CHAPITRE VI
En face du problème de l'âme^ la philosophie et la science positive éprouvent un égal embarras. La première, à vrai dire, affirme l'âme plutôt qu'elle ne l'explique et Tétudie : son affirmation pourtant est légitime, en tant qu^elle s'applique à ce qui caractérise essentiellement la personnalité humaine; oui, Thomme diffère de tout, mais par où et pourquoi ? Le spectacle de Thistoire, l'observation directe du moi nous permettent, quedis-je? nous obligent à parler sans cesse d'intelligence, de liberté, de conscience ; mais à quel centre vont se rattacher ces forces diverses? Ces causes secondes, de quelle cause première sont-elles issues? La philosophie croit la connaître quand elle Va nommée. Elle dit hardiment à l'homme : « Ce qui te fais ce que tu es, c'est une âme. Ton intelligence, c'est son intelligence; ta liberté, sa liberté. Ton corps est la prison d'un hôte impérissable; ses tissus, ses.organes, ne sont que les chaînes d'un jour. Le corps est divisé.
rame est indivisible; le^coçps se renouvelle, |'âme est immortellement jeune f elle ne s'use point, n'a pas besoin d'aliment. »
La psychologie se voue donc à la jecherche de cet être intérieur, invisible; elle est pareille à celui qui courrait après sa propre ombré el croirait pouvoir la dépasser. Dans son oubli et son dédain du corps, elle fait penser à un miroir qui voudrait faire sortir de luimême des images et des tableaux. En dédoublant Fhomme elle lé rend moins compréhensible; d'un tout elle veut faire deux touts, au risque d'en faire deux riens. Elle compose je ne sais quelle essence extérieure et supérieure au monde, et quand elle veut la définir, elle ne peut lui trouver un seul attribut qui n'implique nécessairement l'existence de ce dernier. Car peut-on penser sans penser quelque chose ? connaître sans connaître quelque chose? L'action, la volonté, peuvent-elles se passer d'un objet? La passion peut-elle exister sans stimulant? Y a-tril une moralité dans la solitude et le vide absolus? La liberté sortiraitelle de son repos, si rien ne la provoquait? Qu'est-ce qu'une victoire sans combat?
Jamais la doctrine du dualisme des substances spirituelles et corporelles n'a été soutenue avec plus de force, de netteté, de précision que par Descartes; et c'est dans les œuvres de ce grand philosophe, dont le ferme génie trouvait son' expression dans une langue sobre, mâle, sans ombres ni réticences, qu'il faudi^ toujours l'étudier de préférence. Sa méthode est admirable : ce n'est point la méthode théologique, qui au-
dessus de la nature place d'emblée le surnaturel: sur la table rase de Descartes, le douta philosophique trace le premier dessin d'un système. La pensée se riévële à elle-même par la curiosité; nous nous connaissons immédiatement nous-mêmes, comme substances pensantes, et c'est seulement après avoir eu de nous-, mêmes une vision claire et distincte que la vision du monde cesse d'être pour nous une illusion. A l'esprit appartient la pensée, au corps l'étendue : esprit et sCorpssqnt des substances, c'est-à-dire des êtres indépendants et qui S0 suffisent à eux-mêmes. Mais voici que du premier coup la contradiction éclate; le fil de Thésée, qui devait nous conduire dans le monde entier, se trouve rompu. Car c'est dans l'homme que nous connaissons d'abord les deux substances et au lieu ' d'être séparées elles S'y trouvent confondues.
Si la pensée lui crie : « Tu es esprit, » la chair lui rappelie qu'il est corps. Comment les deux substances sont-elles tenues ensemble prisonnières de l'unité, de l'individualité vivante? Descartes s'efforce en vain de l'expliquer; il s'ingénie à démontrer que leur union ne saurait les altérer; ce n'est qu'une alliance, une juxtaposition. Mais la juxtaposition ne se conçoit point endehors de l'étendue. Le voisinage de la matière a je ne* sais quoi de contagieux. Si l'âme lui abandonne quelque chose, elle sera tout entière entraînée. Si elle se localise elle devient corporelle. L'apercevez-vons* ayant élu domicile au milieu du cerveau, dans la glande pinéale, et de là dirigeant le mouvement des esprits animaux ?
Hors de l'homme, d'ailleurs , n'y aurait-il que des
amas de malicre et l'antinomie des corps et des esprits est-elle complète? Il faudra donc réduire tous les animaux à n'être que de pures machines, mais la fierté philosophique voudrait en vain renier les obscures parentés de notre espèce avec la nature animale. II y a autre chose dans l'homme que la pensée, que la conscienoe ; il y a des sensations, des Instincts. Sont-ce là des modes de la pensée ou des mouvements? Appartiennent-ils à la nature animale ou à la nature spirituelle? Descartes hésite et tantôt il tient la sensation pour purement psychologique, tantôt pour purement mécanique. Le langage des premières Méditations n'est pas le même que celui du Tf^aité des passions. Si la bête ne sent pas, si le corps de l'animal ne subit que des mouvements, des impressions, pourquoi en serait-il autrement du corps humain? Mais si Ton nie la sensation, que devient la perception, et avec elle l'esprit humain avec ses illusions et ses erreurs? Si, au contraire, on aflSrme la sensation, que devient l'antinomie fondamentale entre Thomme et la bête? Si les perceptions sensibles ont leur siège dans des corps, ceux-ci nesontdonc pas exclusivement des substances étendues.
Le dualisme cartésien, se plaçant entre le naturalisme pur et l'idéalisme, est comme un barreau de fer que sollicitent deux aimants. Le naturalisme triomphe^ si vous montrez Tâme logée dans le corps, esclave, enchaînée à l'espace, à l'étendue, la pensée confinant à la sensation ; auprès de Tanimal-machine il place l'homme-machine.
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La philosophie qui débute par la maxime «Je pense, donc je suis d, penche toutefois plus naturellement vers d'autres doctrines. Spinosa résout rantinomie de Tesprit et des corps, en les considérant non pluâ comme des substances en soi, distinctes, indépendantes, mais comme les attributs d'une seule substance incréée, infl- f nie, divine; l'étendue et la pensée ne sont pas des facteurs, mais des produits, des créateurs, mais des créatures. Le monde visible et le monde invisible émanent ^ incessamment de Dieu; ils ne se rencontrent pas seulement dans rhomme, ils se touchent dans tout Tunivers comme Tombre et la lumière. Temps, espace,* instincts, pensées, soleils, atomes, sont les modes de ce grand Être, un et multiple, éternel et changeant, toujours ancien, toujours nouveau, vivant des vies innombrables, dépensant son énergie sans limites en métamorphoses sans trêve, h la fois actif et passif, phénomène et loi.
Au lieu d'admettre qu'il n'y a qu'une substance, on peut imaginer aussi qu'il y en ait au contraire une infinité. C'est de cette façon que Leibniz essaye de résoudre l'an tinomie des esprits et des corps. Rien ne peut combler le gouffre qui sépare l'étendue de la pensée, tant qu'on admet qu'il ne saurait y avoir d*esprit,sans conscience; mais la pensée et la matière se. rapprochent en quelque sorte si le phénomène de^^^science n'est plus regardé comme le caractère essentiel et indispensable d'un phénomène spirituel. t
Dans le système de Leibniz, les corps, pour être sans conscience, ne sont pas forcément une matière pure-
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ment inerte, l'âme peut vivre d'une vie sourde, obseure, et qui s'ignore aussi bien que d'une vie pleine, ^ individuelle; la conscience et Tinconscience varient comme les intensités des rayons lumineu]!^. Toutes les monades diffèrent, mais chaque monade qsI animée, et toutes ces aines jsont mêlées dan^ Tâme' dû inonde comme les étoiles et tes nébuleuses dans la voie lactée. Je pourrais poursuivre et montrer d'autres systèmes encore issus de la doctrine cartésienne : l'idéalisme pur, qui, n'apercevant d'autre réalité que la perception, finit par considérer le monde comme un rêve et une création de la pensée; la philosophie de Malebranche, qui, n'apercevant aucun point de contact entre l'âme et le corps, les met tous deux en Dieu, et qui montre un miracle dans toute sensation ^ toute idée, toute connaissance humaine. Les disciples de la science positive auraient tort de traiter ces doctrines délaissées avec un mépris dur et frivole. Pour moi, j'éprouve un respect presque religieux pour ces hommes purs qui n'ont jamais vécu que sur les hauteurs de la pensée ; leurs livres, qui, dit-on, n'apprennent rien, m'apprennent quelque chose : la sérénité, le désintéressement, l'essor vers le grand. Sans me faire illusion sur la solidité de tant de systèmes, j'en admire, je l'avoue, le style sévère, l'ordonnance à la fois simple et grandiose. Les temples sont écroulés, mais leurs ruines ont une majesté à laqtielle je ne puis rester insensible. On ne peut cependant vivre toujours dans les ruines, et il faut bien travailler à des constructions nouvelles. Ne profiterons-nous pas de l'expérience du passé? Commencerons^nous par les
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assises les plus basses, ou irons-nous suspendre encore une fois fios efforts aux points les plus inaccessibles ? G-est Descartes lui-niénie qui Ta écrit : a Rien ne me semble plus absurde que de discuter audacieusement -sur les mystères de lanatureysur l'influence des astres, sur les secrets de.Vavenir, sans avoir une seule fois cherché si l'esprit humain peut atteindre jusque-ilà.» {Œuvres de Descartes, in-8% t. II, p. 245.) L'idée d^ substance est une de ces cimes de l'absolu auxquelles on ne peut atteindre. Couper l'homme en deux substances^ c'est accoler un mystère à juh mystère ; c'est ne rien ejcpliquer et rendre tout inexplicable.
Si l'on quitte le point de vue métaphysique pour se placer au point de vue de la raison pratique^ quel profit peut-on trouver à regarder Thomme autrement que dans son unité vivante? Il ne se décompose point au contact des faits, comme un sel se résout en un acide et une base. C'est un tout, « un corps simple ». On se place en dehors de toute réalité quand on veut le dis*soudre. L'âme psychpliigique, tenue en Taîr, entre ciel et terre, est trop .insaisissable; ses caractères ont je ne sais quoi d'indéfini^ d'abstrait. On veut qu'elle soit l'attribut de l'humanité, mais on ne montre pas comment cet attribut peut variée d'âge en âge, d'honmié à hoitime, de peuple à peuple, de race à race. Vous ne m'aurez point dit ce que Je suis si vous ne me dites aussi ce que je ne suis pas. L'âme psychologique ressemble trop à un vêtement de théâtre qui se jette sur toutes léS épaules; l'histoire est tout en saillies, on les abat sous un commun niveau ; la philosophie étend une
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couleur unie sur notre espèce entière : elle sacrifie rhomme à Thumanité, Toriginalité individuelle à la dignité de la race. Elle s'occupe trop exclusivement de ce qui est commun à toutes les âmes, sentir, penser, vouloir; elle ignore les accidents^ les caractères distinctifs, ou^ quand elle s'en occupe, elle se trouve invinciblement entraînée à étudier Tâme autrement qu'en soi, mais dans ses rapports avec les forces remuantes de la vie.
Il n'est pas étonnant que les moralistes purs^ les casuistesj les critiques, les historiens, les politiques^ aient pénétré plus avant que les philosophes dans les profondeurs de la vîB morale : car ils étudient non pas rhomme, mais des hommes. Un observateur qui suivra d'un œil attentif les drames obscurs qui se jouent autour de lui en apprendra bientôt plus qu'il ne peut faire dans les traités théoriques sur Tâme. Il n'est pas nécessaire de s'enfoncer dans les ténèbres du moi, quand l'humanité pose complaisamment devant nous et expose la nudité cynique de ses passions. Fut-il jamais champ d'expériences ou plus varié ou plus fécond? Regardez seulement, et par ce que peuvent les autres apprenez ce que vous pouvez vous-même ; étudiez les maladies de l'esprit dans les erreurs et les illusions dont se nourrissent les foules; pesez les chaînes qui embarrassent la liberté humaine ; mesurez vos forcesà celles qui luttent sans trêve dans la bataille de la vie. Le tumulte et le mouvement du monde vous instruiront plus que la stérile contemplation de vous-même, car rhomme n'est rien que par l'action, et sa responsa-
bilité ne commence que lorsqu'il descend des hauteurs du rêve.
Il n'y a pas de religion, il n'y a pas de philosophie dont la fin dernière ne soit la loi morale et le gouvernement des sociétés. Mais comment discerner les mobiles de l'activité humaine, si on les cherche dans un homme arlinciel, dans un pur esprit traînant le corps après soi comme un habit en lambeaux, dans une substance idéale, sans parenté visible avec le passé, avec la chair, avec l'humanité. Cette parenté n'apparaît que trop clairement à ceux qui sondent courageusement Tâbime où remuent les passions. Ce qui donne h Texistence un caractère si dramatique, une telle Apreté en même temps qu'une telle noblesse, c'est la lutte sans trêve entre notre humanité et notre animalité, entre l'individu et l'espèce que porte l'individu dans ses entrailles, entre les idées générales et les intérêts concrets, entre la volonté et l'instinct, entre la personne et la bête, entre notre raison mutinée et les sourdes tyrannies qui de toutes parts nous chargent et nous pressent. Sans ce combat dont les péripéties décident du sort des plus humbles individus comme du sort des nations et des races, il n'y aurait point de vie morale. La flamme de la conscience s'allume toujours au cœur de l'homme, mais elle n'a pas toujours même éclat; elle vacille chez les faibles, elle embrase et illumine les héros, les saints.
La philosophie dit à Thomme a Tu es libre » , mais elle ne montre pas ce qui le fait libre : la volonté oscille sans cesse comme un aimant entre les deux pôles de
Tanimalité et de la personnalité. L'homme est placé $ar une pente douce qui de la passion brute monteàridéal. Combien se laissent glisser sans résistance aux étages inférieurs, et n'élèvent jamais leur pensée au-dessus des vulgaires convoitises de la chair! J'ai montré, dans le système nerveux, l'image vivante de la complexité de notre nature, rinstinct spécifique logé dans le tronc, la^iensée libre dajis le cerveau, les appétits animaux armés d'organes distfticts comme Tintelligence et la volonté; j'ai fait voir aussi les connexions profondes^de ces systèmes divers, qui vivent d'une vie commune et échangent continuellement leurs énergies. Le tableau des centres nerveux figure l'arbre généalogique de l'homme et la loi môme de son développement. 11 n'y a pas une action, pas un calcul, pas un sentiment, pas une résolution où une fine analyse ne découvre et le • conflit et l'alliance des forces les plus dissemblables. Quand la philosophie parle des rapports entre l'esprit et le corps, elle use d'une expression trop pauvre, trop nue : des volitions inconscientes et des volontés conscientes, les fatalités du sang, de la race, de l'instinct, et les irrésolutions de la pensée, les sensations et les idées ne sont point rattachées par un trait d'union fragile, elles se mêlent en entrelacements plus serrés que des parasites attachés au môme tronc. Comme on voit les nuages venir de la mer et la pluie retourner à la mer, il s'opère entre Tindividu et entre l'espèce que rindividu porte en son flanc un échange perpétuel de désirs, d'efforts, de sensations. La bête et le moi sont comme les deux plateaux d'une balance; l'un ne peut
monter sans que Taulre descende. L'homme seul, parmi tous les êtres, a cette vie double; il ne peut se livrer avec une docilité entière à Tesclavage du hasard, étant contraint de chercher lui-même sa destinée. Mais sa souveraineté a des lassitudes et sans cesse est tentée d'abdiquer. Volontiers il cherche à se bâtir une gloire de ses misères mêmes : il aime à se tromper et à se soustraire aux devoirs que sa conscience devine confusément.
Il n'y a qu'une lâche et molle doctrine qui puisse dire à Thomme : q Tu es grand, tu es bon^ tu es parfait. » D'une telle maxime ne peuvent sortir que des illusions et des folies^ ou puériles ou sanglantes. Hobbes affirmant que la guerre est notre état de nature, est bien plus près de la vérité que Rousseau, accusant la société d'être l'auteur de tous les maux qui affligent rin-> dividu: Où vit-on jamais le candide et vertueux Emile? Dans quel Eden fleurissent sa sensibilité banale et sa candeur touchante? Mais Thomme vrai, Thomme sauvage^ l'animal plus redoutable que les lions et les serpents, on le revoit en mille endroits de la terre, et ne remue-t-il pas toujours au fond de chacun de nous ? Son empire, tantôt plus audacieux, tantôt plus hypocrite^ est-il aboli par la douceur et l'éclat des plus grandes civilisations? Quelle âme honnête, scrupuleuse, habituée à veiller sur soi-même, ne sent avec effroi, avec douleur, les révoltes de l'homme inférieur? Quelle pureté angélique n'est troublée par la chaleur du sang? Quelle fière pensée peut renvoyer à son gré l'essaim importun des images, des rêves, des désirs? Où
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s'arrête le songe^ celui deThomme éveillé comme celui de l'homme endormi? Et le songe n'est point un parasite, un étranger : c'est nous-mêmes.
Le dogme du péché originel couvre une vérité profonde; si le péché signifie Thumiliation de Tâme supérieure devant Tâme inférieure, de Tintelligence et de . la liberté devant le désir et Tinstinct, le .péché originel de 1-honimè e§t son origine. Il n'y a qu'un ôpliinîsme fade et aveuglequi puisse refuser d'apercevoir la nature complexe, ambiguë, de notre espèce.
Les seuls hommes, les seuls peuples qui grandissent sont ceux qu|apprehnent à lutter avec des idée$ contre la tvrannie de la chair. La victoire est à ceux qui savent se vaincre eux-mêmes. Les grandes civilisations remuent la matière, la façonnent et la pétrissent sans cesse, mais leurs œuvres matérielles sont un moyen et non un buL Analysez par exemple la société anglosaxonne, que trouverez-vous sous cette froide ardeur, sous cette virilité que rien ne lasse et n'effraye? La conviction profonde, congénitale, que l'homme est né mauvais, qu'il ne vaut quelque chose que par l'effort, par le duel avec la nature, le monde et lui-méme.Quelle maxime terrible que celle de ce puritain : ,« Si l'homme pouvait se bien voir lui-même, il ne voudrait point vivre un instant, tant il se trouverait horrible. » Nous repoussons avec horreur d'aussi cruelles injures, notre mollesse trouve déjà trop sévères les pensées d'un la Rochefoucauld. Pascal, âme sincère et éprise du justéi illamine le cœur humain par de soudains éclairs. Nous nous détournons et accusons son génie. Nous
aimons les Philintes : nous nous berçons volontiers aux paroles d'une banalité flatteuse qui jette un manteau sur toutes les plaies^ qui se nourrit de ménagements^ de fadeur, de politesse, d'illusions, de timidité. Ce n'est pas assez que tous les sens soient satisfaits et goûtent rivresse de la satiété, que les œuvres muettes de la nature déploient leur magnificence, que Tart nous ' réjouisse de ses enchantements et de ses créations ; la joie, la richesse et la lumière du dehors ne suffisent point, il faut encore qu'une voix caressante, grave et délicate, assure Tidole qu'elle est digne du temple ; il faut que des lumières discrètes, à travers les rideaux entr'ouverts de Tàme, jettent sur Tétre intérieur des rayons d'une douceur menteuse. Il faut tromper la conscience inquiète, apaiser ses terreurs, lui verser les poisons adulateurs^ les philtres de la vanité, les illusions, les rêves. Il faut la laisser boire aux sources qui calment la fièvre du doule^ qui trompent les dégoûts et apaisent l'angoisse insupportable d'une vie qui cherche son objet, sa raison^ son guide.
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