. Il a plu à la psychologie de se poser d'abord en face d'un moi dont elle ignore la nature, qu'elle ne sait comment définir, et elle a cru que ce centre verserait sur tout l'infini je
ne sais quelle lumière capable de réclaîrer. La science, plus humble^ plus désintéressée peut-être^ a oublié rhomnne et a d'abord étudié la nature : sa patiente analyse n'a pas été stérile; que de faits, que de lois, de rapports elle a recueillis, chacun le sait I Mais quand elle revient à l'homme après son long voyage, elle trouve quelque chose qui résiste à son analyse. Il n*y a qu'un matérialisme tout à fait vulgaire, gorgé et plein de lui-même^ qui puisse chercher à courber sous le même niveau l'instinct et l'inlelligence, la béte et l'homme.
Une psychologie qui méconnaîtrait les droits de la science serait absurde; mais non moins absurde serait la science qui compterait pour rien le témoignage que l'homme se donne à lui-même de sa conscience, de son individualité, de sa liberté. Il y a un matérialisme intolérant, sans critique^ qui^ dans sa fureur destructive, va jusqu'à méconnaître les règles les plus élémentaires de sa propre méthode; car si la science ne doit rechercher que des rapports prochains^ ne poursuivre que des causes secondes, sans prétendre jamais parvenir à des causes premières, si dans le déterminisme sans commencement et sans fin de la nature, elle doit renoncer à remonter l'échelle infinie des déterminants et se contenter d*en franchir quelques échelons, par quelle étrange inconséquence irait-elle suspendre le poids de son labeur à des affirmations étroites, à un mot vide, à une creuse formule?
La vraie science n'est ni bigote ni sectaire, elle n'agite point de vains drapeaux; elle n'est point sceptique,
LÂUGEL. -^ PROBL, DE L'AME. ^
mais elle sait douter; elle se mentirait à elle-même .en se disant uiatérîalisjte, ne pouvant dire exactement ce que c'est que la matière ; spiritûaljste, ne sachant pas ce ' que c'est que Tesprit. Elle est la science, c'est-à-dire la recherche de la vérité, où qu'elle soit, quelle qu'elle soit, douce o"u cruelle, humiliante ou glorieuse. Elle ne connaît de la matière que Iqs modalités, elle divise les corps en. molécules, les molécules en atonies; entre lés atomes ellejirouve l'éther, irapalpable^^ intangible,' î'raj. pondérable ; la pente de l'analyse la mène des colosses célestes jusqu'à un je ne sais quoi qui n'est pas le néant, mais qui ne petit ni se toucher, ni se peser, ni se sentir; sa dynamique explique la métamorphose éternelle du inonde, mais ne saurait pénétrer l'essence dernière des choses ni expliquer la forme aussi éternelle que' la ibrçe; Quand elle prononce le nom de matière, elle sait . bién^qu'il y a derrière ce mol un inconnu aussi^ profond, aussi obscur que celui dont s'enveloppent les mots favoris de la philosophie.
Puisque la science est le miroir où toutes choses ^ viennent fidèlement se peindre, doit-elle se refuser à refléter le monde qui s'agite au dedans de l'homme luimôme ? Elle n'est née que d'hier après tout, et de tout temps l'humanité a senti remuer en soi la conscience de je né sais quelles forces qui lui appartiennent en propre. « De quel droit, pourrait-elle dire aux savants, me demandez-vous d'abdiquer devant la nature? Avant de vous connaître je me suis connue moi-môme. Je suis autre chose que la plante ou le minéral. De quelque nom qu'on veuille l'appeler, le plus humble de mes
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enfants sent quelque chose en lui qu'il ne trouve qu'en lui. Le moi invincible, irrépressible^ oppose au monde< la pointe de sa tenace unité. Que lui font vos dissections; vos pensées, vos analyses, vos* lois fatales ? Vous voulez le noyer dans l'infini matériel, mais la pensée est un autre infini. Ce moi qui surgit avec toute existence humaine, qui la sojitient^ et raccompagne jusqu'à ce que le. drame soit achevé, qui marie Taction au rêve, respérance à Ja douleur, le regret à la faute, qui ne nous laisse oij paix ni trêve, pouvons-nous l'ignorer et le méconnaître ? Qui peut se soustraire à son empire ? La science n'est qu'un témoin, l'homme est un acteur. Comparerons-nous nos troubles et nos tourments aux flux fit aux l'eflux de la mer, nos courses haletantes dans l'univers invisible aux vains mirages de la lumière ? Qui ne sent trop bien que tout diifère Sans le monde phy* sique et dans le monde moral? Nos doutes et, nos angoisses forment un contraste trop- lamentable avec la sérénité cruelle des choses matérielles. L'animal connaît la souffrance, il ne connaît pas la douleur. Il se défend avec ses instincts contre les forces qui l'assiègent; l'homme combat non-seulement avec ses instincts, mais avec son intelligence et sa liberté. Parce que dans cette lutte il finit par être vaincu, faudra-t-il nier qu'il ait combattu ? »
On doit respecter un tel langage. Et s'il fallait absolument choisir entre deux systèmes dont l'un ferait fi de l'homme et l'autre de la nature, il vaudrait encore mieux que l'humanité choisît le dernier. Mais il n'est point besoin de poser de tels dilemnes ; c'est à tort que
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les penseurs^ soucieux de la grandeur et de la dignité de rhomme, s^alarment des envahissements de la science. Pour obéir à ses bas instincts, à ses sauvages appétits^ l'humanité n^attend pas le signal et l'encouragement des astronomes^ des physiciens et des naturalistes. Ce n'est point dans les livres que le tyran apprend la tyrannie, Tesclave la servilité. La science peut-elle devenir école d'injustice, puisqu'elle ne cherche que le vrai ? d'intolérance, puisqu'elle a horreur du parti pris et du dernier mot? d'immoralité, puisqu'elle fait voir incessamment que toute cause emporte ses effets et que rien n'est arbitraire ? S'en méfier, c'est se méfier de la vérité : triste aveu, qui s'accorde mal avec les prétentions sublimes des philosophes. Mais on ne peut point donner ce beau nom à ceux dont la vérité n'est point l'idole, et qui voudraient la réduire à devenir servante et gardienne d'intérêts vulgaires et changeants. Il ne faut pas croire non plus que la science soit représentée par quelques dévots de la chair, qui se plaisent à décomposer l'homme en une sorte de poussière organique livrée au hasard, et dont la confiance juvénile croit percer tous les mystères dé l'intelligence et de la volonté. Il ne saurait plus y avoir de vraie philosophie qui ne soit scientifique, de vraie science qui ne soit philosophique. Pourquoi se jeter avec l'âpreté d'un naufragé qui saisit une épave sur ces mots indéfinissables, corps, àme, matière, esprit; au lieu d'y voiries délicates enveloppes d'un mystère, on a trop longtemps voulu les étreindre, les saisir, les brandir comme des armes. L'accord ne se fera entre les écoles que lorsqu'on ne
scindera plus ce que la nature a uni et qu'on se résignera à étudier Tbonime dans sa vivante unité.
Cette unité puissante, énergique^ qui de tout temps s'est afSrmée et de tout temps s'aflSrmera en face et en dépit des systèmes, a des faces qui ne se présentent que chez Thomme. Les revendications de la consciencei de la liberté, ont une légitimité que rien ne peut ébranler; par notre chair fragile^ nous nous sentons unis à toute la nature; par la pensée^ nous nous sentons solitaires. Nous sommes^ il est vrai, des parties, des fragments, mais nous sommes aussi un tout. Si l'homme apercevait quelque chose au-dessus de sa tête, il se comprendrait sans doute mieux lui-même; mais nous ne pouvons nous comparer à rien, et notre grandeur nous dérobe la connaissance de nous-mêmes. Rien ne fait écho au long monologue de l'humanité : elle est réduite à toujours s'écouter; elle doit chercher une certitude dans ses seuls doutes, une morale dans ses seules passions. La pensée est à la fois sa blessure et son remède ; sa raison est toujours libre, même quand elle s'abîme dans la foi pour y chercher le néant du repos ; car en croyant abdiquer devant un maître, elle n'abdique en réalité que devant elle-même. Où trouvera-t-on, dans le train monotone de la nature, quelque chose de semblable à cette lutte de l'homme contre lui-même? à ce drame dont tous les actes diffèrent et qui jamais ne se répète servilement? La vie humaine est une perpétuelle création : par l'esprit nous recommençons le monde en surprenant ses lois, nous recommençons le temps en plongeant à notre gré dans ses
pluft obscures profondeurs, nous recommençons Tbumanité même en critiquant son passé comme son présent, et en lui préparant un meilleur avenir.
Combien les métamorphoses du monde matériel semblent grossières auprès des sublimes métamorphoses de la pensée I Comme tout est pauvre auprès de notre richesse et froid auprès de nos ardeurs ! En quelques années, en quelques instants, nous avons tout dévoré, l'infinité, l*éternité; nous possédons bien plus que le monde visible, nous enfantons des mondes, le vrai, le juste, le beau. Notre rêve dépasse toujours le présent, notre idéal est toujours plus haut que la réalité.
Il n'est point à craindre que Thomme se déprécie jamais trop lui-même ; si las de son temps et de tant de stériles efforts, ayant trouvé la lie dans tous les plaisirs, honteux de son impuissance et de ses défaites, fléchissant sous les coups répétés du sort et sentant enfin au terme de tant de mépris que lui apprend Texpérience se glisser au fond de son cœur le plus douloureux de tous, le mépris de luirmême, avec quelle joie ne se reprend-il pas à quelque autre ftme qu'il croit meilleure et plus pure, où il puisse rattacher avec la racine de Tamour, le culte et le respect de Thumanité? Plus il s'est humilié, plus il grandira son idole; plus il a été fort devant la force, plus il sera faible devant la faiblesse. Plus ses dédains ont été amers, plus il enveloppera sa tendresse de douceur, d'hommages, de rafHnements. Le pur amour, non Tamour des sens, mais celui qui cherche Tesprit sous la chair, celui qui survit aux flétrissures du temps et se nourrit des douleurs
aussi bien que des joies communes, est le plus bel hommage que rbomme puisse rendre à Thumanité. Ses liens si forts et si doux ne sont point les bras de la chair; ses meilleures joies sont les sacrifices; il a d'autres adorations que celle de la beauté fragile, dont les fleurs tombent si vite au vent froid de la vie ; d'autres ardeurs que celles du plaisir, si fuyantes, si mobiles, éclairs de rinfini qui se perdent dans le néant. Sous les formes livrées à ses embrassements, il cherche ce qu'il n'a pu trouver en lui-même, un je ne sais quoi de pur^ de calme, de fort, de profond, une intelligence moins voilée, moins esclave, une volonté plus libre, une perfection plus achevée.
Mais l'amour terrestre n'est qu'un des vêtements de cette force étrange qui pousse l'homme vers le meilleur, le nouveau, l'au delà, l'éternel. Comment expliquer ce mal de l'inconnu qui nous dévore, cette soif du divin qui nous altère? Pourquoi cherchons-nous la raison derrière les choses ? Pourquoi notre doute s'élancet-il vers une foi ? Brisez les images grossières que saisit l'ardeur religieuse! Rejetez les roides enveloppes qu'elle prétend jeter sur insaisissable nudité du vrai; détestez l'usurpation des mots et des formules ; plaignez l'inconséquence qui lie ce qu'il y a de plus bas à ce qu'il y a de plus grand ; mais ne niez point la force redoutable qui pousse l'esprit aux choses inconnues; laissez-lui cette vision, même troublée, de Téternel et du parfait, qui flotte perpétuellement derrière les spectacles changeants du monde.
Que serait l'homme sans Tamour, sans la poésie, sans
la religion, sans Tidéal? Voilà ses invisibles armures et ses forces secrètes; voilà ce qui Télève et le soutient au-dessus du courant boueux des choses matérielles; voilà les ancres de salut auxquelles est soutenue sa vie toujours menacée ; voilà ses seuls appuis contre Tinsolence des hommes, les injures du temps, la trahison des événements, enfin contre cet ennui qui est au fond de tous les plaisirs et de toutes les émotions humaines.